JEUX, PASSE-TEMPS
Toutes les classes de la société, pendant le moyen âge, se donnaient des loisirs. La noblesse féodale, lorsqu'elle ne guerroyait pas, n'avait pour distraction que la chasse, les fêles, joutes, tournois, assemblées. Bien des heures restaient sans emploi. Les longues soirées d'hiver, les distances, la mauvaise saison et les mauvais chemins, forçaient trop souvent les gentilshommes à demeurer dans leurs châteaux et manoirs, au miheu de leur famille, ne recevant du dehors que des nouvelles rares. Alors l'arrivée d'un trouvère, d'un pèlerin, d'un messager, était un événement; aussi traitait-on ces arrivants du mieux qu'on pouvait, et, s'ils amusaient ou intéressaient tant soit peu les châtelains, on les comblait de présents pour les retenir et les engager à revenir bientôt.
Quand on entrevoit comme le pâle ennui s'installe souvent dans la vie de château, de nos jours, malgré la facilité des communications du dehors, malgré les journaux, les nouvelles qu'apporte la poste, malgré les visites et toutes les distractions d'une civilisation raffinée, on peut supposer ce qu'était pour un baron du moyen âge, souvent ignorant, l'existence isolée à laquelle il était condamné la moitié de l'année au moins.
Les bourgeois des villes, commerçants, artisans, par le fait de l'organisation des corporations dont ils faisaient partie, ne pouvaient développer leur activité que dans une certaine mesure. Les heures de travail leur étaient comptées, aussi bien que le nombre de leurs commis ou apprentis. N'ayant pas à redouter la concur-
rence, ils n'avaient nul besoin de dépasser la limite fixée à leurs moyens de production, et disposaient ainsi de loisirs assurés.
Les paysans eux-mêmes, attachés à la terre qu'ils ne possédaient pas, n'ayant pas un intérêt direct à l'amélioration de la culture, écrasés sous les redevances et corvées, voyaient dans le travail, non un moyen d'adoucir leur sort, mais une fatigue sans compensation. Toutes les heures qu'ils pouvaient dérober à ce labeur devaient leur sembler le seul bien auquel ils pussent prétendre. On ne doit donc pas être surpris si, au milieu d'une société ainsi faite, donnant une somme de travail très-faible relativement à celle que fournit la société moderne, chacun dépensait une valeur de temps considérable à des passe-temps de toutes sortes.
Cette partie du Dictionnaire du mobilier n'entre pas dans la description des jeux et passe-temps auxquels se livraient les quatre classes de la société, clergé, noblesse, bourgeoisie et vilains, le sujet serait trop étendu et sortirait du cadre de cet ouvrage ; mais elle mentionne les objets : ustensiles, armes et habillements employés dans ces différents jeux et passe-temps, ainsi que les usages qui en découlaient. S'il s'agit de la chasse, par exemple, nous n'entreprendrons pas de faire un traité historique sur cet exercice réservé à la noblesse, mais nous indiquerons seulement les habitudes, les armes, les ustensiles, les vêtements propres aux chasseurs; ainsi des tournois et joutes, ainsi des jeux, etc. La forme du Dictionnaire ne pouvant convenir à ces descriptions, nous traiterons d'abord des exercices dans lesquels on déployait l'adresse et la force corporelle, tels que les tournois et joutes, les combats à armes courtoises; la quintaine, la voltige, la danse, la chasse; puis des jeux d'adresse, de combinaison et de hasard ; des jeux de société, des mascarades, momeries, entremets, spectacles, etc. A la fm de cette partie, un glossaire permettra, comme pour l'orfèvrerie, de recourir aux divers articles, pour les lecteurs qui voudraient avoir la définition d'un mot.
TOURNOI {lournoyement^ tournoiement, combat à la foule, trespignées^ belhourdis, tupineis). C'est ainsi que commence le chapitre xxiv de Germatiia * : « Leur genre de spectacle ^ est tou- « jours le même dans toutes leurs assemblées : des jeunes gens nus « se jettent en sautant au milieu des épées et des framées mena-
» Tacite.
^ Des Germains.
« çantes, et pour eux c'est un jeu dont l'habitude a fait un art, et « l'art a donné de l'élégance à ce spectacle, qui jamais n'est rétri- « bué : le seul prix que réclame leur adresse audacieuse est le « plaisir des spectateurs. » Ces jeux sont certainement l'origine des combats à armes courtoises si fort prisés pendant le moyen âge. Nithard, neveu de Gharlemagne et qui écrivait en l'an raconte comment les hommes nobles attachés à Louis de Germanie et à Charles son frère se séparaient en deux troupes égales et se livraient des combats simulés ; comment aussi les deux princes intervenaient, avec une troupe de jeunes gens, au milieu des combattants, chargeant tantôt les uns, tantôt les autres, sans que ces jeux dégénérassent en rixes sanglantes. 11 est donc certain que les tournois — et ces combats en avaient tout le caractère— remontent aux origines du moyen âge. On ne doit pas confondre le tournoi avec la joute : le tournoi est un combat entre deux troupes égales en nombre; la joute est un combat singulier à la lance. Geoffroy de Preuilly, mort en 1066, paraît être le premier qui ait établi les régies de ces tournois ou combats à la foule
Mathieu Paris' appelle les tournois « conflictus gallici », ce qui ferait supposer que de son temps l'usage de ces jeux était considéré en Angleterre comme une invention française. A dater du xif siècle, les tournois furent établis d'après des règlements qu'on amplifia et perfectionna jusqu'à la fin du xv^ siècle, et il paraît certain que ces règles furent d'abord fixées en France du temps de Geoffroy de Preuilly; d'où elles passèrent et furent adoptées en Angleterre, en Allemagne et jusque dans l'empire grec.
11 n'est pas douteux que les tournois furent institués pour exercer la jeune noblesse au métier des armes, au maniement du cheval, de la lance, de l'épée et de la masse dans une mêlée. Pour que ces exercices fussent moins dangereux, ou n'usait que d'armes courtoises, c'est-à-dire de lances à fers carrés obtus, d'épées sans pointe et rabattues, c'est-à-dire dont le tranchant était émoussé, de masses peu pesantes et sans aspérités. Encore avec ces armes ne devait-on combattre que d'une certaine manière. Ainsi les chevaliers devaient frapper du haut en bas e sans le bouter d'estocq ou hachier » . C'est à ce sujet que des règles sévères furent étabUes dès le siècle.
» Lib. III.
2 Voyez, à ce sujet, la Curne de Sainte-Palaye, Mémoires sur l'ancienne cnevalene, t. I, p. 153 (notes).
3 Annoll94.—Voy. du Gange, G/os5-, Torneamentiim, et la Dissertation VI sur l histoire de saint Louis, p. 167.
Ceux qui, dans la chaleur du combat, se laissaient entraîner à en user autrement, ou ceux qui se servaient d'armes non courtoises étaient au moins sévèrement blâmés par les juges du tournoi et même notés d'infamie. Aussi les juges du tournoi devaient, avant le combat, mesurer et examiner les lances des combattants et toutes autres armes. De plus, afin que ces exercices ne pussent servir de prétexte à des vengeances, les hommes d'armes qui étaient reçus chevahers devaient, par serment, déclarer qu'ils ne fréquenteraient les tournois que pour y apprendre le métier des armes et non pour autre chose. Comme on le supposera sans peine, malgré ces lois, ces précautions, les tournois dégénéraient souvent en combats sanglants. Dans un tournoi qui se fit à Châlon, en 427/i, et auquel prit part le roi Édouard avec des chevaliers anglais, le comte de Châlon et des Bourguignons, les deux partis s'animèrent si fort, que plusieurs combattants restèrent sur le carreau. Les accidents devinrent SI fréquents pendant ces combats, que les papes excommunièrent ceux qui s'y trouveraient, et défendirent de porter en terre sainte ceux qui y laisseraient la vie '. Il se ht à Nuys, prés de Cologne, en ^UO, un grand tournoi où plus de soixante chevaliers périrent suffoqués par la poussière, écrasés sous les chevaux.
Les excommunications lancées par les pontifes romains, les décrets des conciles et môme les défenses des rois, ne purent arrêter le développement de ce goût pour ces fêtes militaires, qui devinrent de plus en plus fréquentes jusqu'à la guerre de cent ans.
Les motifs qu'alléguaient les papes et les conciles pour prohiber les tournois n'étaient pas uniquement puisés dans les sentiments d'humanité, qui alors, il faut le dire, ne touchaient que médiocrement l'esprit du clergé. Innocent IV, au concile de Lyon tenu en iUo, interdit fusage des tournois pour trois ans, sous prétexte que ces fêtes empêchaient la noblesse de se croiser, et qu'elles provoquaient des dépenses excessives, mieux employées à entreprendre la guerre contre les infidèles. Et en effet ces tournois étaient une occasion de déployer un luxe prodigieux en chevaux et harnais, en armures et habits. Des gentilshommes, puur y assister, venaient souvent de très-loin, et ces voyages coûtaient fort cher, car on tenait à se présenter suivi d'un brillant équipage.
Les femmes contribuéreni pour beaucoup à donner à ces fêtes un caractère de luxe, éloigné certainement de leur institution primi-
1 Concile de Latran, 1179. Ces défenses furent laites par les papes Innocent H, Eugène III, Alexandre III, Innocent IV, Nicolas IV et Clément V.
tive. Sur un des côtés des enclos consacrés aux tournois on érigeait des tribunes dans lesquelles les dames nobles étaient en majorité. C'était à qui paraîtrait devant cette assemblée en plus brillant équipage, à qui montrerait le plus de force et d'adresse. Après le combat, les dames étaient ordinairement chargées de distribuer les récompenses aux vainqueurs. Ainsi ces exercices devenaient souvent l'origine de rivalités et de haines profondes, et l'on conçoit que les rois, qui avaient bien assez d'embarras lorsqu'il s'agissait de mettre l'accord entre leurs vassaux sur des questions d'un intérêt plus sérieux, dussent s'opposer à ces nouveaux prétextes de rancunes et de vengeances. Du Gange ' rapporte tout au long une ordonnance de Philippe le Bel ^ à ce sujet, qui est d'un grand intérêt. Le prince commande démettre en prison tous ceux qui, malgré ses défenses, ont assisté à des tournoiemens ou tupmeis, soit dans le royaume, soit dehors ; de mettre la main sur leurs biens et de ne les leur rendre aveclahberté que quand ils auront fait amende honorable et quand ils auront juré « sus sains » qu'ils n'assisteront plus à ces tournois jusqu'à la Saint-Remi. La récidive doit être punie d'un an de prison, de la retenue d'une année des produits de la terre, et de la confiscation des harnais et chevaux au profit du seigneur sous la juridiction duquel le déhnquant aura été pris. Toutefois ces défenses sont toujours temporaires ; les papes comme les souverains ne croyaient donc pas qu'il fût possible d'interdire ces fêtes par des bulles ou ordonnances ayant un caractère perpétuel, et savaient bien que c'était déjà beaucoup d'obtenir une sorte de trêve à ces combats courtois.
Les rois s'élèvent également contre l'usage d'armer chevaliers des nobles pendant les tournois, c'est même là le prétexte de l'ordonnance que nous venons de citer. Ils n'admettaient pas, et ils avaient raison, que ces simulacres de combats fussent de nature à permettre de conférer l'ordre de chevalerie aux vainqueurs. A leurs yeux, il fallait avoir fait d'autres preuves et dans des occasions utiles. Ils considéraient que c'était abaisser l'institution de la chevalerie que de faire des chevahers « es dits toui'noiemens » .
En 1209, Philippe-Auguste avait déjà contraint ses enfants de jurer entre ses mains qu'ils ne prendraient pas part aux tournois et qu'ils se contenteraient d'y assister, le cas échéant, comme simples spectateurs, non point armés comme chevaliers, mais la cerveliére de
* Dissert. VI sur i'/iist. de saint Louis, p. 173. ^ De 1312.
fer en tête et vêtus de la petite cotte de mailles C'est qu'en efl'et les combatlants, dans les tournois, jusqu'à cette époque et plus tard, étaient couverts d'armes défensives semblables à celles qui servaient pour la guerre. C'est vers la fm du xiv" siècle que les tournoyeurs adoptèrent des pièces d'armures de formes particulières ^. A cette date, les tournois perdirent leur caractère d'exercice purement militaire, et ce fut pour la noblesse féodale une des causes qui hâtèrent sa ruine. Elle prétendit se conduire à la guerre comme dans un grand tournoi, y paraître revêtue d'armes luxueuses, avec housses, longues cottes et lambrequins ; et de simples archers, des coutilliers à. pied, eurent aisément raison de cette cavalerie tout embarrassée dans ses harnais. La chevalerie alors, sentant son infériorité, se décidait, dans les occasions périlleuses, à combattre à pied'. Mais elle n'était pas équipée pour ce genre de combat, et ces tentatives n'eurent d'autre résultat que de la déshabituer de l'exercice de la lance, qui seul lui donnait, à cheval, une véritable supériorité.
11 s'en fallait qu'aux xii" et xiii' siècles, malgré les règles déjà établies touchant l'ordre des tournois, ces fêtes fussent l'objet d'un cérémonial compliqué, ainsi que cela eut lieu plus tard. Dans le Roman de Brut, on voit qu'après le couronnement du roi Artus, lorsque le repas est terminé, les chevaliers, pour passer le temps, vont, les uns bohorder, c'est-à-dire jouter à la lance ; d'autres organisent des courses de chevaux, quelques-uns combattent à pied ou jouent au palet, sautent des fossés ou lancent des dards :
(( Les dames sor le mur montoient,
« Qui les jus agarder voloient,
« Qui ami avoit en la place,
« Tost li montre l'œil et la face ^. »
Aussi lit-on ces vers dans le roman à'Amadas et Ydoine t
(( Ensi avint qu'a .1. haut jour, a En la court du duc son signour,
1 Sauvai, Antiquités de Paris, t. II, p. 684.
2 Cependant Joinville rapporte qu'après le désastre de l'armée^ ses compagnons et lui retournant en bateau à Damielte : « Li Sarrazin qui estoient à cheval sus la rive traoient « a nous de pylés, pour ce que nous ne voulions aler à aus. Ma gent m'orent vestu « un haubert à tournoier^ pour que li pylet qui chéoient en nostre vessel ne me ble- « çassent. »
Joinville était alors malade et si faible, qu'il ne se pouvait soutenir. Il eût élé incapable de vêtir le gambison et le haubert de mailles. Ce haubert à tournoyer était donc plus léger que n'était le vêlement de guerre.
3 Li hoiaans de Brut, vers 10801 et suiv.
« Doi fil à barons du pais,
« De haut parage et de haut pris.
« Avoient pris sur le gravier
« .1. bouhourdeïs mult plenier,
« De .11. pars i ot compaignons
« Mandés, et lonc et près semons,
« De tout le mix de sa contrée.
<( Après mangier la relevée,
« Pour bouhourder sunt apresté
« Et issent hors de la cité.
« Si sunt venu dehors au plain
« Plus sunt de .C; n'i a vilain,
« Ains sunt tuit gentil damoisel,
« Bien bouhourdant et preu et bel.
« De la vile issent mult grant gent
« Pour veoir le tournoiement ;
<■( Et chevalier et damoiseles,
« Esquiier, bourjois et danseles *. »
C'est la jeune noblesse elle-même qui, ici, organise ce tournoi ou bouliourdeis ; car ces tournois étaient comme les charges de cavalerie en bataille, un combat à la lance suivi d'un combat à l'épée et à la masse; seulement les lances étaient dépourvues de fers acérés, les épées étaient rabattues, c'est-à-dire sans pointe ni taillant, et les masses étaient de bois. Voici un passage du roman de Gui de Nanleuil, qui prouve de la manière la plus claire qu'au commencement du xiu" siècle, la lance était arme de tournois :
« Li tornoi commencha devant lez paveillons,
« Les pucelez s'en issent pour véir les barons ;
« Plus en i ot de .XXX. as harmins peliclions.
« lii rens fu assés larges, poi i at de garchons,
« Atant es .1. vassal qui ot nom Salemons ;
« Moult iert bon chevalier sire fu des Bretons,
« Et ot en sa compengne .XXX™. compengnons
« Armez d'aubers et d'elmes et d'escus à lions.
« Destriers ont de Chaslele, auferrans et gascons,
« Couvers de riches pailes et de vers siglatons,
« Et portent en lor lances ensengnez et penons,
(( Manches pour tournoier et riches gonfanons.
« Aval parmi les prés brochent à espérons,
« Moult firent de lor lances astelez et ironchons,
« Et d'une part et d'autre i ot vuit maint archons
« As brans 3 d'acier fourbis commencha la tenchons »
' Li Romans d'Amadas et Ydoine, vers 838 et suiv., publ. par M. Hippeau.
2 « Beaucoup firent de leurs lances des éclats et tronçons, et beaucoup de part et d'autre vidèrent les arçons. »
3 « Épées » .
* Gui deNardeui/, vers 2357 et suiv. Les anciens poètes de la France, publ. sous la direction de M. Guessard.