‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque Carlovingienne à la Renaissance (volume 5)Chapitre 75 sur 80 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

chez le gargotier voisin. Les meubles garnissant ces habitations n’ont pas besoin d’étre décrits..... Le paysan, au moyen age, était relativement mieux logé et mieux meublé; l’air et espace ne lui manquaient pas; il possédait toujours son lit large et garni de gros draps, surtout dans les campagnes du Nord, sa huche, ses hanes, sa table et son foyer, et souvent son armoire bien remplie de linge, sa vaisselle de terre. Dans ces demeures, cependant, les animaux domestiques vivaient péle-méle avec les humains : le poulailler, le toit 4 pores étaient quelquefois prés du lit des habitants; mais le soleil pouvait réchauffer et assainir ces demeures, le foyer s’allumait chaque jour, et le paysan passait sa journée aux champs. Si la demeure de l’artisan citadin, du pauvre écolier, de louvrier, ne fournit nulle matiére a la description, si elle n’est qu'un amas sordide de meubles sans nom, sans forme, quune sorte de détritus de la civilisation des villes, il n’en est pas de méme de la chaumiere : celle-ci conserve les traces de Vindustrie de ses habitants, car le paysan peut créer, la matiére premiére ne lui fait pas défaut; on n’éprouve pas, au milieu de la campagne, ce découragement profond qui saisit le pauvre dans les grandes villes. Si le chef de famille est robuste et intelligent, si la femme est active et laborieuse, on voit bientét le mobilier suffire aux besoins de la vie; car aux champs les bras suffisent pour tout créer, tandis qu’a la ville on ne pevt rien obtenir qu’avec de largent. D’ailleurs le paysan avait, au moyen dge, une grande ressource : c’était celle du voisinage du chateau ou de abbaye. Tous les seigneurs féodaux n’étaient pas des tyrans aveugles, dépouillant les paysans pour le plaisir de les ruiner; le paysan était une richesse, un revenu, et c’élait une sage administration de lui laisser un bien-étre qui profitait au seigneur. Beaucoup de vieux meubles du chateau ou de labbaye allaient garnir les chaumiéres. Quantité de bahuts ramassés par nos brocanteurs étaient installés depuis plusieurs siécles dans les maisons des paysans, et il ne faut pas croire quils aient tous été pillés a la fin du dernier siécle. Les demeures seigneuriales s’étaient débarrassées depuis longtemps de ces meubles hors d’usage au profit des chaumiéres, comme beaucoup de villages s’étaient élevés avec les débris des donjons féodaux bien avant la révolution de 1792.

Lorsque la mode n’avait pas remis en honneur encore les meubles du moyen age, il n’était guére de hameau, surtout dans le voisinage des chateaux ou des abbayes, qui ne possédat quantité @objets précleux par leur dge et méme leur travail. Les familles qui étaient devenues propriétaires de ces meubles les gardaient avec une sorte

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de respect, et conservant les meubles, elles conservaient les usages auxquels ils étaient destinés. Aujourd’hui les commissionnaires en vieilleries ramassent tous ces débris, les payent cher, et les paysans vont acheter a la ville voisine des meubles d’acajou ou de noyer plaqué. Or rien west plus ridicule que de voir ce faux luxe moderne installé dans la demeure du campagnard. Nous avons trouvé parfois ainsi des tables 4 ouvrage de la plus mauvaise fabrication du fau-

“bourg Saint-Antoine renfermant des oignons, leurs angles d’acajou

plaqué laissant voir le bois blanc ; des commodes 4 dessus de marbre dont les tiroirs capricieux ne veulent.pas rentrer dans leurs rainures ; des pendules de zinc représentant Geneviéve de Brabant, ornant la chambre d’une paysanne. Tout cela avait été échangé contre une vieille huche sculptée en bois de chéne et un coucou dont la boite vénérable avait vu passer plusieurs générations. Bien mieux, il est tel village non loin de Paris ot nous trouvames un piano droit dans une chaumiére ; sur ce que nous demandions 4 la maitresse du logis si elle touchait de cet instrument, celle-ci, ouvrant de grands yeux, nous répondit : « Mais c’est une ormoére. » Kt en effet, 4 la place du clavier, il y avait des fourchettes et des couteaux, et le coffre inférieur s’ouvrant 4 deux battants renfermait du pain, du sel et des objets de ménage : un commis voyageur avait fournt ce meuble étrange en remplacement d’un vieux coffre incrusté de cuivre. Il n’y a pas grand mal 4 cela. Cependant il est toujours bon que les choses soient 4 leur place, les meubles comme le reste ; et si le luxe de mauvais aloi que nous voyons aujourd’hui pénétrer partout n’a pas sur les moeurs une facheuse influence, il faut avouer qu'il tend :vavilir V’art industriel, si brillant et si fécond pendant plusieurs siécles en France.

Aujourd’hui, tout le monde veut étre meublé avec le luxe qui convient 4 un financier; mais comme peu de gens possédent une fortune qui permet de payer ce quils valent, des meubles somptueux et bien faits, il en résulte que les fabricants s’évertuent a donner lapparence du luxe et de la richesse aux objets les plus vulgaires comme-facon et matiére. On ne trouve partout que tables garnies de cuivre, mais qui ne tiennent pas sur leurs pieds, que fauteuils sculptés et dorés dont les débris jonchent les parquets, que tentures de laine et de coton qui simulent la sote. .

Nous ne prétendons pas qu'il faille, au milieu du xix" siécle, s’entourer de meubles copiés sur ceux qui nous sont laiss¢s par le

- moyen age. Et s’il parait ridicule aujourd’ hui de voir une femme

en robe houffante assise sur un fauteuil imité d’un siége grec, il ne

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Vest guére moins de placer dans un salon une chaire de quelque seigneur duxv’ siécle. Ge (que nous voudrions trouver dans nos habitations, c’est une harmonie parfaite entre Parchitecture, le mobilier,

les vétements et les usages. Lorsque nous voyons des hommes habillés comme nous le sommes, assis dans des fauteuils du temps de Louis XV, il nous semble assister 4 une réunion de notaires et de commissaires-priseurs procédant 4 un inventaire aprés décés. Kvidemment ces formes molles, ces couleurs tendres, ne sont point en harmonie avec nos habitudes et notre costume. Le signe le plus certain dune civilisation avancée, c’est Pharmonie entre les mceurs, les diverses expressions de Yart et les produits de Vindustrie. « Montre-moi ton mobilier, et je te dirai qui tu es. » Or, si l'on s’en tenait 4 ’apparence, on pourrait prendre aujourd’hui de petits bourgeois pour des seigneurs. Il est certain que, de nos jours, le sens moral s’est modifié. La résignation fiére et digne est considérée comme un défaut de savoir-vivre et la vanité un moyen de succes. Nous n’avons pas a faire ici un sermon ou un cours de morale, mais il est difficile de ne pas parler des mceurs lorsqu’on s’occupe des objets qui en sont la vivante expression. Ges moeurs du moyen age, tant vantées par les uns, si fort décriées par les autres, sont, 4 tout prendre, assez mal appréciées : comme citoyens d’un pays, nous valons mieux, il nous semble, qu’au moyen age; comme hommes privés, nous sommes loin d’égaler les caractéres tranchés, énergiques, individuels, que lon rencontre & chaque pas jusqu’au siécle de Louis XIV. La révolution de 1792 a laissé dans nos lois, dans nos habitudes et nos mceurs, une empreinte qu’aucun pouvoir ne saurait effacer; ce que nous ne pouvons comprendre et ce qui nous parait dangereux, c’est de ne pas admettre les conséquences de ce changement dans ce qui touche a la vie journaliére. Vouloir imiter les habitudes de luxe, les idées et jusqu’aux préjugés d’une époque séparée de nous par Pabime de 1792, est au moins un travers. Nous possédons des qualités précieuses; nous possédons, & un haut degré, le sentiment des devoirs publics, comparativement aux siécles précédents; nous avons Ja conscience de notre droit et de la justice; nous sommes enfin en état de distinguer le vrai du faux : pourquoi done étouffer ces sentiments dans la vie privée, prétendre étre autres que nous ne sommes, et nous cramponner a ces vieilleries auxquelles personne, au fond, ne ecroit plus? Veut-on mesurer Pabime qui nous sépare de ces temps auxquels nous essayons de revenir par un seul exemple? ce sera facile. N’allons pas au dela du xvil’ siécle. Nous trouyons, en ces temps, des gentilshommes, gens

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de bien et @honneur, bons péres de famille, religieux, qui ne se font aucun scrupule de provoquer une guerre civile, de piller leur propre pays, de s’allier avec des souverains étrangers, parce qu’ils sont au prince de Condé ou au duc de-Beaufort!. Nous avouons que lorsque nous voyons un notaire ou un négociant retirés vouloir aujourd’hui se meubler comme ces gens-la, c’est-’-dire vivre comme eux dans leur intérieur, le fou rire nous prend....... Il semble que, dans notre pays, le désordre et les contradictions doivent toujours exister quelque part. Jusqu’au commencement du dernier siécle, bien peu de citoyens possédent le sentiment des devoirs publics ; mais, dans la vie privée, on trouve de grands caractéres, un respect général pour les traditions, des moours qui s’accordent avec le milieu dans lequel on est né. Depuis 1792, l’esprit public présente une certaine unité, il s’est développé; mais la confusion est entrée dans la vie privée, et l’on peut citer comme des exceptions les hommes qui savent étre ce que la fortune les a faits ou s’accommoder A leur temps. Le besoin de paraitre s’est introduit dans le mobilier comme dans les vétements, et l'industrie s’efforce naturellement de satisfaire aces travers. On concevrait que les petites fortunes prétendissent au luxe apparent que peuvent se permettre les grandes, et que le bienétre fit ainsi, parfois, sacrifié au désir de briller..... Il y a longteraps que pour la premiére fois on a reproché a la bourgeoisie de vouloir singer les gentilshommes ; mais notre temps dévoile une infirmité sociale qui ne s’était pas encore produite au méme degré. C’est au contraire dans les classes élevées (ou du moins favorisées de la fortune) que se manifestent particuliérement ce besoin de paraitre, ce gout pour le faux luxe qui semblaient autrefois réservés 4 ceux qu’on

! Une seule citation entre mille. Henri de Campion, bon gentilhomme, brave, excellent homme au fond, plein de droiture et d’honneur, dit, dans ses Mémoires, lorsque le duc de Longueville, auquel il s’était donné, rompt avec les princes : «Il avoit (le duc « de Longueville) alors changé de projet, pour quelques mécontentemens qu'il eut des « Princes, qui refusérent de lui accorder des choses qu’il souhaitoit d’eux pour se « déclarer » (c’est-a-dire pour concourir avec eux a faire entrer les troupes espagnoles sur le territoire frangais). « Il envoya 4 la cour le sieur de la Croisette, qui négocia si « bien, que le duc (de Longueville) s’engagea entiérement dans les intéréts du roi. J’ai « toujours ew wne telle passion pour le maintien des lois, que je ressentis une extréme « joie de cet arrangement, quoique je jugeasse que je ferois plutét fortune dans l'autre « parti.» Il est difficile de se réjouir plus naivement de ne pas étre traitre a son pays. Remarquons, en passant, que ce méme Henri de Campion, bien qu’il trouvat le procédé vif, était un des gentilshommes du duc de Beaufort qui devaient assassiner le cardinal Mazarin dans sa voiture (voy. Mém. de Campion, Jannet, 4857), Cela ne se passe pas sous Philippe-Auguste, mais au milieu du xvil° siécle.

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appelait les parvenus. Bien rares sont aujourd’hui, parmi les classes les plus riches de notre société, ceux qui aiment a s’entourer d’objets plus remarquables par leur qualité que par leur apparence, ceux qui s’enquiérent si un meuble est bien fait, s'il est congu et exécuté de facon 4 étre utile. On achete, il est vrai, a des prix fabuleux, des objets anciens, souvent faux, parce que cela est de mise, et qu’il convient de montrer dans sa galerie, des faiences, des émaux, des bronzes et des raretés d’un autre age; mais s'il s’agit d’un objet moderne, sorti de nos ateliers, on s’adresse le plus souvent a la fabrication de pacotille, qui donne & bas prix des meubles bons pour la montre; si bien que, chaque jour, les industriels consciencieux, et qui penseraient ayant tout 4 ne produire que des ceuyres de bon aloi, se découragent et suivent le courant qui pousse dans le luxe a bon marche.

On aurait pu croire que la vogue du debelot, des vieux débris, épaves du passé, aurait fait pénétrer dans lesprit des heureux du siécle le gotit des bonnes et belles choses, ou du moins le dégott pour ce luxe malsain qui envahit le salon et la mansarde. II n’en est rien; et l’on ne peut se résoudre 4 blamer les petits de s’'adonner a Yamour du luxe qui cache la misére, quand on yoit les appartements les plus somptueux remplis d’objets dont lapparence menteuse ne saurait tromper sur leur valeur réelle les gens de gotit. Ce sont la des vanités qui accusent la faiblesse des convictions et des caracteres d’une société qui ne sait trop ce quelle est et oti elle va, et qui croit maintenir un passé qui croule, en simulant des gotits qu’elle n’a plus, une grandeur qui lui échappe. Mais que dire de ceux qui affectent des principes en fait d’art et de gotit, et qui s’entourent d’objets aussi plats par le style que grossiers par Vexécution; qui, nous entretenant de la supériorité de art grec 4 tout propos, remplissent leurs appartements de meubles mal copiés sur les débris des salons de M™* de Pompadour ou de Marie-Antoinette; de ceux qui s’émeryeillent sur les créations du moyen Age, et, ne voyant dans ces ceuvres que l’apparence, non le sens vrai et pratique, garnissent leurs chateaux de meubles aussi incommodes que mal faits, ornés de pates, et rappelant ces formes que l’on qualifiait de style troubadour, ily a trente ans? Quelques-uns (et ceux-ci au moins sont l’expression vivante de la confusion de nos principes en fait d’art) s’entourent des débris de tous les ages, de tous les styles, et ressemblent ainsi chez eux 4 des marchands de bric-a-brac. Beaucoup se soucient médiocrement qu’un meuble remplisse son objet, pourvu qu’il sorte des ateliers de tel fabricant en vogue. Tout cela n’est pas trés-sérieux,

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et nous avouons qu'il faut avoir esprit mal fait pour s’en facher ; mais ce qui nest qu'un travers d’esprit chez un particulier devient une inconyenance au premier chef lorsqu’il s’agit des objets destinés a Pusage du culte religieux, par exemple. Or, depuis qu il s’est fait une réaction chez nous en faveur des arts du moyen age, nous voyons nos églises se remplir de meubles soi-disant gothiques, ridicules par la forme, insuffisants par la matiére et lexécution, et qui n’ont d’autre avantage que de périr promptement. Le zeéle, respectable, mais peu éclairé souvent, des ecclésiastiques, la modicité des ressources dont ils disposent, les ont mis a la discrétion de cette classe de fabricants qui ayilissent leur profession en produisant a bas prix des objets qui, par leur nature et leur destination, exigent sinon du luxe, au moins du soin, un travail consciencieux, du savoir et le respect pour tout ce qui tient au culte. C’est la une chose funeste, et a laquelle les esprits éclairés dans le clergé apporteront certainement un remeéde : car, pour quelques dignes déyoles émerveillées devant ces productions barbares, il est beaucoup de gens qui s’attristent en voyant nos églises se garnir de meubles d’un gout déplorable, prétant a rire, mal faits, inconvenants méme, et qui, sous la dorure et les oripeaux, cachent les matiéres les plus fragiles ou les plus erossiéres, un art sans forme, une exécution misérable. La pauvreté décente et modeste commande partout le respect et la sympathie ; mais la pauvreté qui se cache sous lapparence du luxe et de la richesse, et laisse voir, malgré qu’elle en ait, les haillons sous la pourpre, n’est plus la pauvreté: c’est la misére vaniteuse, qui 1’excite que la pitié et la raillerie.

Parmi ces splendeurs 4 bon marché, ce faux gotit et ce faux luxe, nous sommes ravi quand nous trouvons un bane bien fait, une bonne table de chéne portant d’aplomb sur ses pieds, des rideaux de laine qui paraissent ¢tre de laine, une chaise commode et solide, une armoire qui s’ouvre el se ferme bien, nous montrant en dedans et en dehors le bois dont elle est faite et laissant deviner son usage. Espérons un retour vers ces idées saines, et qu’en fait de mobilier, comme en toute chose, on en viendra 4 comprendre que le gout consiste 4 paraitre ce que l’on est et non ce que Pon voudrait étre.

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