‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 4)Chapitre 8 sur 48 · DRAP · texte numérisé non relu

DRAP

l'étoffe, el les insignes de la qualité du mort étaient déposés au rentre de la croix. La figure '2 donne un exemple de celle disposition. Pour les obsèques des souverains, les draps, très-amples, recouvraient le sol autour de la bière, et sur ces pentes étaient placés les flambeaux.

Il ne parait pas que le noir lût adopté pour les draps mortuaires ou poêles avant le xvie siècle 1 ; dans les peintures, les vitraux et les miniatures, les cercueils sont recouverts de draps d'or, chamarrés ou unis, de couleur avec dessins, avec ou sans croix; au xive siècle particulièrement , les draps adoptent les émaux des armes du défunt, car le poêle était surtout destiné à faire connaître sa qualité. Ce ne fut guère qu'au xvie siècle que les poêles furent invariablement noirs et blancs, excepté pour les personnages souverains, qui conservèrent l'or, le pourpre, le violet ou le rouge. Nous avons encore vu, dans quelques églises, des draps de cette époque pendus aux murailles ou

1 Pour la sépulture de l'abbé de Saint-Ouen de Rouen, Jehan Marc-d'Argent, « furent achetés deux biaux draps d'or qui furent bordés de noirs cendaux » . {Chron. de Saint- Oue/i, recueillie par Franc. Michel, p. 24.)

conservés clans les sacristies; ils sont noirs, avec une croix blanche dont les bras sont divisés par deux autres bandes longitudinales également blanches (fig. 3) qui se trouvaient sur les deux angles

formés par les deux parties inclinées du couvercle de la bière. Quelquefois de petites croix, noires sur les extrémités de la croix ou blanches sur les fonds noirs, viennent rehausser l'étoffe. Il existe un drap de ce genre dans l'église de Folleville (Somme) *.

DRESSOIR, s. m. (dressouer, dreçouer). Meuble fait en forme d'étagère, garni de nappes, et sur lequel on rangeait de la vaisselle de prix, des pièces d'orfèvrerie pour la montre. On disposait, dans les salles de festins, chez les personnages riches, des dressoirs couverts de vaisselle d'argent ou de vermeil, d'objets précieux, de drageoirs, de pots contenant des confitures et des épices. Dans la cuisine ou l'office, le dressoir était destiné à recevoir, dans l'ordre convenable, tous les mets qui devaient être placés sur la table. Dans la chambre, de petits dressoirs supportaient sur leurs gradins, comme les étagères de notre temps, des vases précieux et les mille superfluités

1 Ce drap est décrit et reproduit par la gravure dans le 2e volume des Annales archéol. de M. Didron, page 230. Les bandes blanches sont couvertes de têtes de mort, d'ossements et d'inscriptions, mémento mori, brodés. Sur le fond noir sont brodés deux miroirs reflétant des crânes humains. (Voyez l'article de M. Razin.)

dont les personnes habituées auluxe aiment à s'entourer. Le nombre des degrés du dressoir était fixé par l'étiquette : telle personne noble pouvait avoir un dressoir à trois degrés, telle autre à deux seulement. Quelquefois la crédence et le dressoir ne font qu'un, ou plutôt le dressoir sert de crédence. La figure 1 nous donne un dressoir remplissant cette double fonction 1 ; un seul gradin porte des plats d'argent appuyés de champ sur un fond couvert d'étoffe. La petite armoire inférieure, servant de crédence, est couverte d'une nappe sur laquelle sont posées trois aiguières également d'argent. Mais le véritable dressoir n'était composé que de gradins avec un dorsal et quelquefois un dais d'étoffe ou de bois sculpté, ainsi que l'indique la ligure 2.

(( En ladite chambre (de la comtesse « de Charolais, femme de Charles le Témé- « raire) , il y avoit ung grand dressoir, sur « lequel y avoit quatre beaux degrez, aussi a longs que le dressoir étoit large, et tout « couvert de nappes, ledit dressoir et les « degrez estoient tous chargez de vaisselles « de cristalle garnies d'or et de pierreries « et sy en y avoit de tin or ; car toute la plus « riche vaisselle du Ducq Philippe y estoit, « tant de pots, de tasses, comme de coup- « pes de lin or. Autres vaisselles et bas- « sins, lesquels on y met jamais qu'en tel

« cas. Entre autre vaisselle, il y avoit sur ledit dressoir trois dra- « geoirs d'or et de pierreries, dont l'un estoit estimé à quarentemil « escus et l'autre à trente mil. Sur ledit dressoir estoit tendu un dor- « set (dorsal) de drap d'or cramoisy bordé de velours noir, et sur « le velour noir estoit brodée de fin or la devise de Monseigneur « le Ducq Philippe, qui estoit le fusil. Pour déclarer de quelle façon « est un dorseret, pour ce que beaucoup de gens ne sçavent que a c'est; un dorseret est de largeur de trois draps d'or ou d'un autre « drap de soye, et tout ainsi fait que le ciel que l'on tend sur un « lict, mais ce qu'est dessus le dressoir ne le passe point plus d'un « quartier ou d'une demi aulne, et est à gouttières et à franges

1 Du manuscr. de YHist. de Girard, comte de Nevers, Biblioth. impér., fonds la Vallière, n° 92.

c< comme le ciel d'un lict, et ce qu'est derrière le dressoir, depuis « en liault jusques en bas est à deux costez, bordé de quelque chose « autre que le dorseret n'est ; et doit être la bordure d'un quartier « de large ou environ, aussi bien au ciel que derrière.

« Item, sur le dressoir qu'estoit en la chambre de ladite daine, « avoit toujours deux chandeliers d'argent, que F on appelle à la « cour mestiers là où il y avoit toujours deux grands flambeaux « ardens, tant qu'elle fut bien quinze jours avant que l'on- commence çàt à ouvrir les verrières de sa chambre. Auprès du dressoir à un <( coing, il y avoit une petite tablette basse, là où l'on mettoit les « pots et tasses pour donner à boire à ceux qui venoient voir Ma- « dame, après qu'on leur avoit donné de la dragée; mais le drageoir « estoit sur le dressoir \ »

Le dressoir décrit ici, placé dans la chambre d'Isabelle de Bourbon, femme du comte de Charolais, depuis Charles le Téméraire, fut garni ainsi richement, à l'occasion de la naissance de Marie de Bourgogne, qui épousa le duc d'Autriche. C'était un usage, lors des couches des princesses, de tenir leur chambre fermée pendant quinze jours, et de la décorer de tout ce que le trésor du palais contenait de plus précieux. Les étoffes prenaient une place importante dans ces meubles ainsi garnis, et servaient de fond à la vaisselle posée sur les gradins. On voit que l'étiquette, non-seulement imposait le nombre de ces gradins, mais aussi la forme et la dimension du dorsal, du dais et des bordures. Dans la chambre de parade, qui précédait la chambre de l'accouchée, il y avait un autre dressoir très-grand, tout chargé de grands flacons, pots et autre vaisselle d'argent doré, de tasses et drageoirs; celui-ci était également couvert de nappes sur les degrés et autour, suivant l'usage. Marie de Bourgogne, comme fille du comte de Charolais, et héritière par conséquent, avait cinq degrés à son dressoir ; cependant les reines de France seules jouissaient de ce privilège. Une femme de chevalier banneretn:avait, pendant ses couches, que deux degrés à son dressoir; une comtesse pouvait en avoir trois 3 .

Les dressoirs n'étaient pas toujours disposés pour être adossés à la muraille; ils étaient isolés quelquefois en forme de buffet (voyez ce mot), ronds, à pans ou carrés. Ce meuble ne paraît guère avoir été en usage avant le xiv° siècle, car, jusqu'alors, les plus riches sei-

1 Mortiers, chandelles de nuit, qu'on appelait aussi mortiers de cire ,

2 Aliéner de Poictiers, les Honneurs de la cour. ;i Aliéner de l'oictiers.

gneurs et les souverains ne semblent pas avoir possédé une vaisselle j somptueuse. Pendant l'époque féodale, les habitudes de la vie intérieure étaient simples, et les grands possesseurs de fiefs préféraient employer leurs trésors à bâtir des châteaux forts, à tenir près d'eux un grand nombre d'hommes d'armes, à les équiper et les nourrir, qu'à acheter de la vaisselle d'or ou d'argent. C'est depuis Charles V surtout que l'on voit apparaître ce désir d'étaler un luxe excessif. Ni les malheurs qui accablèrent la France pendant le xve siècle, ni la j misère des classes inférieures, ne purent arrêter les progrès du mal. Le peu de matières d'or ou d'argent que laissèrent les guerres dans ce malheureux pays étaient soustraites à la circulation pour décorer les dressoirs de la haute noblesse.

Dès la fin du xive siècle, la maison de Bourgogne, puissante, possédant les domaines les plus productifs de l'Europe d'alors, faisait parade de sa richesse, donnait des fêtes qui surpassaient comme luxe tout ce que l'on peut imaginer. La cour de France était plus jalouse encore peut-être de cette splendeur que de la prédominance politique qu'avaient acquise les ducs de Bourgogne. C'était donc à qui, à Paris ou à Dijon, éclipserait son rival par un déploiement de luxe inouï, par la montre d'une grande quantité de vaisselle d'or et d'argent, d'orfèvrerie de table, par des largesses et des fêtes renouvelées à de courts intervalles.

C'est aussi pendant lexv" siècle que les meubles, et particulièrement ceux d'apparat, prennent une importance inconnue jusqu'alors. Les dressoirs, qui étaient plutôt des meubles de luxe que d'utilité, se rencontrent dans toutes les descriptions de fêtes, de banquets, dans les entrées même des personnes souveraines, car les bonnes villes en établissaient alors, chargés de vaisselle, en plein air ou sur des litières transportées pendant le passage des princes ; ils les suivaient jusqu'à leur logis, où, bien entendu, on les laissait'. (Voy. Litière.)

1 Suivant Nicod, ce qui distingue le dressoir du. buffet, c'est que le premier n'a jamais de tiroirs ni d'armoires à portes. Le dressoir ne sert qu'à étaler la vaisselle! qu'on tire du buffet. « Jacquemart Canisset, charpentier, fait un drechoir à coulomba (à tablettes ou compartiments) pour l'hôtel de ville de Béthune, au commencement diu XVIe siècle. » (Voy. les Artistes du nord de la France, par M. le baron de MélicocqJ Béthune, 1848.)

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