‹ Dictionnaire universel d'histoire naturelleChapitre 12 sur 129 · PREAMBULE · texte numérisé non relu

PREAMBULE

IJ'uiSTOiRE naiurelle rcmonlc à la plus haulc anliquilé . l'homme en 4ffei, dès les icmps les plus reculés, dut èlrc frappe de la majesté àa la nature, assemblage inconnu de causes cl d'ciïels dont il ne peut, il ■t'st vrai , fiu'imparfailcment saisir l'ensemble cl le but , mais qui , con- <cmplé dans ses moindres détails comme dans ses manifesiaiions les plus puissantes, le remplit d'admiralion par sa merveilleuse harmonie. Lèvc-i-il les yeux vers les régions célestes? il y voit des myriades de i^lobes bnnineux, régis dans leurs mouvements éternels par des lois immuables. L'atmosphère au milieu de laquelle il respire lui ofl're a chaque instant de nouveaux phénomènes qui, dans leur iirégularité même, sembleraient résulter d'un ordre mystéiieux. L'eau, réduite en vapeur, tantôt s'élève dans les airs, s'y forme en nuages, puis retombe en pluie, pour arroser et ferliliser la terre ; tantôt, suspendue dans les régions

• Grâce au concours tclaiic de MM. Dclafossc, A. Dupouclid , Duveruoy , Isidore r.eoffroy-Saiul-Hilaire, Gérard, Gcrvais, Guilkmlu, etc., qui ont Lieu voulu ajouter des notes précieuses aux matériaux que nous avions réunis pour ce travail, nous donnerons, sur i'état actuel des sciences, un enscnil>!e de renscignenicnls (pie n'aurait pu nous tbiimir »ucun corps d'ouvrage.

inférieures, elle vient, bienfaisanle rosée, se condenser sur le sol; rendue solide par le froid, elle couvre la lerre de flocons de neige, ou, durcie en grêlons, elle frappe et brise les végétaux. L'agitation de ralmosplière, due à tant de causes diverses, tempère parfois par sa douceur les ardeurs du soleil , parfois devient un ouragan terrible qui renverse tout sur son passage. La foudre alors gronde dans les airs; elle déchire la nue, sillonne l'espace, sème l'effroi sur la terre, consume ou pulvérise tout ce qu'elle frappe ; mais bientôt le calme se rétablit, les nuages se dissipent, et sur un léger rideau de vapeurs se dessinent les teintes brillantes de l'arc-en-ciel.

L'homme jette-t-il ses regards autour de lui? il ne peut s'empêcher de remarquer la variété des productions et la multiplicité des êtres vivants qui l'environnent : l'air, les eaux, la terre en sont peuplés; s'il fouille le sol , il retrouve les innombrables débris d'animaux et de végétaux contemporains d'âges depuis longtemps écoulés , et ensevelis au milieu de masses minérales dont les variétés ne sont pas moins nombreuses.

La vie remplit l'espace ; le rocher, dont la masse a bravé les tempêtes, cède à la puissance incessamment vivifiante de la nature. Les lichens, les mousses, s'attachent à ses flancs robustes, les minent, et préparent ainsi le berceau où se développent des végétaux plus complexes; et quelquefois même l'arbre s'élève là où naguère la plus humble plante ue pouvait végéter.

Voyez le chêne , ce roi des forêts , qui annonce une si grande puissance vitale ; il est en butte aux attaques de myriades de parasites dont beaucoup ne doivent leur existence qu'à la sienne. Sous son écorce, des scolytes dessinent mille figures; à sa surface, des kermès se. fixent;, dans le parenchyme de ses feuilles s'insinuent des cynips qui y déterminent les excroissances appelées noix de galles ; des lichens lapisson son écorce, et des mousses s'établissent à sa base. Si sa vie s'épuise,. il est bientôt assailli par une foule d'autres insectes et de végétaux qui l'en emparent comme lever s'empare du cadavre. Chaque animal, chaque plante , devient ainsi la proie de nombreux ennemis, et particulièrement de certaines espèces qui semblent nées avec eux. Le cossus dévore l'orme ; l'hépiale détruit les houblonnières ; la pyrale, le rhynchite et l'eumolpe, la vigne ; la saperde, les lamies, les cérambyx, rongent le peuplier, le bouleau et généralement les arbres de haute futaie. Les animaux nourrissent dans leurs tissus les plus 'intimes des helminthes qK,i parfois causent leur r/ort. Les insectes eux-mêmes, toul

LISCOUKS 1M; !• LIMINAIRE. 3

^îoiils qu'ils sont, ne peuvent se soustraire à celle loi commune : le géolrupe est couvert de miles; le ver à soie, dans nos magnaneries, périt de la muscaidine; les chenilles et d'autres larves reçoivent à leur insu les œufs des iclineumons, et les vers qui en sortent les dévorent.

A peine une goutte d'eau est-elle tombée du ciel qu'elle devient un monde organisé; car la vie existe partout et se manilésie sous toutes les formes; mais chaque règne ou chacune des classes qui le composent ne se renferme pas dans un cercle limité de formes et de phénomènes. Tous les êtres, au contraire, se fondent et se mêlent à l'intini sans qu'il soit possible d'assigner les bornes où une série finit et où une aulre commence. Ainsi les chéiroptères ont des ailes, et l'air est leur élément comme il est celui de l'oiseau ; le polalouche et le phalanger volanl, quoique dépourvus d'ailes véritables, franchissent, en déployant lem's membranes, un espace que ne saurait franchir aucun animal sauieut. L'orniihorhynque se rapproche des oiseaux par son bec , et des reptiles pai- plusieurs caractères anatomiques particuliers à certains animaux de celle classe. Les phoques, les cétacés, ont une vie analogue à celle des poissons; doués d'une agilité extrême dans l'eau, ils rampent lenlement sui- le sol. Privés des poils que présentent la plupart des autres mammifères, les pangolins sont couverts d'écaillés ; les tatous, d'une sorte de cuirasse; les héiissons et les porcs-épics, d'épines qui ne sont que des faisceaux de poils.

Parmi les oiseaux, quelques-uns, comme le casoar et l'autruche, marchent, courent, mais ne volent pas ; d'autres, comme le cygne, le canard, el, en général, les palmipèdes, vivent à la surface des eaux. Tels poissons , comme les exocets et les daciylopières , abandonnent la surface des ondes et se soutiennent quelques instants dans l'air au moyen de lein-s vastes nageoires pectorales. Les batraciens ont un double mode d'existence; poissons dans le premier âge, ils respirent comme les animaux de cette classe au moyen de branchies, que des poumons viennent remplacer après leur métamorphose; et quelques-uns, connue la sirèn« et le protée, restent à demi-poissons pendant toute leur vie.

Parmi les invertébrés et les végétaux, même variété pour les milieux dans lesquels ils vivent, même incertitude sur leur enchaînement. On a vainement essayé de tracer une classification graduelle des êtres organisés, en marquant le passage des uns aux autres. Quelques naturalistes les ont rangés sur une ligne verticale et dans un ordre ascendant; d'autres les ont placés sur deux ou sur plusieurs lignes parallèles, ou bien onl

4 DISCOURS l'UÉLIMlNAIKE

tracé des lignes convcigentes foniianl des cônes emboîtés les uns dans les auU-es, ions créant, tous plavaniel déplaçanl lour-à-luur des familles et des genres plus ou moins naturels et qui s'associenl plus ou moins bien avec les groupes voisins ; mais aucune de ces tenialives de classement qui ne convient qu'à telle ou telle théorie, n'a paru pleinement salislaisanie, car la science humaine n'est point encore assez avancée pour avoii' pu embrasser l'ensemble de ions les faits. On a voulu placer les êtres dans l'ordre de leur prétendue perfection ; mais les mois perfection el imperfection ont donné lieu à de sérieuses controverses; qui peut dire, en effet, d'une manière absolue ce quiest parfait et imparfait?Dan& le sens philosophique du mol, l'èlrc le plus pai'fait serait celui dont la slruclure est la plus simple, et dans lequel se font, avec le moins d'organes possibles, les fonctions complexes de la nutrition, de la respiration , de la génération, de la locomotion, des sensations et des perceptions. Dans ce cas, le polype l'emporterait sur l'homme ; la plantecryptogame la plus simple, sur les phanérogames. Tant que nous neconnaîtrons pas les lois qui président à la vie, disons que chaque animal, étant organisé pour le milieu dans lequel il doit vivre, possède le degré de perfection nécessaire pour que les phénomènes qui constituent son existence s'accomplissent avec ordre et régularité. Ainsi, les quadrupèdes, que leur organisation attache à la terre, ont une large base de sustentation; les uns, destinés à se nourrir de proie vivante , sont souples et légers; les autres, senounissant d'herbes, sont moins agiles. Dans l'oiseau, tout concourt à rendre son vol plus facile : ses os creux et celluleux, sa poitrine spacieuse, ses membres inférieurs admirablement disposés pour leur usage. Les poissons , par leur forme comprimée et allongée, par la queue très développée et flexible qui leur sert de gouvernail et par des nageoires remplissant l'office de rames, ont également les mouvements souples et faciles; ils divisent le fluide en on"rant le moins possible de surface résistante. Leur corps est le plus souvent protégé par des écailles sur lesquelles glissent ou s'amortissent tous \c& chocs. Les insectes répandus partout, présentent une organisation des mieux appropriée à leur genre de vie : ceux dont les larves vivent sur le tronc des végétaux ligneux sont armés d'unetarière pour percer le bois; les insectes broyeurs ont deux mandibules et deux mâchoires horizontalesagissant comme des ciseaux ; ceux qui se nourrissent du sang des autres animaux ou du suc des fleurs ont une bouche en forme de suçoir, propie à entamer les peaux les dIus dures, ou une trompe déliée qui s'insinuf

jusqu'au fond des corolles. Les colëoplères, donl les ailes sont de fragiles membranes qu'un souffle pourrait délruire, sont munis d'éluis cornés qui les recouvient ; les papillons, destinés à une existence éphémère, ont des ailesqui doivent peu durer. Les mollusques, dont le coips dépoui-vud'un soutien osseux sei'ait exposé à toutes les causes de deslruciion , sont, pour la plupart, protégés par une coquille calcaired'uneexlrèmesolidiié. Enfîn, dans les derniers degrés de réchelle animale, les polypes, qui semblent braver la mort et se multiplient à mesure qu'on les divise, et les infusoires, vivant par milliers au sein d'une goutle d'eau qui pour eux est un monde, sont autant de pieuvesde l'admirable diversité des moyens <|ue la nature emploie pour airiver au même résultat, la vie.

Si noire esprit s'aitiisle à la vue des scènes de deslruciion dont la iinlure vivante est le théâtre, rappelons-nous que la vie n'est qu'à ce prix, et que la mort ne fait renlicr tous les èlres dans le sein de la matière que pour qu'ils en sortent de nouveau après d'innombrables m& tamorphoses. La vie est à la fois but et moyen; aussi les êtres organisés sont-ils nés pour se servir mutuellement de pâture : le végétal pousse plus vigoureusement lorsque ses racines sont plongées dans un sol ferlilisé par des débris animaux. L'animal à son tour vit soit de végétaux, soit de chair. L'homme même, tout puissant qu'il est, l'homme qui met à contribution pour sa nourriture et pour ses autres besoins toute la nature organique, devient l'objet de terribles leprésaillcs; mais chaque fois qu'un être est exposé à beaucoup de chances fatales, il se multiplie avec plus de rapidité. Les portées des petits quadrupèdes sont plus fréquentes et plus nombreuses que celles des grands ; certains oiseaux pondent nue assez grande quantité d'œufs. On connaît l'élonnanie fécondité des poissons et des insectes; mais on ne peut encore la comparer à celle des plantes, qui, chaque année, produisent d'innombrables graines qu'emportent au loin les eaux , les vents et les animaux.

La nature ne se préoccupe pas des individus ; sa sollicitude s'arrête à la conservation de l'espèce ; on pourrait même dire, avec quelque raison, qu'elle ne s'en inquiète que faiblement; pourvu que la vie se multiplie, se répande, peu lui importent les transformations, les destructions; elle ne connaît d'autre privilège que celui de la force et n'a de prédileclion particulière pour aucun type d'espèce. Mais, comme un lien intime unit l'individu à l'espèce, elle a donné à chaque classe d'êlres Icî» moyens de conserver sa vie ; une course prompte comme la flèche

6 DISCOUIVS l'IU.I.IMINAIKK,

OU des ruses nombreuses à ceux qui u'ônl pas d'armes défensivos ; aux autres, des dents tranchantes, des ongles aigus, un cuir impénéirable, de solides écailles, des appareils électriques, des glandes venimeuses, etc.

Le caractère essentiel de la nature est d'être une, immuable, quoique multiple dans ses manifestations. Sa loi, c'est la variété de l'unité; la matieie organique est comme une cire molle qu'elle pétrit ou combine de mille façons, en produisant toujours des êtres nouveaux, qui ne ressemblent à leurs devanciers qile par l'identilé de leurs conditions physiologiques d'existence. Nous ne pouvons faire un pas sans découvrir une de ces créations, ancienne sans doute, mais qui nous élail resiée inconnue. Quel vaste champ ouvert à l'observation! qiiel aliment pour l'insatiable curiosité de l'homme ! Voir, voir encore, et découvrir toujours ; ne soulever que peu-à-peu le voile dont la nature a couvert ses trésors, c'est une de ces joies qu'il n'est donné qu'au naturaliste de connaître.

Les sciences naturelles ne sont pas arrivées à leiu- état actuel de perfection sans avoir subi l'épuration des siècles. Il a fallu bien des tâtonnements, bien des théories hasardées, reçues longtemps comme des vérités, puis rejetées avec dédain comme autant d'erreurs grossières, pour léimir le petit nombre de faits authentiques sui- lesquels repose la science moderne. Ce n'est que de loin en loin, qu'ont apparu ces naturalistes philosophes qui, devançant l'expérience par la haute portée de leur génie, ont indiqué avec assuiance la marche à suivre pour arriver à la vérité.

Quand l'homme, nu, faible, exposé à mille causes d'anéantissement, eut imc idée moins confuse des objets qui l'entouraient, il dut examiner avec allenlion chacun de ces objets afin d'en reconnaître, par rapport à lui, les qualités utiles ou nuisibles. Tous les fruits n'avaient pas la même saveur et n'étaient pas également pi-opres à seivir d'aliments ; les animaux dont il fit plus tard sa nourriture et qu'il tua pour se couvrir de leurs fouirures, n'étaient pas des victimes résignées recevant la mort sans rc'sisiance. Ceux-ci lui échappaient pai- la fuite ou la ruse ; ceux-là, carnassiers comme lui, ne cédaient qu'à la siqK'riorité de la force ou de l'intelligence. Il les observa donc d'abord isolément, comme de simples individus, avant de remarquer entre eux des rapports plus ou moins éloignés.

Les premières observations comparatives furent les commencemetils

DISCOURS PRÉLIIVIINAIRK. 7

de la science; elles ne remonieni, sans douic, qu'à l'époque ou une vie sociale moins agilce permit à la pensée de prendre une direction spéculative.

Les peuples chasseurs, plus rapprochés que les autres de la vie sauvage, étudièrent seulement l'instinct propre aux animaux de proie. Épier un animal avec une patience infatigable, lutter avec lui de ruse et d'agilité, telle fut leur occupation journalière. Cette vie turbulente s'opposait au développement de la pensée.

Les peuples pasteijrs, au contraire, déjà descendus dans les plaines et siu' le bord des eaux, groupés par tribus nombreuses, menant une existence plus douce et plus régulière, furent portés par leur position même à la contemplation et à l'observation. Ils durent choisir pour eux des lieux d'habitation salubres, et des pâturages abondants pour leurs troupeaux ; veiller à la multiplication de ces derniers, les soigner dans leurs maladies; assistera toutes les phases de la vie animale, éloigner de leurs tentes les animaux nuisibles; toutes ces occupations étaient autant d'aliments pour l'inlelligence. Ainsi, par exemple, les bergers de la Chaldée, condamnés à l'oisiveté des gardiens de troupeaux, cherchèrent dans l'étude des astres une diversion à la monotonie de leur existence : aussi culiivèrent-ils très anciennement l'astronomie.

Les peuples agriculteurs, en combinant l'exploitation du sol avec l'éducation des troupeaux, ajoutèrent de nouvelles observations sur la zoologie et la botanique à celles déjà faites par les peuples pasteurs. Les villes, bâties pour servir d'abri contre les incursions des tribus voisines, virent naître dans leur sein des hommes qui consacraient leurTie aux travaux de l'intelligence ; et les sciences, dépouillées de leur giossière et rude enveloppe, prirent la forme dogmatique. L'écriture, remplaçan", la tradition, fixa les faits enipiriquement acquis et assit la science sur une base inébranlable; mais la superstition, les mauvaises mœurs, les institutions vicieuses, qui se reflètent nécessairement sur les connaissances humaines, faussèrent bien des idées et engendrèrent bien dos croyances erronées.

On conçoit que sur un tel canevas il dut être brodé beaucoup de fables, que d'une telle source il dut découler beaucoup d'erreurs. Les anciens naturalistes, nés au milieu de peuples amis du merveilleux, on' rempli leurs ouvrages de rêves souvent aussi poétiques que leur mythologie, Tantôt ils disent qu'un petit poisson Cle rémora), malgré sa faiblesse, arrête méchamment la marche des navires, tandis que le rémora

8 DISCOURS PRRI.IMINAII'.E.

n'est en rëalilé qu'un paresseux, qui, pour s'épargner la peine de nager, s'aliaclie aux corps flollanls, aux gros poissons même, par le moyen d'une sorte de ventouse dont sa tète est armée ; tantôt des lamantins, aux formes lourdes et grossières, sont méiamorpliosés, par l'imagination brillante des Grecs, en vigoureux triions ou en gracieuses sirènes. N'accusons pas ces hommes des erreurs auxquelles ils se sont laissé prendre ; l'expéi-ience no s'acquiert qu'avec le temps ; et, pour voir les faits tels qu'ils sont, dépouillés de tout prestige, il faut s'affranchir des préjugés qui obscurcissent la raison et des hypothèses qui l'égarent. Notre époque même n'en est pas exempte, et bien des fictions sont données pour des réalités; ainsi l'on a vu une reine dans la femelle féconde d'une ruche, et l'on a cru y tiouvcr un emblème de la monarchie ; ainsi l'on a fait des pucerons, dont les fourmis sucent la liqueur sucrée qui iranssude de leurs tubes abdominaux, les chèvres et les vaches de ces insectes.

L'histoire des progrès des sciences naturelhis est celle de l'esprit humain et de la civilisation. Les sciences, mystérieuses d'abord, enveloppées du même voile que la religion, furent exploitées par les prêtres seuls au profit d'un petit nombre d'adeptes ; elles furent ensuite professées par les philosophes sous les formes obscurément ambitieuses de l'antiquité. Le peuple demeurait étranger à leur développement, et l'on ne lui livrait que des fictions propres à perpétuer son ignorance. Le mouvement des esprits, cette tendance continuelle de l'humanité vers le perfectionnement de l'intelligence, a vaincu les préjugés. Longtemps voilées par le charlatanisme, l'orgueil et la mauvaise foi, les lumières ont peu-à-peu éclairé les nations et agrandi la sphère de la pensée. A chaque réforme, à chaque grand mouvement social, les sciences naturelles ont vu s'accroître leur domaine, et l'on a compris que leur propagation intéressait tous les hommes qui, vivant au milieu de la nature, puisent dans l'étude des lois qui président à la vie et au développement des êtres, de nouveaux moyens de satisfaire leurs besoins et d'augmenter leurs jouissances.

L'agriculture, le premier des arts, emprunte aux sciences naturelles ses connaissances et ses améliorations les plus précieuses. La botanique lui fournit des renseignements exacts non-seulement sur les végétaux cultivés à raison de leur utilité pour l'homme, mais aussi sur ceux nue leurs propriétés nuisibles doivent faire soigneusement extiruer. C'est la physiologie végétale qui le guide dans ses opérations principales, telles 7 Je les labours, les assolemcnis, les engrais; c'est encore d'elle aue dé-

DISCOURS l'KF.'.lMlNAI!'.}^, 9

rivenl lous les peifeciionnen-.enls de la culture des forêts cl des jardins. La zoologie lui indique les races propres au labourage, ou celles dont l'éducation lui est avantageuse; elle lui dit comment on obtient, par le croisement, des sujets plus forts dont la chair est plus savoureuse, on dont les enveloppes sont d'une plus grande valeur. Elle lui fait t;onnaître ses ennemis, leurs ruses, leurs moyens de muliiplicaiion, les animaux qu'on peut dresser pour les détruire. Elle lui fait voir que les oiseaux qui vivent d'insectes doivent être épargnés, parce qu'ils lui rendent d'immenses services; tandis que ceux qui dévorent les grains, sont des pillards qu'il faut éloigner des champs ensemencés et des récolles. L'étude de la géologie, qui conduit à la découverte des lrésoi-& que le globe recèle, lui fournit les connaissances nécessaires pour déterminer la nature des terrains et les mélanges qui peuvent les améliorer ; elle facilite le forage des puits artésiens et les diverses exploitations, soit des pierres qui servent à élever nos édifices, soit des métaux dont l'emploi est si général. La météorologie enseigne l'immense infliuMicc que les saisons et leurs variations exercent sur la culture, et le rôle que jouent dans la végétation les phénomènes atmosphériques.

Il n'est pas une branche d'industrie qui ne tii-e le même parti del'étude de la nature. Les ouvriers qui travaillent le bois doivent connaître les lois de l'accroissement des végétaux ligneux, l'action des climats et des terrains sur leur dureté, la finesse de leur grain, la richesse de leurs veines. Les ouvriers en métaux puisent dans la miné>-lalogie des notions précieuses ; elle leur révèle les gisements des divers minerais, leuis propriétés, leur mode d'épuration , l'influence des diverses agrégations métalliques sur lem- valeur industrielle , leur abondance ou leuriareté. Les ouvriers qui travaillent la pierre tirent de la même science et de la géologie la juste appréciation des matériaux qu'ils mettent en œuvre. C'est à ces données pratiques que les anciens durent le choix judicieux et la merveilleuse variété des matériaux qu'ils employaient à la construction et à la décoration de leurs édifices. Les arts industriels, le commerce, enfin tout ce qui concourt à accroître la prospérité des nations, trouve donc, dans l'élude de la nalure, des enseignements profitables.

Nous ne parlerons pas du médecin , pour qui la nature ne doit pas avoir de mystères, s'il veut remplir avec conscience ses devoirs envers l'humanité. Les sciences spéculatives elles-mêmes ne peuvent trouver de base solide et rationnelle aue dans l'observation des faits. Long-

10 DISCOURS PRÉUMINAIRK.

temps égarés par les vagues rêveries d'une niélaphysique obscure, les philosophes ont enfin abandonné les régions de l'hypothèse pour se livrer à l'observation. Leur main s'est armée du scalpel, leur œil du microscope; ils ont interrogé tous les êtres, scruté toutes les dccou'. vertes; et, après avoir vu, comparé, jugé, ils ont rejeté comme autan' d'erreurs tout ce que leur doigt ne pouvait loucher, tout ce que leur œil ne pouvait voir, tout ce que leur esprit ne pouvait comprendre: chaque fois que la nature leur a fermé son livre , ils ont su attendre patiemment qu'elle le rouvrît. C'est ainsi que l'industriel et le savant puisent dans les sciences naturelles des lumières qui multiplient leurs moyens d'application ou contribuent au perfectionnement de leur esprit ; c'est ainsi que l'homme du monde y trouve une source d'inépuisables jouissances qui embellissent la vie, sans laisser après elle de repentir ou de satiété. Elles ont sur toutes les autres connaissances l'avantage d'être toujours neuves, toujours attrayantes.

Les anciens comprenaient toutes les sciences sous le nom de Philosophie, et l'histoire naturelle n'en était qu'une branche sans importance, qui disparaissait dans les sciences purement spéculatives. A celte époque, encore si rapprochée du berceau de la civilisation, les faits étaient peu nombreux et l'espiit pouvait sans peine en embrasser l'universalité. Les temps ont bien changé. Chaque partie de la science est devenue si riche, que l'intelligence de son ensemble et de ses détails demande de longues et séi'ieuses éludes. Le plus mince ouvrage élémentaire de notre époque contient plus de faits que n'en connaissait l'homme le plus érudit de l'antiquité; ainsi l'on trouve dans le traité de botanique de Théophrasle l'énumération de quaire cents plantes seulement, tandis (jue nous comptons aujourd'hui plus de cent mille végétaux. On connaît quaire mille espèces d'oiseaux ; deux fois autant de poissons ; la seule classe des insecles comprend , d'après les calculs de M. Burmeister^ quatre-vingt mille espèces, elles collections en renferment encore une grande quantité d'inédites. Les crustacés, les myriapodes, les arachnides, quoique moins abondants, sont aussi très multipliés, et les mollusques, réunis aux zoophyies, ne le cèdent pas en nombre aux insectes. Cependant on est bien loin encore de pouvoir énumérer lous les êtres qui peuplent le globe, et chaque jour ajoute une découverte nouvelle aux découvertes antérieures.

Aujourd'hui que les progrès des sciences ont contraint de les diviser, on ne trouve plus de ces têtes encyclopédiques capables d'en embrasser

DISLOIRS PRELIMINAIRE. U

l'ensemble, et chacun doit se borner aux généralités ou spécialiser ses éludes. M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a calculé que, pour se faire une idée seulement superficielle de lous les animaux, il faudrait quarante années d'étude, en y employant dix heures par jour; et la vie de plusieurs hommes y suffirait à peine. Il a donc fallu diviser les sciences en coupes nombreuses, fondées sur leurs affinités.

Les sciences naturelles proprement dites comprennent l'étude des êtres organisés et des corps inorganiques, considérés, les uns sous le lapport de leur structure externe et interne, de leurs conditions d'existence, de leur mode de reproduction, de leurs métamorphoses, de leurs mœurs, des analogies qui les rapprochent ou des dissemblances qui les séparent; les autres, sous le rapport de leur formation, de leur forme, de leur structure cristalline, de leur mode d'agrégation et de leurs applications. Autour de ces sciences se groupent l'Astronomie, complètement soumise aux mathématiques ; la Physique, qui s'occupe de l'action que les corps exercent les uns sur les autres, sans que leur composition en soit altérée, et la Chimie, dont l'objet est l'étude des actions intimes qui ont lieu entre ces mêmes corps. Ces trois sciences constituent les sciences physiques; leur manière de procéder dans leurs recherches les dislingue des sciences naturelles, qui ne considèrent que les phénomènes révélés par l'observaiion immédiate, appliquée à des cires spéciaux et déterminés, ou, par la généralisation, à des choses identiques; cependant leurs principes généraux doivent être connus du naturaliste, qui sans elles ne pourrait s'expliquer un grand nombre de faits.

Une énuméraiion rapide des principales divisions des sciences nalui-elles fera comprendre combien leur étude présente de points de vue différents, et comment on a pu voir dans chacune d'elles une science à part.

En têle de ces sciences se trouvent celles qui se rapportent aux êtres organisés, dont le mode d'accroissement a lieu par intus-suscepiion , ' soit au moyen d'un tube digestif absorbant les parties assimilables des aliments ingérés, soit au moyen de racines qui pompent les sucs nourliciers contenus dans le sol, ou par des feuilles absorbant les gaz qui entrent dans la composition de l'atmosphère.

La Zoologie embrasse la généralité des animaux, les compare entre eux, les divise, les groupe, établit les méthodes de classificalion, cl réunit, dans son domaine, toutes les branches de la science qui se rapportent à ces êtres organisés. \JAnatomie^ soit spéciale, soit comparée,

12 DISCOIJRS HRÉI.IMINAIIVE.

étudie leurs parties, cherche à en connaître la structure intime et les relations réciproques. La Physiologie conduit à surprendre les mystères de la vie et à en expliquer les phénomènes ; elle étudie le jeu et les fonclions des organes. La Tératologie, sorte d'anatomic comparée, observe les diverses anomalies organiques, et en recherche les lois. Après ces sciences, qui embrassent l'universalité des êtres vivants, en viennent •d'auties plus spéciales qui ne considèrent qu'une partie du règne animal ; ainsi V Anthropologie prend l'homme pour but particulier de ses méditations: elle constate l'influence des climats, des sexes, de l'âge, des mœurs, du mode d'alimentation, de la civilisation et de l'étal sauvage sur les diverses races humaines. La Mammalogie s'occupe des INLurmiifères considérés indépendammcni des autres classes. VOrniihologie en fait autant pour les Oiseaux. \J Erpétologie a pour objet la série des Reptiles, comprenant les Serpents, les Lézards, les Tortues et les Batraciens. Ulchlhyologie traite de tous les autres vertébrés qui peuplent les eaux, et ont des branchies au lieu de poumons pour organes respiratoires; ce sont les Poissons qui viennent clore la classe des vertébrés. On a placé les animaux à vertèbres à la léle des êtres organisés, comme étant ceux chez lesquels les fondions sont les plus distinctes et rinlelligence la plus développée.

Viennent ensuite les Invertébrés, tous privés d'un support osseux interne, et dont beaucoup n'ont que des masses ganglionnaires et pas de centre commun d'innervation. Ils ont été classés suivant l'ordre de perfection de leur système nerveux.

La Conchyliologie ou Malacologie est la science qui traite des Mollusques à coquille ou sans coquille, h' Entomologie étudie les insectes cl plus généralement les animaux articulés, parmi lesquels on comprend, outre les véritables insectes ou hexapodes, les Myriapodes ^ Kc?, Arachnides, les Crustacés, les Cirrhopodes et les Annélides.

Enfin, une dernière branche, VAclinologie , embrasse une série d'êtres dont l'organisation est excessivement simple, doués de la faculté locomotive ou fixés au sol , cl présentant certains caractères spéciaux; ce sont les Zoophytes ou Animaux Rayonnes, qu'on a dû partager en plusieurs classes , comprenant les Échinodermes , les Acalèphes , les Polypes, les Spongiaires , les Infusoires hon^ogènes ei les Oscillariées, qui, sans organes musculaires et nerveux, jouissent de la propriété d'exercer des mouvements oscillatoires, et ont été considérés comme établissant le passage du règne animal au règne végétal.

DISCOLUVS PRÉLIMINAIRE. 13

On a designé sous le nom de Botanique ou de Philologie la science qui irailc des végétaux, êtres organisés et vivants, mais privés de moiivemenl volontaire et de sensibilité apparente. Elle a, comme la zoologie, son anatomie, sa physiologie, sa tératologie et sa nosologie. Si l'on ne considère que la botanique proprement dite ou la connaissance des végétaux indépendamment de toute application, c'est encore une vaste science qui peut se subdiviser en autant de sections qu'il y a de classes ou de grands groupes de végétaux. Ainsi \q.% Acotxjlédones comprennent tous les végétaux dépourvus de feuilles séminales ou cotylédons; les organes sexuels n y sont pas apparents ou du moins ne ressemblent pas à ceux des plantes plus élevées dans l'échelle de l'organisation ; d'où le nom de Cryptogames, appliqué aussi à cette classe, à laquelle appartiennent les familles si étendues et si polymorphes des algues, des champignons, des lichens, des mousses, des fougères, etc. Les plantes pourvues de cotylédons forment deux divisions principales, \es3Jo7ioco~ tyle'dones et les Dicotylédones. Leurs organes sexuels sont si apparents <lu'on a pu en déterminer les fonctions avec une certitude presque absolue; ce qui a valu le nom de Phanérogames i\ l'ensemble des plantes (jiii composent ces grandes classes. Elles renferment les grands végétaux qui peuplent nos forêts et nos vergers, les fleurs qui décorent nos parterres, la plupart des plantes d'où nous lirons notre nom-riture, nos vêtements, cl de celles qui nous guérissent ou nous soulagent dans nos maladies.

Ici finit la nature vivante el commence la nature morte, inerte, à laquelle appartienncnl les corps qui croissent par juxla-position. A la lête de cette nouvelle branche des sciences naturelles se place la Géologie,(\m a pour objet l'histoire du globe; elle en fait connaître la forme extérieure, la nature, la structure, et cherche à découvrir les révolutions qu'il a éprouvées depuis son origine. A la Géologie se rattache la Paléontologie, ou la science des êtres organisés conservés à l'état fossile : ils offrenl de précieux caractères pour distinguer les terrains des diffé'renls âges. La Minéralogie \\e\\l fermer l'étude de l'histoire naturelle; tlle s'occupe des corps inorganiques, non pas sous le rapport de leur gisement, mais sous celui de leur composition el de l'agrégation de leiu's molécules; elle indique el détermine, sous le nom de Cristallographie, la figure géométrique des cristaux el recherche leur forme primitive On ne peut faire un pas de plus sans entrer dans les sciences physiques.

Cn voit que l'étendue des sciences nalurcllcs, la multiplicité des ob-

jeis qu'elles renferment et leurs progrès journaliers, rendent indispensable la publication d'annales nouvelles, qui enregistrent soigneusement les faits récemment acquis et viennent remplir les lacunes des anciennes, devenues insuffisantes. L'introduction tout à la fois la plus instructive et la plus intéressante pour nos lecteurs, comme la plus propre à les initier aux progrès des sciences naturelles et de la partie des sciences physiques qui s'y rattachent, serait donc un tableau qui présenterait le développement successif de ces sciences dans l'ordi-e et suivant le cours des siècles, tableau mouvant, dont nous allons tenter de crayonner l'esquisse, et que son caractère même nous fera naturellement diviser en trois parties : l'état de l'histoire naturelle dans Xantiquifé, au tnoyen âge, et dans les temps modernes.

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