LE CHATEAU
distributions des appartements des chateaux ne différaient de celle-ci que par leurs dimensions ou par une agglomération de piéces répétant cette disposition primitive. Dans la salle, qui était le lieu de réunion, se trouvait la chambre a coucher, prise aux dépens de la piéce. Le mobilier de la salle se composait de bancs 4 barres avec coussins, de siéges mobiles, de tapis, ou tout au moins de nattes de jonc, de courtines devant les fenétres et les portes, d’une grande table fixée au plancher, d’un dressoir, d’une crédence, de pliants et de la chaire du seigneur. Le soir, des bougies de cire étaient posées sur des bras de fer scellés aux cdtés de la cheminée, dans des flambeaux placés sur la table, ou sur des lustres faconnés au moyen de deux barres de fer ou de bois en croix, suspendus au plafond. Le feu de la cheminée ajoutait son éclat a cet éclairage. Le mobilier de la chambre consistait en un lit avec ciel ou dais, en une chaire; des coussins en grand nombre, quelquefois des bancs servant de coffres, complétaient ce mobilier. Des tapisseries de Flandre, ou des toiles peintes, tendaient les parois, et sur le pavé on jetait des tapis sarrasinois qu’alors on fabriquait 4 Paris et dans quelques grandes villes. Dans la garderobe étaient rangés des bahuts renfermant le linge et les habillements d’hiver et d’été, les armes du seigneur ; cette piéce devait avoir une certaine étendue, car c’était la que travaillaient les ouvriers et ouvriéres chargés de la confection des habits *; c’était encore dans la garde-robe que l’on conservait les épices d’Orient, qui alors cottaient fort cher ?. Un chateau grand ou petit devait contenir les mémes services, car le régime féodal faisait de chaque vassal de la couronne un petit souverain ayant sa cour, ses archives, sa juridiction, ses audiences, ses hommes d’armes, son sénéchal, son sommelier, son veneur, ses écuyers, etc.
Cependant, vers la seconde moitié du xiv’ siécle, les distributions intérieures des chateaux ¢taient plus compliquées. Déja les principaux habitants possédaient des appartements séparés, composés de plusieurs piéces, avec escaliers spéciaux 4 chacun deux. On ne couchait plus dans la salle, mais dans des chambres séparées, possédant des dépendances, cabinets, retraits, etc.
Jusqu’alors, en temps de guerre, le chateau était occupé et défendu
1 On ne pouvait alors se procurer certaines étoffes qu’aux foires périodiques qui se tenaient dans les villes ou gros bourgs. Il fallait done acheter a Vavance les fourrures, les dsaps, les soieries nésessaires pendant toute une saison. Or, - plupart des seigneurs se chargeaient de fournir des vétements aux personnes attachées a leur maison, et tout cela se faconnait dans le chateau.
2 Ces épices sont désignées sous le nom général de stomatica.
par les hommes liges du seigneur, par ceux qui lui devaient le service militaire ; mais beaucoup de ces redevances avaient été rachetées 4 prix d’argent, et les chatelains se voyaient: alors contraints d enroler des mercenaires. Ces troupes d’aventuriers, peu strres, etaient casernées dans les places de maniére a permettre dexercer sur elles une surveillance constante. Ainsi, dans le -chateau des xtv° et xv° siécles, y a-t-il les locaux destinés au casernement, et ceux destinés aux habitants, 4 ce qu’on appelait la maison, aux fideles.
Le mobilier de ces locaux destinés aux mercenaires était tréssimple, une ou deux grandes salles, en raison de Pétendue du chateau, contenaient des lits (chalits) disposés comme le sont nos lits de camp, quelques grandes armoires pour renfermer les armes et vétements, des tables, bahuts et bancs. De vastes cheminées chaulfaient ces salles, qui n’avaient aucune communication directe, soit avec les appartements, soit avec les dehors. (Voyez le Dict. d’architecture, art. CHATEAU.)
Meurs féodales.
Vers la fin du xm’ siécle, les mceurs étaient devenues plus raffinées; on séparait alors les appartements privés des appartements destinés aux réceptions, des salles d’audience, des salles réservées aux hommes d’armes. Ce fut ce changement dans les moeurs féodales qui fit modifier et rebatir en partie les vieux chateaux des xt° et xu® siécles. Les seigneurs féodaux n’admettaient plus la vie commune avec leurs hommes. On fit des chambres 4 coucher séparées des appartements de réception ; ces chambres eurent toutes leur garderobe, leur issue particuliére ; on y joignit méme souvent des cabinets ou retraits, comme au chateau de Coucy, par exemple, 4 Pierrefonds, 4 Creil, 4 Loches. Ces cabinets étaient garnis de boiseries et meubles de bois précieux’, de rouets, de métiers propres 4 des ouvrages de femmes. Alors les appartements des femmes étaient séparés de ceux duchatelain, souvent dans un corps de logis particulier. Il en était de méme des appartements destinés aux étrangers : ceux-ci étaient placés le plus ordinairement 4 proximité des dehors, ayant leur escalier et leurs dégagements privés.
Pour donner une idée de ce qu’était la vie de chateau a la fin du
! Au chateau de Marcoucies, il y avait anciennement, dit Lebeuf, des meubles de chéne entremélé de cédre et bois odoriférant, « aussi bien que des tables longues ou « caisses 4 nourrir des vers 4 soye, et jusqu’d des moulins et ustensiles 4 fagonner les « soyes. » (Hist, du dioc. de Paris, t. 1X, p. 272.)
xIv° siécle, nous ne saurions mieux faire que de citer ici un passage de la Cronica del conde don Pero Nitto’:
« Il y avait prés de Rouen un noble chevalier qu’on nommait mon- « sieur Renaud de Trie”, amiral de France, lequel était vieux. Et il « dépécha au capitaine Pero Nino pour qu'il le vint visiter. Adonc « se partit de Rouen et s’en vint en un lieu nommé Sérifontaine ot « demeurait l’amiral*. Lequel le recueillit trés-bien et le convia d’y « reposer avec lui, et s’y donner du bon temps aprés si grand travail « en la mer. Et de fait y reposa trois jours. Or lamiral était un che- « valier vieil et dolent, tout travaillé par les armes qu il avait faites, « ayant toujours été pratique en la guerre ; car il avait été bien rude « chevalier en armes, mais lors ne pouvait pratiquer ni la cour ni « les armes. Il vivait retiré dans son chateau, oti il tenait force com- « modités et toutes choses 4 sa personne nécessaires. Et son cha- « teau était simple et fort, mais si bien ordonné et garni comme s’il « ett été dans la ville de Paris. La entretenait ses gentilshommes et « serviteurs de tous offices comme a un si grand seigneur apparte- « nait. Dans ledit chateau était une chapelle moult bien pourvue dans « laquelle tous les jours on lui chantait messe ; des ménestrels, des « trompettes sonnaient merveilleusement de leurs instruments. « Devant le chateau passait une riviére‘, le long de laquelle on trou- « vail force bois et jardinets. De Vautre coté dudit chateau était un « étang fort poissonneux bien fermé a clef, et tous les jours on en ett « putirer du poisson pour rassasier trois cents personnes. Et quand « on voulait prendre le poisson, on retenait Peau d’en haut qu'elle « wentrat pas en ’étang, et on ouvrait un canal par ou se vidait toute « eau, etl’ étang demeurait 4 sec. Lors prenait-on le poisson 4 volonte, « laissant le reste; puis ouvrant le canal d’en haut, en peu d’heures « Pétang était rempli. Et il entretenait quarante ou cinquante chiens « pour courre le fauve avec gens pour en avoir soin. Item jusques 4 « vingt chevaux pour son corps, parmi lesquels il y avait des destriers, « coursiers, roussins et haquenées. Que dirai-je de tous les meubles
{ M. Mérimée a bien voulu nous traduire ce curieux passage en vieux langage fran+ cais, avec lequel le texte espagnol a beaucoup de rapports.
2 Renaud de Trie, seigneur de Sérifontaine, capitaine du chateau de Rouen ; il s’était démis en cette année (1405) de la charge d’amiral de France. (Note des trad. du. Victorial.) — Voyez la traduction de la Chronique de D. Pero Nino par M. le comte Albert de Circourt et M. le comte de Puymaigre, liv. 11, chap. XL (Paris, V. Palmé, 1867).
3 Sérifontaine, dans le Vexin, 4 8 kilométres au nord de Gisors, prés de Trie et de Chaumont, berceaux de la famille de lamiral. (Note des traducteurs.)
4 L’Epte.
et provisions? A entour ne faillaient grands bois pleins de cerfs, daims et sangliers. Outre plus avait des faucons neblis, que les Francais appellent gendi/s, pour voler le long de la riviére, el « trés-bons héroniers. Ce vieux chevalier avait 4 femme la plus belle dame qui fit lors en France, laquelle venait du plus grand lignage de Normandie, fille du seigneur de Bellengues, et était fort louable en toutes perfections appartenant 4 si noble dame, de grand sens, et entendue 4’ gouverner sa maison mieux que dame quelconque du pays, et riche & Pavenant. Elle avait sa maison seigneuriale ‘A part de celle de M. l’amiral, entre lesquelles deux ¢tait un pontlevis. Or les deux maisons étaient comprises dans une meme enceinte. Les meubles et pourvéances dicelles étaient tant et de si rare facon, que le conte en serait long. La se tenaient jusques a dix damoiselles de parage, bien étoffées et habillées, lesquelles n’avaient d’autre soin que de leurs corps et de garder leur dame tant seulement. Entendez qu’il y avait force filles de chambre. Je vous conterai l’ordre et la régle que madame observait. Se levait le matin avec ses demoiselles, et allait dans un bois 1a prés, chacun son livre @heures en main et son chapelet, et s’asseyaient a part et disaient leurs pri¢res, sans mot souffler tant que priaient; aprés cueillaient violettes et fleurettes, ainsi sen retournaient au chateau, en la chapelle, et entendaient basse messe. Sortant de la chapelle, on leur apportait un bassin d’argent auquel étaient poules et alouettes et autres oiseaux rotis ; lors mangeaient ou laissaient a leur volonté, et on leur donnait le vin. Rarement madame mangeait, elle, le matin, ou peu de chose pour faire plaisir 4 ceux qui la étaient. Aussit6t madame chevauchait ensemble ses demoiselles toutes sur haquencées, les meilleures et les mieux harnachées qui se pussent voir, et avec elles les chevaliers et gentilshommes qui se trouvaient la, et allaient sébattre aux champs faisant chapels de verdure. La aussi entendre chanter lais, virelais, rondes, complaintes, ballades et chansons de tout art que savent les trowvéres de France, en voix diverses et bien accordées. La venait le capitaine Pero Nino avec ses gentilshommes, pour qui se faisaient toutes ces fétes, et semblablement s’en retournaient au chateau a Pheure de diner; descendaient de cheval et entraient dans la salle « &manger ot trouvaient les tables dressées. Le vieux chevalier, ne « pouvant plus chevaucher, les attendait et les accueillait si gracieu- « sement que c’était merveille, car il était chevalier trés-gracieux, « bien que dolent en son corps. A table s’asseyaient l’amiral, ma- « dame et Pero Nino , et le maitre d’hétel donnait ordre a la table
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et plagait chacun un chevalier 4 coté d'une damoiselle ou un écuyer. Les viandes Ctaient trés-diverses et abondantes avec bons ragotits tant de chair que de poisson et de fruits, selon le jour de la semaine. Tant que durait le diner, qui savait parler celui-la, pourvu qu'il gardat Vhonneteté et la modestie, d’armes et @’ amour il pouvait deviser, stir de trouver oreille pour écouter et langue pour lui répondre et le rendre satisfait. Cependant ne manquaient pas jongleurs pour jouer gentils instruments de main. Le Benedicite dit et les nappes dtées, venaient les ménestrels, et madame dansait avec Pero Niiio et chacun de ses chevaliers avec une damoiselle, et durait icelle danse environ une heure. Aprés la danse, madame donnait la paix au capitaine, et chacun a la dame avec qui il avait dansé. Puis on apportait les épices et le vin, et on allait dormir la sieste. Le capitaine allait dans sa chambre, laquelle était dans la maison de madame, et l’appelait-on la chambre touraine. Aussitot qu’on se levait aprés dormir, on montait 4 cheval, et les pages portaient les faucons et d’avance on avait dépisté les hérons. Madame prenait un faucon genti/ sur son poing, les pages faisaient lever le héron, et elle langait son faucon si adroitement qu’on ne saurait mieux. La enfin une belle chasse et grande liesse : chiens de nager, tambours de battre, leurres de tourner’, et damoiselles et gentilshommes s’ébattaient si joyeusement le long de cette eau qu’on ne le saurait conter. La chasse terminée, madame mettait pied a terre et tous avec elle dans un pré,. et on tirait des paniers poulets, perdrix, viandes froides et fruits dont chacun mangeait, puis on faisait des chapels de verdure et l’on s’en retournait au chateau en chantant belles chansonnettes. La nuit on soupait si était Vhiver; si c’était été, on mangeait plus tot, et madame sortait 4 pied aux champs pour sébattre, et on jouait 4 la boule jusqu’d nuit noire. On rentrait aux torches dans la salle, puis venaient les ménestrels et l'on dansait bien avant dans la nuit. Alors on apportait des fruits et du vin, et prenant congé chacun allait dormir.
« Or de la facon que j’ai dite se passaient tous les jours toutes les fois que venait le capitaine ou dautres, selon leur mérite. Tout cela était régi et ordonné par madame, et ses terres et autres
1 « Leurre, terme de fauconnerie, morceau de cuir rouge ou estuf garny de bec, et
dongles et d’ailes, estant pendu par une lesse a un crochet de corne, dont les fauconniers se servent pour réclamer leurs oiseaux. On le nomme quelquefois rappel. » (Dict.
de Furetiére.)
« biens régis par elle, car ’amiral était un riche seigneur, possédant « des terres et de grosses rentes, mais ne se mélait de rien, car sa « dame suffisait 4 tout. Et Pero Nino fut tant aimé honnétement de « madame pour le mérite qu’elle voyait en lui, qu’elle lui parlait un « peu de ses affaires, et le pria qu’il allat voir son pére, un noble « chevalier qui s’appelait Bellengues et vivait en Normandie. » Parmi les renseignements que nous fournit ce passage, l'un des plus: curieux est certainement celui concernant la chatelaine, qui remplit exactement les fonctions d'une maitresse de maison, comme on dirait aujourd’hui; dont lappartement est séparé des autres corps de logis par un pont-levis; qui exerce, dans le domaine, un pouyoir entier. Au xiv’ siécle donc, importance de la femme dans le chateau féodal était considérable. Le passage de don Pero Nino n’est pas le seul qui puisse nous éclairer sur ce fait : Froissart et les auteurs des xiv’ et xv’ siécles parlent fréquemment de chatelaines possédant la direction des affaires du seigneur. On comprendra facilement comment, sous une pareille influence, les chateaux des seigneurs féodaux devaient se garnir non-seulement de tous les objets nécessaires ‘la vie, mais encore de toutes les superfluités et du luxe dont s’entoure bient6t toute existence riche et oisive. Dans lespace d’un siécle, les moeurs féodales s’étaient profondément modifiées. Les romans du xm1° siécle sont remplis dhistoires dans lesquelles les femmes sont loin @’avoir acquis cette indépendance que nous leur voyons prendre pendant le x1v°; traitées avec égard et respect, leur role n’est cependant que celui de sujettes. Il n’est point de ruses que les poétes leur prétent pour se soustraire Ala dépendance absolue de l'époux ; ces ruses ont toujours un plein succés, bien entendu. Lorsqu’on lit, comme nous avons di le faire, les romans si nombreux écrits pendant les xim° et xtv° siécles, on reconnait bientét que les moeurs de cette époque étaient fort éloignées de la barbarie. On sent dans ces couvres littéraires un parfum de politesse exquise; a chaque page percent des habitudes raffinées, un amour du luxe, de bienetre, qui ne rappellent guére les moeurs farouches, les grossiéres rodomontades et le sans-géne que la plupart de nos auteurs modernes ont bien voulu préter & la noblesse et Ala bourgeoisie de cette époque. On pourrait, avec plus de raison, reprocher A cette société des XIII" et XIV’ siécles une recherche excessive poussée jusqu’a l’afféterie. Charles V avait donné a la reine Jeanne de Bourbon, sa femme, un train magnifique ; il avait entourée des plus nobles dames de France, « toules de parage, honestes, duites @onneur, et bien « morigénées, car, autrement, ne fussent ou lieu soulfertes, et
« toutes vestues de propres abis, chascune, selon sa faculté, correspondens a la solemnité de la feste..... Les aornemens des sales, « chambres (@estranges, et riches brodeures 4 grosses perles d’or «et soyes 4 ouvrages divers; le vaissellement d’or et d'argent et « autres nobles estoremens n’estoit se merveilles non. » Sa maison était parfaitement réglée et gouvernée; « car autrement ne le souf- « frist le trés sage roy, sanz lequel commandement et ordonnance ne « feist quelconques nouvelleté en aucune chose; et comme ce soit « de belle pollicie 4 prince, pour la joye de ses barons, resjoyssans « de la présence de leur prince, mengeoit en sale communément le « sage roy Charles; semblablement luy plaisoit que la royne feust « entre les princepces et dames, se par grossesse ou autre impédi- « ment n’en estoit gardée; servye estoit de gentilzhommes, de par « le roy, 4 ce commis, sages, loyaux, bons et honnestes, et, durant « son mangier, par ancienne coustume des roys, bien ordonnée pour « obvyer 4 yaines et vagues parolles et pensées, avoit un preudomme « en estant au bout de la table, qui, sans cesser, disoit gestes de « meurs virtueux d’aucuns bons trespassez. En tel maniere le sage « roy gouvernoit sa loyal espouse, laquelle il tenoit en toute paix et « amour et en continuelz plaisirs, comme d’estranges et belles « choses luy envoyer, tant joyauls comme autres dons, se présentez « luy fussent, ou qu'il pensast que a elle deussent plaire, les procu- « roit et achetoit; en sa compagnie souvent estoit et tousjours 4 « joyeux visages et moz gracieux, plaisans et efficaces.....° »
Ce Pero Nino, comte de Buelna, dont nous avons parlé plus haut, et qui fut envoyé en France par le roi @Espagne avec des galeres armées, econformément au traité d’alliance signé par Don Enrique Il, en 1368, pour courir sus aux Anglais, nous fournit, dans les mémoires écrits par Guttierre Diaz de Gamez’, son a/ferez (lieutenant porte-banniére), de nombreux renseignements sur la manicre de vivre de la noblesse francaise en 1400. Fort honorablement recu partout, méme 4 la cour du malheureux Charles VI, et malgré une scéne assez vive au sein du conseil des princes, Pero Nino vante avec chaleur les meurs de la noblesse frangaise.
1 Christine de Pisan, le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, chap. XX.
2 Voyez le Victorial, chron. de D. Pero Nino, comte de Buelna, par Guttierre Diaz de Gamez, 1379-1449, trad. de l’espagnol par M. le comte de Circourt et M. le comte de Puymaigre, avec introd. et notes. Cet ouvrage est un des documents curieux que doivent consulter les personnes qui veulent se faire une idée exacte des meeurs de la noblesse pendant le xiv° siécle et le commencement du xv°.
« Les Franeais, dit-il *, sont une noble nation; ils sont sages, en- « tendus et raffinés en toutes choses qui appartiennent 4 bonne « éducation, courtoisie et noblesse. Ils sont trés-élégants dans leurs « habits et magnifiques en leurs équipages. Ils sont trés-attachés aux « choses de leur pays ; ils sont larges et grands donneurs de pré- « sents; ils aiment a faire plaisir 4 tout le monde; ils traitent trés- « honorablement les étrangers ; ils savent louer, et louer beaucoup « les belles actions; ils ne sont pas malicieux, ils hébergent méme « les ennuyeux (dan posada a los enojosos) ; ils ne demandent raison « a personne en paroles ou en fait, sauf sil y va beaucoup de leur « honneur. Ils sont trés-courtois et gracieux dans leur parler; ils « sont trés-gais, se livrent au plaisir de bon coeur et le recherchent, « aussi bien les femmes que les hommes. Ils sont trés-amoureux et « s’en piquent.....» En faisant la part 4 ’exagération naturelle chez un étranger auquel on croit devoir les plus grands égards, et qui doit emporter, comme allié fidéle et brave, la meilleure opinion des gentilshommes, ses fréres d’armes, cet éloge cependant n’a point Papparence d’une banalité. Cette courtoisie parfaite était bien en effet dans les moeurs de la noblesse féodale de l’époque; et pour qu'elle ait pu laisser dans l’esprit d’un seigneur de la cour d’Espagne, alors renommeée pour sa politesse, une impression aussi vive, il fallait quelle se manifestat en toute occasion. La noblesse sous Charles VI n’etait que trop raffinée, et bien mal lui en advint. Mais toute considération politique mise 4 part, on se méprend étrangement quand on represente cette société du xiv° siécle comme vivant, relativement i notre temps, dans un état barbare et erossier ; le contraire serait plus prés de la vérité,
Mobilier des chateaux.
Vers le commencement du xtt° siécle, les mceurs de la noblesse se ressentent déja de la galanterie romanesque et affectée si fort en honneur pendant le xtv° siécle. De la déférence et du respect pour les femmes, on arrivait 4 exprimer des sentiments de dévouement aveugle ; véritable culte dont les romans de cette époque nous donnent la mesure et nous font connaitre Pexagération. Dans les choses ordinaires de la vie, cette direction des esprits se manifeste par un luxe inoui dans les habits, les parures, les armes et le mobilier. Parmi les seigneurs, ¢’était 4 qui surpasserait ses rivaux en dépenses de tout genre. Peu 4 peu ce qwil pouvait y avoir de sincére dans ce
' Liy, Il, chap. xu
désir de plaire aux femmes dégénéra en vanité ; ect la passion s’estimait en raison du luxe déployé dans les tournois, dans les fétes, les banquets et les demeures. Non-seulement les meubles étaient précieux par leur travail et la matiére, par les étoffes dont on les couvrait, mais ils étaient nombreux et d’une incroyable yariété de formes ; les appartements se remplissaient de ces superfluités innombrables qui sont considérées, dans une société raffinée, comme des nécessités. Quand on parle de la simplicité de nos aieux, il ne faut pas espérer la trouver dans les époques comprises entre les régnes de saint Louis et de Charles VI. Il faut remonter plus haut ou ne pas aller au dela de la fin du xvi’ siécle, alors qu’une partie de la noblesse, ayant embrassé les tendances de la réformation, livrée 4 la guerre civile, n’avait ni le loisir de s’abandonner au luxe, ni les moyens de se le procurer. A la fin du xi® siécle, la plupart des gentilshommes avaient été en Orient; ils avaient rapporté de ces contrées le gott des habitations splendides, des meubles précieux, et les artisans devenant de plus en plus habiles et nombreux sous le régne de Louis IX, les chateaux se garnirent de riches tapis, de meubles sculptés, incrustés, peints et dorés. Les lourds bahuts, siéges et lits romans, étaient remplacés par des objets plus maniables, plus élégants et plus commodes. On ne sen tenait pas 1d : on voulait avoir des pieces mieux chauffées, mieux fermées ; on encourtinait les fenétres, on garnissait les murailles de boiseries ou de tapisseries. Dans les vastes chambres des chateaux, on disposait des réduits, des clotets de menuiserie ou de tentures, derriére lesquels on abritait les lits :
«. . . « en la chambre qui bien est estoupée, « De drag d’or et de soie trés bien encourtinée !. »
Devant les hanes, les chaires, on posait des marchepieds et des carreaux pour éviter le froid des carrelages. On étendait sur le sol des tapis de laine, des fourrures ou des nattes et des jonchées ; on les parfumait.
« Elle vet (passe) avant et il aprés: si trespasserent la tor et vien- « nent en une grant sale jonchiée de jonc menuz; et fleroit si souef « comme se totes les espices dou monde i fussent espandues sa)
On multipliait 4 Vinfini les siéges : les uns fixes, larges, bien garnis, couverts de dais et d’abris ; les autres mobiles, de toutes dimensions et formes. L’usage si ancien de s’asseoir a terre se conservait
1 Li Romans de Berte aus grans piés (xm° siécle), ¢, LXXxII. 2 [i Roman de la Charrette.
cependant, et de nombreux coussins, des fowrrures, de petits tapis étaient, 4 cet effet, répandus dans les pieces :
« Quant il les voit, sis apela,
« Mut les chéri é honera,
« Entur ses bras prist Graelent
« Si Vacola estreitement <
«De joste li séir le fist
« Sor un tapi, puis si li dist 1... »
Et dans le roman de Berthe aux grands pieds (xu° siecle) : « En la chambre s’assient tous trois sur les tapis. »
Ce qui donnait alors aux appartements un aspect particulier, c’étaient ces dispositions provisoires, ces sortes de campements que Yon établissait au milieu des piéces immenses, pour les distribuer suivant les besoins dumoment; puis ce mélange de services domestiques et d’habitudes de luxe. Arrive-t-il un étranger, on lui dresse un lit dans la piéce occupée par les maitres, on encourtine le lit, on lui compose une petite chambre dans la grande, un pavillon 4 lui. Les romans, les chroniques, rapportent sans cesse des faits de ce genre. Dans ces grandes piéces, 4 coté d’un meuble élégant, on trouve le bahut dans lequel on range les draps et la perche pour les étendre. Le chevalier Gugemer est surpris dans la chambre de la reine par son époux :
« Gugemer est en piez levez,
« Ne s’est de nient éffréez ;
« Une grosse perce de sap (sapin), « U suleient pendre li drap,
« Prist en sa main, si les atent,
« Il en ferat aukun dolent 2. »
Ces perches, destinées 4 suspendre le linge ou les habits, reparaissent souvent dans les romans ou les chroniques :
« Tot maintenant lor fist doner « Mantiax vairs et pelices grises, « Qui a ses perces furent mises 3. »
1 Lat de Graelent (Pods. de Marie de France, publ. par Roquefort, t.1, p. 490). — Dans lHist. de saint Louis du sire de Joinville, on lit ce passage: « Fesoit (le roy) « estendre tapis pour nous seoir-entour li. » ;
* Le Lai de Gugemer (Poés. de Marie de France, t. 1, p. 92).
. ; Chron. du roi Guillaume d’Angleterre (Recucil @extraits et décrits relatifs a Vhist. de Normandie, etc., publ. par Fr. Michel, 1840, t. III, p. 166).
MOBILIER DES CHATEAUX. 361 Et. dans le roman de la Charrette! :
« Et lors va jus de la Charrete (Lancelot), si a monté contremont « les degrez en une tor, et trove une blanche et bele chambre de- « vers senestre ; et il entre enz, sise lesse en vue des plus beles cou- « ches dou monde qui i estoit. Si clot fenestres qui estoient overtes « por la chambre plus ennubler ; si se commence tot par lui desar- « mer. Més tantost i viennent dui vallet illecques, si le desarment.
«Et il voit un mantel 4 une perche pendre, si le prent et s’en « afuble, et envelope sa teste que len ne le quenoisse. »
Le luxe était si bien passé dans les habitudes au xtv° siécle, que ce n’ était pas, pour un gentilhomme possédant un bien médiocre, une petite affaire de prendre femme. Aussi Eustache Deschamps, écuyer des rois Charles V et Charles VI, chatelain de Fismes et bailli de Senlis, fait-il, sous forme de satire, une longue énurération des charges qu’entraine le mariage pour un gentilhomme :
« Et sces-tu qu’il fault aux matrones 2 « Nobles palais et riches trones ;
« Et a celles qui se marient,
« Qui moult tost leurs pensers varient *, « Elles veulent tenir d’usaige
« D’avoir pour parer leur mesnaige,
« Et qui est de nécessité,
« Oultre ta possibilité,
« Vestemens d’or, de drap de soye,
« Couronne, chapel et courroye
« De fin or, espingles d’argent. »
La femme énumére tous les objets de toilette qui lui sont nécessaires, dit-elle; puis elle demande un char, une haquenée, le tout pour faire honneur 4 son seigneur. D’ailleurs n’est-elle pas de bonne maison? peut-elle n’avoir point le train qu’on voit prendre a des bourgeoises?
« Encore voy-je », dit-elle, « que leurs maris, « Quant ilz reviennent de Paris,
« De Reins, de Rouen ou de Troyes,
« Leur apportent gans ou courroyes,
1 Le Roman de la Charrette, Gauthier Map et Chrestien de Troies, Publ. par le D' Jonckbloet. La Haye, 1850, p. 9.
2 Le Mirouer de mariage.
3 On est trop disposé a croire que les modes des habits ne variaient pas alors avec la méme rapidité qu’aujourd’hui, Il suffit de jeter les yeux sur les vignettes des manuscrits du xiv® sidcle, pour étre assuré que, dans un espace de temps trés-court, les modes
se modifiaient profondément.
« Pelices, anneaulz, fremillez (agrafes), « Tasses d’argent ou gobelez,
« Piéces de cuevrechiés entiers (coiffures montées). « Et aussi me fust bien mestiers
« D’avoir bourses de pierrerie,
« Couteaulx a ymaginerie,
« Espingliers tailliez a esmaulx ;
« Et chambre, quant j’aray les maulx « D’enfans, belle et bien ordonnée
« De blanc camelot, et brodée,
« Et les courtines ensement,
« Pigne, tressoir 1 semblablement,
« Et miroir, pour moy ordonner,
« D’yvoire me devez donner;
« Et Pestuy qui soit noble et gent,
« Pendu a cheannes d’argent, »
Il lui faut encore des Heures bien peintes et couvertes de drap dor ; puis vient le train de maison :
« Escuier fault et chambriere 2
« Qui voisent 3 devant et derriere
« Et qui facent vuidier les rens 4,
« Et si fault faire grans despens ;
« Un clere fault et un chapelain
« Qui chantera la messe au main (matin) ; « Un queux (cuisinier), une femme de chambre, « Et si fault, quant je m’en remembre,
« Maistre d’ostel et clacelier (chef @ office) ; « Grant foisoa grain en un celier,
« Bestaulx, poulailles, garnisons,
« Foings, avoines en leurs maisons,
« Grans chevaulx, roncins, haguenées,
« Salles, chambres bien ordonnées,
« Pour les estrangiers recevoir ;
« Et si leur fault encor avoir
« Beaux lis, beaux draps, chambres tendues, « Et qwils mettent leurs entendues
« A belles touailles et nappes.
« Et si fault, ains que tu eschapes,
« Belles chaiéres et beaux bans,
« Tables, tretiaulx, fourmes, escrans,
« Dregoirs, grant nombre de vaisselle ;
« Maint plat d’argent, et mainte escuelle
1 Déméloir.
2 Non point femme de chambre, mais demoiselle de compagnie. 3 Laccompagnent.
4 Faire place.
« Si non d’argent, si com je tain,
q Les fault-il de plomb ou d’estain ;
« Pintes, pos, aiguiers, chopines,
« Salieres, et pour les cuisines
« Fault poz, paelles, chauderons,
« Cramaulx (crémailléres), rostiers, sausserons, « Broches de fer, hastes de fust (broches de bois), « Croches hanes (fourgons), car ce ne fust,
« L’en s’ardist la main a saichier
« La char du pot, sanz l’acrochier.
« Lardouere fault et cheminons (chenets),
« Pétail (pilon), mortier, aulx et oignons,
« Estamine, poelle trouuée (passoire)
« Pour plus tost faire la porée (purée),
« Cuilliers grandes, cuilliers petites,
« Cretine (lard) pour les leschefrites. »
La dame de maison ne s’arréte pas en si beau chemin; elle demande des pelles 4 four, des terrines, des couteaux de cuisine, et du bois, du charbon, du sel, du vinaigre, des épices en grand nombre, des tranchoirs, de la poudre 4 méler a l’hypocras, du sucre blanc pour la patisserie, des fruits, des conserves, des dragées, des drageoirs, des serviettes pour la table et pour laver, etc :
« Encore ne t’ay-je pas ouvert « Qwil fault escrins, huches et coffres. »
Elle décrit la garde-robe du gentilhomme, puis la sienne; on peut en conclure que les artifices de la toilette des dames d’aujourd@’hui ne sont pas plus étranges que ceux employés par les élégantes du xiv’ siécle.
L’auteur finit par ces trois vers:
« Des nopces qui sont de grans coux (dépense)
« Puisse bien sermonner a tous « Que c’est folie de les faire. »
Le luxe, dés le x1v° siécle, s’était introduit dans la bourgeoisie, et les demeures des riches marchands ne le cédaient guére, comme richesse de mobilier, 4 celles des nobles. Chez les bourgeois comme chez les seigneurs, les femmes sont accusées, par les romanciers ou les poétes, de provoquer des dépenses hors de proportion avec le bien de leurs époux :
« Pancez vous quelle preignent garde « Commant largent se depent. Non !, »
1 La Complainte du nouveau marié (xv® siécle).
Qf :-
36h VIE PRIVEE DE LA NOBLESSE FEODALE. ip
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Il faut dire que le luxe de bon aloi n’est que plus ruineux. Les étoffes étaient fort chéres; l'industrie n’en était pas arrivée 4fabriquer 4 bon marché et & donner l’apparence pour la réalité. La sculpture, répandue 4 profusion sur les meubles, attachait 4 chacun deux la valeur d’un objet d’art. Mais ce qui caractérise le mobilier du moyen Age, ce n’est pas tant sa richesse que le gout et la raison ~ dans Patloption des formes, la destination franchement accusée, la variété infinie et ’apparence de la solidité, ?emploi vrai de la matiére enraison de sa qualité. Le bois, le cuivre, le fer, conservent les formes qui leur conviennent ; la structure reste toujours apparente, quelle que soit ’abondance de l’ornementation. Par le fait, les meubles de bois ont toujours l’apparence primitive de la charpente ; ce n’est que pendant le xv° siécle que cette construction est masquée par une décoration confuse. Jusqu’alors les étoffes sont particuliérement destinées 4 revétir d’une enveloppe la forme simple des meubles: aussi étaient-elles, chez les riches nobles, employées avec une grande profusion; on en peut juger en fouillant les inventaires, en examinant les vignettes des manuscrits. Posées sur des coussins ou petits matelas mobiles, ces étoffes pouvaient étre enlevées, soit pour étre nettoyées, soit pour étre remplacées par d’autres. C’est ainsi que dans les inventaires on trouve deux garnitures pour un méme mobilier : Pune pouvait, par exemple, étre posée en hiver, l’autre en ~ été, ou bien la plus simple 4 l’ordinaire, la plus riche pour les jours de gala. Ges étoffes étaient donc 4 peu prés ce que sont aujourd hui nos housses, seulement les coussins sur lesquels on les posait étaient eux-mémes mobiles, non point cloués sur les bois.
Nous terminerons cet article en donnant 4 nos lecteurs des appartements meublés de chateaux aux xII° , XIII®, xtv° et xv° siécles.
La planche XII représente une chambre de seigneur vers le milieu du xu’ siécle. L’architecture est d'une grande simplicité : des poitraux -accolés, portés par de lourds piliers, traversent la piéce et recoivent les poutres qui elles-mémes supportent le solivage. La cheminée est circulaire '; sa hotte est décorée de peintures®. A cOté est suspendue une image du patron du maitre de la chambre ; au-dessous, un bras de fer attaché 4 la muraille est destiné 4 recevoir un cierge. Des courtines suspendues 4 des potences mobiles de fer peuvent masquer les jours des fenétres*: Le lit est protégé par deux cour-
' Voyez le Dict. raisonné d’architecture franc., au mot CHEMINEE.
2 Salle de la maitrise, prés de le cathédrale du Puy en Velay.
3 Dans les chambres des chateaux des xn® et xu® siécles, on voit encore, le long des fenétres, les pitons de fer qui étaient destinés 4 recevoir ces potences mobiles.
CTIONNATRE DU MOBILIER FRANGATS
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