HUCHE
vainqueur. On empêchait ainsi que des joutes à armes courtoises ne pussent, par suite de l'acharnement des jouteurs, dégénérer en luttes sanglantes.
« Aussi tost qu'ils eurent d'un costé et d'autre les lances sur la « cuisse, le nain (qui cstoit sur le perron) drécea son horloge (qui « estoit de verre plein de sablon, par tout le cours d'une grande « demye heure), et puis sonna sa trompe tellement que les deux « chevaliers le purent ouyr. Si mirent les lances es arrest, et com-
« mencerent leur jouste, laquelle fut bien courue etjoustée et
a durant celle demye heure rompit le chevalier à l'Arbre d'or plus « de lances que le chevalier venant de dehors, parquoy il gaigna la « verge d'or comme il estoit contenu es articles du pas. Ainsi se « passa la demye heure que tout le sablon fut coulé 1 »
Nous voyons ces horloges de sable employées plus tard encore, mais dans des circonstances bien différentes. A la Sorbonne, à propos des discussions que suscitèrent les questions sur la grâce efficace et la grâce suffisante, Pascal, dans sa seconde lettre à un Provincial,
rapporte ce propos d'un sien ami : « Et je l'ai bien dit ce matin
« en Sorbonne. J'y ai parlé toute ma demi-heure ; et, sans le sable, « j'eusse bien fait changer ce malheureux proverbe qui court déjà « dans Paris : « Il opine du bonnet comme un moine en Sorbonne. » <? — Et que voulez-vous dire par votre demi-heure et par votre « sable? lui répondis-je; taille-t-on vos avis à une certaine mesure? « — Oui, me dit-il, depuis quelques jours »
On employait, il n'y a pas encore longtemps, les horloges de sable dans les ventes aux enchères et les adjudications.
HUCHE, s. f. Meuble en forme de coffre monté sur quatre pieds, avec dessus formant couvercle.
« H faut escrins, huches et coffres 2. »
(vby. Bahut). Nos paysans ont encore conservé la huche ; ce meuble sert à renfermer la farine pour faire le pain et à façonner la pâte.
1 JVIém. d'Olivier de la Marche, liv. 11.
2 Eust. Deschamps, le Mirouer de Mariaye, XIVe siècle.
[ IMAiG E 1
IMAGE, s. I'. (ymage). On donnait ce nom, pendant Je moyen âge, à toute représentation sculptée ou peinte qui décorait l'extérieur ou l'intérieur des monuments et des habitations privées. Une suite de ces images sur un portail, autour d'un chœur, s'appelait ymagerie, et Ton désignait sous la dénomination (Vymagiers les artistes peintres ou sculpteurs chargés d'exécuter ces représentations fréquentes. Mais nous n'avons à nous occuper ici que des images meubles, de celles qui, comme nos tableaux ou nos œuvres de sculptures transportables, sont disposées dans nos intérieurs d'églises ou d'appartements, sur des meubles, ou appendues aux murailles. Ces images meublantes étaient, le plus souvent, dans les appartements, enfermées dans des sortes de petites armoires dont les vantaux étaient décorés de peintures ou même de sculpture. Dans les chambres à coucher, par exemple, il y avait toujours une image de la Vierge ou de Noire-Seigneur, ou du patron de l'habitant. Les vantaux qui la cachaient ne s'ouvraient qu'au moment de la prière du matin ou du soir, ou lors de quelque solennité de famille. Les musées et les collections particulières renferment un grand nombre de ces images, mais appartenant presque toutes aux xvc et xvf siècles, alors que l'intérieur des appartements était, même chez les petits bourgeois, décoré avec un certain luxe. Le musée de Cluny, à Paris, possède, entre autres, deux images à volets, que nous donnons ici (lig. 1. et 2). La première représente une Vierge avec l'enfant Jésus, surmontée d'un dais; sa disposition générale est assez adroitement combinée. La seconde représente la sainte Trinité dans le panneau du milieu; deux anges, sculptés dans les panneaux des volets, jouent des instruments de musique. On lit, dans le livre ouvert sur les genoux du Père et du Fils : « Ego svm via, veritas et vita. » Dieu le Père, ainsi qu'il était d'usage parmi les imagiers du xvc siècle, est représenté en pape, la tiare à triple couronne sur la tète. Le Fils n'est vêtu (pie d'un manteau. Derrière cette image, on lit l'inscription suivante :
A seur Perrette Dobray et luy feut donee L'an MVXLH au moy de décembre par ses frères et seur
Et a couste xvin 1 x s ld.
Je prie à tous ceulx et celles qu'y prendront devo11 ce gardent de La gaster et prie pov moy et por Ceulx q1 me l'ont donnée
Ser Perrette Dobray.
Le désir de Perrette Dobray a été respecté, l'image est demeurée à peu près intacte. Ces images faisaient donc partie du mobi-
lier des chambres à coucher; on se les donnait en cadeaux, comme aujourd'hui ces petits meubles qui abondent dans les appartements des femmes.
Les tablettes sculptées en bois ou en ivoire à deux ou trois panneaux, et qu'on désigne ordinairement sous les noms de diptyques
ou de triptyques, ne sont autres que des images destinées à être transportées dans les voyages, ou à décorer la ruelle d'un lit, le dessus d'un prie-Dieu, ou ces petits oratoires qui avoisinaient souvent les chambres à coucher. 11 existe encore un grand nombre de ces précieux objets qui datent des xnf et xivc siècles, ce qui fait supposer qu'alors on en trouvait dans les appartements des bourgeois
comme des seigneurs. Toutefois il est rare d'en* rencontrer dont l'exécution soit parfaite : on voit que ces images se fabriquaient en grand nombre et pour toutes les bourses. Lorsque les images d'ivoire à deux ou trois volets, des xme et xrv° siècles, sont belles et exécutées avec soin, ce sont des œuvres d'art fort remarquables.
Une des plus belles que nous connaissions appartenait à M. le prince Soltykoff, et date du milieu du xmc siècle. Elle se compose d'une tablette centrale accompagnée de deux autres tablettes formant volets, le tout d'ivoire. Les sujets sculptés sont divisés en trois zones décorées de colonnettes très-délicates et d'une riche arcature.
Dans la zone inférieure, la sainte Vierge est assise tenant l'enfant Jésus bénissant; à la gauche du trône de la Vierge, un évèque est à
genoux; deux anges encensent. Le volet de droite représente les trois mages, celui de gauche la circoncision.
La zone centrale contient le crucifiement de Notre -Seigneur entre les deux larrons, la Vierge et saint Jean, l'Eglise et la Synagogue.
Dans la zone supérieure, le Christ est ressuscité ; il est assis deminu, et montre ses plaies. A droite et à gauche, la Vierge et saint Jean, à genoux, intercèdent pour les humains; deux anges tiennent les instruments de la passion, deux autres réveillent les morts au son de l'olifant. A droite, un évoque est conduit par un ange en paradis; à gauche, les damnés sont précipités dans la gueule béante de l'enfer par deux démons. Le sommet de cette imagerie est décoré de fins pinacles et de gables ornés de crochets, de rosaces et de fleurons. Cet ensemble n'a pas plus de 0m,25 de large sur 0m,22 de haut environ, et les figurines sont traitées de main de maître.
Les images portatives de bois ou d'ivoire n'avaient pas toujours un caractère religieux ; il en existe qui étaient évidemment destinées seulement à récréer les yeux, et qui représentent des jeux, des chasses, des passe-temps de nobles et de damoisclles : mais ces sculptures sont comparativement en petit nombre. (Voyez, à la fin du Dictionnaire du mobilier, le Résumé historique.)
Au xvie siècle, les images d'ivoire à volets, si fort prisées jusqu'alors, furent remplacées par des images peintes sur émail par les artistes de Limoges. 11 existe, au musée de Cluny, une image fort précieuse exécutée d'après ce procédé, ayant appartenu à Catherine deMédicis, et sur laquelle est représentée cette princesse à genoux devant un prie-Dieu : c'est un des meubles les plus remarquables que possède celte riche collection.
Nous ne devons pas omettre ici les images ouvrantes si fort en vogue pendant lesxii0 etxme siècles. On donnait ce nom à des statues ou statuettes qui s'ouvraient par le milieu, et laissaient ainsi voir dans leur intérieur, soit des reliques, soit des scènes sculptées. Le musée du Louvre possède une image de ce genre extrêmement précieuse à cause de la beauté du travail. C'est une statuette de la sainte Vierge, d'ivoire, dont nous donnons une copie (fig. 3), au tiers de l'exécution. La statue est représentée de face en perspective, de profil en géométral. Ces deux aspects A et B font voir comment s'ouvre l'image en trois parties : les deux composant la face se développent des deux côtés de celle qui forme le fond; quand l'image est ouverte, le socle, qui est fixe, laisse une saillie représentant
assez bien la figure 'l'un petit autel devant un grand retable à volets.
IIWtT
La fig. h, montrant l'image ouverte, explique cette disposition gra-
cieuse. Les trois compartiments d'ivoire, étant développés, laissent
voir une suite de petits bas-reliefs dont la série commence à la
gauche du spectateur. Dans le compartiment de gauche sont figurées les scènes qui précèdent immédiatement, le crucifiement de Notre- Seigneur: Jésus est amené devant Pilate; il est flagellé, il porte sa croix. Au centre est représenté le crucifiement ; deux anges tenant le soleil et la lune accostent les bras delà croix ; au sommet est sculptée la figure symbolique de l'Agneau dans un nimbe. De chaque côté du Christ on voit, à sa droite, la sainte Vierge ; puis l'Église, représentée par une femme couronnée, tenant un calice qu'elle élève pour recevoir le sang du Christ; à sa gauche, saint Jean, et la Synagogue sous la forme d'une femme tenant un étendard brisé et les tables de l'ancienne loi renversées ; ses yeux sont couverts d'un bandeau. Au-dessous du sujet principal, le Christ mort est enseveli ; on aperçoit sous le sarcophage un animal ressemblant assez à un loup. Dans le compartiment de droite, au sommet, Jésus-Christ ressuscite assisté de deux anges ; les saintes femmes viennent au tombeau, l'ange leur montre le sarcophage vide ; des soldats sont endormis sous une arcade. Jésus apparaît à Marie-Madelaine, et lui dit : « Ne me touchez pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père *. » Il tient un phylactère dans sa main droite. Deux demi-cercles font voir les quatre évangélistes à la base des compartiments, placés dans l'ordre suivant : saint Marc, saint Matthieu, saint Jean, saint Luc. Dans les lobes pris aux dépens de la tète de la statue se trouvent: au centre, le Christ, ressuscité, bénissant, et, tenant le livre des Évangiles ouvert ; à sa droite et à sa gauche, deux anges adorateurs. On retrouve ici le socle représentant la Nativité que nous avons vu sous les pieds de l'image fermée.
L'image ouvrante du musée du Louvre a 0",/i5 do hauteur : elle devait être accrochée et non posée, comme le prouve le crochet fixé derrière le dossier du siège de la Vierge. Il était, d'usage aussi de placer dans les églises des statues ouvrantes d'une assez grande dimension, dans lesquelles on déposait des reliques. Lorsqu'en 1166 le sanctuaire de l'église abbatiale de Vézelay fut détruit par un incendie, Hugues de Poitiers raconte qu'une statue de bois de la sainte Vierge, seule, ne fut pas atteinte par le feu. Cette circonstance étant considérée comme miraculeuse, les moines examinèrent la statue avec soin, et ils virent qu'elle avait une petite porte très-bien fermée, entre les deux épaules. L'ayant ouverte, le prieur elles assistants constatèrent l'existence de reliques précieuses déposées dans le corps de la statue, qui dès lors fut placée sur le nouveau maître autel, où
1 Évangile selon saint Jean.
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elle demeura exposée à la vénération des nombreux pèlerins qui affluaient à l'abbaye de toutes parts. Le même historien ajoute que, les moi nés ayant été accusés de satisfaire leur avarice parles offrandes de ce grand concours dépeuple, ils se virent obligés, pour se mettre à couvert de ce reproche, d'empêcher qu'on ne baisât ni ne touchât l'image miraculeuse.
Les images de cire étaient aussi fort en usage pendant le moyen âge ; on en plaçait dans les églises et même dans les palais. Ces images représentaient des donateurs ou des personnages vénérés dont on voulait perpétuer la mémoire ; on les revêtait d'habits comme des personnes vivantes, et elles demeuraient en place jusqu'au moment où elles tombaient de vétusté. Les sorciers, pendant le moyen âge, considéraient les images de cire qu'ils se plaisaient à façonner, comme un des moyens les plus puissants d'influence sur la destinée de ceux qu'ils prétendaient soumettre à leur volonté. Dans la célèbre procédure contre les templiers, sous le règne de Philippe le Bel, il est question d'images du roi percées de styles, employées comme maléfices contre ce prince. Les sorciers baptisaient aussi certaines images de cire. « Il y a néanmoins des gens assez abandonnés de Dieu, dit le savant docteur Thiers en son Traité des superstitions \ pour baptiser des figures de cire, afin de faire mourir les personnes qu'ils haïssent. Et voici les cérémonies qu'ils pratiquent dans ce cas : Ils font une image de cire entière, et avec tous ses membres; la mettent tout de son long dans une boîte qui se ferme avec un couvercle; prennent de l'eau dans le creux de leur main, la jettent sur cette image, en disant : « N. Ego te baptizo, etc. » Ils récitent ensuite le petit office de la Vierge, et quand ils en sont au psaume.... entre generatione et generationem, ils prennent une épine d'O.... de laquelle ils piquent légèrement l'endroit du cœur de l'image, et achèvent le petit office. Le lendemain, ils font la même cérémonie et enfoncent l'épine plus avant. Le troisième jour, ils en font autant et enfoncent l'épine tout entière, achèvent l'office, et le neuvième jour
ils ont ce qu'ils souhaitent » Dans un autre passage 2, il ajoute
« qu'il étoit des prêtres assez malheureux pour dire des messes sur des images de cire, en faisant des imprécations contre leurs ennemis, jusques-là qu'ils en disoient dix et plus, afin que leurs ennemis mourussent dans le dixième jour.... » Ces superstitions prouvent l'importance que le vulgaire attachait aux images.
1 Vol. II, p. 81, édit. de 1741.
2 Vol. 111, p. 207, Rapport de Pierre h Chantre, Abbréviat., chap. XXXIX.