‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque Carlovingienne à la Renaissance (volume 5)Chapitre 66 sur 80 · VIE PRIVEE DE LA HAUTE BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

VIE PRIVEE DE LA HAUTE BOURGEOISIE

Si, de nos jours, quelques industries nouvelles se sont élevées, s'il en est d’anciennes qui se soient perfectionnées, il en est plusieurs qui n’ont fait que décroitre depuis le xvi° siécle. Les corps de métiers avaient ’inconyénient de maintenir la main-d’ceuvre A un prix élevé, de composer une sorte de coalition permanente, exclusive, jalouse, et toujours en situation de faire la loi 4 l’acheteur ; mais ces corps conservaient les traditions, repoussaient les incapacités ou les bras inhabiles. La main-d’ceuvre, n’ayant pas de concurrence ruineuse a craindre, tenait 4 la bonne renommée qui faisait sa richesse et lui assurait le travail de chaque jour. Il faut bien reconnaitre qu’en France nous ne savons pas user de la liberté avec la discrétion et la tenue qui peuvent seules en garantir la durée, et qu'une barriére n’est pas plutot renversée, que tout le monde veut passer en méme temps, sous peine de tomber les uns sur les autres. Les industries affranchies de toute entrave par les principes de 1789 se sont bientot livrées 4 une concurrence effrénée, 4 ce point que plusieurs ont cessé d’inspirer la confiance et ont vu les demandes cesser peu 4 peu, surtout a l’étranger, 4 cause de linfériorité de la fabrication. Aucun peuple ne sait faire d’aussi bonnes lois que nous, mais aucun peut-étre ne sait moins s’y soumettre. Nos chefs d’industrie sont trés-capables, nos ouvriers sont pleins d’intelligence; mais, dans le cours ordinaire des choses, maitres et ouvriers se contentent d’d peu pres. Sil s’agit d'une exposition industrielle, de paraitre devant les autres nations, la plupart de nos fabricants pourront se

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trouver au premier rang, envoyer des produits incomparables sous le rapport du gout et de Vexécution; mais s il s'agit de multiplier ces produits 4 Vinfini, d’en exporter des milliers, beaucoup seront défectueux, négligés, incomplets. Ge malheureux défaut, qui tient a notre caractére, nous a fermé bon nombre de débouchés sur la surface du globe; tandis que nos voisins les Anglais, inferieurs a nous sur bien des points, s’emparent des marchés par Vegalite de leurs produits. L’organisation des jurandes el maitrises apportait un frein 4 cette déplorable habitude de fabriquer @autant moins bien qu’on fabrique davantage. Nous avons tous eprouve que | on ne peut aujourd’hui prendre dans le commerce les objets qui demandent une exécution réguliére et soignée, et que si nous voulons, par exemple, de bonnes serrures, il faut les faire faire exprés ; que si nous avons un appartement 4 meubler, nous devons commander chaque meuble et veiller 4 ce que son exécntion soit irréprochable.

L’amour irréfléchi pour le luxe qui s’est répandu dans toutes les classes est venu encore augmenter chez nous cette disposition de Vindustrie mobiliére 4 donner son attention 4 lapparence, au détriment du fond. Si bien que, pour aucun prix, on ne trouve, dans les ateliers, un meuble simple, maisirréprochable comme exécution ; s'il vous prend fantaisie d’en posséder un, il faut le faire faire. Il est vrai qu’aujourd’hui un chef de famille change cing ou six fois son mobilier pendant le cours de sa vie, et qu’autrefois les mémes meubles servaient 4 deux ou trois générations. Les meubles étaient de la famille, on les avait toujours vus, on s’y attachait, comme il est naturel de s’attacher 4 tout objet témoin des événements de la ‘vie et des occupations de chaque jour. Sans ¢tre trés-profond observateur, chacun-peut reconnaitre qu il s’établit entre les hommes et les objets qui les entourent, quand ces objets demeurent constamment sous leurs mains, certains rapports harmonieux qui, a notre avis, donnent aux habitations un caractére particulier, comme une ame.

Tout s’enchaine et se tient dans la vie des hommes; il serait illogique de demander aux familles du x1x° siécle une perpétuité dans leurs meubles qui n’existe plus dans les moeurs. Les familles se dispersent aujourd’hui 4 chaque génération, aprés chaque déces, et nous ne pouvons raisonnablement demander & un chef de famille de meubler sa maison pour un temps illimité, puisque, lui mort, sa maison sera démembrée. Mais telle est la force des traditions, malgré les lois, malgré les meeurs, que nous voyons cependant chaque jour des hommes graves oublier quils sont, au xIx® siécle, & l’au-

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berge leur vie durant, et qu’aprés eux un voyageur inconnu habitera leur chambre.

Du xin° au xvi’ siécle, le luxe s’était singuliérement développé, non-seulement chez les nobles, mais aussi parmi la classe bourgeoise. Pendant les malheurs politiques des x1v° et xv’ siécles méme, il semble que dans les habitations des villes le mobilier devint plus riche et plus nombreux. A cette époque, la bourgeoisie profitait de - Vaffaiblissement de la noblesse et rivalisait de luxe avec elle dans ses maisons et sur ses habits. Elle ne se ruinait pas comme les gentilshommes a la guerre; elle vendait, achetait, prenait en gage, se plaignait fort, obtenait des priviléges, imposait des conditions usuraires aux seigneurs qui avaient besoin d’argent, et se moquait d’eux quand elle les voyait dénués de tout.

« Hommes d’onneur, chevalereux,

« Gentilz, sages, loyaulx et preus

« N’en savoient leur cuer abaisser

« De tousjours ses dons demander (au roi); « Mais hommes bas, de néant venus, « Qui vueulent le bas monter sus,

« N’ont honte de riens demander ;

« Puys parle qui en vouldra parler,

« Car ils ’auront pour flatoyer,

« Ou pour la robe desplumer :

« Sy se riront des chevaliers

« Qui n’auront robes ne deniers,

« Qui ont porté pour le Roy douleur, « Et sont prests de porter greigneur, « Et de mourir com bon vassal

« Pour garder le Roy de tout mal.

« Les autres, par sainte Marie,

« Le serviront de flaterie

« Et de porter nouvelle guise;

« Noneques leur péres n’eust la mise « Que il peust payer la facon.

« Aprés vouldront faire maison

« De deux sales de lis tendus,

« D’argent vaisselle comme dus

« Vouldront-il avoir tost aprés,

« Et s'ils treuvent rentes assés

« Que veulent vendre gentilz hommes, « Les achéteront ces prudommes.

« Le mondes est huy trés puissans

« Quant des sy bas fait sitost grans ; « Car de vray vilain, chevalier :

« Ne de droit buzart, esprevier :

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« Ne de toille, franc camelin :

« Ne de Goudale, sade vin,

« Souloient dire les anciens,

« Non se pourroit faire pour riens.

« Se au prince failloit conseil querre, « Ou s'il survenoit une guerre,

« De quoy lui sauroyent ayder?

« Ne le me vueilliez demander '.

Ailleurs le Sarrasin reproche aux Franeais les abus du temps :

« Vous avez une autre police

« Qui certes me samble trop nice,

« Qu’entre vous je voy ces truans

« Voulans contrefaire les grans ;

« Se un grans portoit mantel en ver, « Incontinent un vilain sers

« Aussy se prent en ver porter

« Pour les bien nobles ressambler.

Ope ates EO a a Rm oF.

Puis, c’est le Juif qui demande a rentrer en France ; car les marchands, dit-il, se livrent, 4 l’'abri de leur négoce, 4 une usure cent fois pire que la sienne. Jehan lui reproche de ne cultiver aucun art, de n’étre ni laboureur ni marin :

« Pourquoi estes-vous venus cy ! »

Le Juif répond :

« Loy de Dieu, Sire, je vous pry

« Que vous me vucilliez escouter :

« Je suy ¢a venus espyer,

« Par mandement de nos Juifz,

« Se nous pourrions estre remis

« Et retourner en ceste terre.

« Nous avons oy que tel guerre

« Y font les usuriers marchans

« Qwilz gaignent le tiers tous les ans :

« Sy font secrétement usure

« Tel qui passe toute mesure,

« Car il fauldra grand gage perdre

« Se cilz ne vient au jour por rembre ;

1 L’Apparition de Jehan de Meun, par Honoré Bonet, prieur de Salon, xiv siécle. Publ. par la Société des biblioph. franc., 4858.

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« Et qui gage bailler ne puet

« Il aura perles se il vuelt,

« Mais il fault qu’il les pleige bien, « Autrement n’emportera rien.

« Les perles on ly monstrera,

« Mille francs les achétera :

« Il confessera cel achat,

« Mais il vendra de l’autre part

« Un marchant qui marchié fera,

« Et pour huit cens francs les aura « Et sy sera mise journée

« Pour payer la somme nommée,

« Et s’il ne paye celluy jour

« Oncques ne fut tant mal séjour,

« Car il fault prendre autre terme « Mais il fault bien l’interest rendre « Tel que, si je disoye tot

« Vous orriez envis celluy mot.

« Pires usures oncques ne vy

« Qwils font aujourd’uy, je vous dy :

« Les courratiers font ce Lendit.

CR, gs eS re ter Se St eee

Ces braves marchands des villes qui rancgonnaient si bien les seigneurs, et qui n’avaient nulle occasion de déployer un luxe ruineux a l’extérieur, se meublaient richement, mettaient leur plaisir 4 avoir de bonnes maisons bien closes et bien garnies, de belle vaisselle, de bons vétements; et certainement il était, au xtv° siécle, plus d’un baron en France qui se ftit trouvé heureux de posséder le mobilier, Yargenterie, les provisions de toiles, de drap et d’étoffes de tel gros bourgeois de la ville voisine. Les documents écrits qui nous restent de cette époque, et qui donnent quelques détails sur la vie privée de la bourgeoisie, sont tous empreints de cet amour du chez soi, qui indique toujours le bien-étre intérieur, la vie réguliére, laisance et ce luxe privé, égoiste, que nous appelons le confort. Il est un livre fort curieux a lire lorsqu’on veut prendre une idée compléte des habitudes de la riche bourgeoisie au xiv’ siécle en France, c’est le Ménagier de Paris. L’auteur de cet ouvrage entre dans tous les détails de la vie privée; il nous fait connaitre que le luxe s’était répandu partout sous les régnes de Charles V et de Charles VI, et qu’alors, plus qu’aujourd’hui peut-étre, la vie était embarrassée de

1 Le Ménagier de Paris, composé vers 1393 par un Parisien pour Péducation de su femme. Publ. pour la premiére fois par la Société des biblioph, frang. 2 vol., 1807.

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ces soins infinis, de ces habitudes de bien-étre, de ces menus détails, qui appartiennent 4 une société trés-raffinée. Nous allons essayer de résumer les passages de ce traité qui se rapportent a notre sujet. Notre auteur recommande 4 sa femme de prendre soin de son mari, dans la crainte qu’il ne s’éloigne d’elle. Les hommes, dit-il, doivent s’occuper des affaires du dehors; c’est aux femmes a avoir cure de la maison. Le mari ne craindra ni le froid, ni la pluie, ni la gréle, ni les mauvais gites, s’il sait au retour trouver ses aises, « estre des- « chaux a bon feu, estre lavé des piés, avoir chausses et soulers frais, « bien peu (repu), bien abreuvé, bien servi, bien seignouri (traité « en maitre), bien couchié en blans draps, et cueuvrechiefs blans,

« bien couvert de bonnes fourrures..... » Trois choses, dit-il, chas- « sent le preudomme de son logis.: c’est assayoir maison décou- « verte, cheminée fumeuse et femme rioteuse..... Gardez en yver

« qu’il ait bon feu sans fumée, et entre vos mamelles bien couchié, « bien couvert, et illec Pensorcellez. Et en esté gardez que en vostre « chambre ne en vostre lit n’ait nulles puces, ce que vous povez « faire en six manieres, si comme jay oy dire .... » Plus loin, il recommande a sa femme de se garantir des cousins (cincenelles) au moyen de moustiquaires (cincenelliers), des mouches, en prenant certaines précautions encore en usage de nos jours *. L’auteur parle de chambres dont les fenétres doivent étre bien closes de « toile cirée « ou autre, ou de parchemin ou autre chose. » On pourrait croire, d’aprés ce passage, que les chassis de fenétres des habitations bourgeoises, au xIVv° siécle, n’étaient fermés que par de la toile cirée, du parchemin ou du papier huilé? ; mais cependant on employait depuis longtemps le verre 4 vitres, et l’on en trouve des traces nombreuses dans les constructions mémes des xtv° et xv° siécles, et des représentations dans les peintures et les vignettes des manuscrits. Nous pensons que ces toiles cirées, parchemins, etc., s appliquaient bien plutot sur les volets dont on laissait une partie découpée a jour. Cette précaution était d’autant plus utile pour se garantir du froid, du soleil et des mouches, que les verres 4 vitres n’étaient alors, dans les habitations, que des bowdines, c’est-d-dire de petits culots de verre circulaires réunis par un réseau de plomb. L’air devait passer entre ces piéces de verre, et le soleil, traversant ces lentilles, etit,

été insupportable si l'on n’edt tempéré son éclat par des chassis tendus de toile ou de parchemin.

! Tome I, art, vil, p. 169 et suiv.

” Voyez la note, t. I, p. 473, de Ménagier.

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Plus loin’, il est fait mention des soins donnés aux chevaux revenant de longwes courses et aux chiens revenant de chasse. Les chevaux sont déferrés et couchés (mis au bas) ; « ils sont emmiellés, « ils ont foing trié et avoine criblée.... Aux chiens qui viennent des « bois et de la chasse fait-l’en lictiere devant leur maistre, et luy « méme leur faict lictiere blanche devant son feu; l’en leur oint de « sain doulx leurs piés au feu, l’en leur fait souppes, et sont aisiés par « pitié de leur travail... »

Les bourgeois des villes n’avaient pas autour d’eux les ressources que possédait le chatelain pour se faire servir; ils n’avaient pas de paysans corvéables et étaient obligés de prendre des valets 4 gage. Dans le Roman du rot Guillaume d’ Angleterre’, le héros, fugitif, se voit forcé de se mettre en service chez un bourgeois, auquel il se presente sous le nom de Gui :

« Or me dit (le bourgeois), Gui, que sés-tu faire? « Saras-tu l’eue del puc traire 3, « Rt mes anguilles escorcier ?

« Saras-tu mes cevax torcier 4?

« Saras-tu mes oisiax larder?

« Saras-tu ma maison garder?

« Se tu le sés bien faire nete

« Et tu sés mener me carete, '

« Dont deserviras-tu molt bien

« Gou que jou donrai del mien.

« — Sire, fait Gui, je ne refus

« Tout cou a faire et encor plus ; « Ja de faire vostre servisse

« Ne troverés en moi faintise. — « En liu de garcon sert li rois

« Molt’ volentiers chiés le borgois, « Ne ja par lui n’iert refusée

« Cose qui lui soit commandée. »

Un valet chez un bourgeois, au xu" siécle, remplissait ainsi l’office de cuisinier, de palefrenier, de cocher, de majordome, de portier, d’homme de peine. II faut dire qu’alors les maisons de ces bourgeois étaient petites et qu’elles ne contenaient que deux ou trois piéces a

{ Tome I, p. 175.

2 Chron. anglo-normandes; Recueil d’extraits et d’écrits relat. a Phist. de Normandie et d’ Angleterre. Publ. par Francisque Michel, t. III, p. 79. 3 Tirer l’eau du puits, 4 Panser mes chevaux.

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