CONCLUSION
Lorsque empire romain tomba en Occident sous l’épée des barbares, ceux-ci trouvérent chez les populations conquises, et particuliérement dans les Gaules, les habitudes de luxe qui s’étaient développées sous les derniers empereurs. En s’emparant du territoire, des propriétés publiques et privées, ces barbares cherchérent bient6t 4 ressembler aux vaincus; ils voulurent avoir des demeures abondamment pourvues de ce qui constitue le bien-étre et le luxe. Mais en tarissant les sources de la richesse publique, des arts et du commerce, ils furent réduits 4 se servir longtemps des débris ramassés dans les villes et les campagnes; le mobilier de leurs palais dut ¢tre ce qu’étaient ces palais eux-mémes : un amas désordonné, produit du pillage et de la ruine. L’industrie, en Occident, fut anéantie 4 ce point que les Mérovingiens, et aprés eux les princes de la race carlovingienne , durent longtemps recevoir de VOrient les meubles précieux, les étoffes et tous les objets de luxe dont ils voulaient s’entourer. Sous Justinien déja, des fabriques de soieries s’établirent 4 Byzance, 4 Athénes, 4 Thébes et a Corinthe. L’Occident acheta ces étoffes précieuses dans ces centres de fabrication, et aussi en Egypte, grand entrepot des soieries de l’Asie, qui furent longtemps apportées par les marchands arabes trafiquant avec la Perse, l’Inde et méme la Chine’. Plus tard les relations avee POrient s’établirent, d’une part, entre les pélerins qui se ren-
1 Voyez la Relat. de deux voyag. arabes au 1x® siécle, trad. par Renaudot.— Hist. die commerce entre le Levant et ’ Europe. Depping, 1830.
h20 CONCLUSION.
daient a Jérusalem et les Arabes qui visitaient la Mecque. Ainsi ces pélerinages religieux furent, pour les chrétiens occidentaux comme pour les mahométans, une des voies les plus actives de commerce qu’il y ait eu dans Vhistoire du monde, Le but religieux n’était pas le seul qui faisait affluer les Occidentaux vers les liewix saints. Beaucoup certainement, dans ce mouvement qui dura plusieurs siécles, pensaient 4 s’enrichir. Voyant sans cesse venir d’Orient tous les objets précieux, les barbares dominateurs de Occident se sentaient attirés vers ces régions privilégiées qui leur envoyaient Vor, la soie, les épices, les parfums et tout ce qui constituait la richesse et le luxe, comme autrefois les Gaulois s’étaient rués sur l’'Italie et la Gréce, mus par amour du pillage. Ces relations durent avoir et eurent en effet, dans les premiers siécles du moyen age, une grande influence sur l'industrie qui se reformait péniblement en Occident.
Si done nous voulons avoir une idée de ce que pouvait étre le mobilier des seigneurs dans les Gaules, la Bretagne et la Germanie, jusqu’a la tin du x° siécle, il faut aller chercher les types, les moyens de fabrication et les matiéres premiéres en Orient. Certes les traditions romaines occidentales avaient, dans ces contrées, laissé des traces profondes ; mais elles durent étre peu 4 peu altérées par limportation d’une quantité prodigieuse d’objets fabriqués en Asie ou a Constantinople et dans les villes grecques. L’architecture elle-méme subit cette influence ; mais on ne transporte pas un édifice, et lon transporte facilement un meuble. Ge mouvement des arts dOrient en Occident se prononce d’une maniére bien évidente déja sous le régne de Charlemagne. Ce prince fait venir d’Orient des manuscrits, des objets de toute nature, des armes, des étoffes, et ce n’est véritablement qu’a partir de son régne que l’on voit percer les premiers germes de l’art appliqué 4 Pindustrie en Occident. L’influence des manuscrits grecs et des étoffes orientales fut considérable 4 parur du rx* siécle. Nous avons occasion ailleurs de suivre pas a pas les traces de cette influence sur l’architecture*; nous devons nous borner ici 4 constater qu’elle fait naitre une véritable renaissance dans les produits industriels, tombés, avant cette Epoque, dans la plus grossiére barbarie.
L’architecture répond a des besoins tellement impérieux, qu’elle avait pu se soutenir tant bien que mal A Taide des traditions romaines occidentales. Depuis l’époque de l’invasion des barbares jusqu’é Charlemagne, l’architecture n’est plus un art, par le fait :
! Voyez les Entretiens sur Carchitecture, t. I.
CONCLUSION. NPA
cest une imitation grossiére ou plutét un pillage des arts du Bas- Empire en Occident; mais les types subsistaient et pouvaient encore servir de modeéles. Il n’en est pas de méme du mobilier antique, qui dut étre promptement détruit; sa fabrication, exigeant des ouvriers habiles, instruits par des traditions non interrompues, était tombée dans loubli. L’introduction d’un grand nombre de manuscrits byzantins, d’étoffes et objets fabriqués en Orient, fut le point de départ des nouveaux artisans occidentaux, qui s’efforcérent, non sans succés, de reproduire ces types d'un art trésavancé, assez mal connu chez nous encore aujourd hui, malgré les nombreux documents que nous avons entre les mains. C’est surtout dans les contrées formant le centre du gouvernement impérial de Charlemagne que lon voit combien la renaissance byzantine des vii’ et 1x°® siécles fut compléte, et combien elle laissa des traces profondes et durables. Le manuscrit d’Herrade de Landsberg, souvent cité par nous’ et qui date du xi siécle, nous laisse voir encore, dans ce qui touche au mobilier et aux étoffes, linfluence trés-prononcée des manuscrits antérieurs de l’école byzantine. Les quelques débris de meubles carlovingiens qui existent sur les bords du Rhin sont également empreints des arts industriels de empire d’Orient. Mais les manuscrits grecs des vi’, vil’ vii’ et 1x° siécles, bien quils soient nombreux, particuliérement dans la Bibliothéque impériale, sont peu connus des gens qui soccupent dart, ainsi que nous le disions tout 4 ?heure; cependant c’est en examinant leurs précieux feuillets que Von peut se former une idée de ce quweétait lart byzantin : c’était un art trés-puissant, beaucoup plus fort et vivace que ne l’était Part romain sous les derniers empereurs de Rome. L’art romain s’était évidemment retrempé en s’établissant a Byzance, el quand on compare les manuscrits grecs des vil’ et vi’ siécles avec les derniers débris des arts romains sous Constantin en Italie, on constate mieux qu’un progrés : on reconnait une véritable renaissance, pleine de jeunesse et @avenir, une verdeur sauvage, plutét que la décrépitude des derniers artistes de Rome. Ces éléments, importés chez des nations barbares, devaient étre beaucoup plus fertiles que ne leussent été les traditions affaiblies de art romain occidental. Aussi la renaissance carlovingienne a cela de particulier qu’étant le résultat ?'une importation étrangeére, elle conserve cependant une séve pleine d’énergie, d’originalité, et se trouve en parfaite harmonie avec les moeurs de cette époque.
1 Biblioth. de Strasbourg.
h22. CONCLUSION.
Dés le x1° siécle, Venise était non-seulement un entrepot du commerce du Levant et de VOccident; c’était déja une ville industrieuse, manufacturiére. Venise tirait des laines de Flandre et d’Aneleterre, et fabriquait des draps qu’elle vendait sur les cotes d’Asie et 4 Constantinople; ne pouvant lutter avec les drapiers flamands et francais qui fabriquaient 4 meilleur marché, puisqu’ils possédaient chez eux la matiére premiére, elle laissa entrer les draps étrangers, et en échange elle livrait aux marchands occidentaux des épices, du sucre, de Vivoire, des soieries, des tapis, des meubles ou ustensiles précieux, du verre coloré, du coton tissé, de la toile de lin d’Egypte, des lames d’or et argent, de la cire, des fourrures qu’elle tirait de Russie. A Orient, outre ses draps, elle fournissait du cuivre, de l’étain affinés, du fer, du bois, des armes (ce qui était, de la part des gouvernements chrétiens, Pobjet de reproches incessants), des canevas, de la toile, des cuirs fagonnés, du savon. La multitude d’artisans qui affluaient 4 Venise fit instituer des juges, des inspecteurs et toute une hiérarchie de fonctionnaires veillant 4 la fabrication, 4 la navigation, au trafic. A la fin du x11’ siécle déja, ladouane vénitienne fonctionne réguliérement pour les marchandises importées de l’étranger, soit par la voie de mer, soit par la voie de terre. Au commencement du x1° siécle, il existe des consuls étrangers. C’est done & Venise qu’il faut chercher le nceud des arts industriels en Europe. C’est elle qui, la premieére, fabrique et exporte. Placée entre lOrient et l’Occident, c’est chez elle que la plupart des objets nécessaires 4 la vie journaliére de la classe riche prennent une forme, un style partie oriental, partie occidental. Venise est, pendant la premiére période du moyen age, un vaste creuset dans lequel se fondent les traditions de lantiquité romaine, les arts de Orient, quelques industries des barbares, pour former les modéles de tout ce qui tient au mobilier, aux ustensiles, aux vétements, aux armes adoptés par les Occidentaux. Il ne faut done pas s’étonner si, dans le mobilier primitif du moyen ge, on trouve des éléments étrangers que l’architecture laisse a pee entrevoir, des formes qui sont empreintes d@’une influence orientale trés-franche ; c’est dans les tissus principalement que l’on reconnait cette influence, dans de petits meubles ou ustensiles de marqueterie ou de métal fondu, facilement transportables. On constate cependant qu’en France, désle x1u° siécle, les arts industriels s’alfranchissent de cette influence; ils ont leurs écoles, leur style particulier heaucoup mieux caractérisé qu’en Italie, qu’en Allemagne et en Angleterre. Les corps de métiers réglementés A cette