‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 4)Chapitre 44 sur 48 · CANDÉLABRE EN FER, XIV<> SIÈCLE · texte numérisé non relu

CANDÉLABRE EN FER, XIV<> SIÈCLE

FABRICATION DES MEUBLES

« nouveler leurs meubles et leurs maisons ; les gens de métier sont ce plus heureux, moins foulés ; ils mangent du pain et de la viande ce tous les jours, et s'ils sont moins habiles, ils se font mieux payer. « Moi aussi je m'accommode au temps. Tenez, voici une vertevelle que ce je viens de finir (pl. XXV) ; cela ne donne pas grand'peine à face çonner, ce n'est que de la tôle découpée, quelque peu relevée à ce froid et burinée. Cependant j'ai soudé dessus ces grappelettes « faites à la forge pour recevoir les têtes des clous, afin que celles-ci c< n'appuient pas sur la tôle à cru, ce qui ne vaut rien. C'est pour ce une armoire servant de librairie. Yous voyez que j'ai orné le mocc raillon d'un petit clerc assis tenant un livre ouvert ; j'ai conservé « l'habitude de placer ainsi quelques pièces de forge très-fines, même « sur les objets les plus vulgaires ; il faut s'entretenir la main, et mon- « trer aux apprentis à ne jamais laisser perdre le métier. Voici encore « une pièce de serrurerie comme nous en fabriquons chaque jour ce pour les églises et les châteaux: c'est un grand chandelier à couc< ronne; cela ne demande ni beaucoup de peine, ni beaucoup de « soin. Vous voyez au centre une tige de fer, ronde au sommet, à six « pans dans la partie inférieure (pl. XXVI)' , puis des traverses plates « posées en croix, soulagées par des potences qui maintiennent les « trois cercles auxquels sont fixées des pointes pour les grands cierges ce et des viroles pour les petits cierges. Le candélabre est porté sur « trois pieds, et ne peut ainsi vaciller, quelle que soit l'inégalité du sol. ce Je fais de ces grands porte-lumières par douzaine, et cela ne coûte « pas cher ; mais aussi n'est-ce ni long ni difficile k fabriquer. Les ce branches soutenant les cercles sont assemblées avec ceux-ci au « moyen de rivets, et leur extrémité inférieure passe à travers les « petits plateaux circulaires qui sont enfilés par la tige de fer. Les « cercles peuvent ainsi tourner sur l'arbre central, afin que l'allumeur « de cierges ne soit pas obligé de faire le tour du porte-lumières. Les ce petits ornements qui égayent les supports des cercles sont eux- « mêmes rivés. Ainsi, dans ces grandes pièces, les difficultés de « forge sont évitées ; il n'y a point de soudures ; les pièces sont tource nées à chaud, quelque peu gravées par des coups de burin et rivées « les unes aux autres. De pareilles œuvres déplaisent à un vrai force geron; elles gâtent la main. Cependant, ces pièces ne coûtant pas ce cher et ayant de l'apparence, quelques-uns les font dorer et les ce placent dans les salles de banquet. A distance, on peut croire que ce ce sont là des porte-lumières d'un beau travail.... Que voulez-

1 Candélabre de fer tiré du cabinet de M. A. Gérente.

39Zi VIE TRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE.

(( vous ? Si nous passions notre temps à ne faire que des ouvrages re- « cherchés par les amateurs, nous ne pourrions gagner assez pour « donner du pain à nos enfants. Mon voisin, Jacques Blin, qui était « bon serrurier et façonnait ces beaux ouvrages tant prisés, est mort « dans la misère, sans laisser de quoi l'enterrer. Quand il venait me « voir, et si j'avais sur ma forge une pièce comme celle-ci, j'étais « honteux; il ne disait rien, et se sauvait. Ce sont ces ouvrages de « peu de valeur qui nous rapportent les plus gros bénéfices. » Maître Hugues reprit alors sa boîte de serrure, et nous le quittâmes.

« Avant que le soleil soit couché, nous avons encore le temps, si « vous voulez, nous dit Jacques le huchier, d'aller visiter l'atelier de « mon compère le lampier, Alain Le Grant. C'est un habile et riche « homme qui a voyagé longtemps et qui sait bien son métier; il est « fort considéré par les seigneurs, qui lui confient l'exécution de leurs « sceaux, bien que ces ouvrages ne dépendent pas de son état : c'est, « comme vous savez, une besogne délicate, car on doit craindre les « faux; s'il gagne beaucoup à faire ces petits ouvrages, ce n'est pas « là ce que je vous ferai voir chez lui, mais de belles œuvres de fonte « d'archal et de cuivre. Il a des secrets pour jeter en moule de « grandes pièces d'un seul jet, et il est rare qu'il les manque. »

Le Lampier.

Nous allâmes donc chez Alain Le Grant. Son atelier est au fond d'une allée, près d'une cour assez spacieuse autour de laquelle sont bâtis des hangars renfermant des fourneaux et des provisions de sable, de terre grasse, du bois sec, des lingots de cuivre jaune et rouge, des pots de terre et des creusets de toutes dimensions. Sur la rue, Alain Le Grant ne possède qu'une boutique étroite, sur la devanture de laquelle on voit de petits chandeliers, des anneaux, des plaques de chariots, de harnais, et quantité de petits objets qui se vendent habituellement. Maître Alain était occupé à façonner un grand lampier en cire brune, car il est bon modeleur*. « Voici, dit « Jacques, des étrangers de mes amis qui demandent la permission

1 « Premièrement, que nulle ne pourra ouvrer ou dit mestier de nuys, fors tant seu- « lement corne il verra du jour, se ce n'est pour fondre.... Item, que nus chandelliers « de cuivre ne soient faiz de pièces soudées pour mètre sus table, ne lampes ne soient « faites que d'une pièce, se ils ne sont à clavail (pièces retenues par des clavettes).... « Item, que nuls ne puisse nulles vielles euvres réparer ne brunir, ne vendre pour neuves, « sus paine de perdre les, et de paier l'amende, etc » {Registres des met. et marchand. d'Ét. Boileau.)

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( de visiter vos ateliers, et qui voudraient bien voir quelques-unes ( de ces belles pièces de fonte que vous avez chez vous. — Soyez ( les bienvenus, messieurs, dit Alain, vous me faites honneur; je ( vous ferai voir ce que j'ai de meilleur, et si vous restez à Paris, vous < pourrez, si bon vous semble, voir couler cette pièce que je termine :< et qui sera prête à fondre dans un mois environ. On dit que j'ai des :< secrets, mais ce sont là des contes; mon secret est de savoir mon ( métier et de ne jamais rien négliger. Si les fondeurs, mes confrères, k ne réussissent pas comme moi, c'est qu'ils ne mettent pas à leur « travail le temps et la patience qu'il faut y apporter, ou qu'ils craik gnent la dépense. A Paris, on veut aller trop vite en besogne, et « pour un fondeur le temps et le soin font les trois quarts du travail. « J'ai été longtemps en Brabant, en Bourgogne, en Allemagne et en « Italie, où il se trouve de bons fondeurs, que l'on paye bien, parce « que, dans ces pays, on estime leur travail, et si l'on me trouve habile « ici, c'est que je n'ai pas perdu mon temps en chemin et ne me suis « pas amusé , comme tant d'autres , à blâmer ce qu'ils voient chez les « étrangers, sans songer à profiter de ce qu'ils savent et pratiquent « mieux que nous. C'est à Milan et à Venise que j'ai appris à mélan- « ger les métaux, chose d'une grande importance pour nous; que « j'ai vu comment on préparait de grands modèles et comment on « fait pénétrer le métal en fusion jusque dans les parties les plus dé- « licates du moule. Ne croyez pas qu'en France on ne sût pas fondre « autrefois; il y a un siècle et demi, nos devanciers savaient bien « leur métier, et vous en aurez la preuve si vous allez à Saint-Remi « de Reims, par exemple1. Vous verrez dans le chœur des religieux « un candélabre qui est aussi beau comme fonte que le grand chan- « délier à sept branches de Milan1. J'ai recueilli dans mes voyages « quelques belles pièces que je conserve comme modèles ; je voudrais « les vendre que je ne pourrais en tirer un bon prix, car cela est « passé de mode, et aujourd'hui on ne veut plus que des pièces de « fonte toutes remplies de petites figures, de niches, de colonnettes, « de feuillages, de clochetons : cela est surprenant, mais c'est, entre

1 Un fragment du candélabre de Saint-Remi de Reims se voit encore dans le musée de cette ville ; c'est une des plus belles pièces de fonte que nous connaissions : ce candélabre fut fabriqué vers la fin du XIIe siècle. Mais l'une des pièces de fonte de cuivre les plus remarquables que l'on puisse voir est le grand chandelier qui appartient à M. Espaular, au Mans. Il est fondu sur cire perdue, et date du xne siècle. (Voy les Mélang. archéol., t. IV, desRR. PP. Martin et Cahier, et le Dictionnaire, partie Ustensiles.)

2 Ce chandelier existe encore dans le trésor de la cathédrale ; il a été publié dans les Ann. archéol. de M. Didron.

« nous, bien moins difficile à fabriquer que les anciens meubles, car « on dissimule les défauts sous la multiplicité des détails. On attache « les pièces les unes aux autres par des goupilles, on les retaille, on « les couvre de ciselures; s'il se trouve une soufflure, on la remplit « d'étain. Mais les gens d'église et les seigneurs n'y connaissent « rien, et veulent avoir beaucoup pour peu d'argent ; il faut bien les « satisfaire. Toutefois j'aime mon métier, j'ai de quoi vivre, et n'en- « treprends que les travaux qui me plaisent. Le grand lampesier « dont je termine le modèle en ce moment est pour notre sire le roi ; « il doit être suspendu dans sa chambre, au Louvre. Il sera fondu en « sept pièces. Mais tout à l'heure, quand les apprentis auront dîné, « je vous ferai voir les modèles déjà terminés. Entrez dans cette « chambre, où je conserve les objets que j'ai pu me procurer pen- « dant mes voyages. » Maître Alain nous ouvrit une petite porte basse, et nous nous trouvâmes dans une assez belle chambre toute tendue de vieilles tapisseries, contre lesquelles sont rangés des débris de meubles de métal et aussi quelques meubles entiers; de grands chandeliers, des suspensions pour les autels; des brasiers et des plateaux à jour de cuivre comme nos drageoirs, mais plus grands; des lampiers de toute forme, des bras pour recevoir des cierges, et quantité d'objets d'une finesse extrême de travail, tels qu'encensoirs, navettes, crosses, fermaux, pièces de harnais, etc. Il eût fallu une journée entière pour examiner toutes ces choses à loisir, car dans le nombre il y en avait qui me parurent d'une singulière délicatesse. « C'est ici, nous dit maître Alain, que je viens me « reposer de mon travail et chercher les moyens de perfectionner « mes modèles et ma fonte. Voici, par exemple, des ouvrages sar- « rasinois que j'ai achetés à Venise : ce sont de petits vases d'argent « faits pour contenir des boissons chaudes, enveloppés d'un réseau « ajouré de fonte de cuivre, afin d'éloigner les mains du vase et de « ne point brûler les doigts. Voyez comme ces ornements sont dé- « liés, regardez ce métal comme il est beau. J'ai bien des fois cher- « ché à obtenir une fonte pareille, mais je n'ai pu encore y parvenir. « De ce côté est une de mes plus belles pièces : c'est une table de « campagne, comme les grands seigneurs en faisaient mettre dans « leurs bagages et sur lesquelles on servait un repas. Lorsqu'on « campait, on apportait les mets sur ce plateau garni de rebords, « chacun s'asseyait autour sur des tapis, de la paille ou du foin, « et l'on posait les assiettes sur des escabeaux ou même à terre1.

1 Bien que dès le IXe siècle l'usage des tables hautes et des sièges fût généralement

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<( Deux hommes pouvaient facilement porter le plateau au moyen « de deux bâtons que l'on passait dans les anneaux (fig; 6). Aujour- « d'hui nos seigneurs, à la guerre, veulent être servis comme dans « leurs ehàteaux : au camp, on met des tables et des nappes, on

« place des sièges autour, et il faut de nombreux serviteurs ; mais, « autrefois, un connétable, ou même un roi en campagne se con- « tentait d'un plateau comme celui-ci pour son souper. Ce plateau « peut se démonter ; les quatre pieds ne sont que des boulons qui « passent à travers des œils ménagés aux extrémités des rebords, « qui portent en dessous un repos sur lequel pose le panneau du « fond de bois, que l'on couvrait d'une nappe débordant par-des- « sous des deux côtés, de façon à faire deux nappes pour poser les « assiettes, le pain et le sel. En apportant la table et lorsqu'on la « desservait, les deux pans de la nappe étaient reployés sur le pla- « teau et l'on emportait la table avec son service en un moment1. Il

adopté en France, même en campagne, cependant il est question parfois, pendant les xie et xne siècles, de tapis étendus à terre pour manger. (Voy. la Vie de saint Arnou/d, évêque de Soissons; voy. Legrand d'Aussy, Hist. de la vie privée des François, t. III, p. 153.)

1 Au xne siècle encore, les tables étaient souvent munies de rebords (voy. Table). Quant aux meubles transportables, nous avons expliqué ailleurs qu'ils étaient fort en usage jusque vers la fin du moyen âge. Le métal se prêtait mieux que toute autre matière à la fabrication de ces meubles, qu'il fallait démonter souvent, qui devaient occuper peu de place et peser le moins possible. Nous savons par expérience, de nos jours, comment des meubles de métal, adroitement composés et exécutés, ont moins de poids que des meubles de bois. Lord Londesborough possède, dans sa magnifique collection d'objets du moyen âge, un faudesteuil (pliant à dossier) de fabrication espagnole, qui date probablement du xvie siècle et qui est entièrement de fer, travaillé avec une délicatesse rare, composé de panneaux ajourés pouvant se démonter, se plier et se placer facilement parmi les bagages (voy. Miscell. Graphica : represent. of ancient, médiéval, and renaissance remains; London, 1857). Il est à croire que les Maures possédaient beaucoup de ces meubles portatifs ; ils excellaient dans les ouvrages de métal. La table de dom Pèdre de Castille était d'origine mauresque.

« fallait que ces tables fussent légères ; aussi les quatre galeries à « jour, d'une fonte si fine, les quatre boulons et Fais de bois qui « forme le plateau, ne pèsent ensemble plus de vingt-cinq livres, « bien que le tout soit assez grand pour contenir plusieurs plats'.'

1 Nous ne possédons sur ces tables portatives que des données assez vagues, et l'exemple que nous donnons ici ne s'appuie (quant à la forme et aux détails de l'ornementation) que sur un calque fait sur les dessins de la collection Garnerey, vendue il y a vingt cinq ans, et malheureusement dispersée. Jusqu'à nos jours, les personnes souveraines avaient pour habitude de manger seules. Leur repas était apporté dans des barquettes couvertes, et les mets étaient déposés couverts sur la table (d'où le mot couvert pour désigner une' table servie). Ces usages s'étaient conservés encore sous les rois Louis XVIII et Charles X. Le dîner du roi était porté des cuisines à la salle à manger, dans une ou deux barquettes, par des valets, et précédé d'un quartier-maître en uniforme et de gardes du corps. De temps à autre le quartier-maître criait : « Messieurs ! la viande du roi ! » Et chacun de se découvrir. Notre table peut bien avoir servi de barquette. Mais alors (au xne siècle) le cérémonial n'était pas réglé comme il le fut plus tard. Pour prendre une idée de ce qu'était le cérémonial de table au xve siècle, il faut voir l'État de la maison de Charles le Hardy, par Olivier de la Marche. Cet auteur dit (chap. du Tiers estât) : « Or il est besoin « que je déclare comment l'escuyer trenchant sert, ne en quelle manière, quand les estais « sont appointés, et la table parée, l'escuyer trenchant qui doit servir doit mettre son « chapperon ou chappeau sur le buffet, ès mains du somellicr, et en doit le somellier « prendre garde, et doit bailler à l'escuyer à laver, qui essuie ses mains à la nappe du « buffet, et ces choses ne doit-on souffrir ne laisser faire à autre que à l'escuyer tren- « chant; et le prince assis, l'escuyer trenchant va devant luy, puis desveloppe le pain, « et baise la petite serviette qu'il trouve enveloppée (avec le pain), et la mect entre les « mains du prince, et puis prend celle où estoit le pain enveloppé, il l'escout (la secoue) « et la mect sur son col, et y mect les deux bouts d'icelle devant luy, et la cause est telle, « car l'escuyer trenchant doit tousjours veoir toutes les choses qui doivent toucher au « pain, à la viande et aux cousteaux, dont il doit trencher, et doit toucher à ses mains et « à sa bouche. » Ce passage doit s'entendre ainsi : L'écuyer tranchant examinera avec soin tous les ustensiles qui doivent toucher au pain et aux mets ; il les prendra en sa main et les approchera de sa bouche, pour faire l'essai, et s'assurera si ces ustensiles ne sont point empoisonnés. « Puis il prend le pain et le mect en la main sénestre, qui doit estre « couverte de la serviette (attachée à son col), et du plus grand Cousteau le doit partir « en deux (partager le pain en deux), et en doit prendre l'une, et la bailler au vallet ser- « vant pour faire son essay, puis prend l'épreuve de la licorne en la petite nef, et touche « le pain tout à l'entour, et puis trenche devant le prince, et quand il a servi le pain, il la « remet sur la table (la petite nef), entre luy et le panetier, et puis prend un petit cous- « leau, et baise le manche, et puis le mect devant le prince, et tous les mects et toute « la viande qui est sur la table, il la doibt descouvrir l'un après l'autre, et mettre devant « le prince, soit fruict ou autrement, et quant le prince a mangé de l'un, il luy baille de « l'autre, selon son appétit, et doit avoir discrétion de présenter au prince les mets comme « ils doivent aller, c'est à sçavoir, les potages premiers que le plat, et les œufs avant le « poisson, et quand il a mis a chascun plat devant le prince, il le doibt descouvrir, et « puis faire espreuve de la licorne, et après faire son essay avant que le prince en mange, « et si c'est viande qu'il faille trencher, il doit prendre un trenchoir d'argent (plat propre « à découper), et mectre dessus quatre trenchoirs de pain et les mettre devant le prince,

DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANÇAIS

Meubles, P. xxVH.

FAUDESTEU1L EN BRONZE, XIIe SIÈCLE.

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« Dans ces ouvrages de fonte anciens on enchâssait volontiers des « cabochons de cristal de roche Cela n'est plus de mode depuis « longtemps; je le regrette, car ces pierres transparentes et bril- « lantes donnent quelque chose de précieux aux ouvrages de fonte, « surtout lorsqu'ils ne sont pas destinés à être dorés. Cependant ce « que je possède de plus riche, c'est ce faudesteuil, fondu en Flandre « il y a plus de cent ans; car alors il faut dire que ces fondeurs en « cuivre étaient plus habiles qu'ils ne le sont aujourd'hui. Ce siège « pl. XXVII) se démonte, afin de pouvoir être transporté avec le « bagage du seigneur. Après avoir retiré les clavettes à ressort D, « on enlève les quatre montants A, B, qui passent à travers les œils « réservés aux extrémités supérieures du pliant, dans les accoudoirs « et le dossier; les quatre pieds croisés, à tête de compas, se plient ; « les plaques d'appui et celle du dossier ne sont alors que des pan- « neaux légers que l'on met dans un coffre. Les deux têtes tenant « aux montants du devant sont de cristal de roche, ce qui est fort « sain, parce que cette matière, étant toujours froide, entretient la

« fraîcheur des mains Mais les apprentis 2 ont fini de dîner, et

« si vous voulez, messieurs, nous allons rentrer dans l'atelier ; ils « m'aideront à vous faire voir le lampier du roi notre sire. » En effet, plusieurs apprentis s'étaient remis au travail : les plus âgés battaient des pièces sur des modèles, d'autres enduisaient de terre des objets de cire ; nous en vîmes deux qui étaient occupés à fondre de l'or dans une coupelle de terre au milieu d'un réchaud muni d'un soufflet (fig. 7) J . Auprès d'eux se trouvait le moule d'une croix

« et devant soy doit mettre quatre trenchoirs de pain, et sur iceux un autre qui font le « cinquiesme trenchoir de la crouste, pour soustenir le fais du trenchoir et du Cousteau, et « doit l'escuyer prendre la chair sur son cousteau, et le mettre devant le prince ; et s'il « est bon compaignon, il doit très-bien manger, et son droit est de manger ce que luy « demeure en la main en trenchant, et certes s'il mange bien, le prince luy en sçay bon « gré, car en ce faisant il lui montre seureté et appétit, il peut aller boire au buffet, et ne « luy peut-on refuser le vin de bouche, toute la viande qui est devant le prince est sienne, « pour en faire son plaisir, pourveu que le prince mange publiquement, car si le prince « mangeoit en sa chambre à privé, en ce cas la viande est à ceux de la chambre, et n'en « alleroit l'escuyer trenchant que par portion. »

1 Comme on peut le voir encore dans le fragment du candélabre de Saint-Remi de Reims. (Bibl. de Reims.)

2 Les fondeurs en métaux à Paris pouvaient avoir autant d'apprentis qu'ils voulaient. (Et. Boileau.)

3 Biblioth. impér. , ms. ancien fonds Saint-Germain, n° 37, XIIIe siècle. On voit, danscetle vignette, le boisseau dans lequel est la provision de charbon; puis, par derrière, le moule d'une croix que le fondeur s'apprête à remplir. Comme aujourd'hui, le fondeur a la tête

dont le pied reposait au fond d'une sorte d'auge de terre destinée à recevoir le surplus du métal. Maître Alain, voyant que j'examinais le soufflet avec attention, nous dit : « Vous voyez là un de ces soufflets « que j'emploie de préférence à tout autre pour obtenir un courant

d'air égal et continu. Il se compose de trois cellules, de façon qu'en poussant et en tirant le fond comme le fait l'apprenti, au moyen de soupapes intérieures de peau, l'air est toujours chassé par le tuyau. Je fais presque tous mes outils moi-même, et vous voyez que le conduit de métal du soufflet s'attache à la peau par une tête de bête. Soyez assuré que ce luxe n'est pas inutile ; il porte les apprentis à soigner et à respecter les ustensiles dont ils se servent journellement. La petite tête d'animal n'ajoute rien à la bonté du soufflet, mais elle le fait durer plus longtemps, parce que les jeunes gens sont naturellement disposés à ménager des objets qui paraissent précieux par le travail : je me trouve ainsi largement dédommagé de la peine que j'ai prise de mettre de l'art dans un objet vulgaire. Maintenant l'apprenti a monté la tige principale de mon lampesier et l'une de ses six branches ; vous pouvez vous figurer ce que deviendra l'ensemble du travail lorsqu'il sera terminé (pl. XXVIII). Les six cavaliers seront variés, les ornements seuls se répètent à toutes les branches. Chacune de ces branches sera fondue d'un seul jet, sauf les plateaux des cierges

garnie d'un bonnet feutré dont la visière peut se rabattre sur ses yeux lorsqu'il coule les métaux.

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« qui sont rapportés avec leurs pointes. Pour qu'une pièce de fonte « soit belle, la première condition c'est que le travail du modèle soit « irréprochable. Celui-ci vous semble achevé, cependant il me faut « deux ou trois semaines pour le terminer. Tout ce que vous voyez « est en cire; mais, au milieu des parties les plus épaisses, il y a des ce noyaux de terre pétrie avec de la paille pourrie. La cire bien mo- « delée à ma satisfaction avec ces outils de bois et de fer, j'enduirai ce le tout avec grand soin d'une couche d'argile légère, puis d'une « autre, et toujours ainsi jusqu'à ce que la forme ait la solidité con- « venable, en réservant des entonnoirs, des jets et des évents, en ce maintenant les parties délicates au moyen de petites tiges de « fer et de renforts d'argile. Quand cette forme sera bien sèche, je ce mettrai la pièce au-dessus d'un feu très-doux, et, par des trous ce réservés exprès, la cire coulera fondue ; lorsqu'il n'en restera plus « dans les formes, je placerai celle-ci au milieu de la braise, qu'on « allumera peu à peu et bien également. Cette opération est trèsce délicate, car, faute de soin, on peut faire éclater le moule. Je ce chaufferai ainsi successivement jusqu'à ce que la forme blanchisse « au feu; après quoi, l'en ayant retirée, je l'enduirai de nouveau ce d'argile, puis je la placerai dans une fosse avec de la terre battue ce tout autour, en laissant les entonnoirs et les évents libres. Alors « je jetterai le métal en fusion dans le moule. Lorsqu'il est refroidi, « on casse la terre, et par des trous laissés exprès dans les parties ce cachées, on enlève les noyaux intérieurs. Vous voyez ici, à travers ce la cire, les parties du noyau qui doivent toucher la forme, afin que, « la cire étant fondue, ce noyau ne ballotte pas dans le moule. Ce « sont ces parties adhérentes qui produiront les issues par les- « quelles le noyau sera enlevé à l'aide de fers recourbés »

Maître Alain Le Grant ne voulut nous laisser prendre congé de lui qu'après nous avoir fait accepter à chacun une boucle de ceinture d'un joli travail. Il se faisait tard, et nous allâmes souper chez notre ami le huchier.

1 Voy. Théophile, Diversarum artium schedula : De thuribulo fusili, lib. III , c. IX

Si, de nos jours, quelques industries nouvelles se sont élevées, s'il en est d'anciennes qui se soient perfectionnées, il en est plusieurs qui n'ont fait que décroître depuis le xvie siècle. Les corps de métiers avaient l'inconvénient de maintenir la main-d'œuvre à un prix élevé, de composer une sorte de coalition permanente, exclusive, jalouse, et toujours en situation de faire la loi à l'acheteur ; mais ces corps conservaient les traditions, repoussaient les incapacités ou les bras inhabiles. La main-d'œuvre, n'ayant pas de concurrence ruineuse à craindre, tenait à la bonne renommée qui faisait sa richesse et lui assurait le travail de chaque jour. Il faut bien reconnaître qu'en France nous ne savons pas user de la liberté avec la discrétion et la tenue qui peuvent seules en garantir la durée, et qu'une barrière n'est pas plutôt renversée, que tout le monde veut passer en même temps, sous peine de tomber les uns sur les autres. Les industries affranchies de toute entrave par les principes de 1789 se sont bientôt livrées à une concurrence effrénée, à ce point que plusieurs ont cessé d'inspirer la confiance et ont vu les demandes cesser peu à peu, surtout à l'étranger, à cause de l'infériorité de la fabrication. Aucun peuple ne sait faire d'aussi bonnes lois que nous, mais aucun peut-être ne sait moins s'y soumettre. Nos chefs d'industrie sont très-capables, nos ouvriers sont pleins d'intelligence; mais, dans le cours ordinaire des choses, maîtres et ouvriers se contentent d'à peu près. S'il s'agit d'une exposition industrielle, de paraître devant les autres nations, la plupart de nos fabricants pourront se

trouver au premier rang, envoyer des produits incomparables sous le rapport du goût et de l'exécution ; mais s'il s'agit de multiplier ces produits à l'infini, d'en exporter des milliers, beaucoup seront défectueux, négligés, incomplets. Ce malheureux défaut, qui tient à notre caractère, nous a fermé bon nombre de débouchés sur la surface du globe; tandis que nos voisins les Anglais, inférieurs à nous sur bien des points, s'emparent des marchés par l'égalité de leurs produits. L'organisation des jurandes et maîtrises apportait un frein à cette déplorable habitude de fabriquer d'autant moins bien qu'on fabrique davantage. Nous avons tous éprouvé que l'on ne peut aujourd'hui prendre dans le commerce les objets qui demandent une exécution régulière et soignée, et que si nous voulons, par exemple, de bonnes serrures, il faut les faire faire exprès ; que si nous avons un appartement à meubler, nous devons commander chaque meuble et veillera ce que son exécution soit irréprochable.

L'amour irréfléchi pour le luxe qui s'est répandu dans toutes les classes est venu encore augmenter chez nous cette disposition de l'industrie mobilière à donner son attention à l'apparence, au détriment du fond. . Si bien que, pour aucun prix, on ne trouve, dans les ateliers, un meuble simple, mais irréprochable comme exécution; s'il vous prend fantaisie d'en posséder un, il faut le faire faire. Il est vrai qu'aujourd'hui un chef de famille change cinq ou six fois son mobilier pendant le cours de sa vie, et qu'autrefois les mêmes meubles servaient à deux ou trois générations. Les meubles étaient de la famille, on les avait toujours vus, on s'y attachait, comme il est naturel de s'attacher à tout objet témoin des événements de la vie et des occupations de chaque jour. Sans être très-profond observateur, chacun peut reconnaître qu'il s'établit entre les hommes et les objets- qui les entourent, quand ces objets demeurent constamment sous leurs mains, certains rapports harmonieux qui, à notre' avis, donnent aux habitations un caractère particulier, comme une âme.

^ Tout s'enchaîne et se tient dans la vie des hommes; il serait illogique de demander aux familles du xixe siècle une perpétuité clans leurs meubles qui n'existe plus dans les mœurs. Les familles se dispersent aujourd'hui à chaque génération, après chaque décès, et nous ne pouvons raisonnablement demander à un chef de famille de meubler sa maison pour un temps illimité, puisque, lui mort, sa maison sera démembrée. Mais telle est la force des traditions, malgré les lois, malgré les mœurs, que nous voyons cependant chaque jour des hommes graves oublier qu'ils sont, au xixe siècle, à l'au-

berge leur vie durant, et qu'après eux un voyageur inconnu habitera leur chambre.

Du xme au xvie siècle, le luxe s'était singulièrement développé, non-seulement chez les nobles, mais aussi parmi la classe bourgeoise. Pendant les malheurs politiques des xive et xve siècles même, il semble que dans les habitations des villes le mobilier devint plus riche et plus nombreux. A cette époque, la bourgeoisie profitait de l'affaiblissement de la noblesse et rivalisait de luxe avec elle dans ses maisons et sur ses habits. Elle ne se ruinait pas comme les gentilshommes à la guerre; elle vendait, achetait, prenait en gage, se plaignait fort, obtenait des privilèges, imposait des conditions usuraires aux seigneurs qui avaient besoin d'argent, et se moquait d'eux quand elle les voyait dénués de tout.

« Hommes d'onneur, chevalereux,

« Gentilz, sages, loyaulx et preus

« N'en savoient leur cuer abaisser

« De tousjours ses dons demander (au roi) ;

« Mais hommes bas, de néant venus,

« Qui vueulent le bas monter sus,

« N'ont honte de riens demander ;

« Puys parle qui en vouldra parler,

« Car ils l'auront pour flatoyer,

« Ou pour la robe desplumer :

« Sy se riront des chevaliers

« Qui n'auront robes ne deniers,

« Qui ont porté pour le Roy douleur,

« Et sont prests de porter greigneur,

« Et de mourir com bon vassal

« Pour garder le Roy de tout mal.

« Les autres, par sainte Marie,

« Le serviront de flaterie

« Et de porter nouvelle guise;

« N'oncques leur pères n'eust la mise

« Que il peust payer la façon.

« Après vouldront faire maison

« De deux sales de lis tendus,

« D'argent vaisselle comme dus

« Vouldront-il avoir tost après,

« Et s'ils treuvent rentes assés

« Que veulent vendre gentilz hommes,

« Les achèteront ces prudommes.

« Le mondes est huy très puissans

« Quant des sy bas fait sitost grans ;

« Car de vray vilain, chevalier :

« Ne de droit buzart, esprevier :

« Ne de toille, franc camelin : « Ne de Goudale, sade vin, « Souloient dire les anciens, « Non se pourroit faire pour riens.

« Se au prince failloit conseil querre, « Ou s'il survenoit une guerre, « De quoy lui sauroyent ayder?

« Ne le me vueilliez demander « »

Ailleurs le Sarrasin reproche aux Français les abus du temps :

« Vous avez une autre police « Qui certes me samble trop nice, « Qu'entre vous je voy ces truans « Voulans contrefaire les grans ; ft Se un grans portoit mantel en ver, « Incontinent un vilain sers « Aussy se prent en ver porter « Pour les bien nobles ressambler.

Puis, c'est le Juif qui demande à rentrer en France ; car les marchands, dit-il, se livrent, à l'abri de leur négoce, à une usure cent fois pire que la sienne. Jehan lui reproche de ne cultiver aucun art, de n'être ni laboureur ni marin :

« Pourquoi estes-vous venus cy '! »

Le Juif répond :

« Loy de Dieu, Sire, je vous pry

« Que vous me vueilliez escouter :

« Je suy çà venus espyer,

« Par mandement de nos Juifz,

« Se nous pourrions estre remis

« Et retourner en ceste terre.

« Nous avons oy que tel guerre

« Y font les usuriers marchans

« Qu'ilz gaignent le tiers tous les ans :

« Sy font secrètement usure

« Tel qui passe toute mesure,

« Car il fauldra grand gage perdre

« Se cilz ne vient au jour por rembre ;

1 L'Apparition de Jehan de Meun, par Honoré Bonet, prieur de Salon, XIVe siècle. Publ. par la Société des bibliopli. franç., 1858.

« Et qui gage bailler ne puet

« Il aura perles se il vuelt,

« Mais il fault qu'il les pleige bien,

« Autrement n'emportera rien.

« Les perles on ly monstrera,

« Mille francs les achètera :

« Il confessera cel achat,

« Mais il vendra de l'autre part

« Un marchant qui marchié fera,

« Et pour huit cens francs les aura

« Et sy sera mise journée

« Pour payer la somme nommée,

« Et s'il ne paye celluy jour

« Oncques ne fut tant mal séjour,

« Car il fault prendre autre terme

« Mais il fault bien l'interest rendre

« Tel que, si je disoye tôt

« Vous orriez envis celluy mot.

« Pires usures oncques ne vy

« Qu'ils font aujourd'uy, je vous dy :

« Les courratiers font ce Lendit.

.Ces braves marchands des villes qui rançonnaient si bien les seigneurs, et qui n'avaient nulle occasion de déployer un luxe ruineux à l'extérieur, se meublaient richement, mettaient leur plaisir à avoir de bonnes maisons bien closes et bien garnies, de belle vaisselle, de bons vêtements; et certainement il était, au xivc siècle, plus d'un baron en France qui se fût trouvé heureux de posséder le mobilier, l'argenterie, les provisions de toiles, de drap et d'étoffes de tel gros bourgeois de la ville voisine. Les documents écrits qui nous restent de cette époque, et qui donnent quelques détails sur la vie privée de la bourgeoisie, sont tous empreints de cet amour du chez soi, qui indique toujours le bien-être intérieur, la vie régulière, l'aisance et ce luxe privé, égoïste, que nous appelons le confort. Il est un livre fort curieux à lire lorsqu'on veut prendre une idée complète des habitudes de la riche bourgeoisie au xivc siècle en France, c'est le Mcnagier de Paris*. L'auteur de cet ouvrage entre dans tous les détails de la vie privée ; il nous fait connaître que le luxe s'était répandu partout sous les règnes de Charles V et de Charles VI, et qu'alors, plus qu'aujourd'hui peut-être, la vie était embarrassée de

1 Le Mènagier de Paris, composé vers 1393 par un Parisien pour l'éducation de sa femme. Publ. pour la première fois par la Société des biblioph. franç. 2 vol., 1857.

ces soins infinis, de ces habitudes de bien-être, de ces menus détails, qui appartiennent à une société très-raffinée. Nous allons essayer de résumer les passages de ce traité qui se rapportent à notre sujet. Notre auteur recommande à sa femme de prendre soin de son mari dans la crainte qu'il ne s'éloigne d'elle. Les hommes, dit-il, doivent s'occuper des affaires du dehors ; c'est aux femmes à avoir cure de la maison. Le mari ne craindra ni le froid, ni la pluie, ni la grêle ni les mauvais gîtes, s'il sait au retour trouver ses aises' « estre des- « chaux à bon feu, estre lavé des piés, avoir chausses et soulers frais, « bien peu (repu), bien abreuvé, bien servi, bien seignouri (traité « en maître), bien couchié en blans draps, et cueuvrechiefs blans,

« bien couvert de bonnes fourrures » Trois choses, dit-il, chas-

« sent le preudomme de son logis : c'est assavoir maison décou-

« verte, cheminée fumeuse et femme rioteuse Gardez en yver

« qu'il ait bon feu sans fumée, et entre vos mamelles bien couchié, « bien couvert, et illec l'ensorceliez. Et en esté gardez que en vostre « chambre ne en vostre lit n'ait nulles puces, ce que vous povez « faire en six manières, si comme j'ay oy dire » Plus loin, il recommande à sa femme de se garantir des cousins (cincenelles) au moyen de moustiquaires (cincenelliers), des mouches, en prenant certaines précautions encore en usage de nos jours •'. L'auteur parle de chambres dont les fenêtres doivent être bien closes de « toile cirée « ou autre, ou de parchemin ou autre chose. » On pourrait croire, d'après ce passage, que les châssis de fenêtres des habitations bourgeoises, au xive siècle, n'étaient fermés que par de la toile ciré<e, du parchemin ou du papier huilé2 ; mais cependant on employait depuis longtemps le verre à vitres, et l'on en trouve des traces nombreuses dans les constructions mêmes des xive et xvc siècles, et des représentations dans les peintures et les vignettes des manuscrits. Nous pensons que ces toiles cirées, parchemins, etc., s'appliquaient bien plutôt sur les volets dont on laissait une partie découpée à jour. Cette précaution était d'autant plus utile pour se garantir du froid, du soleil et des mouches, que les verres à vitres n'étaient alors, dams les habitations, que des boudinés, c'est-à-dire de petits culots de verre circulaires réunis par un réseau de plomb. L'air devait passer entre ces pièces de verre, et le soleil, traversant ces lentilles, eût été insupportable si l'on n'eût tempéré son éclat par des châssis tenidus de toile ou de parchemin.

1 Tome I, art. vu, p. 169 et suiv.

2 Voyez la note, t. I, p. 173, le Ménagier.

VIE TRIVÉE DE LA HAUTE BOURGEOISIE. Zl09

Plus loin1, il est fait mention des soins donnés aux chevaux revenant de longues courses et aux chiens revenant de chasse. Les chevaux sont déferrés et couchés (mis au bas) ; « ils sont emmiellés, « ils ontfoing trié et avoine criblée.... Aux chiens qui viennent des « bois et de la chasse fait-l'en lictiere devant leur maistre, et luy « môme leur faict lictiere blanche devant son feu ; l'en leur oint de « sain doulx leurs piés au feu, l'en leur fait souppes, et sont aisiés par « pitié de leur travail.... »

Les bourgeois des villes n'avaient pas autour d'eux les ressources que possédait le châtelain pour se faire servir; ils n'avaient pas de paysans corvéables et étaient obligés de prendre des valets à gage. Dans le Roman du roi Guillaume d'Angleterre"1 , le héros, fugitif, se voit forcé de se mettre en service chez un bourgeois, auquel il se présente sous le nom de Gui :

« Or me dit (le bourgeois), Gui, que sès-tu faire?

« Saras-lu l'eue del pue traire 3,

« Et mes anguilles escorcier ?

« Saras-tu mes cevax torcier 4?

« Saras-tu mes oisiax larder?

« Saras-tu ma maison garder?

« Se tu le sès bien faire nete

« Et tu sès mener me carete, •

« Dont deserviras-tu molt bien

« Çou que jou donrai del mien.

« — Sire, fait Gui, je ne refus

« Tout çou à faire et encor plus ;

« Jà de faire voslre servisse

« Ne troverés en moi faintise. —

« En liu de garçon sert li rois

« Molt volentiers chiés le borgois,

« Ne ja par lui n'iert refusée

« Cose qui lui soit commandée. »

Un valet chez un bourgeois, au xme siècle, remplissait ainsi l'office de cuisinier, de palefrenier, de cocher, de majordome, de portier, d'homme de peine. Il faut dire qu'alors les maisons de ces bourgeois étaient petites et qu'elles ne contenaient que deux ou trois pièces à

1 Tome I, p. 175.

2 Chron. anglo-normandes ; Recueil d'extraits et d'écrits relat, à Vhist. de Nor~ rnandie et d'Angleterre. Publ. par Francisque Michel, t. III, p. 79.

3 Tirer l'eau du puits.

4 Panser mes chevaux.

chaque étage, simplement meublées. D'ailleurs les bourgeois étaient tous ou fabricants ou négociants, et, comme tels, ils avaient un ou plusieurs apprentis qui demeuraient chargés d'une partie du service intérieur de la maison.

Les seigneurs féodaux résidant sur leurs terres pouvaient facilement faire faire tout le service grossier de l'intérieur du château avec un intendant1 et des corvées ; mais les bourgeois, dès que les habitudes de luxe se furent introduites chez eux, ne pouvant avoir un nombre considérable de valets, en louaient, suivant le besoin, pour certains services. Les serviteurs, dit l'auteur du Ménagier*, « sont de trois manières. Les uns qui sont prins comme aides pour « certaine heure, à un besoing hastif, comme porteurs à l'enfeu- « treures, brouetiers (voy. fig. 8) 4, lieurs de fardeaulx et les sem- « niables; ou pour un jour ou deux, une sepmaine ou une saison, « en un cas nécessaire ou pénible ou de fort labour (travail), comme « soieurs, faucheurs, bateurs en grandie ou vendengeurs, bottiers, « fouleurs, tonneliers et les semblables. Les autres à tems pour un « certain mistere (ministère), comme cousturiers, fourreurs, bou- « lengiers, bouchiers, cordœnniers et les semblables qui œuvrent à « la pièce ou à la tasche pour certain œuvre. Et les autres sont pris « pour estre serviteurs domestiques pour servir à l'année et demou- « rer à l'ostel. Et de tous les dessusdis aucun n'est qui voulentiers ne « quiere besongneetmaistre. » Pour les premiers, continue l'auteur, que l'on prend pour des travaux de peine, les transports, etc., ils sont « communément ennuyeux», grossiers, arrogants, prêts à dire

1 Au Xinc siècle, nous voyons apparaître déjà cet intendant, dont les fonctions sont définies dans le Lai d'Ignaurès :

« Il vint por mi une autre rue

e Avocc lui avoit un aufaye

« Ki li faisoit tout son message :

(i Icil li assembloit sa rente.

ii La dame ki fu en atente

« Avoit le postic (la porte) entr'ouvert.

« Li bers i entre tout en apert

« (Ains k'il en isse aura anui) ;

'i La dame vint encontre lui ;

« Son message à l'ostel renvoie,

« Il n'a cure ko il le voie. »

Ce nom à'aufage, pour intendant, n'est pas ordinaire, et nous ne l'avons vu employé que dans ce petit poëme.

2 Tome II, p. 53.

3 Porteurs munis d'un bourrelet feutré ou d'un coussin pour placer sur la tête ou les épaules, et faciliter ainsi le port de la charge, comme le font encore nos portefaix.

* Ms. Vita etpassio S.Dionysii Areopagi, Biblioth. impér., fonds latin, n° 5286.

des injures lorsqu'il s'agit de les payyer : aussi faut-il faire avec eux prix d'avance ; quant aux seconds, ili test bon de régler clairement et souvent leur compte pour éviter toutœ discussion. Mais pour les serviteurs à gages, notre auteur veut qu' om s'informe de leurs précédents, « de quels pays et gens ils sont » , pourqpioi ils ont quitté leurs premiers

maîtres. Il entend qu'on doit tenir um livret de leur entrée, du lieu de naissance de leurs parents, de lemrs répondants. « Et nonobstant « tout, aiez en mémoire le dit du plnilosophe, lequel s'appelle Ber- « trand le vieil, qui dit que se vous mrenez chambrière ou varlet de « haultes responses et fieres, sachiœz que au départir, s' elle peut, « elle vous fera injure ; et se elle n'œst mie telle, mais flateresse et « use de blandices, ne vous y fiez point, car elle bée en aucune « autre partie à vous trichier ; mais; se elle rougist et est taisant et

« vergongneuse quant vous la corrigerez, amez la comme vostre « fille. »

Notre auteur a un intendant, Jehan le dépensier (dispensator), et une première femme de ménage, Agnès la béguine; ce qui indique un personnel nombreux de gens. « Si soiez advertie, con- « tinue-t-il, et dictes à dame Agnès la béguine qu'elle voie com- « mencier devant elle ce que vous aurez à cuer estre tost fait ; et « premièrement qu'elle commande aux chambrières que bien « matin les entrées de vostre hostel, c'est assavoir la salle et les « autres lieux par où les gens entrent et s'arrestent en l'ostel pour « parler, soient au bien matin balleyés et tenus nettement, et les « marchepiés (devant les bancs), banquiers et fourmiers (garni- « tures, coussins, tapis posés sur les formes) qui illecques sont sur « les formes, despoudrés et escoués; et subséquemment les autres « chambres pareillement nettoiées et ordonnées pour ce jour, et de « jour en jour, ainsi comme il appartient à nostre estât.

« Item, que par ladicte dame Agnès vous faciez principalement « et songneusement et diligemment penser de vos bestes de chambre « comme petis chiennés, oiselets de chambre : et aussi la béguine « et vous pensez des autres oiseaulx domeschés, car ils ne pevent « parler, et pour ce vous devez parler et penser pour eulx, se vous « en avez. » S'ensuivent de longues recommandations sur les soins à prendre des bêtes, au village, dans la propriété des champs, moutons, bœufs, gélines, oies, chevaux, sur l'état qu'il en faut tenir, sur leurs produits; comment il faut que la maîtresse prenne intérêt à ces détails, se faire renseigner, afin que les domestiques soient plus diligents. Puis des recettes pour détruire les loups, les rats ; les soins à apporter pour la conservation des fourrures, des draps, pour détacher les étoffes, pour conserver les vins. Encore sur les repas des domestiques, qui doivent être abondants mais courts; car, disent « les communes gens : Quant varlet presche à table et cheval « paist en gué, il est tems qu'on l'en oste, que assez y a esté. » Sur la clôture la nuit, sur le couvre-feu. « Et ayez fait adviser, par « avant, qu'ils aient chascun (les gens) loing de son lit le chandelier « à platine (à large plat) pour mettre sa chandelle, et les aiez « fait introduire (instruire) sagement de l'estaindre à la bouche « ou à la main avant qu'ils entrent en leur lit, et non mie à la che- « mise *, » Il recommande à la maîtresse de faire coucher ses

1 On se couchait nu ; il paraîtrait que les domestiques avaient l'habitude d'éteindre leur chandelle en jetant leur chemise dessus.

chambrières de quinze à vingt ans « pour ce que en tel aage elles « sont sottes et n'ont guère veu du siècle » près d'elle, en la garderobe ou en chambre qui n'ait ni lucarne ni fenêtre basse. Cette instruction se termine par ces mots : «... Si est que se l'un de « vos serviteurs chiet en maladie, toutes choses communes mises « arrière, vous mesmes pensez de luy très amoureusement et « charitablement, et le revisetez et pensez de luy ou d'elle très « curieusement en avançant sa garison, et ainsi aurez acompli cet « article. »

Ces extraits font assez voir qu'à la fin du xiv° siècle la vie intérieure de la riche bourgeoisie ne différait guère de celle de la noblesse ; mais si nous parcourons les parties de ce curieux livre qui traitent de la table, on sera surpris du luxe et des raffinements qui s'étaient introduits dans la manière de recevoir les hôtes et dans tout ce qui tenait à l'existence matérielle. Cependant les maisons habitées par la haute bourgeoisie, les gens de robe, ne contenaient pas de salles assez vastes pour permettre de recevoir un très-grand nombre de convives. A l'occasion de certaines fêtes de famille, comme les noces par exemple, on louait la salle meublée de quelque hôtel seigneurial. Nous trouvons la trace de cet usage dans le

Ménagier 1 « Sur quoy est assavoir que l'ostel de Beauvais 2

« cousta à Jehan du Chesne quatre francs ; tables, trestaulx, fourmes « et similia, cinq francs ; et la chappellerie luy cousta quinze « francs*. » Le personnel loué en pareil cas était considérable. Il faut, dit l'auteur du Ménagier : 1° trouver un clerc ou un valet qui se chargera d'acheter « erbe vert, violette, chapeaulx, lait, fro- « mages, œufs, busche, charbon, sel, cuves et cuviers tant pour « sale que pour garde-mengiers, vert jus, vinaigre, ozeille, sauge, « percil, aulx nouveaulx, deux balais, une poésie et telles menues « choses ; 2° un queux (cuisinier) et ses varlets qui cousteront deux « francs de loyer, sans les autres drois, mais le queux paiera varlets « et portages, et dient : à plus d'escuelles, plus de loyer. 3° Deux

» Tome II, p. 116.

2 L'hôtel de l'évêque de Beauvais.

3 La chappellerie , c'est-à-dire l'acquisition des couronnes ou chapels de fleurs que l'on donnait aux convives.

« Totes esloicnt desfublccs,

« Ensi sans moelekius (coiffes) esloicnt,

« Mais capcaus de roses avoient

« En lor ciliés mis, et d'aiglentier,

« Por le plus doucement flairier. »

(Lo Lai du trot, XW* s.)

lllll VIE PRIVÉE DE LA HAUTE BOURGEOISIE.

« porte-chappes *, dont l'un chappellera pain et fera tranchouers â « et sallieres de pain ! , et porteront le sel et le pain et tranchouers « aux tables, et fineront pour la sale de deux ou trois couloueres « pour gecter le gros relief comme souppes, pain trenché ou brisié, « tranchouers, chars et telles choses : et deux seaulx pour gecter et « recueillir brouets, sausses et choses coulans 4. h° Convient un ou « deux porteurs d'eaue; 5° sergens grans et fors à garder Fuis; « 6° deux escuiers de cuisine, desquels l'un ira marchander de « l'office de cuisine, de paticerie et du linge pour six tables ; aus- « quelles convient deux grans pos de cuivre pour vingt escuelles, « deux chaudières, quatre couloueres, un mortier et un pestail « (pilon), six grosses nappes pour cuisine, trois grans pos de terre « à vin, un grant pot de terre pour potage, quatre jattes et quatre « cuillers de bois, une paelle de fer, quatre grans paelles à ance, « deux trépiers et une cuiller de fer. Et aussi marchandera de la « vaisselle d'estain : c'est assavoir dix douzaines d'escuelles, six dou- « zaines de petits plas, deux douzaines et demie de grans plas, huit « quartes, deux douzaines de pintes, deux pos à aumosne 6. Et

1 Porteurs de pains.

2 Tranches de pain sur lesquelles on servait les viandes.

3 Le sel se mettait dans des morceaux de pain creusés en forme de godets.

4 La viande était servie à chaque convive sur des tranchoirs, c'est-à-dire sur des morceaux de pain rassis, cuits exprès pour cet usage. Les écuyers tranchants découpant les viandes plaçaient chaque morceau sur ces tranchoirs rangés sur un plat; on les présentait aux convives, qui désignaient le morceau à leur convenance, afin qu'on le plaçât devant eux avec son tranchoir sur la nappe, ou, chez les grands, sur une assiette d'argent. Chacun coupait ainsi sa viande sur ce lit de pain, sans endommager la nappe ou sans faire grincer le couteau sur la vaisselle plate. Chez les petites gens, on mangeait avec ses doigts. Quant aux potages, aux brouets, ils étaient servis dans des écuelles ou assiettes creuses communes à deux convives ; d'où la locution « à pot et à cuiller »> , c'est-à-dire dans la plus grande intimité avec quelqu'un. Dans Y Apologie pour Hérodote, on lit ce passage, liv. Ier, chap. xxi : « Un boucher ayant perdu sa femme, et mesnne « pensant qu'elle fust morte (au moins estoit-elle bien perdue pour luy, mais non pas « pour les cordeliers, avec lesquels elle estoit cum poto et cochleari, à pot et à cueilles,

« ainsi que nous avons ouy parler Menot), et voyant un novice » Bien que l'usage

de manger deux dans la même écuelle et avec la même cuiller se soit perpétué jusqu'au xviie siècle, déjà cependant, au xive siècle, on voit que, dans les repas somptueux, chaque convive possède son écuelle à potage. Les couloueres étaient des vases percés (de trous, comme nos passoires; nous serions disposé à penser que les couloueres seposaiemt sur les seaulx, et qu'en jetant les restes des mets solides et liquides dans ces coulouereis, les premiers y restaient, tandis que les seconds tombaient dans les seaux.

5 Vases destinés à recevoir les reliefs que chaque convive voulait faire remettre auix pauvres. « Et après luy (le panetier) va le somellier qui porte en ses bras la nef d'air- « gent qui sert aux aumosnes, et dedans icelle nef d'argent sont les trenchoirs d'argemt

(( l'autre escuier de cuisine ou son aide ira avecques le queux vers « le bouchier,vers lepoulaillier, l'espicier, etc. , marchander, choisir « et faire apporter, etpaier portages ; et auront une huche fermant « à clef où seront les espices, etc., et tout distribueront par raison « et mesure. Et après ce, eulx ou leurs aides retrairont et mettront « en garde le surplus en corbeillons et corbeilles, en huche fermant « pour eschever le gast et excès des mesnies. 7° Deux autres escuiers « convient pour le dressouer de sale, qui livreront cuilliers et les « recouvreront; livreront hanaps, et verseront tel vin comme chas- « cun leur demandera pour ceulx qui seront à table, et recouvreront « la vaisselle ; 8° deux autres escuiers pour l'eschançonnerie, les- « quels livreront bon vin pour porter au dressouer, aux tables et « ailleurs ; et auront un valet qui traiera le vin ; 9° deux plus hon- « nestes et mieulx savans, qui compaigneront toujours le marié et « avec luy yront devant les mets ; 10° deux maistres d'ostel pour « faire lever et ordener l'assiette des personnes, un asséeur et deux « serviteurs pour chascune table, qui serviront et desserviront; get- « teront le relief ès corbeilles, les sausses et brouets ès seilles ou « cuviers, et retrairont et apporteront la desserte des mets aux « escuiers de cuisine ou autres qui seront ordonnés à la sauver, et « ne porteront rien ailleurs. L'office du maistre d'ostel est de pour- « veoir des salières pour la grant table; hanaps, quatre douzaines; « gobelets couvers dorés, quatre ; aiguières, six ; cuilliers d'ar- « gent, quatre douzaines; quartes d'argent, quatre; pos à au- « mosne, deux; dragouers, deux. — Une chappeliere qui livrera « chappeaulx le jour du regard 1 et le jour des nopces. L'office « des femmes est de faire provision de tapisseries, de ordonner à « les tendre, et par espécial, la chambre parer et le lit qui sera « benoist (béni) (voy. Lit). Lavendière pour tressier \ Et nota « que se le lit est couvert de drap, il convient penne de menu vair ; « mais s'il est couvert de sarge, de broderie, ou courte-pointe de « cendail, non. » Ce curieux passage, résumé par M. Jérôme Pichon, de la manière la plus claire, dans la savante Introduction placée en

« et la petite salliere, et une autre petite nef, ensemble le baston d'argent et licorne,

« dont on faict l'espreuve en la viande du prince » (Olivier de la Marche, Estât de

la maison de Charles le Hardy.) Chez les grands, au lieu de reliefs du festin, on déposait des pièces de monnaie pour les pauvres, dans la grande nef d'argent, à la fin du repas.

1 Repas de noce rendu par les parents des mariés.

2 Probablement des nattes d'herbes fraîches et aromatiques destinées à couvrir le sol, au lieu des simples jonchées usitées pendant les xn° et xme siècles.

tète du Ménagier *, nous donne une idée complète de ce qu'était le luxe de table, à la fin du xive siècle, dans la classe moyenne, les jours de fêtes de famille, lorsqu'on réunissait un nombre de convives assez considérable pour être obligé de louer une salle garnie de ses meubles, des gens, de la vaisselle, etc. Dans la vie habituelle, l'auteur du Ménagier nous fait assez voir que les riches bourgeois avaient, de son temps, des habitudes de bien-être et de luxe même fort avancées. Outre les détails infinis qu'il donne sur l'intérieur d'une maison bien tenue (non noble) , il raconte à sa femme quelques histoires morales pleines de renseignements précieux. Entre autres, cette histoire d'une femme qui, par caprice, fantaisie ou ennui, veut prendre un amant, mais qui, conseillée par sa mère, éprouve par trois fois la patience de son époux, avant d'en venir à le tromper: les deux premières épreuves lui réussissent, le mari se contient; à grand'peine la mère décide sa fille à tenter une dernière épreuve : « Essayer tant et tant, dit la fille, et encores et encores, « ainsi ne fineroie jamais! — Par mon chief ! fait la mère, tu l'es- « saieras encore par mon los (conseil), car tu ne verras j.à si maie « vengence ne si cruelle comme de vieil homme.... — Ainsi auray « essaié monseigneur par trois fois de trois grans essais, et légiere- « ment rappaisié, et à ce savez-vous bien que ainsi légierement le « rappaiseray-je des cas plus obscurs et couvers et es quels ne « pourra déposer que par souspeçon.... » Voici donc cette troisième épreuve. La fille, rentrée chez elle, « servit cordieusement, « par semblant, et moult attraiement et bien son seigneur, et moult « bel, tant que le jour de Noël vint. Les vavasseurs de Romme (la « scène se passe à Rome) et les damoiselles furent venues, les tables « furent drécées et les nappes mises, et tous s'assirent, et la dame « fist la gouverneresse et l'embesongnée, et s'assist au chef de la « table en une chaire ' , et les serviteurs apportèrent le premier mes « et brouets sur table. Ainsi comme les variés tranchans orent coince mencié à tranchier, la dame entortille ses clefs es franges de la « fin de la nappe, et quant elle sceut qu'elles y furent bien entor- « tillées, elle se lieve à un coup et fait un grant pas arrière, ainsi « comme se elle eust chancelé en se levant; si tire la nappe, et « escuelles plaines de brouet, et hanaps pleins de vin, et sausses « versent et espandent tout quanque il y avoit sur la table. Quant le

1 Page XL.

2 Ce n'est pas d'hier que la maîtresse de la maison prend le haut bout de la table dans la bourgeoisie.

« seigneur vit ce, si ot honte et fut moult, courroucié, et luy remem- « bra (se ressouvint) des choses précédeiis. Aussitost la dame osta « ses clefs qui estoient entortillées en la nappe. — Dame, fit le sei- « gneur, mal avez exploictié ! — Sire, fait la dame, je n'en puis mais, « je aloie querre vos cousteaulx à tranchier qui n'estoient mie sur la « table, si m'en pesoit. — Dame, fit le seigneur, or nous apportez « autres nappes. La dame fit apporter autres nappes, et autres mès « recommencent à venir 1 »

1 Le Ménagier, Hist. de la Romaine, t. I, p. 158 et suiv.

CONCLUSION

Lorsque l'empire romain tomba en Occident sous l'épée des barbares, ceux-ci trouvèrent chez les populations conquises, et particulièrement dans les Gaules, les habitudes de luxe qui s'étaient développées sous les derniers empereurs. En s' emparant du territoire, des propriétés publiques et privées, ces barbares cherchèrent bientôt à ressembler aux vaincus ; ils voulurent avoir des demeures abondamment pourvues de ce qui constitue le bien-être et le luxe. Mais en tarissant les sources de la richesse publique, des arts et du commerce, ils furent réduits à se servir longtemps des débris ramassés dans les villes et les campagnes; le mobilier de leurs palais dut être ce qu'étaient ces palais eux-mêmes : un amas désordonné, produit du pillage et de la ruine. L'industrie, en Occident, fut anéantie à ce point que les Mérovingiens, et après eux les princes de la race carlovingienne , durent longtemps recevoir de l'Orient les meubles précieux, les étoffes et tous les objets de luxe dont ils voulaient s'entourer. Sous Justinien déjà, des fabriques de soieries s'établirent à Byzance, à Athènes, à ïhèbes et à Corinthe. L'Occident acheta ces étoffes précieuses dans ces centres de fabrication, et aussi en Egypte, grand entrepôt des soieries de l'Asie, qui furent longtemps apportées par les marchands arabes trafiquant avec la Perse, l'Inde et même la Chine1. Plus tard les relations avec l'Orient s'établirent, d'une part, entre les pèlerins qui se ren-

1 \ 'oyez la Relat. de deux voyag. arabes au ixe siècle, trad. par Renaudot. — Hist. du commerce entre le Levant et l'Europe. Depping, 1830.

^20 CONCLUSION

daient à Jérusalem et les Arabes qui visitaient la Mecque. Ainsi ces pèlerinages religieux furent, pour les chrétiens occidentaux comme pour les mahométans, une des voies les plus actives de commerce qu'il y ait eu dans l'histoire du monde. Le but religieux n'était pas le seul qui faisait affluer les Occidentaux vers les lieux saints. Beaucoup certainement, dans ce mouvement qui dura plusieurs siècles, pensaient à s'enrichir. Voyant sans cesse venir d'Orient tous les objets précieux, les barbares dominateurs de l'Occident se sentaient attirés vers ces régions privilégiées qui leur envoyaient l'or, la soie, les épices, les parfums et tout ce qui constituait la richesse et le luxe, comme autrefois les Gaulois s'étaient rués sur l'Italie et la Grèce, mus par l'amour du pillage. Ces relations durent avoir et eurent en effet, dans les premiers siècles du moyen âge, une grande influence sur l'industrie qui se reformait péniblement en Occident.

Si donc nous voulons avoir une idée de ce que pouvait être le mobilier des seigneurs dans les Gaules, la Bretagne et la Germanie, jusqu a la fin du xe siècle, il faut aller chercher les types, les moyens de fabrication et les matières premières en Orient. Certes les traditions romaines occidentales avaient, dans ces contrées, laisse des Lraces profondes; mais elles durent être peu à peu altérées par l'importation d'une quantité prodigieuse d'objets fabriqués en Asie ou à Constantinople et dans les villes grecques. L'architecture elle-même subit cette influence ; mais on ne transporte pas un édifice, et l'on transporte facilement un meuble. Ce mouvement des arts d'Orient en Occident se prononce d'une manière bien évidente déjà sous le règne de Charlemagne. Ce prince fait venir d'Orient des manuscrits, des objets de toute nature, des armes, des étoffes, et ce n'est véritablement qu'à partir de son règne que l'on voit percer les premiers germes de l'art appliqué à l'industrie en Occident. L'influence des manuscrits grecs et des étoffes orientales fut considérable à partir du ixe siècle. Nous avons l'occasion ailleurs de suivre pas à pas les traces de cette influence sur l'architecture1; nous devons nous borner ici à constater qu'elle fait naître une véritable renaissance dans les produits industriels, tombés, avant cette époque, dans la plus grossière barbarie.

L'architecture répond à des besoins tellement impérieux, qu'elle avait pu se soutenir tant bien que mal à l'aide des traditions romaines occidentales. Depuis l'époque de l'invasion des barbares jusqu'à Charlemagne, l'architecture n'est plus un art, par le fait :

1 Voyez les Entretiens sur /'architecture, t. I.

CONCLUSION

c'est une imitation grossière ou plutôt un pillage des arts du Bas- Empire en Occident; mais les types subsistaient et pouvaient encore servir de modèles. Il n'en est pas de même du mobilier antique, qui dut être promptement détruit; sa fabrication, exigeant des ouvriers habiles, instruits par des traditions non interrompues, était tombée dans l'oubli. L'introduction d'un grand nombre de manuscrits byzantins, d'étoffes et d'objets fabriqués en Orient, fut le point de départ des nouveaux artisans occidentaux, qui s'efforcèrent, non sans succès, de reproduire ces types d'un art trèsavancé, assez mal connu chez nous encore aujourd'hui, malgré les nombreux documents que nous avons entre les mains. C'est surtout dans les contrées formant le centre du gouvernement impérial do Charlemagne que l'on voit combien la renaissance byzantine des vine et ixe siècles fut complète, et combien elle laissa des traces profondes et durables. Le manuscrit d'Herrade de Landsberg, souvent cité par nous1 et qui date du xif siècle, nous laisse voir encore, dans ce qui touche au mobilier et aux étoffes, l'influence très-prononcée des manuscrits antérieurs de l'école byzantine. Les quelques débris de meubles carlovingiens qui existent sur les bords du Rhin sont également empreints des arts industriels de l'empire d'Orient. Mais les manuscrits grecs des vi% vu* vnf et ix° siècles, bien qu'ils soient nombreux, particulièrement dans la Bibliothèque impériale, sont peu connus des gens qui s'occupent d'art, ainsi que nous le disions tout à l'heure; cependant c'est en examinant leurs précieux feuillets que l'on peut se former une idée de ce qu'était l'art byzantin : c'était un art très-puissant, beaucoup plus fort et vivace que ne l'était l'art romain sous les derniers empereurs de Rome. L'art romain s'était évidemment retrempé en s'établissant à Byzance, et quand on compare les manuscrits grecs des vil0 et vuie siècles avec les derniers débris des arts romains sous Constantin en Italie, on constate mieux qu'un progrès : on reconnaît une véritable renaissance, pleine de jeunesse et d'avenir, une verdeur sauvage, plutôt que là décrépitude des derniers artistes de Rome. Ces éléments, importés chez des nations barbares, devaient être beaucoup plus fertiles que ne l'eussent été les traditions affaiblies de l'art romain occidental. Aussi la renaissance carlovingienne a cela de particulier qu'étant le résultat d'une importation étrangère, elle conserve cependant une sève pleine d'énergie, d'originalité, et se trouve en parfaite harmonie avec les mœurs de cette époque.

i Rjbliotb. de Strasbourg.

CONCLUSION

Dès le xie siècle, Venise était non-seulement un entrepôt du commerce du Levant et de l'Occident; c'était déjà une ville industrieuse, manufacturière. Venise tirait des laines de Flandre et d'Angleterre, et fabriquait des draps qu'elle vendait sur les côtes d'Asie et à Constantinople ; ne pouvant lutter avec les drapiers flamands et français qui fabriquaient à meilleur marché, puisqu'ils possédaient chez eux la matière première, elle laissa entrer les draps étrangers, et en échange elle livrait aux marchands occidentaux des épices, du sucre, de l'ivoire, des soieries, des tapis, des meubles ou ustensiles précieux, du verre coloré, du coton tissé, de la toile de lin d'Egypte, des lames d'or et d'argent, de la cire, des fourrures qu'elle tirait de Russie. A l'Orient, outre ses draps, elle fournissait du cuivre, de l'étain affinés, du fer, du bois, des armes (ce qui était, de la part des gouvernements chrétiens, l'objet de reproches incessants), des canevas, de la toile, des cuirs façonnés, du savon. La multitude d'artisans qui affluaient à Venise fit instituer des juges, des inspecteurs et toute une hiérarchie de fonctionnaires veillant à la fabrication, à la navigation, au trafic. A la fin du xne siècle déjà, la douane vénitienne fonctionne régulièrement pour les marchandises importées de l'étranger, soit par la voie de mer, soit par la voie de terre. Au commencement du xiii° siècle, il existe des consuls étrangers. C'est donc à Venise qu'il faut chercher le nœud des arts industriels en Europe. C'est elle qui, la première, fabrique et exporte. Placée entre l'Orient et l'Occident, c'est chez elle que la plupart des objets nécessaires à la vie journalière de la classe riche prennent une forme, un style partie oriental, partie occidental. Venise est, pendant la première période du moyen âge, un vaste creuset dans lequel se fondent les traditions de l'antiquité romaine, les arts de l'Orient, quelques industries des barbares, pour former les modèles de tout ce qui tient au mobilier, aux ustensiles, aux vêtements, aux armes adoptés par les Occidentaux. Il ne faut donc pas s'étonner si, dans le mobilier primitif du moyen âge, on trouve des éléments étrangers que l'architecture laisse à peine entrevoir, des formes qui sont empreintes d'une influence orientale très-franche ; c'est dans les tissus principalement que l'on reconnaît cette influence, dans de petits meubles ou ustensiles de marqueterie ou de métal fondu, facilement transportables. On constate cependant qu'en France, dès le xmc siècle, les arts industriels s'affranchissent de cette influence; ils ont leurs écoles, leur style particulier beaucoup mieux caractérisé qu'en Italie, qu'en Allemagne et eu Angleterre. Les corps de métiers réglementés à cette

CONCLUSION

époque indiquent, d'ailleurs, une industrie locale avancée, indépendante, possédant ses procédés et son goût propre. Aussi voit-on alors les autres contrées envoyer des artistes et des artisans étudier à Paris, centre de l'unité des arts pendant les xiiiu et xiv° siècles. Jusqu'à la fin du xne siècle, on ne peut dire qu'il y ait un mobilier français; il n'en est plus ainsi au xme. Alors les artisans procèdent méthodiquement dans leur fabrication, tout comme les maîtres des œuvres d'architecture dans la construction ; le mobilier suit une mode locale, il se transforme chez lui sans subir d'influences étrangères. CerLaines villes sont renommées pour leurs tissus, pour les ouvrages de métal fondu ou repoussé. Les fabricants emploient de préférence les matières premières provenant du sol. Le bois, et le bois de chêne particulièrement, sculpté, peint ou doré, remplace ces ouvrages de marqueterie en faveur en Orient et même en Italie. Le fer forgé remplace le bronze coulé. Les étoffes de laine couvrent les murs et les pavés. L'ivoire, l'ébène, l'or et l'argent, les verroteries ne sont employés que pour de petits meubles très-portatifs, mais ne trouvent plus guère leur emploi pour les meubles d'un usage ordinaire. La main-d'œuvre, enfin, l'emporte sur la valeur de la matière employée, ce qui est le signe d'un art qui n'a plus rien de barbare, chez qui le goût s'est développé. La ligne de démarcation entre les arts industriels empruntés à l'Orient et ceux qui s'élèvent chez nous au xme siècle est facile à tracer. Jusque vers le milieu du xne siècle, l'ornementation sculptée ou peinte est toute conventionnelle ; on reconnaît parfaitement qu'elle subit une influence dont elle ne se rend pas compte ; elle ne consiste même souvent qu'en un travail mécanique dans lequel la main, guidée par des traditions, suit certaines lois importées; tandis qu'à dater de la lin du xii° siècle, dans l'architecture comme dans les meubles, la décoration peinte ou sculptée commence à rechercher l'imitation des végétaux de la contrée ; plus tard elle arrive même à pousser cette imitation jusqu'au réalisme. Alors les dernières traces des arts byzantins sont complètement effacées et l'art industriel nous appartient : car si, dans l'ornementation, l'imitation des végétaux et animaux se fait sentir, dans la composition des meubles les traditions font place à l'observation des besoins auxquels il faut satisfaire et des propriétés particulières à la matière employée. C'est le rationalisme substitué à la tradition.

CONCLUSION

Des maisons particulières, décorées à l'extérieur comme celles dont nous voyons quelques débris dans nos vieilles villes françaises, devaient être garnies intérieurement de meubles en rapport avec cette richesse ; si quelque chose doit surprendre, c'est qu'on ait pu si longtemps croire au dénùment et à la simplicité barbare des habitants de ces demeures. Le luxe décroît chez les bourgeois vers la lin du xvie siècle ; cela tient principalement aux longues guerres religieuses qui ruinèrent alors la portion élevée de la classe moyenne. La renaissance, qui produisit de si gracieuses compositions et modifia les meubles comme l'architecture, fit abandonner bon nombre d'habitudes attachées à notre vieux mobilier français. A peine la bourgeoisie avait-elle commencé à remplacer les décorations intérieures de ses appartements (ce qu'elle ne pouvait faire qu'avec plus de lenteur que la noblesse), que la guerre civile éclata. Sous Henri IV, la bourgeoisie respira ; mais la révolution dans les arts était terminée, les traditions s'étaient perdues; le mobilier des châteaux comme des maisons ne se rattachait plus guère au passé. La réformation avait apporté avec elle certaines habitudes de simplicité qui n'étaient pas faites pour développer le goût. Les seigneurs les plus riches s'étaient pris d'engouement pour tout ce qui venait d'Italie. Les corps de métiers, si florissants au commencement du xviu siècle, avaient vu s'éteindre les traditions du passé et ne possédaient pas encore un nouvel art applicable aux objets usuels de la vie. Si bien qu'au commencement du xvnc siècle, alors que l'architecture civile prenait un nouvel essor, tout ce qui tenait au mobilier était comparativement grossier, d'une exécution lâche, d'un goût bâtard, visant au magnifique et n'arrivant qu'à faire lourd et gros. Si l'Italie brillait par ses monuments des xve et xvie siècles, elle n'avait à nous fournir, pour le mobilier, que des objets d'un usage incommode et assez rares; on en était venu en France, à cette époque, à faire de X architecture en petit lorsqu'on voulait une armoire, un cabinet, un dressoir, et nous avions pris ce faux goût à nos voisins d'outremonts. Ce ne fut guère que pendant le siècle de Louis XIV que la France reconquit, dans la fabrication des meubles, la juste influence qu'elle avait conservée pendant plusieurs siècles. Ce prince fit de grands efforts pour organiser des fabriques d'objets mobiliers, comme chacun sait, et de son temps la noblesse ne pensa plus guère à imiter dans ses châteaux les meubles inutiles et fastueux qui sont clair-semés dans les palais de Rome. En plein xvic siècle, tous les gens de bon sens ne croyaient pas qu'il fallût tout prendre à l'Italie, et comme preuve nous terminons par cette boutade d'Henri Etienne :

CONCLUSION

« Et toutesfois c'est aujourd'huy plus grant honneur d'avoir esté

« en telle escole (à Rome) que ce n'estoit anciennement d'avoir « esté en celle d'Athènes, remplie de tant et de si grands philo- « sophes ; voire tant plus un François sera romanizé, ou italianizé, « tant plus tost il sera avancé par les grands seigneurs, comme « ayant très bien estudié, et pour ceste raison estant homme de ser- « vice, par le moyen de ceste messinge de deux naturels ; comme si « un François de soy-mesme ne pouvoit estre assez meschant pour « estre employé en leurs bonnes affaires. »

Si la noblesse et la haute bourgeoisie vivaient dans des demeures bien pourvues de tout le nécessaire et même du superflu, les petits marchands, les artisans, et surtout les paysans, n'avaient qu'une existence fort précaire. Dans les villes, le menu peuple habitait des chambres louées dans lesquelles s'entassait une famille entière. Le même lit recevait le père, la mère et les enfants ; ou bien, dans un angle de l'unique pièce qui servait de chambre à coucher, de cuisine et de salle, des cases superposées, comme des tiroirs, recevaient les membres de toute une famille, depuis l'aïeul jusqu'au petit-fils; de grands volets glissant sur galets fermaient ces lits posés les uns sur les autres. On peut se figurer ce que devaient être ces intérieurs, souvent exigus, donnant sur des rues étroites, dans lesquelles le soleil ne pénétrait jamais, et traversées par un ruisseau puant et recouvert de planches ou de dalles disjointes. La peste, inconnue de nos jours dans les villes de l'Europe, faisait invasion parfois au milieu de ces demeures et enlevait en quelques jours un cinquième de la population. Les écoliers et les ouvriers qui ne demeuraient pas chez les patrons couchaient dans des maisons garnies, sur la paille ou sur des grabats fourmillant d'insectes. On peut encore prendre une idée de ce qu'étaient ces habi tations, si l'on parcourt certains quartiers de Paris, comme le faubourg Saint-Marceau, les alentours de Sainte-Geneviève, la Cité, et quelques-unes de ces rues, heureusement devenues rares, qui se croisaient en tous sens dans le centre de Paris il y a quelques années. Nous avons vu encore, dans les rues des Gravilliers, des Ménétriers, Simon-le-Franc, de la Grande-Truanderie, du Grand-iïurleur, du Mouton, etc., des maisons n'ayant que deux fenêtres de façade sur la voie, habitées par des familles nombreuses du rez-de-chaussée au cinquième étage, et dont tout le mobilier consistait en un lit, deux chaises, une table et un coffre, ne possédant qu'un escalier étroit, sombre, couvert de boue et d'ordures. Beaucoup de ménages n'avaient même pas une cheminée pour faire cuire leurs aliments et devaient aller prendre leur repas

CONCLUSION

chez le gargot-ier voisin. Les meubles garnissant ces habitations n'ont pas besoin d'être décrits Le paysan, au moyen âge, était relativement mieux logé et mieux meublé ; l'air et l'espace ne lui manquaient pas; il possédait toujours son lit large et garni de gros draps, surtout dans les campagnes du Nord, sa huche, ses bancs, sa table et son foyer, et souvent son armoire bien remplie de linge, sa vaisselle de terre. Dans ces demeures, cependant, les animaux domestiques vivaient pêle-mêle avec les humains : le poulailler, le toit à porcs étaient quelquefois près du lit des habitants; mais le soleil pouvait réchauffer et assainir ces demeures, le foyer s'allumait chaque jour, et le paysan passait sa journée aux champs. Si la demeure de l'artisan citadin, du pauvre écolier, de l'ouvrier, ne fournit nulle matière à la description, si elle n'est qu'un amas sordide de meubles sans nom, sans forme, qu'une sorte de détritus de la civilisation des villes, il n'en est pas de même de la chaumière : celle-ci conserve les traces de l'industrie de ses habitants, car le paysan peut créer, la matière première ne lui fait pas défaut ; on n'éprouve pas, au milieu de la campagne, ce découragement profond qui saisit le pauvre dans les grandes villes. Si le chef de famille est robuste et intelligent, si la femme est active et laborieuse, on voit bientôt le mobilier suffire aux besoins de la vie; car aux champs les bras suffisent pour tout créer, tandis qu'à la ville on ne peut rien obtenir qu'avec de l'argent. D'ailleurs le paysan avait, au moyen âge, une grande ressource : c'était celle du voisinage du château ou de l'abbaye. Tous les seigneurs féodaux n'étaient pas des tyrans aveugles, dépouillant les paysans pour le plaisir de les ruiner ; le paysan était une richesse, un revenu, et c'était d'une sage administration de lui laisser un bien-être qui profitait au seigneur. Beaucoup de vieux meubles du château ou de l'abbaye allaient garnir les chaumières. Quantité de bahuts ramassés par nos brocanteurs étaient installés depuis plusieurs siècles dans les maisons des paysans, et il ne faut pas croire qu'ils aient tous été pillés à la fin du dernier siècle. Les demeures seigneuriales s'é taient débarrassées depuis longtemps de ces meubles hors d'usage au profit des chaumières, comme beaucoup de villages s'étaient élevés avec les débris des donjons féodaux bien avant la révolution de 1792.

Lorsque la mode n'avait pas remis en honneur encore les meubles du moyen âge, il n'était guère de hameau, surtout dans le voisinage des châteaux ou des abbayes, qui ne possédât quantité d'objets précieux par leur âge et même leur travail. Les familles qui étaient devenues propriétaires de ces meubles les gardaient avec une sorte

CONCLUSION

de respect, et conservant les meubles, elles conservaient les usages auxquels ils étaient destinés. Aujourd'hui les commissionnaires en vieilleries ramassent tous ces débris, les payent cher, et les paysans vont acheter à la ville voisine des meubles d'acajou ou de noyer plaqué. Or rien n'est plus ridicule que de voir ce faux luxe moderne installé dans la demeure du campagnard. Nous avons trouvé parfois ainsi des tables à ouvrage de la plus mauvaise fabrication du faubourg Saint-Antoine renfermant des oignons, leurs angles d'acajou plaqué laissant voir le bois blanc ; des commodes à dessus de marbre dont les tiroirs capricieux ne veulent pas rentrer dans leurs rainures ; des pendules de zinc représentant Geneviève de Brabant, ornant la chambre d'une paysanne. Tout cela avait été échangé contre une vieille huche sculptée en bois de chêne et un coucou dont la boîte vénérable avait vu passer plusieurs générations. Bien mieux, il est tel village non loin de Paris où nous trouvâmes un piano droit dans une chaumière ; sur ce que nous demandions à la maîtresse du logis si elle touchait de cet instrument, celle-ci, ouvrant de grands yeux, nous répondit : « Mais c'est une ormoëre. » Et en effet, à la place du clavier, il y avait des fourchettes et des couteaux, et le coffre inférieur s' ouvrant à deux battants renfermait du pain, du sel et des objets de ménage : un commis voyageur avait fourni ce meuble étrange en remplacement d'un vieux coffre incrusté de cuivre. Il n'y a pas grand mal à cela. Cependant il est toujours bon que les choses soient à leur place, les meubles comme le reste ; et si le luxe de mauvais aloi que nous voyons aujourd'hui pénétrer partout n'a pas sur les mœurs une fâcheuse influence, il faut avouer qu'il tend à avilir l'art industriel, si brillant et si fécond pendant plusieurs siècles en France.

Aujourd'hui, tout le monde veut être meublé avec le luxe qui convient à un financier; mais comme peu de gens possèdent une fortune qui permet de payer ce qu'ils valent, des meubles somptueux et bien faits, il en résulte que les fabricants s'évertuent à donner l'apparence du luxe et de la richesse aux objets les plus vulgaires comme façon et matière. On ne trouve partout que tables garnies de cuivre, mais qui ne tiennent pas sur leurs pieds, que fauteuils sculptés et dorés dont les débris jonchent' les parquets, que tentures de laine et de coton qui simulent la soie.

Nous ne prétendons pas qu'il faille, au milieu du xixc siècle, s'entourer de meubles copiés sur ceux qui nous sont laissés par le moyen âge. Et s'il paraît ridicule aujourd'hui de voir une femme en robe bouffante assise sur un fauteuil imité d'un siège grec, il ne

CONCLUSION

l'est guère moins de placer dans un salon une chaire de quelque seigneur du XVe siècle. Ce que nous voudrions trouver clans nos habitations, c'est une harmonie parfaite entre l'architecture, le mobilier, les vêtements et les usages. Lorsque nous voyons des hommes habillés comme nous le sommes, assis dans des fauteuils du temps de Louis XV, il nous semble assister à une réunion de notaires et de commissaires-priseurs procédant à un inventaire après décès. Évidemment ces formes molles, ces couleurs tendres, ne sont point en harmonie avec nos habitudes et notre costume. Le signe le plus certain d'une civilisation avancée, c'est l'harmonie entre les mœurs, les diverses expressions de l'art et les produits de l'industrie. « Montre-moi ton mobilier, et je te dirai qui tu es. » Or, si l'on s'en tenait à l'apparence, on pourrait prendre aujourd'hui de petiis bourgeois pour des seigneurs. Il est certain que, de nos jours, le sens moral s'est modifié. La résignation hère et digne est considérée comme un défaut de savoir-vivre et la vanité un moyen de succès. Nous n'avons pas à faire ici un sermon ou un cours de morale, mais il est difficile de ne pas parler des mœurs lorsqu'on s'occupe des objets qui en sont la vivante expression. Ces mœurs du moyen âge, tant vantées par les uns, si fort décriées par les autres, sont, à tout prendre, assez mal appréciées : comme citoyens d'un pays, nous valons mieux, il nous semble, qu'au 'moyen âge ; comme hommes privés, nous sommes loin d'égaler les caractères tranchés, énergiques, individuels, que l'on rencontre à chaque pas jusqu'au siècle de Louis XIV. La révolution de 1792 a laissé dans nos lois, dans nos habitudes et nos mœurs, une empreinte qu'aucun pouvoir ne saurait effacer; ce que nous ne pouvons comprendre et ce qui nous paraît dangereux, c'est de ne pas admettre les conséquences de ce changement dans ce cjui touche à la vie journalière. Vouloir imiter les habitudes de luxe, les idées et jusqu'aux préjugés d'une époque séparée de nous par l'abîme de 1792, est au moins un travers. Nous possédons des qualités précieuses ; nous possédons, à un haut degré, le sentiment des devoirs publics, comparativement aux siècles précédents; nous avons la conscience de notre droit et de la justice; nous sommes enfin en état de distinguer le vrai du faux : pourquoi donc étouffer ces sentiments dans la vie privée, prétendre être autres que nous ne sommes, et nous cramponner à ces vieilleries auxquelles personne, au fond, ne croit plus? Veut-on mesurer l'abîme qui nous sépare de ces temps auxquels nous essayons de revenir par un seul exemple? ce sera facile. N'allons pas au delà du xvnc siècle. Nous trouvons, en ces temps, des gentilshommes, gens

CONCLUSION

de bien et d'honneur, bons pênes de famille, religieux, qui ne se font aucun scrupule de provoquer une guerre civile, de piller leur propre pays, de s'allier avec dejs souverains étrangers, parce qu'ils sont au prince de Condé ou au dluc de Beaufort 1 . Nous avouons que lorsque nous voyons un notaire ou un négociant retirés vouloir aujourd'hui se meubler comme ce;s gens-là, c'est-à-dire vivre comme

eux dans leur intérieur, le fou rire nous prend Il semble que,

dans notre pays, le désordre et les contradictions doivent toujours exister quelque part. Jusqu'aui commencement du dernier siècle, bien peu de citoyens possèdent le sentiment des devoirs publics ; mais, dans la vie privée, on tromve de grands caractères, un respect général pour les traditions, des mœurs qui s'accordent avec le milieu dans lequel on est né. Depuiis 1792, l'esprit public présente une certaine unité, il s'est développé; mais la confusion est entrée dans la vie privée, et l'on peut citer comme des exceptions les hommes qui savent être ce que la fortume les a faits ou s'accommoder à leur temps. Le besoin de paraître s'test introduit dans le mobilier comme dans les vêtements, et l'industrie s'efforce naturellement de satisfaire à ces travers. On concevrait que les petites fortunes prétendissent au luxe apparent que peuvent se permettre les grandes, et que le bienêtre fût ainsi, parfois, sacrifié aui désir de briller Il y a longtemps

que pour la première fois on a reproché à la bourgeoisie de vouloir singer les gentilshommes ; maiis notre temps dévoile une infirmité socialo qui ne s'était pas encore; produite au même degré. C'est au contraire dans les classes élevétes (ou du moins favorisées de la forlune) que se manifestent particulièrement ce besoin de paraître, ce goût pour le faux luxe qui semblaient autrefois réservés à ceux qu'on

1 Une seule citation entre mille. Hlenri de Campion, bon gentilhomme, brave, excellent homme au fond, plein de droituire et d'honneur, dit, dans ses Mémoires, lorsque le duc de Longueville, auquel il s'était dionné, rompt avec les princes : « Il avoit (le duc « de Longueville) alors changé de projett, pour quelques mécontentemens qu'il eut des « Princes, qui refusèrent de lui accordler des choses qu'il souhaitoit d'eux pour se « déclarer » (c'est-à-dire pour concourir avec eux à faire entrer les troupes espagnoles sur le territoire français). « Il envoya à la cour le sieur de la Croisette, qui négocia si « bien, que le duc (de Longueville) s'emgagea entièrement dans les intérêts du roi. J'ai « toujours eu une telle passion pour le maintien des lois, que je ressentis une extrême « joie de cet arrangement, quoique je jiugeasse que je ferois plutôt fortune dans l'autre , « parti. » 11 est difficile de se réjouir pluis naïvement de ne pas être traître à son pays. Remarquons, en passant, que ce même IHenri de Campion, bien qu'il trouvât le procédé vif, était un des gentilshommes du duc de Beaufort qui devaient assassiner le cardinal Mazarin dans sa voiture (voy. Mém. de (Campion, Jannet, 1857). Cela ne se passe pas sous Philippe-Auguste, mais au milieu diu xvne siècle.

CONCLUSION

appelail les parvenus. Bien rares sont aujourd'hui, parmi les classes les plus riches de notre société, ceux qui aiment à s'entourer d'objets plus remarquables par leur qualité que par leur apparence, ceux qui s'enquièrent si un meuble est bien fait, s'il est conçu et exécuté de façon à être utile. On achète, il est vrai, à des prix fabuleux, des objets anciens, souvent faux, parce que cela est de mise, et qu'il convient de montrer dans sa galerie, des faïences, des émaux, des bronzes et des raretés d'un autre âge ; mais s'il s'agit d'un objet moderne, sorti de nos ateliers, on s'adresse le plus souvent à la fabrication de pacotille, qui donne à bas prix des meubles bons pour la montre; si bien que, chaque jour, les industriels consciencieux, et qui penseraient avant tout à ne produire que des œuvres de bon aloi, se découragent et suivent le courant qui pousse dans le luxe à bon marché.

On aurait pu croire que la vogue du bibelot, des vieux débris, épaves du passé, aurait fait pénétrer dans l'esprit des heureux du siècle le goût des bonnes et belles choses, ou du moins le dégoût pour ce luxe malsain qui envahit le salon et la mansarde. Il n'en est rien; et l'on ne peut se résoudre à blâmer les petits de s'adonner à l'amour du luxe qui cache la misère, quand on voit les appartements les plus somptueux remplis d'objets dont l'apparence menteuse ne saurait tromper sur leur valeur réelle les gens de goût. Ce sont là des vanités qui accusent la faiblesse des convictions et des caractères d'une société qui ne sait trop ce qu'elle est et où elle va, et qui croit maintenir un passé qui croule, en simulant des goûts qu'elle n'a plus, une grandeur qui lui échappe. Mais que dire de ceux qui affectent des principes en fait d'art et de goût, et qui s'entourent d'objets aussi plats par le style que grossiers par l'exécution; qui, nous entretenant de la supériorité de l'art grec à tout propos, remplissent leurs appartements de meubles mal copiés sur les débris des salons de Mmu de Pompadour ou de Marie-Antoinette; de ceux qui s'émerveillent sur les créations du moyen âge, et, ne voyant dans ces œuvres que l'apparence, non le sens vrai et pratique, garnissent leurs châteaux de meubles aussi incommodes que mal faits, ornés de pâtes, et rappelant ces formes que l'on qualifiait de style troubadour, il y a trente ans? Quelques-uns (et ceux-ci au moins sont l'expression vivante de la confusion de nos principes en fait d'art) s'entourent des débris de tous les âges, de tous les styles, et ressemblent ainsi chez eux à des marchands de bric-à-brac. Beaucoup se soucient médiocrement qu'un meuble remplisse son objet, pourvu qu'il sorte des ateliers de tel fabricant en vogue. Tout cela n'est pas très-sérieux ,

CONCLUSION

et nous avouons qu'il faut avoir l'espriit mal fait pour s'en fâcher ; mais ce qui n'est qu'un travers d'esprit chez un particulier devient une inconvenance au premier chef lorsqm'il s'agit des objets destinés à l'usage du culte religieux, par exemiple. Or, depuis qu'il s'est fait une réaction chez nous en faveur des arts du moyen âge, nous voyons nos églises se remplir de meiubles soi-disant gothiques, ridicules par la forme, insuffisants par la matière et l'exécution, et qui n'ont d'autre avantage que de périr promptement. Le zèle, respectable, mais peu éclairé souvent, des ecclésiastiques, la modicité des ressources dont ils disposent, les oint mis à la discrétion de cette classe de fabricants qui avilissent leuir profession en produisant à bas prix des objets qui, par leur nature et leur destination, exigent sinon du luxe, au moins du soin, un travaiil consciencieux, du savoir et le respect pour tout ce qui tient au cullte. C'est là une chose funeste, et à laquelle les esprits éclairés dans lie clergé apporteront certainement un remède : car, pour quelques dignes dévotes émerveillées devant ces productions barbares, il est beaucoup de gens qui s'attristent en voyant nos églises se garnir de meubles d'un goût déplorable, prêtant à rire, mal faits, inconvenants même, et qui, sous la dorure et les oripeaux, cachent les manières les plus fragiles ou les plus grossières, un art sans forme, une e xécution misérable. La pauvreté décente et modeste commande partout le respect et la sympathie ; niais la pauvreté qui se cache sous; l'apparence du luxe et de la richesse, et laisse voir, malgré qu'elle en ait, les haillons sous la pourpre, n'est plus la pauvreté : c'esit la misère vaniteuse, qui n'excite que la pitié et la raillerie.

Parmi ces splendeurs à bon marché, ce faux goût et ce faux luxe, nous sommes ravi quand nous trouvons un banc bien fait, une bonne table de chêne portant d'aplomb sur ses pieds, des rideaux de laine qui paraissent être de laine, mne chaise commode et solide, une armoire qui s'ouvre et se ferme bien, nous montrant en dedans et en dehors le bois dont elle est faitte et laissant deviner son usage. Espérons un retour vers ces idées saunes, et qu'en fait de mobilier, comme en toute chose, on en viendra à comprendre que le goût consiste à paraître ce que l'un est et nom ce que l'on voudrait être.

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