‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque Carlovingienne à la Renaissance (volume 5)Chapitre 55 sur 80 · CE FU LI MIEULDRES QUI SOR DESTRIER SEIST · texte numérisé non relu

CE FU LI MIEULDRES QUI SOR DESTRIER SEIST

Rien ne manque a cette description.

Si un chevalier était tué sur le champ de bataille, on rapportait son corps sur son écu, comme faisaient les Spartiates. Ce détail, mentionné dans plusieurs chansons de geste, est précieux, et nous en trouvons l’expression trés-vive dans le remarquable Roman de Raoul de Cambrac, qui parait avoir été écrit au xiI° siécle.

Raoul est tué dans une bataille sanglante; son oncle le retrouve parmi les morts, et rapporte le corps 4 sa mére Alais. Celle-ci est

prévenue du malheur qui la frappe par la voix publique et par un -songe. Raoul est fils unique.

« La gentix dame (Alais) vit le duel (deuil) engraigner (grandir). « Parmi la porte (du chateau qu’elle habite) entrent li bon destrier, « Les argons frais (brisés); ni a que pécoier (détruire) « Ocis i furent li vaillant chevalier.

« Sergant i qeurent (y courent), vaslet et esquier. . « Parmi fa porte eiz-voz entrer Gautier

1 [i Roman de Garin le Loherain.

« Qui Raoul porte sor son escu plegnier,

« Si le sostiennent li vaillant chevalier,

« Le chief enclin soz son elme (heaume) 4 ormier. « A Saint Géré le portent au mostier :

« En une biere fissent le cor couchier;

« Quatre crois d’or fisent au chief drécier !. »

Ce passage est d’un véritable intérét comme étude des moeurs du moyen age. Le cortége funebre (le dueil) arrive au chateau, les chevaux en désarroi, les harnais brisés par le combat. Le fils de la chatelaine, ’héritier, est rapporté sur son écu par les chevaliers ses fréres d’armes; sa téte repose sur son heaume. Mais bientot le corps est déposé dans une biére al’église du monasteére voisin. Cette biére / reste ouverte, ainsi que le montre la suite du récit; un poéle recouyre seulement le corps, et chaque personne qui vient pleurer le mort souléve ce voile funébre. Quatre croix d’or sont placées au chevet. Sur les sarcophages mérovingiens, nous avons souvent vu trois ou cing croix gravées sur la paroi du cété de la téte °.

Terminons ce que nous avons 4 dire sur les obséques des premiers - temps du moyen dge, en mentionnant un fait digne d’intérét. Les églises étaient la plupart entourées de cimetiéres, ou des charniers étaient établis en dehors de l’enceinte des villes. Il était dusage de planter des ifs dans les champs de repos, comme on y plante aujour- Vhui des cyprés, et encore des ifs. Le trouvére Benoit, dans ses Chroniques des ducs de Normandie, décrit un cimetiére abandonneé ° :

« Tombes i out et cors enz imis,

« Kar cimetire i out jadis.

« N’ont bore ne ville ne maison

« D’une bonne leuve (lieue) environ ; « Arbres i out e un grand if |

« Ob li venz mena grant estrif. »

Cet usage devait remonter 4 une haute antiquité, ainsi que l’observe M. L. Delisle °.

1 [i Romans de Raoul de Cambrai et de Bernier, chap. cLxx, publ. d’aprés le manuscr. unique de la Biblioth. impér., par M. Eward Le Glay. Paris, Techener, 1840.

2 Voyez le Dictionnaire d’architecture, a Vart. TOMBEAU.

3 Liv. II, v. 25036.

4 Etudes sur la condit. de la classe agric. en Normandie au moyen dge. Evreux, 1851. —M. L. Delisle cite 4 ce propos un passage curieux de Sulpice Sévére (De vita B. Martini): « Item dum in vico quodam templum antiquissimum diruisset, et arborem « pinum, que fano erat proxima, esset agressus excedere, etc. »

33h VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FEODALE, ETC.

Les cérémonies des obséques des princes sont décrites avec détail

par les auteurs des x1v° et xv° siécles, et elles se faisaient avec une pompe extraordinaire. Les corps restaient exposés 4 visage découvert dans l’église, 4 la vue du peuple, entourés de cierges en grand nombre, et revétus des habits de parade. Christine de Pisan, dans le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, rend compte ainsi des obséques de la reine Jeanne de Bourbon, femme de ce prince :

C4 Si fu son corps apporté solemnéement, selon lusage des roys et roynes, vestue, parée et couronnée, sus un riche lit couvert de drap d’or, 4 tout un ciel dessus, et ainssi fu portée a erant procession 4 Véglise Notre-Dame; le ciel 4 quatre lances « portoient le prevost des Marchans et les eschevins; et le poille, « les seigneurs de parlement; quatre cens torches, chascune de six « livres de cire, y avoit; toutes les religions (communautés) devant « le corps aloyent, et noz seigneurs aprés vestus de noir. A Nostre- « Dame fu receups le corps 4 grans sons de cloches et chant, dictes « messes et faictes grans aumones etgrans oblacions a trés grant et « merveilleux luminaire; 1a furent quinze que arcevesques que « evesques, en pontifical, et 14 fu la royne Blanche, la duchece « dOrliens, fille de roy, et toutes les haultes dames de France qui « lors 4 Paris estoyent, dont y ot grant compaignie. Toute jour et « la nuit, demoura le corps ou cueur de lesglise, soubz une cha- « pelle couverte de sierges, et sanz cesser y estoit service dit de « messes, vigiles, psaultiers et priéres de jour et de nuit.

« Lendemain, aprés les messes dictes, fu semblablement porté «le corps 4 Saint-Denis, 4 merveilleusement bel luminaire et « solemnité..... »

Il n’est pas besoin de dire que les corps ainsi transportés a visage découvert étaient embaumés. Dans les comptes de Geoffroi de Fleuri*‘, nous trouvons le détail des dépenses faites & occasion des obséques du petit roi Jean, né le 15 novembre 1316 et mort peu de jours aprés. Il est question de draps dor a fleurs de lis, de chandeliers de bois, dune biére, d’un brancard, de tréteaux, d’étoffes noires, de drap d’or de Turquie, de marchepieds tendus d’étoffe bleue, de crieurs « qui alérent avec le cors 4 Saint-Denis », et enfin des objets et ingrédients qui servirent 4 ’embaumement du corps, et qui sont : six livres de coton, une aune et demie de toile cirée et une aune et demie de toile fine blanche; deux onces d’ambre, une

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Comptes de Pargenterie des rois de France au x1wv° siécle, publ. par L. Douét d’Arcq.

demi-once de muse, quatre onces « d’estorat? calmite et mierre », de encens et du daudanum.

Froissart, racontant les obséques du roi Edouard II d’Angleterre, mort le 21 juin 1376, dit : « Si futledit roi embaumé et mis « et couche sur un lit moult révéramment et moult puissamment, et « porté tout ainsi aval la cité de Londres de vingt-quatre chevaliers « vestus de noir, ses trois fils et le duc de Bretagne et le comte de la « Marche derriére lui, et ainsi allant pas pour pas, a viaire (visage) « découvert *. » Et ailleurs, en parlant de l’ensevelissement du comte de Foix ? en 1391 : «En ce propre jour fut apporté 4 Ortais « et mis enun chercus le comte Gaston de Foix..... et fut apportée a « viaire découvert, ainsi que je vous dis, 4.l’église des Cordeliers ; « et la fut vuidé et embaumé, et mis en un chercus de plomb; et « laissé en cel état, et bonnes gardes de-lez lui jusques au jour de « son obséque; et ardoient nuit et jour sans cesse autour du corps « vingt quatre gros cierges tenus de quarante huit varlets, les vingt « quatre par jour et les autres vingt quatre par nuit..... »

« Si fut avisé pour le meilleur que on feroit lobséque du bon « comte Gaston de Foix a Ortais ; et seroient mandés tous les nobles « et prélats de Béarn, et ceux de la comté de Foix qui venir y vou- « droient, et 14 aurait-on conseil général comment on se cheviroit « ala recueillette du seigneur (comment on se comporterait a la « réception du corps)..... »

Le jour des obséques, le 12 octobre 1391, trois évéques assistérent au service. Le luminaire fut magnifique. Devant Vautel, pendant la célébration de la messe, quatre chevaliers tinrent des banniéres armoyées aux armes de Foix et de Béarn. Le vicomte de Bruniquel portait ’écu, le sire de Valencin et de Béarn offrit le heaume, et le sire de Corasse le cheval.

CUS: Et fut le jour de lobséque, aprés la messe dite, le comte « de Foix oté du chercus de plomb et enveloppé le corps en belle « touaille (linceul) neuve cirée, et ensepveli en léglise des Corde- « liers devant le grand autel du choeur. »

Il était d’usage, aux funérailles des seigneurs, d’offrir 4 l’autel le cheval et certaines parties de Parmure du défunt, ou de payer un droit équivalent.

Lorsque le corps de du Guesclin fut apporté 4 Saint-Denis, par ordre du roi, pour étre enseveli dans !’église, au milieu du choeur

1 Chron. de Froissart, liv. 1, 2° part., chap. CCCLXXXY. 2 Liv. IV, chap. Xx.

Wicelle, on avait dressé une grande chapelle ardente couverte de torches et de cierges, sous laquelle était une représentation de Villustre défunt, prob sablement de cire*. « L’évesque @ Auxerre qui

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célébroit la messe conventuelle étant a VPofferte, il descendit avec le roy pour le recevoir, jusques a la porte du choeur (vers le milieu de la nef), et ld parurent quatre chevaliers armez de toutes piéces et des mémes armes du feu connestable, qu’ils représentoient parfaitement, suivis de quatre autres montez sur les plus beaux chevaux de l’escurie du roy, caparagonnez des armoiries du mesme connestable et portantses banniéres jadis si redoutables aux ennemis de l’Estat. L’évesque recut ces chevaux par limposition des mains sur leur teste, et on les ramena (puisqu ils appartenaient au roi) en mesme temps qu’ilretourna 4 l’autel; mais il fallut pour cela composer du prix ou de la récompense, pour le droict des religieux ou de labbaye, a qui ilsappartenoient. Aprés cela marchérent a l’offrande le connestable de Clisson et les deux maréchaux, au milieu de huit seigneurs de marque qui portoient chascun un escu aux armes du défunt, la pointe en haut, en signe de perte de sa noblesse terrestre, et tous entourez de cierges allumez. Puis suivirent monsieur le duc de Touraine, frére du roy, Jean, comte de Nevers, fils du duc de Bourgongne, et messire Pierre, fils du roy de Navarre, tous princes du sang, et messire Henry de Bar, aussi cousin du roy, tous la vené baissée (visiére baissée) et portans chascun une épée nué par la pointe, pour marque qu’ils offroient & Dieu les victoires qwils avoient remportées, et qu’ils avoulaient qu’on les avoit receués de sa grace par la valeur du défunt. Au troisieme rang parurent quatre autres des plus grands de la cour, armez de pied en cap, conduits par huit escuyers choisis entre la plus noble jeunesse dela suitte du roy, portans chascunun casque entre les mains ; puis quatre autres aussi vestus de noir, avec chascun une banniére déployée et armoyée aux armes de du Guesclin, qui sont d’argent 4.laigle impériale de sable. Tout cela marcha pas a pas avec beaucoup de gravité et de marque de deuil, et chascun en son ordre s’agenouilla devant lautel, ou furent posées toutes les piéces d’honneur, et se retira dans le

‘ Ces représentations des morts en cire étaient fréquentes depuis le xi1° siécle ; elles

restaient dans les églises et étaient placées dans quelque endroit apparent. Jl y en avait plusieurs a Notre-Dame de Paris du temps de Dubreul. Cet usage se conserva jusque pendant le xvi° siécle. Sur une litiére couverte de drap d’or « estoit la portraicture dudict

défunt roy Charles (VILL), revestu d’un bel habit royal, une couronne en la teste, etc. »

(Chron. de Jean de Troyes.)

«meme ordre, aprés avoir haisé les mains du prélat officiant !. » Cette pompe ne se pratiquait qu’aux funérailles des rois et des princes du sang; ce fut un honneur extraordinaire que méritait certainement le grand connétable.

Alain Chartier, dans son Histoire du roy Charles VII, nous a conservé une trés-curieuse description des funérailles de ce prince ; nous en extrayons les principaux passages :

« Le mercredy cinquiesme jour d’aoust (1460), dix heures de (nuict, fut apporté le corps du roi Charles 4 Paris, et demoura «hors de ladite ville en Péglise de Nostre-Dame des Champs, et « reposa jusques au landemain qu’il fut porté 4 Nostre-Dame de « Paris. Et y eut quatre seigneurs de la cour de Parlement qui ‘ tenoient les quatre cornets du poesle revestuz de manteauxd’escar- ‘ late, et plusieurs autres seigneurs de ladite Cour vestuz de vermeil « tenans ledit poesle.

« Item aprés ledit corps, lequel estoit couvert d’un poesle de drap « Vor bien riche en une litiére, laquelle portoient six vingt Ha- « nouars, estoient monseigneur d’Orléans, monseigneur d’Angou- « lesme, monseigneur d’Eu, et le comte de Dunois, faisant le dueil « a cheval tous quatre.

« Item aprés un chariot, auquel avoit esté apporté ledit corps de « Mehun jusques 4 Paris, couvert de velours noir, signé du long et du travers d'une grant croix blanche de drap de velours moult «riche. Et audit chariot y avoit cing chevaux qui le menoient, « couyerts jusques 4 terre de velours noir figuré, et ne voyoit on « que les yeux desdits chevaux. Et aprés cedit chariot y avoit six « paiges vestuz de velours noir enchapperonnez de mesmes, mon- « tez sur six chevaux, et les harnois de velours noir. »

Devant le corps marchaient le patriarche qui fit le service 4 Notre- Dame de Paris et 4 Saint-Denis, les chapitres de Notre-Dame et de la sainte Chapelle; puis les clergés des paroisses, l'université de Paris, le recteur en téte, la chambre des comptes, les maitres des requétes, le prévot de Paris, la cour du Chatelet, et enfin les bourgeois et le peuple, « chacun en son ordonnance », les ordres mendiants et des communautés religieuses.

Derriére le corps suivaient les gensde la maison duroi et la foule. « Et y avoit deux cens torches de quatre cens livres, que portoient « deux cens hommes vestuz de noir. Et tout devant estoient toutes

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1 Extrait de ’hist. de du Guesclin.— Nouv. coll. des mém. relat. a Uhist. de France,

publ. par MM. Michaud et Poujoulat, 1857, t. Il, p. 577. 1 — 43

«les clochettes de Paris, que portoient hommes vestuz de noir *.

«Item en Véglise Notre-Dame de Paris, laquelle estoit tendue « doublement de toille perse semée de fleurs de lys, fut apporté ledit « corps, et mis aumilieu du cueur. » | |

Le lendemain, le corps fut transporté 4 Saint-Denis. Arrivés a la Croix-aux-fiens (entre la Chapelle-Saint-Denis et le champ de foire du Lendit), les porteurs ne voulurent passer outre, préetendant qu il leur était da dix livres parisis pour aller jusqu’a Saint-Denis. Pendant la discussion qui s’en suivit, le corps « demeura assez grant « piéce sur le chemin ». Les dix livres furent enfin accordees aux Hanouars, qui portérent le cercueil jusqu’au milieu du cheeur de Véglise abbatiale; il était huit heures du soir.

« Item avoient apporté les gens du roy un ciel (dais) de drap dor, « auquel estoient huit lances pour le porter, et sur le chemin de « Paris endroit la dessusdite Croix-aux-fiens, voulurent huict reli- « gieux de Saint-Denys bien richement revestuz prendre ledit ciel « pour porter sur ledit roy jusques au lieu de Saint-Denis; mais « fut refusé par le grant escuyer, en disant que w’estoit pas la « coustume de porter ledit ciel sur iceluy corps parmy les champs, «mais seulement parmy les villes. Et quant ledit corps fut arrivé «ala porte de ladite ville, fut 1a faicte station, et 1a furent dites « certaines oraisons propres. Et adone fut baillé ledit ciel aux huict « religieux..... d

Ce soir-la vépres furent chantées, et le lendemain matin la messe dite devant la plus noble assistance.

« Item aprés ladite messe fut le roy mis en terre en la chappelle « de son grant pére, entre son dit grant pére et son pére, et estoit «le choeur Vicelle église tendu tout autour par bas, de velours « noir, et aussi une chappelle qui estoit au milieu du cheeur, souz « laquelle estoit ledit roy, et pardessus estoient tant de cierges qu’on « pouvoit mettre. Et estoit le roy dedens une biére de plomb tout de « son long, en laquelle estoit une autre dedens de bois.

« Item estoit pardessus la figure dudit roy sur un matheras, une « paire de fins draps de lin, et le poésle dessus dit. Et estoit ladite « figure vestue d'une tunicque, et un manteau de velours blanc a «fleurs de lis fourré dermines, tenant en une main un sceptre, et « en autre main la justice, une couronne dessus sa teste, et un « orillier de velours dessouz.

‘ Dans quelques provinces de France encore, les convois funébres sont précédés @hommes tenant des clochettes que l’on tinte par intervalles,

«Item aprés Venterrement dudit corps eut grosse altercation ~« entre le grant escuyer Vescuyrie dudit roy et les religieux dudit « Saint-Denis, pour le poesle qui estoit souz la dessusdite figure; « pource qu iceulz escuyers disoient ledit poesle leur appartenir, et tesdits religieux au contraire. Et tellement que ledit poesle fut «mis enla main de monseigneur de Dunois et de monseigneur le « chancelier de France. Et en fin fut appoincté que ledit poesle, qui Cestoit de drap dor bien riche, demoureroit a l’église.

« Aprés Poraison funébre prononcée par Thomas de Courselles, « docteur en théologie, fut crié : — Dieu ayt Pame du roy Charles « trés victorieux. — Puis aprés : — Vive le roy Loys! — Et adonc « les huissiers et autres seigneurs jetterent leurs verges sur la fosse « Vicelluy.

« Item aprés toutes ces choses faites alla un chascun disner en la « grant salle de Pabbé @icelle église, ot fut court planiére et ouverte « 4 tous venans. Et de ceste heure le disner fait, les graces dites, « monseigneur de Dunois dit &haulte voix que luy et tous les autres « serviteurs avoient perdu leur maistre, et qu'un chascun pensast a « se pourveoir. A quoy furent plusieurs moult dolans, et alors com- « mencerent ses paiges a plorer. »

Les cérémonies des funérailles étaient suivies chez les princes, comme chez les particuliers, dun repas ; c’était 14 un usage remontant 4 une haute antiquité. A la mort des rois, et lorsque le corps était descendu dans le sépulere, tous les serviteurs, 4 quelque degré quwils fussent, perdaient leur. charge ; c’était en signe de cet abandon des charges que l’on jetait les batons, marques de commandement, dans la fosse.

On a conservé tout au long la description détaillée des cérémonies qui eurent lieu 4 Angers, en 1481, 4 l occasion de Venterrement du corps et du coeur de René d’Anjou, roi de Sicile.

La duchesse, sa femme, avait fait transporter le corps de son époux d’Aix en Provence 4 Angers. Le corps arriva la nuit et fut déposé dans l’église de Saint-Lau, prés de la ville. Aprés la messe, le lendemain matin, les chanoines firent transporter le cercueil dans la salle capitulaire et constatérent Videntité du corps en ouvrant le cercueil de bois, et dessoudant une partie de la boite de plomb. On ne connut 4 Angers Varrivée du corps qu’aprés le recu des lettres de Louis XI, ordonnant que chaque chef de maison de la ville se rendrait 4 l’église cathédrale pour entendre la lecture de ces lettres. Aprés cette lecture, toutes les cloches de la ville sonnérent ‘une heure durant, et ’on délibéra sur lenterrement du roi de Sicile.

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Tous les abbés d’Anjou furent mandés pour le jour de la cérémonie, fixée au 9 d’octobre, dans la grande église des Freres mineurs d’Angers. On dressa une chapelle ardente au milieu du choeur de cette église, laquelle chapelle fut « moult belle et magnifique a « quatre croysées et A seize croix doubles d’Anjou de tous les quar- «tiers; au milieu de ladicte chapelle avoit un hault clocher de « boys et sur icelluy estoit un crucifix. Laquelle chapelle estoit « garnie dessus et dessoubz et par les costez de fine thoile noire, et « es quatre croysées y avoit & chacune un grant ange qui tenoit « les armes et escussons couronnez dudict roy, et sur icelle chapelle « avoit de mil 4 douze cents cierges de deux livres la piéce, et es « quatre coings de ladicte chapelle, auprez du corps, en quatre « grandz chandelliers avoit quatre cierges de chacun neuf livres, « pareillement au grant autel avoit dix cierges de chacun cing « livres, et aussy par tous les autelz de ladicte église, qui sont en « nombre de vingt huict, avoit chacun deux cierges de chacun une « livre. En oultre, estoient tous les dessus dictz autelz parez hault « et bas de parementz noirs es lesquelz estoit la croix de Jérusalem « potencée a escussons des armes dudict seigneur faict & argent. »

L’église entiére, 4 lintérieur, était tendue d’une litre de fine toile noire couverte d’écussons armoyés aux armes du roi, avec chacun une torche allumée. Le caveau du roi fut ouvert, et toutes les cloches de la ville furent mises en branle. Il était midi. Tout le cortége s’étant rendu a l’église de Saint-Lau, les chanoines de cette église levérent le corps, « lequel estoit & la porte de ladicte église, « sous la galerie dicelle en une littiere, laquelle et estoit fournie « de sel tout & Pentour, et dedans estoit la chasse de plomb en « laquelle estoit le corps, et dessus y avoit une table fort large, « faicte propre a ce, sur laquelle estoit un grand drap d’or eramoysy « pendant jusques a terre, lequel estoit bordé tout 4 lentour de « veloux noir, et en icelluy veloux estoient escussons couronnez « dudict roy, lesquelz estoient moult riches.

« En aprez dessus Vicelluy drap dors estoit la représentation « dudict prince vestu d’un habillement royal de veloux cramoysy « obscur, fouré Whermines. Laquelle représentation avoit sur la « teste une couronne moult riche; en la main dextre tenoit un «sceptre doré de fin or, et en la senestre tenoit une pomme en « laquelle on avoit élevé une petite croix, pareillement le tout doré, « et avecq ce avoit aux mains gans, chausses et souliers, ainsy qu’il « est de coustume en royaux a ayoir.

¢ Pareillement 4 Vissue de ladicte gallerie, avoit un grant poisle

OBSEQUES. 3h1

« tout de yeloux noir avecg gouttieres et franges de mesmes, auquel « avoit dix boustons noirs, lequel poisle portoient sur ledict corps et « représentation six chanoynes de la grande église, et fut ainsy « porté jusques en une place qui est entre le chasteau et ladicte « église de Sainct-Lau, nommeée les Lices, la ot Vuniversité Patten- « doit et illee le prindrent en la maniere qui s’en suit :

« @est assavoir, six docteurs en droictz canon et civil prindrent «ledict poisle, vingt escoliers licenciez, touz gentilz hommes et « vestus de noir portoient le corps. Le recteur de VPuniversité se « tenoit dla teste, en soustenant et portant ledict drap dor, et tous « les aultres docteurs, es droictz canon et civil que en théologie, « lesquelz estoient en grant nombre 4 l’entour du corps en souste- « nant de tous costez ledict drap d’or, et fut ainsy porté par l'une «des grandes rues de la ville, jusques au milieu du cheur «de la grant église et fut mis soubz la chapelle ardente dessus- « dicte *. »

Toutes les communautés religieuses suivaient processionnellement; puis les colléges, puis cinquante pauvres vétus de noir, portant chacun une torche; puis les serviteurs et chapelains des églises de Saint-Lau et de la grande église. Aprés ceux-ci, les abbés, l’administration d’Angers et les gens de justice. Le cceur du roi était enfermé dans une boite d’argent et déposé dans la chasse. Le corps placé dans V’église, chacun retourna faire un service dans les paroisses, communautés et chapelles.

Le lendemain, aprés la messe dite, on procéda 4 Venterrement. Huit des plus grands personnages de lassemblée mirent le corps en terre; le cour fut enlevé par Pévéque pour étre porté en grande pompe dans la chapelle de Saint-Bernardin, ot fut fait un service comme pour le corps.

Les obséques de Charles le Téméraire ont, comme la vie entiére de ce prince, quelque chose d’étrange. Son corps, trouvé dépouillé de vétements aprés la bataille de Nancy, par un page 4 lui et son médecin (7 janvier 1476), fut transporté dans la ville, « et illee lavé « et monde, et netoyé, il fut mis en une chambre bien close ou il «n'y ayoit point de clarte, laquelle fut tendue de veloux noir, et « estendu le corps dessus une table, habillé un vestement de toile « depuis le col jusques aux pieds, et dessous sa teste fut mis ung «oreiller de veloux noir, et dessus le corps ung poille de veloux

1 Voy. OEuvres choisies du roy René, avec notes, ete., par M, le comte de Quatrebarbes, t. I. Angers, 1845. — Manuscrit n° 265, coll. Dupuy.

dh? VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FEODALE, ETC.

« noir, et aux quatre cornets* avoit quatre grans clerges, et aux « pieds la croix et Peaué benoiste. Et ainsi habillé qu’il estoit le vint « veoir mondit seigneur de Lorraine ® vestu de deuil et avoit une « grant barbe dor venant jusques 4 la seinture, en signification des « anciens preux, et de la victoire qu’il ayoit sur luy eue. Et 4 Ven- « trée dist ces mots en luy prenant l'une des mains de dessus ledit « poille : « Vos ames ait Dieu, vous nous avez fait mains mauls et « douleurs. » Et a tout vint prendre Peaué benoiste et en getta « dessus le corps, et depuis y entrerent tous ceulx qui le youldrent « voir, et puis le fist ledit duc de Lorraine enterrer en sépulture bien « et honorablement, et luy fit faire moult beau service *. »

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