PIED DE CIERGE PASCAL, XIII" SIÈCLE
FABRICATION DES MEUBLES
« cette pièce, d'ailleurs? Personne aujourd'hui. » En disant cela, maître Hugues ouvrit une armoire dans laquelle était enfermée une grande pièce de forge qu'il nous laissa le temps d'admirer (pl. XXIV). « C'est, continua maître Hugues, un pied de cierge pascal. L'abbé de « Saint-Germain des Prés l'avait commandé à mon grand-père ; « mais, l'ouvrage terminé, l'abbé était mort; son successeur, ama- « teur des choses nouvelles, n'offrit de ce pied qu'un prix fort infé- « rieur à celui qui avait été convenu, car on voulait alors faire dans « l'abbaye de grosses dépenses pour la construction du réfectoire et « delà chapelle de la sainte Vierge. Mon grand-père garda son œuvre, « espérant toujours que, les travaux achevés, on la lui payerait ce « qu'elle vaut; mais il mourut avant que Pierre de Montereau eût « terminé les constructions nouvelles de l'abbaye. Plus tard, cepen- « dant, mon père fit porter le pied de cierge chez l'abbé ; les reli- « gieux trouvèrent le travail ancien, firent les connaisseurs, pré- « tendirent avoir pour le prix demandé un pied qui décorerait mieux « le chœur de l'église. Le candélabre revint donc à la maison, et je « le garde pour me remettre toujours en mémoire, ainsi qu'à mes « apprentis, comment on savait forger le fer autrefois. Les gens du « siècle et les religieux veulent aujourd'hui des meubles qui brillent, « qui soient chargés d'argent et d'or et de petits morceaux de verre « que le menu peuple prend pour des pierres précieuses. Peu de « personnes savent apprécier ce qui est bon et bien fait ; chacun tient « à paraître: aussi les artisans perdent les traditions de leur métier. «— Vous feriez bien encore, maître Hugues, un candélabre « comme celui-ci? — Hum! peut-être; mais je suis vieux, et « j'ai fabriqué de ces sortes d'ouvrages avec mon père ; les jeunes « gens ne sauraient s'en tirer, et moi-même il me faudrait, pour « achever une œuvre pareille, le double du temps qu'y a mis mon « grand-père. Remarquez bien que chacun des trois grands pan- « neaux de rinceaux est d'une seule pièce ; les trois pieds ou branches « sont chacun aussi d'une seule pièce. Il n'y a donc dans ce candé- « labre, haut comme un homme, que six pièces, la bague supé- « rieure et le plateau inférieur avec sa pointe. Les pièces principales « sont maintenues ensemble, non par des rivets, mais par des « brides qui tiennent à l'ornement. Bien que le tout ne pèse guère, « cependant lorsqu'un homme forge un de ces panneaux, aidé seu- « lernent par son apprenti, croyez qu'il lui faut de bons bras pour « retourner dans la braise et sur l'enclume une pièce de cette lon- « gueur, la façonner, souder chaque branche, tigette et bouquet, « et leur donner le contour convenable. Chaque tigette, fleur ou
« feuille est d'abord forgée et étampée à part, puis on soude ces « petites pièces ensemble de façon à en composer les bouquets ; puis « enfin, lorsque ces bouquets ont reçu leur contour, on les soude en- « semble pour composer le panneau par leur réunion. Ainsi, dans « un panneau, il y a environ quarante fleurettes ou feuilles, ou têtes, « qui, pour être étampées et façonnées de manière à pouvoir être « soudées, ont passé chacune au moins quatre fois au feu, ce qui « fait déjà cent soixante passages dans la braise. Pour souder et « contourner ces petites pièces de manière à former les bouquets « et leur donner le contour convenable, il faut compter au moins « dix passages au feu en moyenne par bouquet, ce qui fait cin- « quante, puisqu'il y a cinq bouquets par panneau. Pour les souder « ensemble, faire les embrasses et entrelacs, il faut compter pour le « moins trente passages au feu, ce qui fait pour un panneau deux « cent quarante ou deux cent cinquante chauffages, et pour les « trois panneaux sept cent cinquante environ. Si nous comptons « quarante chauffages par pied ou branche, vingt pour la bague et « le plateau, nous aurons en tout bien près de mille passages au feu « pour forger ce candélabre. Ajoutons à cela les retouches et les « gravures au burin, les pièces manquées qu'il faut recommencer, « vous comprendrez qu'aujourd'hui on n'estime pas un pareil trace vail ce qu'il coûte de temps, de sueurs et de charbon. Les habiles « forgerons qui façonnaient autrefois ces pièces, ne gagnant plus « leur vie ici, se sont établis ou en Angleterre ou dans les villes « de l'Allemagne, car dans ces pays on estime et l'on paye encore « ces sortes d'ouvrages. A Paris, vous voyez quantité de serruriers, « ou de gens se disant tels, n'ayant d'autre souci que de découper « de petites plaques de fer aminci, de les river les unes sur les « autres, d'y graver quelque dessin au burin, et de faire ainsi des « ouvrages qui séduisent les ignorants par leur apparence dé- « licate, mais qui ne sont ni solides ni beaux, et devraient être « laissés aux chaudronniers ou à ceux qui fabriquent des bos- « settes pour les selles et pour les chariots, ou des plaques de « ceintures et de hauberts. » Ayant dit, maître Hugues nous laissa admirer le candélabre fabriqué par son grand-père, et se remit à sa forge. « Mais », reprit-il après avoir plongé le fer dans la braise et pendant que son garçon soufflait, « nous ne devons pas nous « plaindre ; en somme, je gagne deux fois plus que mon père « chaque année, et lui-même gagnait plus que son père: les sei- « gneurs et les riches hommes recherchent moins ce qui est bon et « bien fait qu'autrefois, niais ils dépensent plus d'argent pour re-
DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANÇAIS
Meubles, P. xxv.
VERTEVELLE, XIVe SIÈCLE.
DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANÇAIS
Meubles, P. xxvi.