HOMMAGE
Les fiefs nobles obligeaient le possesseur 4 Vhommage envers le seigneur suzerain et au service militaire. La cérémonie de l’hommage fut pratiquée, pendant le moyen age, de diverses maniéres.
! Voyez la préface au Cartul. de Péglise Notre-Dame de Paris, par M. Guérard, p. Lxxm (Collect. des cartul., Docum. inéd. sur Vhist. de France).
2 Lebeuf, Hist. du dioe. de Paris, t. IV, p. 146.
3 [bid., t. VI, p. 103.
Abid Gta, De WAT.
5 [bid., t. IV, p. £43.
6 Suger, Vie de Louis le Gros, chap, 1X.
Galbert? décrit ainsi la cérémonie de ’hommage prété au comte de Flandre, Guillaume, par lesseigneurs ses vassaux (112). «La chose se passa dans l’ordre suivant, selon les formes déterminées pour « préter foi et serment. On fit hommage dabord de cette maniére. « Le comte demanda a celui qui prétait hommage s’il voulait since- «rement devenir son homme, et celui-ci répondit : — Je le veux.— « Ils unirent leurs mains, et le comte Ventourant de ses bras, ils « salliérent par un baiser. En second lieu, celui qui avait fait « hommage donna sa foi en ces termes au prolocuteur (avocat) du « comte : — de promets sur ma foid’étre fidéle au comte Guillaume, « et de bonne foi et ®ans fourberie, de garder sincérement contre « tous Yhommage que je lui ai fait. — En troisiéme lieu, il fit le « méme serment sur les reliques des saints. Ensuite, avec une « baguette quil tenait A la main, le comte donna Vinvestiture a « tous ceux qui, par traité, lui avaient fait foi et hommage, et prété « serment. »
Cette cérémonie, antérieurement a cette époque, revétait des formes moins civiles; Phommage se prétait quelquefois en baisant le pied du suzerain : aussi, quand le roi Charles, pour vivre en paix avec Rollon, consentit 4 lui céder le duché de Normandie, celui-ci, devant, selon Pusage, préter hommage comme vassal, se refusa absolument 4 baiser le pied du roi, malgré linsistance des évéques assistants; 4 force de priéres, il consentit 4 remplir cette formalité par procuration, et ordonna 4 l'un de ses chevaliers d’accomplir la cérémonie usitée. « Alors le chevalier saisissant aussitdt le pied du «rol, le porta 4 sa bouche, et, se tenant debout, il le baisa, et fit « tomber le roi a la renverse 2», « dont moult fu ris et gobé par « la ville *. » Parfois aussi Phommage, quand le suzerain voulait y attacher une humiliation, se prétait en mettant une selle sur son dos et offrant au seigneur de chevaucher.
« Quant a Richart vint li cuens Hue, « Une sele a sun col pendue « Sun dos offri a chevalchier..... 4»
Quand on voulait renoncer 4 ’hommage, on rompait des brins de paille en disant : « Désormais nous rompons, repoussons et
! Vie de Charles le Bon, chap, x11.
2 Guillaume de Jumiéges, liv. II.
3 Hist. des ducs de Normandie et des rois d’Angleterre, publ. par Franc. Michel. 4 Le Roman de Rou.
HOMMAGE., 3hd
« abjurons la foi et hommage que nous vous avons gardés jusqu’a « présent *.» 4
« Il est parlé, dit Lebeuf’, dans des lettres de 1248, d’une reddi- « tion de devoir dun chevalier tenant en fief un domaine dépen- « dant des abbés de Saint-Maur a Ozoir, indiqué par ces mots : « Palmeia prestita, ce qui parait signifier Vhommage lige rendu « entre les deux paumes des mains du seigneur. » En effet, la chro- nique de Cluny dit que le comte de Clermont, vers 1375, « les deux « mains jointes dans celles de ’abbé de Cluny, et la téte découverte, « le baisa sur la bouche, et lui fit foi et hommage * ».
La coutume de donner la main droite en signe damitié, de dévotement, se rapporte a cet usage. Suger rapporte * que le roi Philippe et le seigneur Louis, son fils, étant venus voir le pape Pascal IT & Cluny °, « lui donnérent leur main droite en signe « d’amitié, de secours et d’union ».
Dans certains cas, ’hommage pouvait ¢tre prété par procuration. Lebeuf* rapporte que Pévéque d’Auxerre, Pierre de Longueil, en 1h6h, voulut bien admettre que Pierre de Beffroymont, sénéchal du duc de Bourgogne, qui tenait en fief plusieurs terres 4 Chatel-Censoir et aux environs, lui ferait hommage comme a son seigneur féodal, par procuration. Antoine de Montaignerot, chargé de cette procuration, « s’étant mis 4 genoux et ayant les mains jointes, baisa le prélat «ala bouche et fit le serment et les devoirs en tels cas accou- « tumés ».
Galbert, Vie de Charles le Bon, chap. 1x.
Hist. du dioc. de Paris, t. XIV, p. 260.
Hist. de Vabhaye de Cluny, par M, P. Lorain, p. 209. Vie de Louis le Gros, chap. Ix.
Premiéres années du xiI° siécle.
Hist, du dioc, d’ Auxerre, t, Il, p. 64.
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LE CHATEAU Meurs de ses habitants. — Son mobilier.
Il nous faut prendre le chateau lorsqu’il devient une demeure contenant tous les services nécessaires 4 la vie sédentaire, lorsqu’il cesse d’étre simplement une enceinte plus ou moins étendue protégée par un donjon, et renfermant des batiments, ou plutot des baraques de bois destinées au logement d’une garnison temporaire. Ce n’est guére qu’au xu° siécle que le chateau commence 4 perdre l’aspect d’un camp retranché ou dune vi//a entourée dun retranchement, pour prendre les dispositions qui conviennent 4 une demeure permanente, et destinée a des propriétaires habitués déja au bien-étre, au luxe méme, cherchant 4 s’entourer de toutes les commodités de la vie. Il serait fort inutile d’essayer de donner un apercu de la vie de chateau avant cette époque : les documents font défaut; puis, par ce qui reste des habitations des x° et x1° siécles (fragments rares dailleurs), on doit supposer que la vie s’y passait 4 peu prés comme elle se passe dans un campement fortifié. Excepté le donjon, qui présentait une demeure batie d’une maniére durable, et qui ne contenait qu’une ou deux salles 4 chaque étage, le reste de ces enceintes défendues n était qu'une sorte de hameau ou de village ow: l’on se logeait comme on pouvait. Ici une écurie, la une salle de festin, plus loin des cuisines, puis des hangars pour serrer les fourrages et les engins. Le long des murailles, des appentis pour la garnison qui, en temps ordinaire, habitait les tours. Mais, vers la fin du xi1° siécle, la noblesse féodale avait rapporté d’Orient des habitudes de luxe, des étoffes, des objets et meubles de toute nature qui devaient modifier profondément l’aspect intérieur des chateaux. A cette époque aussi, la féo-
dalité cléricale, singuliérement enrichie depuis les réformes de Cluny et de Giteaux, donnait exemple d’un luxe raffiné, dont nous pouvons difficilement aujourd’hui nous faire une idée, malgré les nombreux abus si souvent signalés alors et dont les textes font mention. Les seigneurs laiques ne pouvaient, prés des riches abbayes, des evechés déja somptueux, 4 leur retour d’Orient, conserver les mceurs erossiéres de ces chatelains des x° et x1° siécles, ayant pour habitude de porter leur avoir avec eux; avoir qui ne consistait qu’en quelques bijoux, quelques meubles transportables, une vaisselle d’étain, force armes et harnais, et un trésor en matiére qui ne les quittait pas.
Pour qu’un homme songe 4 se batir une demeure dans laquelle il accumule peu a peu les objets nécessaires 4 la vie, des provisions, dans laquelle il laisse en dépdt ses richesses, il faut qu’il soit arrivé 4 un degré de civilisation assez avancé. Il faut qu’il ait confiance nonseulement en la stireté de cette demeure, mais en la fidélilé du personnel chargé de la garder. Il faut qu’il ait des garanties, des stiretés autour de cette demeure; qu il ait acquis, par la crainte ou le respect, une influence morale sur ses voisins. Tant qu'il n’est pas arrivé ace résultat, il n’a que des repaires et non des demeures. La femme n’était pas, vis-a-vis du chef germain, ce quelle était chez les Romains; quelle que fit Pinfériorité de sa position, voisine de lesclavage, cependant elle participait jusqu’a un certain point aux affaires, non-seulement de la famille, mais de la tribu. Le christianisme développa rapidement ces tendances; lémancipation fut 4 peu prés compléte. Le clergé sut profiter avec adresse de ces dispositions des conquérants barbares, et il fit tout pour relever la femme a leurs yeux ; par elle, il acquérait une influence sur ces esprits sauvages; et plus la compagne du chef franc sortait de état de domesticité, plus cette influence était efficace.
Le systéme féodal était d’ailleurs singuliérement propre 4 donner ila femme une prépondérance marquée dans la vie journaliére. Les Romains, qui passaient toute leur vie dans les lieux publics, ne pouvaient considérer la compagne attachée & la maison que comme un étre réservé 4 leur plaisir, une société n’ayant et ne pouvant exercer aucune influence sur leur vie de citoyen. Mais, dans le chateau féodal, quelle que fait Vactivité du seigneur, il se passait bien des journées pendant lesquelles il fallait rester prés de V’atre. Ce téte-a-téte forcé amenait nécessairement une intimité, une solidarité entre Pépoux et ’épouse dont le Romain n’avait point Vidée. Cette vie isolée, parquée, de lutte contre tous, rendait le rdle de la femme important. Si le seigneur faisait quelque lointaine expédition,
LE CHATEAU. 3h9
en défiance perpétuelle, ne comptant méme pas toujours sur le petit nombre Vhonimes qui Pentourait, il fallait bien qu’il confiat ses plus chers intéréts 4 quelqu’un; que, lui absent, il ett un représentant puissant et considéré comme lui-méme. Ce role ne pouvait convenir qu’a la femme, et il faut dire qu’elle le remplit presque toujours avec dévouement et prudence. Le moral de la femme s’éléve dans Pisolement ; n’éprouvant pas les besoins @ activité physique au méme degré que ’homme, étant douée dune imagination plus vive, son esprit lui crée, dans la vie sédentaire, des ressources quelle sait mettre a profit. Il ne faut done point s’étonner si, au moment ot la féodalité était dans sa force, le rdle de la femme devint important, si elle prit dans le chateau une autorité et une influence supérieure a celle du chatelain sur toutes les choses de la vie ordinaire. Plus sédentaire que celui-ci, elle dut certainement contribuer 4 l embellissement de ces demeures fermées, et les rivalités sen mélant, au xu’ siécle déja, beaucoup de chateaux étaient meublés avec luxe et contenaient en tentures, tapis, boiseries sculptées, objets précieux, des richesses d’autant plus considérables qu elles s’accumulaient sans cesse, la roue de la mode ne tournant pas alors avec la vitesse que nous lui voyons prendre depuis un siécle. Il n’était pas aisé d’ailleurs, alors comme aujourd’hui, de remplacer un mobilier vieilli : il fallait faire sculpter les bois, ce qui était long; pour cela s’adresser au huchier, au boitier ‘ ; acheter les étoffes 4 la ville, et souvent le chateau en était éloigné ; s’adresser au mercier, au cloutier, au crespinier?, au cardeur, au chavenacier *, puis enfin au tapissier. Tout cela demandait du temps, des soins, beaucoup d’argent, et «est ce dont les seigneurs féodaux, vivant sur leurs domaines, manquaient le plus; car la plupart des redevances se payaient soit en nature *, soit en services.
Jusqu’a la fin du xv° siécle, le service intérieur des chateaux était fait au moyen de corvées°. Les difficultés n’étaient pas moindres
! Fabricant de serrures a boites pour meubles.
2 Faiseur de crépines.
3 Marchand de grosse toile, canevas, pour doublures.
4 Les redevances des paysans s’appelaient, en Normandie, regarda, regardamenta, regardationes, roarda et respectus; elles consistaient en poules, chapons, ceufs, oies et gilier de riviére, pains de diverses especes, pains fétis, pains quartonniers, fouaces, tariéres et tourteaux; quelquefois une rente en deniers s’ajoutait 4 ces redevances. (Voy. Etudes sur la condit. de la classe agric. en Normandie au moyen dge, par Léop. Delisle, 1854, p. 57.)
5 En Normandie, cette classe de paysans était désignée sous le nom général de bordiers. Les bordiers étaient assujettis aux travaux les plus pénibles, tels que le curage
lorsqu’il fallait transporter jusque dans la résidence du chitelain des meubles fabriqués au loin. Il fallait alors réclamer les services des vavasseurs ou des villages et hameaux. Tel canton devait un char trainé par plusieurs paires de boeufs, tel village ou tel vavasseur ne devait qu’un cheval et une charrette ou une béte de somme’. Les dépenses, la difficulté d’obtenir du crédit, Pembarras avoir alfaire a toutes sortes de fournisseurs, faisaient qu’on gardait ses vieux meubles, qu’on ne les remplagait ou plutot qu’on n’en augmentait le nombre qu’ l’occasion de certaines solennités. Peuwa peu cependant, ne détruisant rien, on accumulait ainsi, dans les résidences féodales, une énorme quantité d’objets mobiliers, reléguant les plus vieux dans les appartements du second ordre, dans les galetas, ou ils pourrissaient sous une vénérable poussiere.
Les distributions intérieures des chateaux étaient larges, et ne ressemblaient guére 4 nos appartements. Les batiments, simples en épaisseur, ne contenaient souvent qu’une suite de grandes salles avec quelques dégagements secrets. On suppléait a ce défaut de distribution par des divisions obtenues au moyen de tapisseries tendues sur des huisseries, ou par des sortes d’alcdves drapées qu’on appelait des elotets (voyez ce mot), des éperviers ou espevriers, des pavillons ?. Ces distributions s’enlevaient, au besoin, lors des grandes réceptions, des fétes, ou méme pendant la saison. d’été. On retrouye encore, dans cet usage qui fut suivi jusqu’’ l’époque de la renaissance, une tradition des mceurs primitives féodales; car, dans les premiéres enceintes fortifiées, les habitations, comme nous l’avons dit plus haut, n’étaient, pour ainsi dire, qu’un campement que l’on disposait en raison des besoins du moment’.
Au xu’ siécle, les manoirs, habitations des chevaliers, sans donjons ni tours, ne se composent généralement a Vintérieur que d’une salle basse 4 rez-de-chaussée contenant la cuisine et le cellier, d’une salle au premier étage avec une garde-robe voisine. Par le fait, les
des étangs, des égouts, des fossés, le nettoyage et balayage des salles du chateau, de la cour, des écuries; ils aidaient aux magons... (lbid., p. 15, 20, 79, 83°; voy. les notes p. 769.)
1 «... Per servitium roncini. » (Cart. de la Chaise- Dieu.) — « Servicium ad saccum «cum masculo equo. » — « Par service de cheval sont entendus villains services qui se «font & sac et & somme, lesquels on appelle communément sommages... » (Liv. des fieux de Saint Floscel.) — Voy. Delisle, p. 78.
2 Interclusoria, dans les anciens textes latins.
3 Les manuscrits des xi° et xe siécles, les peintures murales ou des vilraux, et les basreliefs des xit° et x1 siécles, indiquent souvent ces sortes de clétures provisoires en tapisseries élablies dans de grandes salles. On trouve 1A d’ailleurs une tradition antique.