‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 4)Chapitre 4 sur 48 · BUFFET · texte numérisé non relu

BUFFET

enveloppaient ainsi toute la famille comme sous une tente commune.

BUFFET, s. m. On entendait par ce mot, pendant le moyen âge, la chambre où l'on renfermait la vaisselle, des objets précieux, tels que vases, bijoux, curiosités; on donna aussi, pendant les xive et xve siècles, le nom de buffet au meuble que l'on plaçait, pendant les repas de cérémonie, au milieu de l'espace réservé entre les tables en fer à cheval, et sur lequel on rangeait des pièces d'orfèvrerie, des épices et confitures, comme sur des gradins. Le dressoir est un meuble servant au même usage, mais ordinairement appliqué contre le mur; tandis que le buffet est isolé, on tourne autour, il pare le centre de la salle du festin. C'est surtout pendant le xve siècle, alors que le luxe intérieur atteignit des proportions extravagantes, que les buffets furent en grand usage. A cette époque, le mot buffet indique non-seulement le meuble, mais tous les objets dont on le couvre; on dit buffet pour exprimer l'ensemble de ces décorations de fêtes. Aux entrées de souverains, d'ambassadeurs, on offre un buffet, c'est-àdire qu'on donne au personnage auquel on veut faire honneur un amas de vaisselle d'argent ou de vermeil contenant des rafraîchissements; et, dans ce cas, le meuble et ce qu'il porte appartient audit personnage.

C'est au buffet, dans les repas d'apparat, que viennent les chevaliers, écuyers ayant la charge de servir les souverains, pour prendre les plats qui doivent être distribués sur les tables. « En celle salle « avoit trois tables drécées, dont l'une fut au bout de dessus.... Celle « table étoit plus haute que les autres, et y montoit on à marches de « degrés.... Aux deux costés de ladite salle, tirant du long, furent « les autres deux tables drécées, moult belles et moult longues; et « au milieu de ladite salle avoit un haut et riche buffet, faict à ma- « nière d'une lozange. Le dessouz dudict buffet estoit clos à manière « d'une lice, et tout tapicé et tendu des armes de Monsieur le Duc ; « et delà en avant commençoyent marches et degrez chargés de vais- « selle, dont par le plus bas estoit la plus grosse, et par le plus haut « estoit la plus riche et la plus mignotc; c'est à sçavoir par le bas la « grosse vaisselle d'argent dorée, et par l'amont estoit la vaisselle « d'or, garnie de pierrcrie, dont il y avoit à très grand nombre. « Audessus dudict buffet avoit une riche coupe garnie de pierrerie , « et par les quarrés dudict buffet avoit grandes cornes de licornes « toutes entières, moult grandes et moult belles ; et de toute la vais- « selle de la pareure dudict buffet ne fut servi pour ce jour, mais

[ CJIAAL1T ] — M) —

« avoyent autre vaisselle d'argent, de pots et de Lasses, dont la salle « et les chambres furent servies ce jour1. » C'est là un buffet d'apparat, destiné «à récréer la vue pendant le repas.

Voici le buffet d'usage. « Au regard du service, Madame la nou- « velle duchesse fut servie d'eschançon et d'escuyer tranchant, et de « pannetier, tous Anglois, tous chevaliers, et gens de grande maison; k et l'huissier de salle cria : « Chevaliers, à la viande ! » Et ainsi « ala-on au buffet la viande quérir; et autour du buffet marchoyent « tous les parens de Monsieur, et tous les chevaliers tant de l'ordre « que de grand-maison, tous deux à deux, après les trompettes, de- « vant la viande. ... 2 »

Le buffet, au moyen âge, n'était donc pas, à proprement parler, un meuble, mais une sorte d'échafaudage dressé pour une cérémonie; il n'était décoré que par les étoffes dont il était tapissé et surtout par les objets de prix qu'il supportait. (Voy. Dressoir.)

Buffet s'entend aussi comme soufflet (voy. au Dictionnaire des ustensiles le mot Buffet).

BUSTAIL, s. m. Vieux mot qui signilie bois de lit (voy. Lit).

CABINET, s. m. Au xvie siècle, on donna ce nom à une armoire montée sur quatre pieds, fermée par deux vantaux, et remplie de petits^ tiroirs. Ce meuble est particulièrement en usage pendant le xvnK siècle. On y serrait des bijoux, des objets précieux; c'est le bahut du moyen âge, dressé sur quatre pieds, ainsi que le fait remarquer judicieusement M. le comte dcLoborde3. (Voy. Bahut.)

CASIER, s. m. Sorte de garde -manger en forme de huche (voy. Huche).

CHAALIT, s. m. Vieux mot employé pour bois de lit (voy. Lit).

1 Mcm. d'O/iv. de la Marche, mariage du duc Charles de Bourgogne avec Marguerite d'York. Édit. Buchon, p. 542, date 1474.

2 Ibid.

3 Gloss. et Répart., 21' partie. Paris, 1853.

CHAISE, s. i'. (chaire, chaièrc, forme, fourme). Siège garni, de bras et dossier, quelquefois de dais pendant les xivc et xve siècles. Nous comprenons clans cet article tous les sièges, meubles, et même les trônes, de bois ou de métal, sauf les sièges pliants, fandesteuils (voy. ce mot). Quant aux chaires de marbre et de pierre , nous les considérons comme immeubles, et nous renvoyons nos lecteurs au Dictionnaire d'architecture, dans lequel ces objets sont décrits.

Il semble que, dès les premiers temps du moyen âge, on ait voulu donner aux sièges une élégance et une richesse particulières ; il est à remarquer que, plus les meubles se rattachent à l'usage personnel, plus ils sont traités avec luxe. Les vêtements étant fort riches, on comprendra ce besoin de mettre en harmonie avec ceux-ci les meubles destinés, pour ainsi dire, à les compléter. Si un personnage, vêtu de couleurs éclatantes et d'étoffes précieuses, s'assied dans une chaire grossière comme matière et comme travail, la disparate sera trop choquante. On ne sera donc pas étonné si les exemples de sièges que nous donnons ici sont, relativement aux autres meubles, d'une richesse remarquable.

Les chaires étaient déjà fort anciennement incrustées d'or, d'ivoire, d'argent, de cuivre, composées de marqueterie, recouvertes d'étoffes brillantes, non point, comme cela se pratique de nos jours, par des tissus cloués, rembourrés et fixes, mais par des coussins et des tapis mobiles, attachés par des courroies, ou jetés sur le bois. Ces sortes de meubles étaient rares d'ailleurs; dans la pièce principale de l'appartement, il n'y avait, la plupart du temps, qu'une seule chaire, place d'honneur réservée au seigneur, au chef de la famille ou à l'étranger de distinction que l'on recevait. Autour de la pièce, on ne trouvait pour s'asseoir que des bancs, des bahuts, des escabeaux, de petits pliants, ou môme parfois des coussins posés sur le carreau. Dans les chambres à coucher, il y avait aussi une seule chaire et des bancs ; de même dans la salle où l'on mangeait. La chaire ou chaise est toujours le trône du maître ou de la maîtresse ; cet usage était d'accord avec les mœurs féodales. Si le chef de la famille recevait des inférieurs, il s'asseyait dans sa chaire, et les laissait debout ou les faisait asseoir sur des sièges plus bas et souvent sans dossiers; s'il recevait un supérieur clans l'ordre féodal, ou un égal auquel il voulait faire honneur, il lui cédait la chaire. Toutefois, si ces meubles sont riches par la matière et le travail, ils sont simples de forme pendant les premiers siècles du moyen âge, se composent de montants, de traverses et de tablettes pour s'asseoir, ou parfois de sangles

[ CHAISE ] — h'1 —

sur lesquelles on jetait un gros coussin enveloppé de cuir gaufré ou d'étoffe précieuse.

Dans les premiers siècles, des chaires avec dossiers hauts sont peu communes; cependant des vignettes de manuscrits des ix% xc et

XIe siècles en laissent voir quelques-uns (fig. 1) 1 ; mais ils paraissent être des sièges d'honneur, des trônes réservés pour de grands personnages. Il arrivait d'ailleurs que des sièges sans dossiers étaient appuyés contre la muraille, laquelle alors était tapissée au-dessus d'eux. Souvent les chaires étaient garnies de bras ou d'appuis, et le dossier ne dépassait pas la hauteur des bras latéraux, ainsi que le fait voir la figure 2 2 . Ces dossiers à même hauteur que les bras étaient généralement circulaires et enveloppaient les reins, comme la chaise anti-

| clue' ^a*s ccPenc^ant' jusqu'au xnf siècle,

les chaires de forme carrée étaient parfois dépourvues de dossiers élevés, ainsi que le fait voir l'exemple (fig. 3) tiré de l'ancienne collection de M. le prince Soltykoff. Cette pièce

d'orfèvrerie est de cuivre émaillé, fabrication de Limoges, et date

1 Manuscr. ixe siècle, n° 6-2, Bibl. impér.

2 Ivoire, couverture de manuscr. moul., coll. de M. A. Gérente, xne siècle. Nous avons enlevé la figure de la sainte Vierge assise sur celte chaire, afin d'en mieux faire comprendre l'ensemble.

des premières années du xnf siècle. Les quatre montants, dépassant les bras et le dossier, sont garnis de pommes sur lesquelles on s'appuyait pour se soulever. Ces pommes étaient généralement riches, soit comme travail, soit comme matière, d'ivoire, de cristal de roche, de cuivre émaillé ou doré.

Dès le xne siècle, on employait très-fréquemment les bois tournés dans la fabrication des chaires; non-seulement les bois tournés entraient dans la composition des montants, mais ils servaient encore à garnir les dossiers, l'intervalle laissé entre la tablette et les bras (fig. h) *. Parfois les montants postérieurs, en s'élevant au-dessus des montants antérieurs et dépassant les bras, ne servaient qu'à maintenir des courroies ou sangles sur lesquelles on jetait un morceau

1 Du linteau de la porte de droite de l'église Saint-Lazare d'Avallon, xne siècle.

— hh —

d'étoffe, ainsi que le fait, voir la fig. h. La chaire était presque toujours accompagnée d'un marche-pied fixé au meuble ou libre, afin de laisser dominer le personnage assis, surtout lorsque ce meuble

était destiné à un cérémonial, et que sa tablette, recouverte d'un épais coussin, se trouvait assez élevée au-dessus du sol :

Les quelques exemples que nous venons de donner indiquent déjà une assez grande variété dans la composition des chaires, et nous ne nous occupons que de celles qui sont mobiles, ne tenant pas à un ensemble de sièges comme les stalles, formes et autres meubles dépendants du mobilier fixe des églises2. Parmi ces exemples, les uns paraissent conserver les traditions du mobilier antique, comme la fig. 2 par exemple, les autres affectent des formes plus ou moins originales ; mais il ne fautpas oublier que, jusqu'à la fin duxir3 siècle, l'influence de l'antiquité, ou plutôt du Bas-Empire, influence rajeunie,

1 Guill. d'Orange, Li coronemens Looys, vers 2626 et suiv., édit. de la Haye. Jonckbloet, 1854.

2 Nous renvoyons nos lecteurs au Dictionnaire d' 'architecture , pour ces objets que nous considérons comme immeubles, aux mots Chaire, Stalle,

« Par dedenz Rome fu Guillaumes li frans,

« Prent son seignor tost et isnelement, « En la chaière l'asiet de maintenant.

« Se '1 corona del barnage des Frans.

— 45 — [ CHÀTSE ]

pour ainsi dire, par les relations plus fréquentes avec Constantinople, laisse de profondes traces clans la disposition et la forme des vêtements ; les meubles usuels subissent naturellement cette même influence.

Au xine siècle, la modification dans le costume est sensible; elle existe également clans le mobilier. Nous voyons alors paraître des formes sinon neuves, au moins empruntées à d'autres sources que celle de la tradition antique romaine ou byzantine. Diverses causes amènent ces changements : les rapports avec les populations mahométanes de la Syrie ; le développement de la richesse et de l'industrie chez les populations urbaines , qui commençaient à manifester des goûts de luxe; l'établissement régulier des corporations de gens de métiers, qui allaient chercher des modes nouvelles en toutes choses, afin d'alimenter la production.

On remarquera que les chaires antérieures au xme siècle sont assez étroites entre bras; c'est qu'en effet, jusqu'alors, bien que les vêtements fussent amples, ils étaient faits d'étoffes souples, fines, et leurs nombreux plis se collaient au corps. Mais, au xine siècle, on se vêtit d'étoffes plus roides, doublées de fourrures ou de tissus assez épais; on fit usage des velours, des brocarts, qui forment des plis larges : les vêtements se collaient moins au corps, ils tenaient plus de place, produisaient des plis amples et très-marqués; il fallut élargir les sièges et leur donner des formes plus en rapport avec ces nouveaux habits, afin qu'ils ne fussent pas froissés et que les plis pussent conserver leur jet naturel. Ainsi, nous voyons ici (fig. 5) un roi assis clans une chaire longue et étroite1, et le vêtement du personnage, quoique très-ample, dessine la forme

1 Vitrail de la cathédrale de Bourges, commencement du xme siècle.

du corps; il est fait d'une étoffe souple qui n'avait rien à craindre du froissement, et pouvait, sans gêner le personnage, tenir avec lui dans un espace assez resserré.

Nous venons de dire que la Syrie eut une influence sur les meubles usuels vers le commencement du xmc siècle. En effet, à celte époque,

on voit dans les peintures, bas-reliefs et manuscrits, des chaires figurées qui rappellent certaines formes encore usitées dans l'Inde, en Perse et en Egypte. Telles sont les deux chaires représentées dans les deux figures 6 et 7*. Ces deux chaires, dont l'une dépourvue et l'autre munie de bras, ont leurs montants et dossiers de bois tournés ;

1 Du manuscrit de la Bibl. inipér., ancien fonds Saint-Germain, n° 37, xmc siècle. Nous avons donné à ces copies de meubles une apparence réelle que les vignettes ne présentent que grossièrement; mais leur forme est parfaitement indiquée d'ailleurs.

toutes deux sont des sièges d'honneur, des trônes, et les six montants de la première sont posés sur des lions, genre de support très-fréquent pour ces sortes de sièges. Ces meubles n'étaient guère transportables; ils occupaient une place fixe dans la pièce où ils se trouvaient. Ils sont largement ouverts, et permettaient au personnage assis de se mouvoir à droite et à gauche sans être gêné par le froissement des vêtements. Des coussins garnissaient la tablette. Les dossiers ne sont ici que des galeries à jour, assez peu élevées pour ne pas masquer les personnages assis. Ces meubles n'étaient point adossés, mais occupaient un espace libre au milieu d'une pièce; on

circulait autour, et le personnage séant pouvait voir une nombreuse assemblée dont quelques membres se tenaient à ses côtés et derrière lui. Ce sont là des chaires de seigneurs féodaux placées dans la salle publique destinée aux assemblées ; ce sont de véritables trônes 1 .

En Italie et dans le midi de la France, les sièges d'honneur de forme polygonale, avec bras et dossiers, étaient aussi fort en usage, et prennent des développements considérables : nous citerons entre autres le trône sur lequel est assis Jésus-Christ dans une des peintures des voûtes de la petite chapelle de Saint- Antonin, aux Jacobins de Toulouse (fig. 7 bis). Ce siège est très-vaste, ses formes sont com-

1 Toutes les personnes qui ont voyagé en Orient ont pu voir des meubles de ce genre, encore en usage aujourd'hui. On sait combien peu les Orientaux modifient les formes des objets usuels.

pliquées, et il permettait de se placer dans toutes sortes de postures.

Quant aux chaires des appartements privés, elles étaient plus généralement garnies de dossiers élevés. C'est ainsi qu'est figuré le

siège sur lequel David. est assis à côté de Bethsabée, à la porte de droite du portail de la cathédrale d'Auxerre (% 8) [xiif siècle]. Ce beau meuble se rapproche des formes actuelles, et déjà il est enrichi

de sculptures plates qui se mêlent aux bois tournés encore employés en Orient.

Nous donnons (fig. 9) le dossier de la chaire de David, sur lequel la sculpture est prodiguée, mais de façon à ne pas offrir de ces aspérités gênantes sur un meuble destiné à l'usage ordinaire.

Il ne faudrait pas croire cependant que les bois tournés fussent uniformément adoptés dans la construction des chaires du xuic siècle, car aucune époque ne présente une aussi grande variété de sièges, soit comme forme, soit comme matière ou comme système de construction. Nous venons de voir des chaires qui affectent des dispositions particulières, telles que celles représentées figures (5 et 7, qui sont, pour ainsi dire, de petites estrades entourées de galeries pour servir d'appui ou de dossier; d'autres (fig;. 8) qui rentrent dans les formes en usage encore aujourd'hui. Mais ces meubles sont de bois; or,

— !l9 — [ CHAISE ]

pendant le moyen âge, on fabriquait volontiers des sièges^ de métal, fer ou bronze, que l'on recouvrait de tapisseries. Sans parler des pliants (faudesteuils) , tels que le trône dit de Dagobert, qui est de bronze, et tant d'autres que l'on rencontre encore dans nos églises,

et qui sont de fer, il existait aussi des chaires de" métal. Nous en avons rencontré souvent des débris jetés parmi les vieux meubles hors de service des cathédrales, et les miniatures des manuscrits ou les bas -reliefs nous en présentent souvent des exemples. Nous essayerons de réunir ces divers renseignements de façon à donner un modèle assez complet de ces chaires, de fer, qui, du reste, étaient fort simples, que l'on établissait évidemment dans le but d'obtenir des meubles légers, facilement transportables, n'étant décorés que par la dorure appliquée sur le métal et les tapisseries dont on les couvrait (fig, 10). Afin de mieux faire comprendre la construction de ce meuble, nous supposons les tapisseries enlevées, et nous n'avons

ligure que les sangles destinées à supporter le coussin ; la figure A

Jo

donne l'assemblage, moitié d'exécution, des petites ècharpes avec les montants et traverses.

On remarquera que tous ces meubles ne rappellent pas, dans leur

composition, les formes adoptées flans l'architecture. Ce n'est guère qu'à la fin du xme siècle que l'on introduisit des détails d'ornementation empruntés à cet art dans la composition des meubles, en oubliant trop souvent celte règle si sage, conforme au bon goût, qui veut que la matière et l'usage commandent la forme, que chaque

objet soit décoré en raison de sa destination. Cet empiétement des détails de l'architecture dans le mobilier produisit cependant des œuvres dont il faut reconnaître le mérite d'exécution et de composition; d'autant plus qu'on trouve encore, malgré l'oubli du principe, une simplicité pleine de grâce dans ces premiers écarts, et un emploi aussi judicieux que possible de ces formes déplacées. La

un chef-d'œuvre en ce genre , elle sert, de siège à une Vierge, et figure évidemment un meuble de bois de la fin du xme siècle (fig. 11) . Outre le coussin, une draperie est jetée sur le dossier et les bras de ce siège; cette draperie descend jusqu'à terre et se termine par une frange; le coussin servant de marchepied est posé sur le bas de la

Ht

draperie. Nous donnons (fig. 12) le côté de cette chaire, moitié d'exécution. Ce meuble figure une construction de bois; il était certainement peint et doré, comme toutes les boiseries de ce temps.

Bientôt on ne se contenta pas de dossiers bas, on les éleva beaucoup au-dessus de la tête du personnage assis. Les sièges d'honneur

| CHATSE ] — 5/| —

du xvc et même du xvï siècle, conservés encore en grand nombre dans les musées, présentent une foule d'exemples de chaires à hauts dossiers richement sculptés, décorés souvent d'écussons armoyés, et couronnés par des dentelures. La figure 13 représente une belle chaire de ce genre, qui faisait partie de la collection du prince Soltykoff, et qui date de la fin du xvc siècle. Le siège sert de coffre, et est muni d'une serrure. Ces sortes de meubles étaient presque toujours adossés à la muraille, car le derrière du dossier est laissé brut. Mais c'était là un meuble destiné à un riche personnage; tous n'étaient pas décorés avec ce luxe de sculpture. Chez les bourgeois, si la forme de la chaire était la même, les détails de son ornementation étaient beaucoup plus simples, composés de montants et de panneaux; les chaires les plus ordinaires étaient cependant couronnées encore par une crête sculptée. L'exemple que nous donnons (fig. l/i), tiré des

bas-reliefs des stalles de la cathédrale d'Amiens, reproduit une de ces chaires vulgaires, comme celles que l'on voyait dans les appartements des marchands, des particuliers, dont l'intérieur était modeste. Ainsi qu'on peut en juger, ces derniers meubles n'étaient guère transportables, et occupaient une place privilégiée.

Les chaires, pendant le XVe siècle, étaient souvent drapées, comme la chaire du xive siècle représentée fig. M, au moyen d'une grande pièce d'étoffe jetée sur le dossier, le siège et les bras. Ces draperies mêmes prirent souvent la forme d'une housse, c'est-à-dire qu'elles Furent adaptées au meuble de façon à le couvrir exactement. Voici (fig. 15) une chaire ainsi tapissée : la housse forme de larges plis; elle est faite d'un brocart d'or avec pois rouges, et tombe assez bas pour que la personne assise puisse mettre ses pieds sur son extrémité antérieure1.

L'usage des chaires fixes à grands dossiers se perdit pendant le xvi° siècle; elles furent remplacées par des meubles plus mobiles, et l'on commença dès lors à fixer au bois l'étoffe destinée à les garnir. Jusqu'alors, comme nous l'avons dit, les coussins ou tapis étaient indépendants des sièges et simplement jetés sur la tablette et les bras; du moment que les chaires devenaient mobiles, il fallait nécessairement que les garnitures d'étoffe fussent clouées sur leur surface.

CHAPIER, s. m. Meuble composé .de tiroirs semi-circulaires tournant sur un pivot placé au centre du demi-cercle, et servant, depuis le xvne siècle, à renfermer les chapes. Cette combinaison de meuble fut commandée par l'usage que l'on lit, à partir de cette époque, de chapes d'étoffes roides et ne pouvant, à cause des lourdes broderies dont elles étaient surchargées, supporter de plis. Jusqu'au xvie siècle, le clergé se servait de chapes d'étoffes souples que l'on se contentait d' accrocher à des portemanteaux fixés dans des armoires vestiaires. Les chapiers à tiroirs semi-circulaires ont l'inconvénient, outre leur prix, qui est élevé, de tenir une place considérable dans les sacristies. Ces meubles ne peuvent avoir moins de h mètres de longueur sur 2 mètres de largeur : c'est la surface qu'occupe une petite chambre.

CHAR, s. m. {char branlant,' charrette, chariot, curre). Les chars, carrosses, voitures, étaient en usage pendant le moyen âge. 11 y a lieu de croire même que, dès l'époque mérovingienne, il existait une sorte de service public de voilures. Childebert, voulant s'emparer des trésors de Rauching, expédie des ordres et envoie des gens munis de lettres qui mettaient à leur disposition les voitures

1 Le Romuléon, hisl. dus Romains, man. xvesiècle. Bibl. impér., n° 6984. « Comment « une femme appelée Zénobie obtint l'empire, en partie, de Perse et de Syrie. » Ce meuble est donc celui d'un grand personnage.

publiques du royaume1. Les voilures ne lurent longtemps que de véritables charrettes non suspendues, à quatre roues, auxquelles on attelait des chevaux montés par des postillons. Ces moyens de locomotion lurent tellement communs, qu'au xme siècle des lois sompluaires les interdirent aux classes moyennes2. Les femmes nobles, les abbés, voyageaient dans des chariots ; et les miniatures des manuscrits du xmc siècle nous en ont transmis un grand nombre qui tous affectent la l'orme d'une charrette à quatre roues égales de diamètre (fig. I)3, avec brancards ou timons, servie par des attelages

accouplés ou en flèche et des postillons. Si ces voitures étaient fort simples comme forme et combinaison, elles étaient enrichies de peintures, de dorures, recouvertes d'étoffes posées sur des cercles, comme nos voitures de blanchisseurs; à l'intérieur, des coussins étaient jetés sur les banquettes disposées en travers. On entrait dans ces chars par derrière, comme on peut encore entrer dans nos charrettes, et souvent cette issue était fermée par des chaînes ou des barres d'appui. Du reste, le coffre, jusqu'à la fin du xve siècle, reposait sur deux essieux, sans courroies ni ressorts; et les essieux étant lixes, parallèles, il fallait s'y prendre de loin pour tourner. Grâce à une grande quantité de coussins, à des étoffes épaisses, on pouvait encore voyager longtemps dans ces charrettes, menées d'ailleurs

1 « Qui cum adfuisset (Rauching), priusquam eum rex suo jussisset adstare conspectui, « datis litteris, et pueris destinatis cum evectionc publica qui res ejus per loca singula « deberent capere.... » (Grég. de Tours. Hist. Franc. , lib. IX.)

2 Glosa, et Rëpert., par M. le comte de Laborde, 1853.

3 Manuscr. anc. fonds Saint-Germain, n° 37, xuie siècle, Bibl. impér.

— 57 — f CHAR J

assez doucement. Quelle que lût la naïveté de leur structure, il est certain que les voitures des xme et xive siècles étaient fort richement décorées.

« Biaus fu li chars à quatre roës, « D'or et de pelles estelés :

« En leu de chevaux atelés « Ot es limons huit colomhiaus « Pris en son colombier moult biaus ; . V « . . . V ' » . » % :1

Au xi\e siècle, Eustache Deschamps, dans son Miroiter de mariage, énumérant toutes les charges qui incombent au mari pour le mesnage sousienir avec les pompes et grans bobans des femmes, lait dire à l'une d'elles :

a Et si me fault bien, s'il vous plest,

« Quant je chevaucheray par rue,

« Que j'aie ou cloque2 ou sambue 3

« Haquenée belle et ambiant,

« Et selle de riche semblant,

« A las et à pendans de soye ;

« Et se chevauchier ne povoye,

« Quant li temps est frès comme burre,

« Il me fauldroit avoir un curre (char)

o A cheannes, bien ordonné,

« Dedenz et dehors painturé,

« Couvert de drap de camocas (camelot).

<( Je voy bien femmes d'avocas,

« De poures bourgois de villaigc

« Qui l'ont bien ; pour quoy ne l'arai-ge,

« A quatre roncins atelé 4 ? »

Il fallait donc à une femme de qualité, au xivc siècle, pour voyager, une haquenée, et un char attelé lorsque le temps était mauvais : les petites bourgeoises en usaient bien de la sorte !

Ces chars étaient généralement d'une assez grande dimension pour contenir une dizaine de personnes. La couverture était fixée sur une armature de bois et percée de trous latéraux fermés par des rideaux

1 Le Roman de la Rose, descript. du char de Vénus. Édit. de M. Méon (Paris, 1814), t. III, p. 83.

- Manteau.

3 Capote pour monter à cheval.

4 Poésies morales et hist. d'Eus t. Deschamps, édit. Crapelet, un vol. Paris, 1832. p. 207.

(fig. 2)', ou elle était posée sur des cercles et quatre montants, se

rabattait sur les côtés ou se relevait à volonté (fig. o)2. Ce dernier exemple est copié sur le beau manuscrit le Romuléon, histoire des

Romains, de la Bibliothèque impériale. Cette compagnie de daines

' Manuser. du xive siècle, Domest. Archit. of Jha middle âge*. Oxford, J. H. Parker. 2 Manuser. du XVe siècle, n° 6984, Bibl. impér.

nous représente Tullie avec ses femmes, faisant passer son char sur le corps de son père.

Les chars de voyage ou les chars d'honneur avaient souvent la même forme, c'est-à-dire qu'ils n'étaient que des tombereaux recouverts de riches étoffes. Nous trouvons encore dans le Romuléon une miniature représentant le triomphe de Camille (fig. h). Le dictateur

est traîné par deux chevaux attelés en flèche, dans un char dont la couverture, soutenue par des cercles et des traverses, est relevée sur les côtés. Deux croix de Saint- André empêchent les cercles de se déformer. Camille est assis dans un fauteuil pliant (faudesteuil) simplement posé au milieu du chariot. Le limonier est attelé comme le sont nos chevaux de charrettes encore aujourd'hui. Toutefois ces chars d'apparat avaient généralement, au moyen âge, plus d'importance. L'exemple que nous donnons plus loin (fig. 5), tiré d'un manuscrit du commencement du xvi° siècle, de la Bibliothèque impériale, le prouve. C'est encore une entrée triomphale; le char est attelé de plusieurs chevaux en flèche, menés par un postillon. Le triomphateur est assis en avant sous un dais ; il tient ses prisonniers attachés au bout d'une corde ; un homme placé dans l'intérieur du

char les fait marcher avec un bâton. Le corps du char, qui paraît assez vaste, est couvert d'une tente ornée d'une crête, d'épis avec bannières et pennons armoyés, de franges d'or et d'inscriptions. Il

faut dire que ces chars de cérémonie n'étaient en usage, lors des entrées de rois et reines, que pour les dames de suite; les rois entraient à cheval et les reines le plus souvent en litière (voy. ce mot).

« La lictière de la Reyne de France estoit adextrée du duc de Tou- « raine et du duc de Bourbon, au premier chef : secondement et au « milieu, tenoient et adextroient la lictière le duc do Berry et le duc « de Bourgongne; et à la dernière suite Mossiro Pierre de Navarre et

« le comte d'Ostrevant ; et vous dy que la liclière de la Reyne estoit « très riche et bien ornée, et toute découverte.... Des autres dames « et damoiselles qui venoient derrière sur chariots couverts et sur « pallefrois n'est nulle mention, et des chevaliers qui les sui- « voient. ... 1 »

Lors des enterrements des princes, il était d'usage de transporter le corps du défunt dans des chars richement décorés. « .... Et fut la a préparation du duc moult bien ordonnée et faicte : les chevaux du « chariot couverts de velours; et pennons, bannières et cottes- « d'armes estoyent bien ordonnés. Le corps gisoit en son chariot, et « pardessus avoit un poisle élevé ; et après venoit le corps de Madame

« de Bourgongne en son chariot, et chevaux couverts de velours.... « Les églises (le clergé) aloyent devant, par ordre. Les chevaliers de « l'ordre estoyent Ions à pié, adextrans le chariot, et tenant le poisle

1 D. Godefroy, le Cérémonial français ; 1649, 1. 1, p. 638 : Entrée de la reine lsabeau de Bavière à Paris (Froissart, liv. IV).

« couchant (le drap recouvrant le corps). Le poisle élevé fut soustenu « par quatre des plus grands du pays de Bourgongne.... *. »

Vers le commencement du xvie siècle, de certaines modifications furent apportées dans la construction des chariots de voyage; on fit alors des entrées latérales entre les deux roues. Voici (fig. 6) un chariot, de cette époque, exécuté en sapin, qui existe encore dans le bâtiment de la douane de Constance. La figure 7 donne les extrémités

de ce véhicule, qui ne paraît pas avoir été posé autrement que sur deux essieux. Les deux banquettes se regardant, le plancher et les accoudoirs étaient garnis de tapis mobiles. Quelquefois (si l'on s'en rapporte aux gravures du xvie siècle) les deux entrées étaient munies de marchepieds fixes sur lesquels tombaient les tapis, et une sorte de capote à soufflet pouvant s'abattre et se relever était posée sur les dossiers et les accoudoirs, au-dessus de l'une des deux banquettes ou sur les deux. Ces voitures prenaient le nom de coches1. Il ne parait pas qu'elles fussent suspendues avant le milieu du xvic siècle. Ce premier système de suspension consiste en deux courroies passant longitudinalement sous le coffre (fig. 6 A). Cette suspension fit donner à ces chars le nom de chars branlants.

Quant aux charrettes à deux roues, que nous trouvons dans les manuscrits des xve et xvie siècles, elles diffèrent si peu de celles qui sont encore en usage aujourd'hui, qu'il nous semble inutile d'en donner un exemple.

1 Enterrement du duc Philippe de Bourgogne, 1467 (Mèm. d'Oliv. de la Marche). - La Coche, poëme de Marguerite, reine de Navarre, man. du xvie siècle, orné de onze miniatures. Biblioth. de M. J. Pichon, prés, de la Soc. des bibl. franc.

Nous voyons aussi qu'au moyen âge on se servait de charrettes à bras. Les tapisseries de Saint-Médard, dont il existe des copies fort helles à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford, nous en donnent un exemple. Ces tapisseries dataient de la tin du xnie siècle. (Voy. Tapisserie.)

CHÂSSE, s. f. La chasse n'est, à proprement parler, que le cercueil de pierre, de bois ou de métal dans lequel sont enfermés les restes d'un mort. Le mot de châsse, au moyen âge, s'applique indistinctement aux coffres qui renferment des corps de saints ou de grands personnages.

Les mots arca, capsa, furent employés, dans les premiers siècles et jusqu'à l'époque carlovingïenne, indifféremment pour désigner des coffres destinés à un usage profane ou sacré. Grégoire de Tours rapporte 1 que l'empereur Justinien étant mort à Constantinople , Justin, qui lui succéda, était d'une avarice outrée. « Telle était sa cupidité, dit cet auteur, qu'il fit construire des coffres de fer2 pour y entasser des milliers de pièces d'or. »

Frédégonde, voulant se venger de sa fille Kigonthe, qui l'insultait, l'engage, comme pour adoucir son mauvais naturel, à prendre ce que bon lui semblerait parmi ses bijoux. « .... Entrant dans le réduit qui renfermait le trésor, elle ouvrit un coffre3 rempli de colliers et d'autres ornements précieux; et, après en avoir pendant longtemps retiré, en présence de sa fille, divers objets qu'elle lui remettait : « Je suis fatiguée, lui dit-elle; enfonce toi-même la main dans le « coffre, et tires-en ce que tu trouveras. » Pendant que, le bras enfoncé dans le coffre, celle-ci en tirait les effets, sa mère prit le couvercle et le lui rabattit sur la tête, puis pesa dessus avec tant de force, que le devant (du coffre) lui pressa le cou au point que les yeux étaient près de lui sortir de la tête4. » 11 faut supposer que ces coffres à bijoux étaient de la grandeur d'une huche ou d'un bahut.

Le même auteur rapporte encore qu'étant évêque de Tours et ayant rebâti l'église de Saint-Martin, il trouva dans une auge de pierre, fermée par un couvercle, une cassette d'argent5 contenant des reliques des martyrs de la légion sacrée.

1 Lib. IV.

2 « Cui tanta fuit cupiditas, ut arcas juberet fleri ferreas, in quas nurnismatis aurci « talenta congereret. »

3 « Reseravit arcam.,.. »

4 Grég. de Tours, Mist. Franc, lib. IX.

5 « ..... Et invenl in hoc capsulam argentearn, In qua » (ibid., lib. X.)

| CHASSE | — QÈ —

Depuis le xvf siècle, le mot châsse ne s'emploie que pour désigner le coffre transportable dans lequel est déposé le corps d'un saint. Il serait difficile de préciser l'époque où les corps des saints commencèrent à être déposés dans des chasses (capsœ), que l'on pouvait transporter d'un lieu à un autre ; originairement, ces restes vénérés étaient placés dans des sarcophages, au-dessus et au devant desquels on élevait un autel. Mais, sauf quelques rares exceptions, et dès l'époque carlovingienne déjà, on retira les restes des corps-saints des tombeaux fixes, pour les renfermer dans des coffres meubles. Les incursions des Normands contribuèrent à répandre cet usage. Ces barbares, faisant subitement irruption dans les Gaules, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, se jetaient de préférence sur les riches abbayes, sur les églises qui possédaient des trésors; les religieux voulurent empêcher que les sépultures des saints martyrs ne fussent violées, leurs restes dispersés. Car, à cette époque, outre le respect dont on entourait ces reliques, celles-ci étaient pour les monastères une source intarissable de richesses. L'église pillée, dévastée, brûlée, se relevait prompternent de ses ruines, si les reliques du saint vénéré dans son enceinte étaient conservées. Il y a donc lieu de croire que c'est surtout pendant les ixc et xc siècles que l'usage des chasses mobiles devint général, spécialement sur le littoral nord et ouest de la France.

Les premières châsses furent naturellement exécutées en bois ; ce n'étaient que des coffres assez légers pour être facilement transportés d'un lieu à un autre, assez simples pour ne pas exciter la cupidité. Pendant les invasions normandes, il est sans cesse question de corpssaints enlevés par les religieux, cachés, en attendant des temps meilleurs. La réintégration des reliques, lorsque le calme était rétabli, donnait lieu à des processions, à des cérémonies pendant lesquelles le saint, rétabli dans son sanctuaire, faisait quelques guérisons miraculeuses : c'était l'occasion pour les églises de recevoir des dons considérables. Nous ne pouvons que difficilement nous faire une idée aujourd'hui de la désolation qui s'emparait des populations lorsqu'il fallait se séparer des restes du saint vénéré dans la localité, de la joie qu'elles éprouvaient lorsque revenait en grande pompe la châsse contenant ces restes. C'est qu'en effet un corps-saint, pour une population, avait une importance dont nous ne trouvons pas aujourd'hui l'équivalent. Le corps-saint faisait de l'église un lieu inviolable ; il était le témoin muet de tous les actes publics, le protecteur du faible contre l'oppresseur; c'était sur lui que l'on prêtait serment; c'était à lui qu'on demandait la cessation des fléaux, de la peste, de

— (">ô — [ CHASSE ]

la famine; lui seul avait le pouvoir d'arrêter souvent la main de l'homme violent; quand l'ennemi était aux portes, la châsse, paraissant sur les murailles, donnait du courage aux défenseurs de la cité. Ce n'est pas tout : si le corps-saint avait le pouvoir de protéger la vie des citoyens, d'exciter leur patriotisme, de les guérir de leurs maux et de détourner les calamités qui les affligeaient, il était encore une source de richesse matérielle, non-seulement pour l'église, mais pour la population au milieu de laquelle il résidait, en attirant de nombreux pèlerins, des étrangers, en devenant l'occasion de fêtes qui étaient presque toujours aussi bien commerciales que religieuses. Il nous suffit, nous le croyons, de signaler cette influence pour faire comprendre que rien aujourd'hui, si ce n'est peut-être le drapeau pour l'armée, ne remplace le corps-saint au milieu de nos cités. Qui donc oserait traiter de superstition le sentiment qui fait que le soldat se jette au milieu de la mitraille pour reprendre un morceau d'étoffe cloué à une hampe? Et comment nous tous, qui regardons cet acte comme un simple devoir que l'on ne saurait discuter, dont l'accomplissement fait la force d'une armée, comme le symbole de la discipline et du patriotisme le plus pur, comment n'aurions-nous plus, à défaut de foi vive, un profond respect pour ces chasses qui, elles aussi, ont été si longtemps en France l'arche de la civilisation? Et cependant nous avons vu et nous voyons encore des églises se défaire de ces meubles vénérables, les vendre à des brocanteurs, s'ils ont quelque valeur, ou les laisser pourrir dans quelque coin obscur parmi les immondices, si la matière en est grossière. Des églises, les chasses précieuses épargnées par la révolution ont presque toutes passé, en France, des mains du clergé dans les collections publiques ou particulières.

L'histoire des reliques de saint Germain d'Auxcrre est celle de presque tous les corps-saints depuis les premiers siècles du christianisme jusqu'au xie ou xnc siècle. L'abbé Lebeuf l'a recueillie avec soin d'après les renseignements les plus authentiques1; nous la donnons ici sommairement, afin de bien établir dans l'esprit de nos lecteurs cette distinction qu'il faut faire entre le sépulcre et la chasse.

Vers le milieu du ve siècle, saint Germain meurt à Ravenne; il demande en mourant que son corps soit transporté à Auxerre. En effet, ses restes sont déposés dans cette ville deux mois après sa mort. Le cercueil était de bois de cyprès, selon Héric; il fut des-

1 Mém. concernant l'hisi. civ. et t celés, d' Auxerre et de son ancien diocèse, par l'abbé Lebeuf, édit. 1848, t. I, p. 72 rt sri>.

cendu dans un sarcophage de pierre placé sous la petite église de Saint-Maurice. Sainte Clotilde fait rebâtir sur ce tombeau une église plus grande avec une vaste crypte, et la dédie à saint Germain. Un des successeurs de Clovis fait surmonter le tombeau du saint d'un dais recouvert d'or et d'argent. En 8/il, le tombeau est ouvert en présence de Charles le Chauve, et le corps est placé dans un nouveau tombeau. Lothaire, fils de ce prince et abbé de Saint-Germain, fait faire peu après une châsse magnifique, couverte d'or et de pierreries, pour y renfermer le corps du saint. Vers la fin du ix° siècle, la crainte qu'inspiraient les Normands fit songer à cacher cette châsse somptueuse, et probablement les reliques de saint Germain, qui jusqu'alors étaient restées dans le sépulcre donné par Charles le Chauve, y furent renfermées. On augmenta pour ce faire la profondeur du caveau; on y descendit la châsse, et on la mit dans le premier sépulcre de pierre où le saint avait reposé ; lorsqu'on eut bien maçonné le couvercle de ce tombeau, de manière à faire disparaître toute trace de sépulture, on plaça par-dessus un autre sépulcre de pierre dans lequel on déposa les morceaux du cercueil de cyprès qui avait servi à la translation du corps de Ravenne à Auxerre. A la fin du xc siècle, la châsse due à Lothaire est exposée aux yeux du peuple.

Quel que soit le plus ou moins d'exactitude de ces récits, toujours est-il que le corps de saint Germain, déposé d'abord dans un cercueil de pierre, en est extrait pour être mis dans un coffre, une châsse transportable. Cet usage fut cause que la plupart des corps-saints trouvés entiers dans leurs cercueils, entourés, comme celui de saint Germain, des suaires et vêtements primitifs, une fois déposés dans ries châsses que l'on pouvait facilement transporter et ouvrir, furent en grande partie dispersés, divisés en une quantité innombrable de reliques. Ce fut la première et la plus grave atteinte portée au respect que l'on avait pour les restes de ces défenseurs de la foi chrétienne.

Jusqu'au XIIIe siècle cependant, on conserva aux châsses l'aspect de coffres, de cercueils qu'elles avaient eu dans l'origine. A cette époque, beaucoup de ces anciennes châsses de bois, revêtues de cuivre ou d'argent doré, faites pour soustraire les corps-saints au pillage des Normands, existaient encore; on semblait hésiter à détruire ces enveloppes que les fidèles étaient habitués à vénérer, surtout lorsqu'elles protégeaient les restes de personnages aussi populaires que saint Germain, saint Martin, saint Denis, saint Firmin, saint Marcel, sainte Geneviève, etc.

Autant qu'on peut en juger par les représentations peintes ou sculptées, ces châsses primitives étaient d'assez grande dimension pour contenir un corps ayant conservé sa forme ; lorsque ces coffres de bois tombèrent de vétusté, ou semblèrent trop pauvres au milieu du luxe déployé dans la décoration intérieure des églises, on les remplaça par des châsses de cuivre repoussé ou émaillé, d'argent blanc ou de vermeil. Alors les restes des saints ne devaient plus présenter qu'un amas d'ossements séparés; il n'était plus nécessaire de donner aux châsses les dimensions d'un cercueil : l'emploi du métal, par sa valeur aussi bien que par son poids, devait nécessairement contribuer à faire adopter, pour des châsses transportables, des dimensions qui pussent permettre de les porter, et qui ne rendissent pas leur fabrication trop dispendieuse.

C'est à la fin du xne et pendant les xm° etxiv0 siècles que presque toutes ces anciennes châsses de bois peint ou revêtu de lames minces de métal furent refaites. En diminuant leur grandeur, en les fabriquant avec des matières plus précieuses, on changea leur forme et leur position. Elles perdirent l'aspect de coffre, de cercueil, qu'elles avaient généralement conservé, pour prendre la forme de petits monuments assez semblables à des chapelles ou môme à des églises; au lieu d'être placées sous l'autel, comme le sépulcre primitif du saint, on les éleva et on les suspendit sous des dais, sortes d'expositions de bois peint et doré, de pierre ou de métal, disposées derrière les autels. On les descendait de ces expositions, à certains jours de l'année, pour les placer sur l'autel même ou sur le retable, ou pour les porter processionnellement dans l'église, dans la ville ou dans tout un diocèse. Quelquefois même on faisait voyager les châsses jusque dans des pays éloignés ; elles étaient accompagnées de religieux qui les offraient à la vénération des fidèles, et recevaient des dons en argent destinés à l'achèvement d'une cathédrale, d'une abbaye, d'une église.

Les translations de reliques, leur passage à travers les villes, étaient l'occasion de cérémonies imposantes. Les châsses étaient ordinairement transportées par des clercs, sur des pavois et des brancards. Sous ces pavois, on attachait des cassolettes dans lesquelles brûlaient des parfums (fig. 1) \

Quand les corporations laïques eurent acquis, au xme siècle, une

1 Sculpture de l'un des chapiteaux de la crypte de l'église de Saint-Denis en France. Ces chapiteaux appartiennent à la construction conservée par Suger , et paraissent être du commencement du Xe siècle.

grande importance, elles obtinrent souvent le privilège de porter des châsses les jours de grandes fêtes \

Lorsque Philippe le Hardi revint k Paris avec les ossements du roi son père, il voulut transporter lui-même sur ses épaules, de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Denis, la châsse qui les contenait.

Sur la roule, en mémoire de cet acte, on éleva, à chaque station qu'il fit, des croix de pierre richement sculptées que l'on voyait encore debout au commencement du dernier siècle2.

Quelques corps-saints restèrent cependant déposés dans leurs cercueils primitifs, ou dans des coffres de pierre ou de bois revêtus de métal, fixés derrière les autels. C'est ainsi que la châsse de

1 Dubreuil, liv. III, châsses de Saint-Merry.

2 Félibien, Hist. de l'abbaye roy. de Saint-Denis, 1 706.

saint Firmin était placée derrière l'un des autels de l'église abbatiale de Saint-Denis1. A la cathédrale d'Amiens, dans les bas-reliefs qui décorent le tympan de la porte dite de la Vierge dorée, on remarque, derrière un autel, une grande châsse en forme de coffre, sur laquelle est posée la statue d'un évôque ; un aveugle approche de ses yeux la nappe qui la protège : c'est la châsse de saint Honoré opérant des guérisons miraculeuses par l'attouchement des linges

dont elle est couverte. Ce renseignement a sa valeur; il explique comment, au xnf siècle, étaient placées les grandes châsses à la portée des fidèles, comment elles étaient recouvertes de nappes ainsi qu'un autel, et comment l'image des saints dont elles enveloppaient la dépouille était représentée. La figure 2 nous dispensera de plus longues explications.

Derrière le grand autel de Notre-Dame de Paris, on voyait, dit Dubreuil, « sur une large table de cuivre, soutenue de quatre gros « et fort haults piliers de mesme estoffc, la châsse de saint Marcel, « neufième évesque de Paris.... A droite, sur l'autel de la Trinité, « dict des Ardents, est, la châsse de Notre-Dame, d'argent doré; en « laquelle il y a du laict. de la sainte Vierge, et de ses vètemens; « plus des pierres desquelles fust lapidé saint Etienne.... A côté « senestre dudict autel est une châsse de bois, ayant seulement le a devant couvert d'argent doré, en laquelle est le corps de sainct « Lucain, martyr.... Geste châsse, couverte de quelque drap de soye « précieux, se porte en procession par deux hommes d'église.... »

1 Voyez le Dict. d'architect. (tu xie au xvie siècle, art. Autel, fîg. 15 et 1G.

Voici qui rappelle parfaitement la disposition de la châsse de saint Honoré, représentée figure 2.

Nous remarquons encore, sur l'un des bas-reliefs du tympan de la porte méridionale de la cathédrale d'Amiens, la châsse du môme saint, transportée par deux clercs; elle est à peu près de la dimension d'un cercueil, et paraît exécutée en bois recouvert de lames de métal (fig. 3). Des infirmes se placent sous la chasse et la touchent

en invoquant le saint, afin d'être guéris de leurs maux. C'était en effet ainsi qu'on venait implorer l'intercession d'un saint, en se plaçant directement sous la châsse qui contenait son corps. Cet usage, établi probablement par les fidèles, fit que l'on plaça presque toujours les châsses, à partir du xn° siècle, soit sur des édicules élevés, comme la châsse de saint Marcel, soit sur des crédences, sous lesquelles on pouvait passer à genoux et même en rampant.

Il n'existe aujourd'hui qu'un bien petit nombre de ces châsses de bois d'une époque ancienne destinées à contenir des corps-saints. Nous en connaissons une à Cunault (Maine-et-Loire) , sur laquelle on voit encore des traces de peintures et sculptures représentant les douze apôtres, le Christ accompagné d'anges thuriféraires; sa forme est d'ailleurs d'une extrême simplicité; une arcature ogivale sépare les apôtres. Cette châsse date du xme siècle. On en voit une, également de bois, dans l'église de Saint-Thibaut (Côte-d'Or), qui date du commencement du xive siècle; cette châsse n'est ornée

que par les fortes ferrures qui servent à maintenir les panneaux de bois et par les extrémités des six montants se terminant en fleurons sculptés. Elle est exactement reproduite, avec tous les détails de sa construction, dans les A nnales archéologiques Déjà cependant, dès les premiers siècles, ces grandes châsses de bois étaient revêtues de lames de métal, d'émaux ou de morceaux de verre2. Les feuilles de métal clouées sur le bois étaient fort minces, rehaussées

de gravures et quelquefois accompagnées de figures faites au repoussé ou d'ivoire. Ce mode de fabrication persista longtemps, car nous voyons encore des chasses des xnu et xme siècles, de dimensions médiocres, dont le fond est de bois recouvert de plaques de métal émailié, gravé, doré, avec statuettes faites à Yétampe, au repoussé, ou embouties, avec des feuilles de cuivre ou d'argent d'une faible épaisseur. Outre l'économie, ce procédé de fabrication avait l'avantage de laisser à ces châsses, que l'on transportait fréquemment, la légèreté d'un coffre de bois. C'est ainsi qu'est exécutée la châsse de saint Calmine (fig. /i), duc d'Aquitaine, fondateur des mo-

1 Annales archéol. par M. Didron, t. V, p. 189.

2 « La première châsse de sainte Aure, abbesse, n'était que de bois et de verre... » (Dubreuil, Antiq. de Paris, liv. I.)

nastères de Saint-Théophrède en Velay et de Masac en Auvergne, patron de l'église de Saguenne, près Tulle. Cette châsse est de cuivre émaillé, doré, avec des figures bas-reliefs faites au repoussé. Sur l'une des faces latérales (qui est la face principale), on voit le Christ couronné, nimbé, bénissant, et tenant un livre; à sa gauche est un personnage drapé tenant un livre, et à sa droite un saint abbé probablement. Deux anges thuriféraires sont posés sur les rampants du petit comble. Sur le côté droit de la châsse est gravé un saint Paul (fig. 5). Sur le côté gauche, qui sert d'entrée, un saint Pierre.

Outre les émaux, qui sont fort beaux et des fabriques de Limoges , cette chasse est décorée de pierres et le faîtage de boules de cristal de roche. Tout l'ouvrage appartient à la première moitié du xme siècle1 . Vers la lin de ce siècle, la fonte vint, dans les châsses d'orfèvrerie, se marier au métal repoussé, embouti ou estampé, aux émaux et filigranes. Nous renvoyons nos lecteurs, pour l'explication de ces procédés, à la partie du Dictionnaire qui traite de Yorfévrerie, ne nous occupant ici que de la composition générale des châsses.

Mais ces meubles conservent jusqu'au xive siècle un caractère particulier; ils n'affectent pas encore la forme de modèles de chapelles ou d'églises; il suffit de voir les châsses des grandes reliques de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle, des Trois-Rois à Cologne, de Saint-Taurin à Évreux2, et surtout la belle châsse de Tournay, pour reconnaître que ces meubles, de la fin du xif siècle et du xnf , ont des formes, des proportions et une ornementation qui leur appartiennent. Plus tard, et particulièrement pendant le xve siècle, les orfèvres cherchent, dans la composition des châsses, à reproduire en petit de grands édifices : c'est ainsi que fut refaite, en 1408, la grande châsse de saint Germain, qui dépendait du trésor de Saint-

> Cette châsse faisait partie de la collection de M. le prince Soltykoff. 2 Mélonrj. archéol. des RR. PP. Martin et Cahier.

Germain des Prés. Nous la donnons ici (fig. 6)1. Quel que fût le mérite d'exécution de ces objets, ils avaient alors perdu leur caractère propre, si remarquable deux siècles auparavant. La châsse de saint Germain présentait cependant un grand intérêt au point

de vue iconographique; c'est ce qui nous engage à la donner ici. Les deux basses nefs étaient divisées en six arcades de chaque côté, dans lesquelles étaient placées les statuettes de cuivre doré des douze apôtres. A l'une des extrémités, on voyait, sous un arc, la

1 Ce dessin est exécuté à l'aide de la gravure de cette châsse, donnée par D. Bouillard dans son Hist. de V abbaye roy. de Saint-Germain des Prés.

Trinité, représentée par le Père éternel assis, vêtu en pape, tenant devant lui Jésus-Christ en croix. Le Saint-Esprit, sous forme d'une colombe, sort de la bouche du Père et descend vers le crucifix. L'abbé Guillaume, qui fit exécuter cette chasse, était à la droite du Père, en habit de religieux, la crosse en main et la mitre en tête; le roi Eudes était à sa gauche, revêtu des insignes de la dignité royale. À l'autre extrémité se voyait également, sous une archivolte, saint Germain en habits pontificaux, ayant à ses côtés saint Vincent et saint Etienne, patrons de l'abbaye, en habits de diacres. Cette châsse, surmontée d'une flèche à jour, n'avait qu'un mètre environ de longueur; elle était supportée par six figures d'hommes, de cuivre doré, tenant des phylactères sur 'lesquels étaient gravés des vers à la louange de ceux qui avaient contribué à faire exécuter ou à décorer tant l'ancienne que la nouvelle chasse. Des pierres précieuses qui avaient été posées sur l'ancienne chasse donnée par Eudes, comte de Paris, entrèrent dans la décoration de celle-ci; ces pierres précieuses étaient au nombre de deux cent soixante, les perles au nombre de quatre-vingt-dix-sept 1 . Un grand nombre de châsses furent ainsi refaites pendant les xme et xive siècles et au commencement du xve. Beaucoup furent vendues ou détruites pendant les guerres désastreuses de l'invasion anglaise. Louis XI répara ces pertes, si toutefois elles étaient réparables. On fit refondre encore beaucoup de chasses neuves au commencement du xviR siècle, les formes des anciennes châsses n'étant plus dans le goût de ce temps; les guerres religieuses de la fin de ce siècle en détruisirent une quantité innombrable. Aussi, en France, les chasses anciennes de quelque importance, et surtout exécutées en matières précieuses, sont-elles fort rares.

Les châsses ne contenaient pas seulement des corps-saints, elles étaient destinées aussi à renfermer certaines reliques précieuses. On désignait l'armoire de vermeil contenant les pieuses reliques de la sainte Chapelle à Paris, sous le nom de la grande châsse. Dans l'église cathédrale de Chartres, la chemise de la sainte Vierge était conservée dans une magnifique châsse donnée en 896 par le roi Charles le Chauve. Cette chasse, qui avait 0m,677 de longueur, sur 0m,271 de largeur et 0,n,569 de hauteur, était posée sur un brancard de vermeil semé de fleurs de lis en relief; elle était de bois

1 Le marché passé par l'abbé Guillaume avec Jean de Clichy, Gautier Dufour et Guillaume Boey, orfèvres à Paris, est donné tout au long dans les pièces justificatives de YHist. de l'abbaye roy. de Saint-Germain des Prés de dom Bouillard. Cette pièce est fort curieuse.

— 75 — | COFFRET j

de cèdre, couverte de plaques d'or et enrichie d'une infinité de perles, diamants, rubis, cmeraudes, saphirs, agates, turquoises, camées ou intailles, et accompagnée de nombreux bijoux donnés par divers princes et des évêques 1 . (Voyez, pour la position des châsses suspendues derrière et au-dessus des autels, le Dictionnaire d'architecture, au mot Autel.)

CHASUBLIER, s. m. Armoire renfermant une suite de tiroirs peu profonds, à coulisses, dans lesquels on pose les chasubles. Il est à croire que les chasubliers anciens n'étaient autrefois que des armoires vestiaires, les chasubles étant faites d'étoffes souples et non surchargées, comme elles le sont aujourd'hui, de lourdes broderies, doublées de bougran, ce qui leur donne la roideur d'une planche.

COFFRE, s. m. — Voy. Bahut, Chasse.

COFFRET, s. m. (coffre, escrint). Petit coffre.

« Pour les dames, cofres ou escrint « Pour leurs besongnes herbergier 2. »

Dès les premiers siècles du moyen âge, les coffrets étaient fort en usage ; on les fabriquait en matières précieuses, en ivoire, en marqueterie, en cuivre émaillé, en or, en argent; ils étaient repoussés, ciselés, émaillés. Pendant leurs voyages, les dames les transportaient avec elles, et y renfermaient des bijoux de prix. En campagne, dans les expéditions lointaines, les nobles, les chevaliers, outre les bahuts qui contenaient leurs effets, portaient de ces coffrets qui étaient confiés à la garde des écuyers, et qui contenaient l'argent, les bijoux, parfois même des titres. Car il était assez d'usage, jusqu'au xinu siècle, d'emporter avec soi les archives de famille, les titres précieux : tel était l'esprit de défiance qui dominait alors toutes les classes, que les plus puissants seigneurs n'osaient se séparer des objets dont ils n'eussent pu réparer la perte. Les coffres et coffrets tiennent donc une place importante dans le mobilier du moyen âge. C'est dans un coffret que sont déposés le

1 Voyez l'inventaire de cette châsse et de ces bijoux dans le Bullet. des comités histor., janvier 1851. Les camées et intailles qui garnissaient cette châsse ont été, en 1793, envoyés à la Bibliothèque nationale ; ils y sont encore déposés.

2 Eust, Deschamps.

cœur et la lettre de Raoul de Coucy destinés à la dame de Fayel, et rapportés par son écuyer Gobert, de Brindes en France. Le châtelain de Coucy, sentant sa mort prochaine,

« fist aporter

« Un des coffrets de ces sonmiers

« Ouquel estoit li trésors chiers

« Des tresches (tresses) qu'il véoit souvent.

« Un coffre petitet d'argent

« En a trait et puis l'a baizié,

« Ouvert l'a, si a fors sachié

« Les tresches qui sambloient d'or 1 .

Les trésors des cathédrales, des églises, les musées, conservent encore un grand nombre de ces petits meubles, exécutés en général avec beaucoup de soin et de recherche. Un des plus beaux et des plus anciens coffrets que nous connaissions faisait partie de la collection de M. le prince Soltykoff2. Ce coffret est d'ivoire bordé de lames de cuivre doré finement gravées ; il a 32 centimètres de long sur 19 de large et 10 de hauteur. En voici (fig. 1) l'ensemble : il nous

parait appartenir au x° siècle; il est intact, sauf la serrure, la clef et l'anse, qui ont été refaites au xvc siècle. Les dessins dont il est orné sur ses quatre faces et le couvercle représentent des animaux dans des entrelacs, biches becquetées par des aigles, daims,

1 L'Hist. du châtelain de Coucy et de la dame de Fayel, vers 7607 etsuiv., édit. de Crapelet, 1829.

2 Nous devons encore à l'obligeance de M. le prince Soltykoff d'avoir pu dessiner ce précieux meuble.

et la figure 3 une des bordures de cuivre gravé, grandeur d'exécution. Il est, facile, avec ces renseignements, de se faire une idée complète de cet objet, remarquable par sa date, sa belle composition et sa parfaite conservation.

Beaucoup de ces coffrets étaient renfermés, comme nos nécessaires de voyage, dans des enveloppes de cuir ornées elles-mêmes de gaufrures et dorures, de légendes armoriées ou d'emblèmes. Ces coffrets se rangeaient parfois à côté les uns des autres dans les babuts de voyage, et contenaient chacun des armes, des objets nécessaires à la toilette, des parfums, des bijoux, des coiffures, aumônières, manches brodées, ceintures, etc. D'autres séries contenaient couteaux, petite vaisselle de table, coupes, lianaps, tasses de vermeil, épices, cordiaux dans de petits flacons.

« Or est monte a clieual le gentil Palanus lequel sen va accoustre tout ainsi que le vous conteray sans grant nombre de gens ne bagaige, car il nauoit que deux baheux, dont lung portoit ung lit de camp bien petit entre deux coffres ou estoit une partie de son accoustrement, et l'autre babu portoit ses coffres d'armes avec ses bardes sans aullre chose 1 . »

Les mœurs du moyen âge étaient nomades : nobles et marchands étaient souvent sur les grands chemins, et force était alors, lorsqu'on voulait vivre passablement, d'emporter tout avec soi; puis, comme nous l'avons dit plus haut, on ne s'en rapportait qu'à soimême pour garder son bien. Arrivait-on dans une ville, dans une hôtellerie, s'établissait-on temporairement quelque part, on se faisait un mobilier de tous ces coffres de voyage : les plus grands de-

L'Hi<st. do, Palanus, comte de Lyon, manuscr. delà Bibl. de l'Arsenal.

venaient lits, tables ou armoires; les moyens servaient de bancs, et les petits de nécessaires propres à renfermer tous les menus objets. Ces habitudes prirent un tel empire, que, clans des temps plus rapprochés de nous, où l'état du pays n'exigeait plus le charroi de tous les objets utiles à la vie journalière, on voit encore des princes, et même de riches particuliers, se faire suivre en voyage de leur vaisselle et d'une quantité de meubles, tapisseries, linge et vêtements assez considérable pour meubler un palais \

Mais revenons aux coffrets. Ceux-ci n'affectent pas toujours la forme d'un parallélipipède; quelquefois ils sont à pans. Il existe encore aujourd'hui, dans le trésor de la cathédrale de Sens, un coffret d'ivoire sculpté et peint, qui fut, dit-on, rapporté de Constantinople au xnu siècle, et contenait des reliques précieuses. Il est en forme de prisme à douze pans, terminé par un couvercle en pyramide tronquée également à douze faces ; la hauteur du prisme est de 0m,22, le diamètre du coffret de 0m,31. Il est divisé en trois zones : celle inférieure représente l'histoire de David, celle au-dessus l'histoire de Joseph ; la troisième, des lions, des griffons affrontés, un griffon terrassant un bœuf, un griffon dépeçant une bête à cornes, un lion se jetant sur un cerf, un griffon tuant un serpent, et un lion poursuivant un bouc. Sur le couvercle, on retrouve la suite de l'histoire de Joseph, ou plutôt son triomphe, l'arrivée de sa famille en Egypte, et son apothéose. La gorge qui sépare le couvercle du corps du coffret est revêtue de plaques d'émail de fabrique byzantine. Ce petit meuble fut certainement exécuté à Byzance et paraît appartenir au xne siècle ; les bas-reliefs sont accompagnés d'inscriptions grecques, et le style des figures rappelle l'antiquité gréco-romaine.

Voici (fig. h) un ensemble de ce précieux coffret, et (fig. 5) un fragment d'un des petits bas-reliefs représentant Joseph allant audevant de Jacob et le recevant à son arrivée dans la terre de Gessen. Le style des bas-reliefs qui décorent l'extérieur du coffret de Sens est plein de grandeur, et certainement l'introduction d'objets de fabrique byzantine, si fréquente en France pendant le xne siècle, dut exercer une grande influence sur la sculpture de nos artistes occidentaux. Le trésor de la cathédrale de Sens n'a pas cessé déposséder ce coffret depuis cette époque. Son origine n'est pas dou-

1 Nous avons vu encore un auguste personnage qui ne voyageait qu'avec son lit, et qui eût mieux aimé passer la nuit dans un fauteuil que de se coucher dans un lit qui n'eût pas été le sien.

| COFFRET j — 80 —

teuse: quand on examine les bas-reliefs des édifices de cette époque,

frappé de l'analogie qu'il y a entre les sculptures de ce coffret, par

exemple, el celles des chapiteaux du porche de l'église de Vézelay, qui datent de 1130 environ. Nous avons dit que les ivoires du coffret de Sens étaient peints : le vert, le pourpre y dominent; malheureusement, une maladroite réparation a fait disparaître en grande partie cette intéressante coloration et les inscriptions que Millin a encore pu copier lorsqu'il visita Sens1 en 1805. Sur le sommet tronqué de la pyramide s'élevait probablement un bouton de cuivre émaillé, pour permettre de soulever le couvercle; il a été remplacé par une de ces pommes de cuivre que l'on pose sur les premiers balustres des escaliers.

L'abbaye du Lys possédait un coffret de bois recouvert de plaques d'argent vernies en noir verdâtre, de cuivre doré et émaillé; ce petit meuble est aussi précieux par sa composition que par son exécution. Il est aujourd'hui conservé dans l'église de Dammarie (Seineet-Marne), et connu sous le nom de cassette de saint Louis 2. Il est certain que ce coffret date du xmc siècle. Sur le couvercle, outre huit médaillons représentant en relief des animaux, quatre améthystes sont enchâssées sur les encoignures ; sur la face et les côtés sont également disposés des médaillons. Un grand nombre d'écussons, semés entre les médaillons, sont émaillés aux armes de France ancien, de Castille, de Bourgogne ancien, de Guillaume de Courteuay, de Montfort, de Dreux, de Bretagne, de Flandre, de Navarre et Champagne, de Graville, de Dammartin, de Toulouse, de France à trois Heurs de lis, de Coucy, de Beaumont, de Roye, de Champagne, de Jérusalem, de Bar, de Montmorency, de Normandie, d'Harcourt! L'anse, les équerres, les charnières, la serrure et son moraillon sont dorés et émaillés. De petits clous d'or à tète ronde fixent, entre les médaillons et les écus, la plaque d'argent très-mince qui recouvre exactement le bois. Rien n'indique que cette cassette ait eu une destination religieuse, et nous la regardons plutôt comme un de ces précieux écrins qui devaient renfermer des bijoux de prix.

Souvent les coffrets n'étaient que de bois, et n'avaient de valeur <(ue par la délicatesse et le goût des sculptures dont leurs ais étaient couverts.

Voici un de ces coffrets, très-simples comme matière, très-riches par le travail (%. 6); il est «le bois de châtaignier, avec anse,

1 Voyages dans le Midi de la France, par Millin, 1807, Atlas. 1 Ce charmant coffret est reproduit avec beaucoup d'exactitude dans les Monuments de Seine- ét-M<vme, par MM. A. Aufauvre etc. Fieliot, in -P. Meluu, 1854.

charnières et serrure de fer Le dessus, que nous reproduisons (Pl. III), est remarquable par sa composition. L'anse est munie d'un anneau maintenu par une goupille lâche-, de manière qu'en le passant au doigt, le coffret puisse être cependant tourné en tous sens; procédé qui permettait, en tenant cette anse d'une main, de

présenter l'entrée de la serrure en l'ace de l'autre main tenant la clef. Ce coffret présente des ligures et des animaux dans des cercles ornés de feuillages; sur le côté, dans un de ces cercles, est une rose au milieu de laquelle est sculptée en relief la lettre H; sur des banderoles portées par les ligures, sont gravées des devises.

Souvent, sur les coffrets, étaient sculptées des chasses, des scènes tirées de romans en vogue, des inscriptions, etc. Il existé encore, dans le trésor de l'église de Saint-Bertrand de Comminges, un coffret de bois recouvert de plaques de cuivre jaune estampé, sur lesquelles sont figurés en relief des chevaliers, des dames, des animaux. Les dessins se répètent comme ceux d'une étoffe. Il était d'usage aussi de porter en voyage des coffrets de fer solidement fermés, clans lesquels on gardait les bijoux. Voici (fig. 7) un de ces coffrets, qui date du xve siècle. Il se compose d'une boite de chêne recouverte de cuir rouge; sur le cuir est appliqué un premier réseau de fer étamé, à jour; puis une seconde enveloppe de fer non étamé, également à jour, laissant voir à travers ses mailles le cuir et le réseau étamé. Des nerfs de fer renforcent le couvercle, el une

» Ce coffret, qui date du xivc siècle, fait partie de la collection de M. A. Céreite ; il est de fabrication rhénane. 11 faut dire qu'à cette époque, les provinces de l'est de la France et l'Allemagne fournissaient beaucoup de ces menus objets sculptés en bois

petite serrure très-solide le maintient fermé. Sur les deux cotés,

roies ou de chaînes, à l' intérieur d'un bahul trop lourd pour être

Page 1