‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque Carlovingienne à la Renaissance (volume 5)Chapitre 74 sur 80 · AL CONCLUSION · texte numérisé non relu

AL CONCLUSION

Des maisons particuliéres, décorées a l’extérieur comme celles dont nous voyons quelques débris dans nos vieilles villes francaises, devaient étre garnies intérieurement de meubles en rapport avec cette richesse ; si quelque chose doit surprendre, c’est qu’on ait pu si longtemps croire au déntiment et 4 la simplicité barbare des habitants de ces demeures. Le luxe décroit chez les bourgeois vers la fin du xvi’ siecle; cela tient principalement aux longues guerres religieuses qui ruinérent alors la portion élevée de la classe moyenne. La renaissance, qui produisit de si gracieuses compositions et modifia les meubles comme l’architecture, fit abandonner bon nombre (habitudes altachées a notre vieux mobilier frangais. A peine la bourgeoisie avait-elle commencé & remplacer les décorations intérieures de ses appartements (ce qu’elle ne pouvait faire qu’avec plus de lenteur que la noblesse), que la guerre civile éclata. Sous Henri IV, la bourgeoisie respira; mais la révolution dans les arts était terminée, les traditions s’étaient perdues; le mobilier des chateaux comme des maisons ne se rattachait plus guére au passé. La réformation avait apporté avec elle certaines habitudes de simplicité qui n’étaient pas faites pour développer le goat. Les seigneurs les plus riches s’étaient pris d@’engouement pour tout ce qui venait d’Italie. Les corps de métiers, si florissants au commencement du xvi° siécle, avaient vu s’éteindre les traditions du passé et ne’ possédaient pas encore un nouvel art applicable aux objets usuels de la vie. Si bien qu’au commencement du xvi" siécle, alors que l’architecture civile prenait un nouvel essor, tout ce qui tenait au mobilier était comparalivement grossier, d’une exéculion lache, d’un gout batard, visant au magnifique et n’arrivant qu’a faire lourd et gros. Si ’Italie brillait par ses monuments des xv° et xv1° siécles, elle n’avait 4 nous fournir, pour le mobilier, que des objets d'un usage incommode et assez rares; on en était venu en France, a cette époque, a faire de larchitecture en petit lorsqu’on voulait une armoire, un cabinet, un dressoir, et nous avions pris ce faux got & nos voisins d’outremonts. Ge ne fut guére que pendant le siécle de Louis XIV que la France reconquit, dans la fabrication des meubles, la juste influence quelle avait conservée pendant plusieurs siécles. Ce prince fit de grands efforts pour organiser des fabriques d objets mobiliers, comme chacun sait, et de son temps la noblesse ne pensa plus guére a imiter dans ses chateaux les meubles inutiles et fastueux qui sont clair-semés dans les palais de Rome. En plein xvi° siécle, tous les gens de bon sens ne croyaient pas qu’il fallat tout prendre a I’Italie, et comme preuve nous terminons par cette boutade d’Henri Etienne -

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Gas seh Et toutesfois c’est aujourd’huy plus grant honneur d’avoir esté « en telle escole (4 Rome) que ce n’estoit anciennement d’avoir « esté en celle d’Athénes, remplie de tant et de si grands philo- « sophes ; voire tant plus un Francois sera romanizé, ou italianizé, « tant plus tost il sera avancé par les grands seigneurs, comme « ayant trés bien estudié, et pour ceste raison estant homme de ser- « vice, par le moyen de ceste messinge de deux naturels ; comme si - «un Frangois de soy-mesme ne pouvoit estre assez meschant pour estre employé en leurs bonnes affaires. »

Si la noblesse et la haute bourgeoisie vivaient dans des demeures bien pourvues de tout le nécessaire et méme du superflu, les petits marchands, les artisans, et surtout les paysans, n’avaient qu’une existence fort précaire. Dans les villes, le menu peuple habitait des chambres louées dans lesquelles s’entassait une famille entiére. Le méme lit receyait le pére, la mére et les enfants; ou bien, dans un angle de Punique piéce qui servait de chambre a coucher, de cuisine et de salle, des cases superposées, comme des tiroirs, rece- ° vaient les membres de toute une famille, depuis Vaieul jusqu’au petit-fils ; de grands volets glissant sur galets fermaient ces lits posés les uns sur les autres. On peut se figurer ce que devaient étre ces intérieurs, souvent exigus, donnant sur des rues étroites, dans lesquelles le soleil ne pénétrait jamais, et traversées par un ruisseau puant et recouvert de planches ou de dalles disjointes. La peste, inconnue de nos jours dans les villes de Europe, faisait invasion parfois au milieu de ces demeures et enlevait en quelques jours un — cinquiéme de la population. Les écoliers el les ouyriers qui ne demeuraient pas chez les patrons couchaient dans deg maisons garnies, sur la paille ou sur des grabats fourmillant d’insectes. On peut encore prendre une idée de ce qu’étaient ces habitations, si? on parcourt certains quartiers de Paris, comme le faubourg Saint-Marceau, les alentours de Sainte-Geneviéve, la Cité, el quelques-unes de ces rues, heureusement devenues rares, qui se croisaient en tous sens dans le centre de Paris il y a quelques années. Nous avons vu encore, dans les rues des Gravilliers, des Ménétriers, Simon-le-Franc, de la Grande-Truanderie, du Grand-Hurleur, du Mouton, etc., des maisons n’ayant que deux fenétres de facade sur la voie, habitées par des familles nombreuses du rez-de-chaussée au cinquieme étage, et dont tout le mobilier consistait en un lit, deux chaises, une table et un coffre, ne possédant qu’un escalier étroit, sombre, couvert de boue et dordures. Beaucoup de ménages n’avaient mémie pas une chemineée

pour faire cuire leurs aliments et devaient aller prendre leur repas 1, — 54

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