PREMIERE PARTIE
A^•TIQUITE.
Des temps historiques jusqu'au VII* siècle de l'ère vulgaire.
Les générations ne disparaissent pas de la terre sans y laisser des traces de leur passage. Dans tous les lieux où les hommes ont formé des établissements, on retrouve le souvenir et les leçons d'une civilisation plus ou moins parfaite, suivant la durée de leur existence en corps de nation.
L'homme l'emporte sur tous les autres êtres organisés par le développement de son intelligence et par la rapidité de ses moyens de manifestation ; aussi exisle-t-il chez l'espèce humaine, depuis la formation Jes premières sociétés, un mouvement continu et progressif, raient» quelquefois par des guerres désastreuses, par des invasions perturbatrices; mais elle n'en a pas moins grandi en science, en sagesse, et tout, jusqu'aux fautes du passé, a profité aux générations successives.
On peut donc dire que les sciences naturelles remontent aux pro^
DISCOURS FRÉLIMINAIRE. If»
mières sociétés, et que les fails recueillis un à un, réunis sans ordre €t sans choix par les premiers observateurs, se sont progressivement niasses et ont formé les fondements de la science moderne, fécondée par la généralisation, la plus belle et la plus précieuse des facultés de J'i)UelIigence.
Il existe bien des systèmes sur l'origine des nations qui , les premières, habitèrent les terres de l'ancien continent. Quelques auteurs veulent qu'il y ait eu dans chaque pays une population autocthone , c'est-à-dire née sur le sol qu'elle habitait ; mais l'opinion la plus généralement admise, quoiqu'elle manque de preuves positives et que l'existence des races distinctes, aujourd'hui reconnue par les savants, semble la contredire, c'est qu'il y a eu, dans la haute Asie, un poin'. central, berceau de l'espèce humaine, d'où elle se répandit sur la surface du globe. Sans connaître ni l'ordre ni l'époque de ces migrations, on admet que les premières tribus qui s'éloignèrent du sol natal descendirent du plateau thibétain et s'établirent au pied de ses hauteurs, sur les terrasses où le Gange prend sa source; ou bien que, franchissant la chaîne orientale de l'Himàlayà , elles jetèrent les fondements du vaste empire de la Chine. Celles qui avaient peuplé l'Indoustan se répandirent sur toute la surface de l'Asie occidentale ; deux courants, l'un méridional et l'autre septentrional, s'écoulèrent. en Afrique et en Europe. Les populations commencèrent alors à se mêler et à se confondre ; elles passèrent et repassèrent sur les mêmes traces, de sorte que , faute de lumières, on est obligé de se contenter de l'hypothèse la plus généralement adoptée. Quoi qu'il en soit, il est incontestable que l'Asie a été le berceau de la civilisation du monde ; les monuments qui nous restent de l'état de ces sociétés primitives semblent du moin» le démontrer.
DISCOURS l'KÉLIMINAIRE.
GHâFïïl'll IFIElMIllu
État d«s sciences uaturelles en Orient, chez les Chinois, les Indiens, les AssyrtCBi et les Babyloniens , les Kèdes et les Perses , les Égyptiens , les Hébreux , I«» Phéniciens.
Les peuples doni In naiionaliié csl puissanie et vivace, et dont le earaclère, foricmcnl iranclié, se perpéliic par leurs iiisiUiiiions, sont ceux chez lesquels i'observalion scienlifiqne se développe sous la farine la plus originale ; mais il l'aul y joindre, comme condition essenlielle du progrès, le coniacl de peuple à peuple, la liberté absolue de la pensée, l'airranchissement de loule entrave politique ou religieuse; c'est le seul moyen d'arriver à la connaissance de la v(''rilé ; aussi l'Orient, enchaîné par ses préjugés religieux et par ses formes gouvernementales, esl-il lesté slalionnaire . et n'a-l-il pas joué dans la civilisation du monde le rôle auquel il semblait appelé.
Les Chinois sont (ie tous les peuples, sinon le plus ancien, du moins celui dont les annales ont le caractère le plus authentique, et dont la civilisation remonte le plus haut. Cette nation, froide et positive, qui ne s'est jamais plongée, comme l'Indou, dans une stérile contemplation, s'attacha, depuis plus de quatre mille ans, à perfectionner ses instiiuiions, sans tenir compte de celles de ses voisins ; et si queltjuesuncs des bonnes et saines pensées de l'Europe eussent été fécondées par ce rameau persévérant de la race jaune , la Chine aujourd'hui pourrait se voir à la tête des nations.
Les Chinois possèdent, comme monuments écrits d'une haute antiquité, les hing, où sont déposés les secrets de leur civilisation. D'après ces livres, c'est à Chin-Noung ( laboureur divin), qui succéda à Fou-IIi (3218 ans avant J.-C.;, que remontent les piemières inventions utiles à l'homme ; il enseigna à ses peuples l'usage de la charrue, leur apprit à cultiver les champs, à se nourrir de blé, ei à extraire du sel de l'eau de la mer. On lui attribue l'invention de la médecine et la distinction de toutes les plantes avec la connaissance d«
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leurs propriélés. Il mesura le piemier lu figure de la terre et lui trouva 900,000 // de l'est à l'ouest et 850,000 du nord au sud. Le rapport de ces deux, nombres, dont on peut déduire l'aplatissement des pôles , est fort remarquable, et ce fait scientifique paraît avoir été très anciennement connu chez les Chinois.
On trouve dans leurs Annales des détails pleins d'intérêt sur leurs relations avec les peuples voisins. Sous Hoang-Ti ( 2785 ans avant notre ère), il vint du sud un étranger voyageant sur un cerf blanc, qui offrit comme tribut une CDupe et des peaux. Les Youé-Ycou, dont les cheveux étaient courts et le corps tatoué, apportèrent de l'est des caisses de peaux de poissons , des épécs courtes et des boucliers ; et du sud des perles, des écailles de tortues, des dénis d'éléphants, des plumes de paons, des oiseaux et de petits chiens. Hoang-T; fut, disent les anciens livres, l'inventeur d'un char qui, de quelque côté qu'on le tournât, indiquait toujours le nord, allusion évidente à la boussole. Ce prince, qui établit dans ses états le système décimal pour les divisions territoriales et les mesures linéaires, forma le premier collège d'astronomie chargé d'observer les astres et les phénomènes célestes; on lui attribue encore la découverte de la période enseignée plus lard aux Grecs par Méton. On dressa, sous son règne, d'après des calculs exacts, le ca- \endrier qui servait à régler l'ordre des travaux agricoles. On s'occupait alors beaucoup de l'observation des éclipses, et l'on mesurait le temps avec des clepsydres. Ce fut en 2155, dans la troisième année du règne de Tchoung-Kang, qu'arriva l'éclipsé de soleil dont il est fait mention dans le Chou-King.
Y'ao (2357 ans avant J.-C.) s'occupa aussi beaucoup d'astronomie. On voit avec étonnemeiit que, sous son règne (Chou-King, chap. Yao- Tieti), les savants chinois avaient une connaissance exacte du cycle que l'Occident a postérieurement nommé période julienne.
Yu, qui régnait 2200 ans avant notre ère, enseigna au peuple à cultiver les nouvelles terres, c'est-à-dire les terres conquises sur le désert; et le Chi-Kin g parle de la culture générale qui consistait en blé, ri/., panis, mil noir (sans doute le sorgho), chanvre, pois, fèves ei colon. Déjà, chez ce peuple, l'agriculture n'était pas, comme chez nous, livrée au caprice du cultivateur : le gouvernement réglait et surveillait la production. Chun, associé à l'empire par Yao, nomma Heou- Tsi directeur de l'agriculture; et, en l'investissant de ces fonctions (Chou-King , chap Chun-Tietî) il lui dit : « Vous connaissez les besoins
du peuple ; apprenez-lui à cultiver les cent espèces de grains suivant les saisons. » Ce même Heou-Tsi introduisit de nouvelles cultures et perfectionna les méthodes.
Il est souvent question , dans les anciens ouvrages d'astronomie chinoise, de la sphère de Chun, qui ebt conforme au système de Ptolémée.
11 existe en Chine un herbier attribué à Chin-Noung, et un ouvrage d'Histoire naturelle, le Chan-Haï-King , attribué à Yu. Quand bien même cet ouvrage ne remonterait pas à une si haute antiquité, il est toujours de beaucoup antérieur à tout ce que nous avons en Europe. Le style en est aussi simple que celui des King, et il comprend, en deux cent soixante volumes , la description , souvent fort exacte , toujours pittoresque , mais quelquefois mêlée de fables, de presque toutes les productions des trois règnes.
Les connaissances anatomiques des Chinois paraissent remonter à la plus haute antiquité. On en peut juger par leur système médical qu'ils appellent la médecine moderne et qui date déplus de 200 ans avant notre ère. Leurs anciens livres d'anatomie, tout en renfermant de graves erreurs, portent le caractère d'un esprit d'observation fort minutieux ; et le gouvernement, qui est intervenu à toutes les époques dans la marche des sciences , s'est beaucoup intéressé à ce qui concerne les éludes médicales. Plusieurs siècles avant notre ère, un gouverneur de province ayant fait saisir quarante brigands qui avaient ouvert le ventre à des femmes et à des enfants, les condamna au même genre de mort ; mais, uour que leur supplice fût utile à la science , il chargea des peintres ii'i représenter leurs viscères, et ordonna à des médecins de guider le fer du bourreau.
La circulation du sang était connue des Chinois dans l'antiquité. Ils ont calcidé depuis bien longtemps la rapidité de la progression du sang dans les artères à chaque pulsation , et les variations qu'il éprouve suivant les saisons, l'âge, le sexe, le tempérament, le genre de vie, etc.; le tout mêlé à du merveilleux. Ils possèdent de nombreux traités sur le pouls qu'ils ont de tout temps considéré comme le signe diagnostique b plus sûr dans les maladies.
Le Tcha-tchin, introduit en Europe sous le nom d'acupuncture, est un des moyens curatifs le plus anciennement employés en Chine; il en est question dans le livre des icheou , plusieurs siècles avant l'incendie des King.
Les livres d'anatomie, de physiologie et de médecine ayant eie
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cxccpiês de la proscriplion prononcée par Tsing-chi-hoang-ii , qui (221 tins avant J.-C.) lil biùlor les livres ei persécuta les lettrés , les observations qui y sont consignées remontent à plus de vingt siècles.
Nous ne savons pas à quelle époque la culture du thé a commencé en Chine; mais elle doit y être fort ancienne; car, au vu" siècle de notre ère, l'usage en était devenu si commun que l'empereur ïé-lsong le frappa d'un droit dont le produit fut consacré à l'entretien des greniers publics et des gens de guerre.
Les vers à soie ne furent connus en Occident qu'au temps de Pline le naturaliste. Il est historiquement démontré que l'art d'en tirer parti est connu en Chine depuis plus de 4,000 ans. On en attribue la découverte à Si-ling , l'une des femmes de l'empereur Hoang-ti. Les versa soie sauvages qui vivent sur l'arbre que les missionnaires appellent fagaraoxi poivrier de Chine, sur le frêne et le chêne, ont été longtemps les seuls connus , parce qu'ils sont moins délicats. On ne sait à quelle époque le bombyx rnori a été élevé artificiellement; on trouve seulement en 1456 de notre ère une ordonnance qui fixe la quantité de soie que chaque canton doit fournir.
La méthode scientifique des Chinois est positive; ils s'arrêtent devant ce qui leur semble impossible; et leurs théories, quoique mêlées à des préjugés, ont toujours un côté positif : ainsi les annales qui font mention du déluge arrivé sous Yao regardent ce phénomène comme une inondation partielle et non comme im cataclysme universel, dont ils ne paraissent pas avoir eu l'idée.
La philosophie chinoise, essentiellement panthéiste, est renfermée tout entière dans l'Y-king ou le livre de l'Unité, dont Kong-fti-Tsé (550 ans avant J.-C.) est le plus moderne commentateur. Elle coU' sidère la monade combinée avec elle-même pour produire la diade et la triade, comme la cause génératrice de tous les phénomènes qui frappent notre vue. C'est un jeu numéral dont les combinaisons infinies roulent sur deux principes: Yang, lumière ou mouvement; eî Yh^ obscurité et repos; le tout dominé par Tao ou la raison, qui rappellerait l'ah-sofu des philosophes modernes.
Lorsque Leibnilz inventa ses monades, il ne savait pas que l'Y-King, qui lui est antérieur de 2,500 ans, contient une partie de son système.
A l'occident de l'empire céleste, nous trouvons, dès les premiers temps de l'histoire, les Hindous, qui sont peut-être antérieurs aux Chinois; mais ie silence de leurs monuments laisse la priorité à ces derniers. La
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divibion des ïrindous en casies éirangères les unes aux autres a sans doule empêche leur développement scientifique d'être aussi complet que chez leurs voisins; et les formes mystiques de leur religion, en les enlevant à la vie positive pour les plonger dans les rêveries contemplatives, ont absorbé l'aclivilé de leur esprit, et donné naissance à des compositions oi» l'obscuriié de la pensée le dispute au vague de l'expression.
Les richesses littéraires de l'Hindouslan nous sont peu connues; car à peine y a-l-il quarante années que l'étude des langues indiennes s'est répandue en Europe. Au milieu de la confusion inséparable des premiers travaux, et par suite de l'obscurité des textes sanscrits , on a jusqu'à présent tiré peu de parti de ces découvertes. Nous savons seiilement aujourd'hui que les Hindous n'étaient pas étrangers aux sciences d'observation, et qu'ils possédaient des traités didactiques, dont la perte mérite des regrets. Le recueil encyclopédique connu sous le nom général de Védas ^ qui remonte à quatorze siè(;les avant noire ère, contenait les quatre Oupavédas ou Sous-Védas, dont il n'existe plus que des fragments. Le deuxième, ^t/oj/cA, comprenait la médecine , la chirurgie, la botanique, la minéralogie et l'histoire des animaux. Le quatrième, Sf/iâpâtiju, traitait des arts mécaniques, au nombre de soixante-quatre. LVyotîch, un des six P^e'dànrjân, était l'elaiif à l'astronomie. La théorie des atomes , reprise quelques siècles plus lard par les Grecs, appartient à l'école physique nommée Kanadas.
C'est aux Hindous que nous devons les signes numériques appelés improprement chiffres arabes. On sait qu'ils se sont de tout temps occupés avec succès de la science du jcalcul , que les Arabes leur ont emprunté l'algèbre, et qu'ils passent généralement pour avoir inventé le jeu des échecs.
Leur ancienne philosophie, selon l'école Bralima -Mimansa , est panthéiste et prouve une observation attentive do l'évolution des êtres et des phénomènes naturels. Dans ce système, la vie et la mort ne sont qu'une émanation et une absorption. Tous les phénomènes s'accomplissent dans le sein de l'être infini ; et les mondes, emportés pour l'éternité dans un courant circulaire, naissent et s'éteignent sans que ce manifestations multiples épuisent la fécondité de la force créalrice Manou dit , en parlant de l'action de Brahma dans les phénomènes cosmologiques : « Echangeant tour-à-tour le sommeil et la veille, conslamment il fait naître à la vie tout ce qui a le mouvement et tout ce qui ne l'a pas, puis il l'anéantit et demeure immobile,... Il y a des
mondes qui se développent sans fin, des créations et des destructions ; Bralima fait tout cela presque en se jouant, lui, le plus grand créateur.»
Nous ne savons pas comment la science périt chez les Hindous ni quelles furent leurs relations avec les peuples voisins; car nous ne pouvons les suivre à travers les temps, et l'histoire primitive des Assyriens et des Babyloniens est trop remplie d'obscurité pour qu'on y trouve la lumière; nous voyons seulement, comme trait de ressemblance entre eux, l'autorité religieuse toute puissante et dépositaire des secrets de la science et la nation divisée en castes; ce qui semblerait indiquer le contact des Hindous.
Chez ces peuples , la science paraît avoir eu la même physionomie , et leur histoire se résume dans celle des Babyloniens qui étaient parvenus au plus haut degré de la civilisation.
L'astronomie était cultivée chez eux par les Chaldéens , qui paraissent y avoir joué le même rôle que les prêtres en Egypte. On attribue à ces savants la détermination exacte de l'année solaire. Aristote reçut d'Alexandre un registre d'observations astronomiques non interrompues, qui remontaient à 1903 années. Cette assertion est exagérée sans doute ; mais il est certain que, 700 ans avant notre ère, ils observèn renl des éclipses de lune qui ont été constatées par des calculs récents. Chez eux , l'astronomie faisait partie de la religion , et se confondait , comme chez les Perses, avec l'astrologie.
Leur médecine était toute empirique. Exposés sur la voie publique, les malades demandaient aux passants s'ils n'avaient pas été atteints d'un mal semblable , et par quel moyen ils s'étaient guéris. S'ils revenaient à la santé, ils plaçaient dans le temple du dieu de la médecine un tableau indicatif des remèdes dont ils s'étaient servis. Hippocraie frt copier ces observations qui lui fournirent d'excellentes notions thérapeutiques.
Nous trouvons chez ces peuples une agriculture étendue et variée , un vaste système d'éducatiou du bétail, tant pour leur nourriture et leur service que pour le commerce. Ils avaient des villes populeuses ci magnifiques, et entre autres Babylone avec ses splendides monuments, ses tours gigantesques, ses vastes canaux, ses jardins suspendus; tout cela atteste des connaissances déjà piécises dans les sciences physiques et naturelles; mais ce qui prédominait chez eux, c'était le commerce ; la position de Babylone la rendait maîtresse de tout celui qui se faisait avec les pays limitrophes de la Mésopotamie. Les marchands venaient de
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tous les points de l'Asie acheicr à Babylonc les objeis qu'on y fabriqimil avec une rare perfeclion. Sainl Jean dit, dans svs Be've'/atio/ift, qu'ils consistaient en objets d'or et d'argent, en pierres précieuses, perles, crêpes, pourpre, soie, écarlatc, bois odoriférants; vases d'ivoire, de bois précieux, d'airain, de fer et de marbre; encens, parfums, vin, huile, blé, farine, brebis, chevaux, chariots et esclaves. Il ajoute au sujet de la chute de cette superbe cité: ce Babylone la grande est tombée... Les marchands de la terre pleureront et seront en grand deuil à cause d'elle... Hélas! diront-ils, elle est tombée, la grande cité qui était vêtue de lin, de pourpre, d'écarlate; qui était parée d'or, de pierres précieuses et de perles... »
Nous ignorons ce que devinrent les arts que Babylone avait poussés si loin et quels furent les héritiers de cette grande renommée; car nous ne possédons aucun ouvrage qui expose l'état des sciences à cette époque et chez ce peuple; nous voyons seulement que les progrès de l'humanité ne s'étaient pas ralentis, mais que chez les Babyloniens comme chez tous ceux que le besoin du moment captive et qui appliquent les efforts de leur intelligence à produire pour le présent sans s'occuper de l'avenir, il ne s'est rien manifesté de durable comme généralisation d'une grande pensée. Ces nations ont vécu sans rien laisseï- qu'un peu de poussière et quelques souvenirs vagues et incomplets.
A côté des Babyloniens, et vers le même temps, nous trouvons les j\Ièdes et les Perses dont l'histoire nous fournit à peine quelques renseignements sur l'état des sciences chez ces peuples au temps de leur grandeur. La doctrine des mages , qui remonte à l'an 1500 avant J.-C. , n'eut pas son siège dans hi Perse proprement dite, mais dans- les pays qu'arrosont l'Euphrate et le Tigre. Le Parsisme , dabord transmis par la voie orale, fut plus tard fixé par l'écriture, et l'on y retrouve des idée 5 de philosophie numérale. V^vexia^plus connu sous le nom de Zend-yi-oesfa (parole Zend)^ est, comme les livres indiens, une encyclopédie où domine la pensée religieuse; car on a vu qu'à ces époques thcocraliques la science n'était pas séparée de la religion. On remarque parmi les 21 i\aska.s (nombre formé des chiiïres? et 3 (jui jouent un grand rôle chez les Parsis ou Guèbres), le 6^, ISader, comprenant tout ce qui se rapporte à l'astronomie, à la médecine et à l'inlluence des planètes sur les événements humains ; le 7*, Pardjem, relatif aux quadrupèdes qu'il est permis de mang(;r; le lo% Sep/ta /id,qnï (laile de l'homme et de l'humanité, et le 18*, Davarsoiidjed, qui contient le tableau des infirmités auxquelles sont sujets les hommes et les animai x..
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Quelques autres livres se rattachent plus ou moins direclemeni aux sciences d'observation , le tout mêlé à des pratiques superstitieuses et aux spéculations d'une grossière cosmogonie. INous trouvons néanmoins dans Zoroastre quelques idées sur la formation des montagnes par soulèvement. Il dit, dans le Boun-Dehesch : « Ormusd fit d'abord le mon*. Albordj..., et les autres montagnes se multiplièrent comme étant sorties de sa racine. Elles sortirent de la terre et parurent dessus comme ud arbre dont la racine croît tantôt en haut, tantôt en bas. -» Malheureusement l'Avesta que nous possédons n'est qu'une altération de l'œuvre priiiiîtive, et nous n'y trouvons aucun des livres qui avaient trait aux sciences; cependant les ruines si brillantes encore des anciennes villes perses, qui attestent un grand talent architectural, semblent prouver que les nations orientales , ayant puisé leur civilisation à un fonds commun , en ont toutes joui à un degré presque égal, et que leurs institutions civiles et religieuses, les agitations politiques qui les ont fait disparaître de la surface du globe, les ont seules privées de sciences formulées et de monuments scientifiques.
Les doctrines de l'Inde paraissent avoir profondément empreint les in^ slitutions des peuples qui dès les premiers temps s'étaient répandus sur la terre ei nous en retrouvons des traces chez les Égyptiens, descendus, d'une colonie venue de la Haute-Élhiopie , ou subjugués par des Éthiopiens qui introduisirent dans le pays conquis le gouvernemenl théocratique. Les enseignements scientifiques mystérieusement confinés dans les temples, la divis'on du peuple en cinq classes qui ne s'alliaient jamais, l'obligaiion imposée auxhommesdes castes laborieuses de suivre l'état de leur père, tout enfin contribuait à rendre chez eux, comme chez les Hindous, la science étrangère à la majorité de la nation, en en faisant l'apanage d'une minorité intéressée à ne pas la répandre; mais, quand on considère les vastes travaux publics exécutés par ce peuple, sous la direction de ses chefs, les monuments gigantesques qu'il a élevés depuis tant de siècles et qui néanmoins sont encore debout, on y reconnaît une civilisation avancée et des études sérieuses. L'art de l'embaumement, qu'il a poussé si loin, exigeait des études d'anaiomie générale sinon étendues, du moins précises, et cc& pratiques initiaient nécessairement les hommes qui en étaient chargés, à la connaissance de la splanchnologie, de la myologie et de l'ostéologie. Ce qui cependant s'opposait au progrès de la science de l'organisation, c'est que les médecins égy-ptiens ne pouvaient prescrire que les remèdes reconnus par la loi, ne devaient s'occuper que d'un seul organe, afin de mieux
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connaître les maladies qu'ils iraitaienl ; ils dcvaicnL enfin n'employer, dans leur traitement, qu'un seul remède, et si le traitement étant change le malade venait à mourir, on punissait le médecin du dernier supplice. Quelques-unes de leurs hérésies scienlifiqucs sont assez étranges pour mériter d'èlre citées : ils croyaient qu'il part du cœur un nerf se rendant au petit doigt et soumis à l'influence de ce viscère; c'est sans doute par suite de cette relation sympathique qu'ils portaient leur anneau nuptial à ce doigt; et ils expliquaient la cause pour laquelle la vie humaine ne va pas au-delà d'un siècle, par une diminution régulière et constante du cœur, dont il résulte qu'à cent ans , cet organe , complètement atrophié, ne peut plus entretenir la vie. Ils avaient cependant fait assez de progrès en analomie pour avoir construit un squelette de bronze que Galien alla visiter.
Le plus ancien médecin égyptien dont l'histoire ait conservé le souvenir est Sésoslris, roi de Memphis. Athoiès fut aussi, dit-on, un médecin célèbre, et composa quelques livres d'anatomie. On assure également que, parmi les livres hermaiques ou attribués à Hermès Trismégiste, il y en avait six qui traitaient de la médecine et de l'anatomie.
Le culte des animaux et des piaules, le choix qu'ils en faisaient comme emblèmes ou comme objets d'adoration ou de mépris, dénote un certain esprit d'observation. Parmi les hiéroglyphes gravés sur leurs monuments, on trouve des figures d'animaux représentés avec exactitude, tels par exemple que l'antilope, la girafe, l'épervier, le vautour, l'ibis, des silures, des cyprins, etc. Notre célèbre entomologiste Latreille y a reconnu des insectes, et surtout le scarabœus sacer, dont les caractères étaient indiqués avec une scrupuleuse fidélité.
La nécessité de réiablir la délimitation de leurs chanqjs après la retraite des eaux du Nil , le partage des terres exécuté par Sésostris , les conduisirent à l'élude de la géoméirie ; ils se livrèrent avec une application extraordinaire à l'astronomie , qui finit par dégénérer chez euxen astrologie judiciaire ; ils connurent l'année solaire 1325 ans avant l'ère chrétienne.
Leurs lumières sur la géologie, la minéralogie, la métallurgie, découlant de leur position uième, se relrotivent dans leurs monuments et leurs procédés industriels. Nous ignorons quelles étaient leurs connaissances en chimie générale, car les traités d'alchimie, attribués à Hermès, ne sont rien moins qu'auiheniiques, et semblent être le fruit des clucubralions des savants alexandrins. Cependant on v trouve une cer-
laine forme philosophique , dont sans douie l'idée-mère lemoniail iradiiionnellenicnl à une haule aiiiiquiié; mais nous savons qu'ils claieni fort avancés dans les applications induslriellcs de la chiniiecmpirique;ils fabriquaient, comme nous, des émaux, des faïences , et savaient compo ser des couleurs à la fois solides et biillantes. Il paraît que leurs procé" dés se perdirent avec eux, car les arts chimiques ne furent jamais auss perfectionnés chez les Grecs.
Les Égyptiens, subjugués par les Perses, ne recommencèrent à s'occuper sérieusement de science que lorsque des relations suivies furent établies entre eux et les Grecs; mais, à cette époque, ils avaient perdu leur caractère primitif, et les sciences qu'ils cultivaient étaient des importalions européennes.
La civilisation, fin dernière des sociétés humaines, ne se propage que par le contact: la guerre, la conquête, la servitude, ces fléaux de l'humanité, sont souvent des moyens de diffusion des lumières ; aussi voyons-nous les Israélites, dont les ancêtres habitaient la Mésopotamie et n'étaient que des pasteurs d'une civilisation douteuse , recevoir de lÉgyple, où ils gémirent en esclavage, les connaissances que nous trouvons répandues dans la Bible; mais les institutions, en se transplantant, perdent de leur caractère primitif, et celles de l'Egypte ne furent pas conservées par Moïse, qui, élevé par les prêtres égyptiens, était le seul d'entre les Israélites qui connût leurs scienceset le sens caché de leurs doctrines philosophiques. Les autres chefs du peuple d'Israël, associés à l'entreprise du grand législateur , n'étaient initiés qu'aux sciences pratiques connues du vulgaire, et ne secondèrent Moïse que parce qu'ils avaient la conscience de sa supériorité.
Les livres sacrés des Hébreux portent les marques d'une connaissance aussi parfaite de la nature qu'on pouvait l'avoir alors. Les théories géogéniques qu'ils renferment prouvent que l'Orient avait des idées assez justes sur le soulèvement des montagnes et la présence des eaux sur les continents.
Le Pentaleuque est la partie des textes hébraïques dans laquelle se trouve le plus grand nombre d'observations, et qui fait le mieux connaître l'état des lumières chez les Hébreux primitifs. Quoique Moïse ait avancé des faits erronés dans son ckissement des animaux en purs et impurs, on y reconnaît une étude attentive de la nature; ses nombreux exemples sont tirés de la mammalogie, de l'ornithologie, de l'ichthyologie et de l'entomologie, le tout appuyé sur des considérations hygiéniques
d'une assez haute portée. La Bible contient l'énumération de soixanledix espèces de plantes qu'on a pu rapporter à des espèces connues.
Les rois d'Egypte étaient communément les plus savants de :eui royaume , et les rois juifs eurent la même réputation. Le troisième livre des Rois dit que Salomon connaissait tous les végétaux et tous les animaux de la terre, les oiseaux, les reptiles et les poissons-, les alchimistes lui attribuent de profondes connaissances dans les sciences occultes et dans l'art de transmuer les métaux : c'est ainsi même qu'ils veulent expliquer la prodigieuse quantité d'or qui se trouvait répandue dans les temples et les édifices publics.
La culture chez les Israélites consistait en blé, orge, légumes de diverses sortes, lin, vin , dattes, olives , grenades, figues ; et ils nourrissaient de nombreux troupeaux d'ànes, de bœufs, de chameaux et de brebis. Leur commerce avec ïyr, en parfums et en plantes tinctoriales, et le cas qu'ils faisaient de l'art du teinturier, indiquent des procédésd'applicalion et un commencement d'industrie. L'art métallurgique devait aussi leur être familier dans ses procédés les plus simples, car les livres juifs parlent d'armures de fer, de chariots garnis de fer, etc. ; or, la mise en œuvre de ce métal suppose des connaissances spéciales appuyées sur une longue pratique.
Tout chez ce peuple démontre qu'il était attentif aux beautés de la nature: Job décrit , avec un talent d'observation très remarquable et un coloris aussi brillant que celui de Buffon, le cheval dont il peint la noble fierté, le rhinocéros au caractère stupidement farouche, et l'insouciante autruche qui confie ses œufs aux sables brûlants du désert. Les images dont se servent les poètes hébreux sont presque toujours empruntées aux objets naturels. Les noms donnés aux saisons ne sont pas même arbitraires: ils sont relatifs au temps des semailles et des récoltes, et aux modifications de la température.
Les vicissitudes politiques de ce peuple, ses longues et successives captivités, puis, en dernier lieu, l'occupation de son territoire par toutes les nations guerrières qui mettaient le pied en Syiie, ont sans doute empêché qu'il ne donnât à ses connaissances scientifiques une forme arrêtée, occupé qu'il était à défendre son indépendance et sa vie.
Nous ne savons par quel lien rattacher à l'histoire générale des peuple* celle des Phénici'ens, que nous trouvons déjà puissants avant d'avoir pu les suivre en remontant à leur origine. Leur position sur le bord de la Méditerranée les avait portés à devenir commerçants, et ils ne restèrent sans
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doiUe pas étrangers au mouvement des esprits. Comme ils élaienl fort habiles dans l'art de la navigation et réputés les marchands les plus expérimentés , ils ont dû approfondir les sciences dans leurs moyens d'application; mais l'histoire se lait à leur égard sous le rapport scientifique, et il ne nous reste d'eux aucun monument qui nous fasse connaître quelle part ils ont prise aux. progrès de l'humanité. On ne peut citer parmi leurs philosophes que Cadmus, qui passe généralement pour l'inventeur de l'ét riture, mais dont l'histoire est enveloppée de merveilleux; et Sanchoniaihoii, hiérophante deTyr, des œuvres duquel nous ne connaissons que quelques fragments conservés par Philon de Biblos, quoiqu'un savant allemand ait prétendu les avoir retrouvées. Les écrits dé Sanchoniathon sont loin d'avoir un caractère positif; il mêle des fables grossières à tousses récits, et le fragment de chronologie qui nous reste sous son nom n'est rien moins qu'authentique.
Ici s'arrête l'histoire des sciences chez les anciens peuples de l'Asie et de l'Egypte; esquisse incomplète, où manque souvent la lumière, mais qui n'est pas sans intérêt quand on songe que c'est chez ces peuples primitifs, au milieu de ces sociétés naissantes, que les sciences eurent leur berceau , et que c'est de là qu'elles ont été importées dans l'Europe barbare. Si l'on en excepte les Chinois qui seuls peuvent lier leur présent à leur passé, tous ces peuples, jadis si- pleins de vie, sont inconnus à leurs descendants ou à leurs successeurs , et les grands monuments qu'ils ont laissés, incompris de ceux qui errent dans leurs ruines, sont des feuillets épars de l'histoire de l'humanité.
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État des sciences naturelles chez les Grecs et chez les Romains.
Il est impossible dédire à quel peuple les Grecs doivent leur origine, et à quelle époque précise ils s'établirent en Europe. Leurs historiens n'ayant écrit que long temps après que la civilisation orientale eut pénétré dans leur pays, et lorsque la tradition de l'origine derleur nation était déjà perdue, sont restés muets sur celte question. Les premiers temps de la Grèce, \elsqueles peint Thucydide, nous montrent une agglomération de
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peuplades barbares, sans élablissemcnis fixes, sans agiicnllurc, sans in- (iusirie, vivanlen clat d'hosiililé perpétuelle, el ne reconnaissant d'auirc loi que la force. Les Péiasges, qui les avaient précédés dans le Péloponèse, nous sont encore moins connus. Aujourd'hui que l'étude de Tan- Liquc langue des lliahmcs a remplacé l'hébreu dans les spéculations philologiques , ou croit retrouver en eux un peuple Hindou. Sans reclicrclier ce que cette hypothèse a de plausible , nous pouvons affirmer, d'après le témoignage d'Hérodote, qu'ils avaient une origine différcnlo, parlaient une autre langue que les Grecs, et paraissaient être venus à une époque antérieure. Les premières lumières de la civilisation précédèrent sans doute l'époque historique ;car on a quelques fragments informes sur les Pélasges et sur les premiers chefs de nations qui gouvernèrent ces petites tribus sauvages. Nous ne l'épéterons aucune de ces fables; nous citerons seulement un nom auquel se rattache un grand événement; c'est celui d'Ogygès, sous le règne duquel eut lieu l'inondation de la Béotie el d'une partie de l'Attique , qui ( 1832 ans avant J.-C.) fit périr la nation presque entière des Hectènes. On attribue cet événement à l'étal d'abandon dans lequel étaient restés les canaux creusés par les Pélasges, au travers du montPtous, à l'effet de donner une issue aux eaux du lac Copais.
Sims nous arrêter aux différents systèmes, plus ou moins spécieux, inventés par les historiens pour expliquer la présence des Grecs en Europe, nous nous bornerons à dire que c'est à Cécrops, l'Égyptien, le premier chef dont il soit fait mention dans les marbres deParos (1643 ans avant l'ère chélienne), et qui vint apporter la civilisation dans l'Allique ; à Deucalion, venu delà Haute-Asie cnïhessalie, quelques années après Cécrops ; à DanaCis, qui quitta l'Egypte (1 572 ans avant J.-C.) pour venir s'établir dans l'Argolide , et aux Orientaux enfin qui affluèrent de loute< parts en Grèce, que les Hellènes furent redevables des premières connaissances auxquelles, plus tard, ils durent leur supériorité sur les autres nations.
Les chefs cgjptiens ne semblent pas avoir importé en Grèce la domination de la caste sacerdotale, et être restés en possession desmystères religieux et des arcanes de la science ; ou , s'il en fut ainsi, cette institution dura peu, puisque nous voyons dans l'Iliade, dix siècles avant notre ère. Agamemnon, Nestor, et tous les autres chefs de tribus, immoler de leurs propres mains les victimes des sacrifices. La liberté de la pensée permit aux sciences de se développer sans entraves; cl la religion publique ayant levêtu les dieux des attributs extérieurs- de l'humanité, et cessé
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d'èlrc un niyilie iiiucccssiblc au vulgaire , l'émancipation de rinieliigcnce fut plus coni[)leie qu'elle ne l'avait été chez aucun autre peuple.
Les premiers hommes de science dont parlent les poèmes grecs sou! Esculape, Orphée cl Cliiron le Thessalien, qui passent pour avoir connu les propriétés médicinales des plantes; mais on ne sait si ces hommes ont réellement existé, ou s'ils ne sont que des personnifications de decouvertes utiles à l'humanité. Machaon et Podalyre recueillirent ces premiers préceptes de médecine et les mirent en pratique : le premier étudia surtout la chirurgie , le second s'appliqua à connaître les causes internes des maladies ; ils furent attachés à l'expédition contre Troie. Leurs successeurs furent Nicomaque et Gorgasus.
Les relations qui, par la force des choses, s'établirent entre les Grecs, les peuples de la Colchide et ceux des côtes de l'Asie, initièrent rapidement les premiers aux mystères des sciences de l'Orient. Du temps d'Homère, les connaissances en histoire naturelle étaient déjà assez répandues pour qu'on trouve dans ce poète des descriptions de végétaux et d'animaux, des détails anatomiques, agricoles et industriels, fruits d'une observation positive et non de l'imagination.
Hésiode, qu'on croit postérieur à Homère, donne, dans sa Théogonie, une explication symbolique de la création du monde, où l'on retrouve les idées orientales ; dans son poème des travaux et des joui's , il décrit les principales opérations de l'agriculture, les divers procédés de l'économie rurale, et il énumère un certain nombre de plantes dont il indique les propriétés.
Pendant plus de trois siècles, la Grèce fut le théâtre de troubles sanglants causés par l'ambition des Héraclides, qui voulaient étendre leur domination sur tout le Péloponèse. Ces guerres eurent pour résultat Témigralion des Doriens, des Éoliens et des Ioniens en Asie-Mineure. Des colonies grecques s'établirent aussi dans la grande Grèce, et la civilisation répandit partout sa lumière. Pendant cette longue tourmente, la science sommeilla , et ne dut son réveil qu'à l'émigration des prêtres égyptiens fuyant les persécutions de Cambyse, et aux Grecs d'Asie, tels que ïhalès, Pylhagore, Démocrtte, Anaxagore, et un grand nombre d'autres qui avaient visité l'Egypte et pénétré dans les temples, lorsque Psamméticus ouvrit aux étrangers les portes de son royaume.
Les théories mystiques de l'Orient, en s'élablissant sur le sol ein-opéen, ne conservèrent pas leur caractère primitif, peut-être parce qu'a lors les prêtres égyptiens en avaient eux-mêmes perdu le sens. Sous l'in-
tluonce (le la libellé de la pensée, qui iciiverse lous les obstacles, elle» siibirenl de grandes modificalions; mais, avanl de s'élever à la hauteur de sciences positives, elles llollèrenl pendant plusieurs siècles, sans presque enfanter autre chose que des fictions poétiques.
Thaïes, le fondateur de l'école ionique, et le premier qui enseigna la philosophie en Grèce, professait des idées systématiques et purement orientales sur l'origine du monde par les eaux; il démontra la sphéricité de la terre, expliqua les éclipses, et fixa l'année à 365 jours. Il connaissait les propiiélés attractives du snccin et de l'aimant Anaximandre, son disciple, qui introduisit à Sparte l'usage des cadrans solaires , et dressa le premier avec Anaxagore des cartes géographiques, voulait que les hommes eussent d'abord été poissons, puis successivement reptiles et mammifères. Heraclite, au contraire, prétendait que le monde n'est l'ouvrage ni des dieux ni des hommes, que c'est un feu qui s'allume et s'éteint suivant un certain ordre , et que notre globe est un astre refroidi. Il s'occupait d'observations positives; et, pour éviter les persécutions de l'ignorance, il errait dans les cimetièixs afin d'y étudier sur la nature morte les mystères de l'organisation humaine.
Pythagore, qui avait vécu 22 années en Egypte et y avait été admis aux enseignements des prêtres, vint à Crotone, dans la grande Grèce, fonder l'école italique. Sa métaphysique, toute empreinte des formes égyptiennes, se rapproche par son caractère numéral de l'Y-King des Chinois. Il professe une sorte de panthéisme spiritualiste, allié à des idées de transmigration des âmes avec souvenir de l'existence antérieure. On lui attribue un ouvrage sur les végétaux, dans lequel il parle de la culture du chou, de la moutarde et de l'anis. Il connaissait le double mouvement de la terre sur elle-même et autour du soleil, et savait fort bien qu'elle est sphérique. Suivant lés philosophes de cette école, non-seulement les planètes, mais les comètes même sont de véritables astres en mouvement autour du soleil. Ils avaient des notions assez précises sur la théorie de la réfraction et sur la production des couleurs.
Alcméon de Crotone, disciple de Pythagore (520 ansavantJ.-C), fitdes dissections d'animaux pour arriver par analogie à la connaissance de la structure de l'homme. Il professait des idées assez exactes en physiologie, et avait reconnu que chez les animaux la tête est la partie qui se développe la première. On lui attribue , sans preuves, la découverte de la trompe d'Eustache.
Empédocle fut un des observateurs les plus exacts de l'école italifjue.
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l\ écrivit sur les plantes médicinales, leur attribua un sexe et du sentiment , reconnut l'analogie qui existe entre la semence desplantes elToeul des animaux, découvrit l'amnios, paraît avoir entrevu le limaçon de l'oreille, et composa un poème de la nature , connu de Lucrèce, qui en parle avec admiration. Cet ouvrage ne nous est pas parvenu.
L'école cléatique, fondée par Xénophane, à peu près vers la même époque que l'école italique, compta beaucoup de disciples qui s'appliquèrent surtout à la philosophie spéculative. Ainsi que presque tous les philosophes de son temps, Xénophane avait son système géogénique; et, ayant observé les débris de mollusques fossiles qui couvrent le sol de la Sicile, il en conclut que toutes les terres avaient originairement été couvertes par les eaux. Parménide professait le système de la non-existence des corps; d'après ce philosophe, les manifestations matérielles émanent de l'intelligence et sont le résultat unique de l'illusion , doctrine qui se rapproche de la théorie indienne, dont Maïa est la déesse.
Anaxagore, le maître de Socrate, appartenait à cette école. Tl- paraît avoir possédé des notions anatomiques assez étendues ; il a exposé , sous le nom d'homœoméries, des idées saines sur les molécules constituantes des corps ; il prétendait , comme le croient plusieurs savants modernes, que la lune et les planètes sont habitées.
Leucippe , de l'école d'ÉIée , est le créateur de l'école alomistique ; il croyait l'univers composé d'atomes, dont le mode d'agrégation suffit pour constituer les différents corps de la nature. Il eut pour disciple !e célèbre Démocrile , qui étudia avec soin l'organisation d'un grand iiombre d'animaux , découvrit les conduits biliaires et le rôle que Joue la bile dans la digestion ; mais , abandonné à l'empirisme comme tous les savants de son époque, il n'eut que des idées très bornées en physique générale. Ses conjectures en astronomie offrent plus d'int('rèt; car il disait que la voie lactée est formée par la réunion d'une multitude d'étoiles , et que les taches de la lune sont produites par l'ombre de ses montagnes. Il s'occupa également de botanique, et traita de plusieurs parties de cette science.
Ces quatre écoles eurent la gloire de jeter les fondements des éludes scientifiques en Grèce; maison y découvre, malgré l'unité de but, deux principes opposés. Les Leucippe et les Atomistes, tout en faisant Je la science à priori, rejetaient la métaphysique et cherchaient à expliquer tous les phénomènes par l'action réciproque des agents sensibles: Pythagore et lesÉIéates, au contraire, étaient des idéalistes purs, qui
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allaient chercher dans le monde immatériel la base de leurs théories. Ces systèmes, fondés sur des hypothèses et non sur l'observation réfléchie des faits, avaient accoutumé les Grecs aux créations faninstiques de l'esprit, entravé les progrès de l'observation, et les sophistes étaient les continuateurs de ces études stériles. Socraie ( 670 ans avant notre ère) mit fin à leurs vaines déclamations. Bien qu'on ne lui doive aucun tiavail sur les sciences naturelles, il leur rendit un service immense, en attaquant toutes les théories qui ne s'appuient pas siu- des données positives. On peut le regarder, sous ce rapport, comme le créateur de la méthode expérimentale.
Quoique philosophe et historien plutôt que naturaliste, Xénophon, l'un Je ses disciples, s'est beaucoup occupé de sciences naturelles. Sous le titre de Cynegéliques , il a composé sur la chasse un ouvrage qui traite de l'éducation des chiens et des ruses des animaux. Il nous apprend que jadis la Macédoine et le nord de la Grèce renfermaient des lions, des panthères, et quelques autres mammifères qui ont cessé d'exister en Europe, et ne se trouvent plus qu'en Afrique et en Asie.
Platon (i.jO ans avant J.-C.) fut le fondateur de l'école académique. Ce philosophe n'était pas né pour les sciences d'observation. Une imagination ai-dente et poétique, un penchant irrésistible à l'idéalisme, le détournèrent de la méthode expérimentale; aussi ses œuvres fourmillenîclles de paradoxes que le charme de l'exposition ne lui fait pas toujours pardonner. Son Time'e^ le seul de ses écrits qui ait un caractère scientifique, est un mélange confus d'idées bizarres bien au-dessous des connaissances de son époque; cependant il résulta de cet essai encore informe de classification méthodique des sciences une impulsion dont nous trouvons les résultats dans Aristole. Son Atlmilide^ qu'on a sérieusement cherchée de nos jours, n'est peut-être qu'une fiction de poète. On peut considérer Platon comme le créateur de cette philosophie purement spéculative qui, ne tenant aucun compte des faits, se crée un monde idéal où viennent trop souvent s'égarer les meilleurs esprits.
A côté de ces écoles philosophiques grandissait la famille des Asclé piades, descendant d'Esculape, investie des fonctions médicales comme d'un sacerdoce. On y trouve une observation plus attentive, un jugement plus froid, plus de pratique que de spéculation, plus de faits que de théories ; les membres de celte caste sont donc de véritables naturalistes. L'école de Cos a compté parmi ses plus illustres disciples plusieurs médecins du nom d'Hippocrate, de sorte aue nous ne savons auquel attribuer
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ics écnls qui nous rcslent sous ce nom ; quelques auleurs pensent qu'on li'S doit au second, contemporain do Socralc, de Platon et d'Aristote. tu lliérapeulique et en hygiène, Ilippocrale est un homme d'une supéliorité incontestable; mais n'ayant pas visité l'Égypie, où l'anatomie l'iail très avancée, tandis qu'en Grèce les préjugés religieux en arrêtaient les progrès, il est d'une profonde ignorance sur cette science el sur la physiologie. Il prend le cerveau pour une masse spongieuse destinée à absorber l'humidité du corps ; il ne connaît pas les nerfs, surtout ceux qui naissent de l'encéphale , et ne donne ce nom qu'aux tendons et aux ligaments. Son angéiologie et sa physiologie ne sont nullement fondées sur l'observation: ce sont des théories bizarres. Il mentionne dans ses ouvrages environ cent cinquante plantes employées en médecine ou comme aliments; et le premier parmi les anciens il nous a donné l'état des connaissances botaniques à son époque.
Ctésias, attaché en qualité de médecin à l'expédition des Dix mille, et qui fut fait prisonnier à la bataille de Cunaxa, a écrit un ouvrage siu" l'Inde, dont il ne nous reste qu'un fragment. On y trouve des descriptions de plantes et d'animaux quelquefois très exactes; mais cet écrivain admet aus?i des fables ridicules qui montrent un homme crédule ou un observateur fort inatteniif.
Les sciences, corfuses, et dénuées de méthode, ne sortent du chaos dans lequel elles étaient plongées qu'à l'apparition d'Aristote (384 ans avant notre ère). Ce grand homme, à qui ses prodigieux travaux ont valu l'immortalité, appliqua le premier à l'histoire naturelle la méthode (expérimentale cvéOi par Socrale. Il fit cesser l'anarchie qui régnait dans les sciences, en les classant avec un ordre admirable, assignant à chacune d'elles les limites ;igourcuses de ses attributions, et en en faisant l'objet d'études spéciales, sans méconnaître jamais le lien étroit qui les unit.
Tous ses renr.tignemenls sont fondés sur l'observation; jamais il n'éitiblit de théorie à priori; il généralise les faits qu'il a lui-même observés, et l'on troure rarement dans ses écrits une déduction hasardée.
Ses travaux sur toutes les branches des connaissances humaines sont immenses; peu de savants ont plus vu et plus produit que lui. Si ses ouvrages nous offrent quelques parties qui nous semblent faibles aujourd'hui, il faut attribuer cette faiblesse à l'impossibilité où il se trouvait de faire les expériences que nous facilite la supériorité de nos moyenir d'observation ; mais son histoire des animaux restera comme un des monuments de la puissance du génie ^
II ne faut pas chercher dans Aristoie une véritable classification mé. thodique des êtres organisés; mais on ne peut trop admirer Ja haute portée de son esprit, qui lui avait fait entrevoir les caractères fondamentaux sur lesquels repose la méthode naturelle. Il divise les animaux en deux classes : ceux qui ont du sang (evaiy-a) et ceux qui n'en ont pas (àvaipa); ce qui rcpoud à nos vertébrés et invertébrés. La première comprend les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles, les amphibies et les poissons. Il avait fort bien reconnu que les cétacés forment une classe distincte de celle des poissons; sa sagacité est en défaut quand il place parmi les quadrupèdes des animaux de la classe des reptiles; mais comme ils sont ovipares, il fait remarquer leur analogie avec ces derniers.
Les animaux à sang blanc (àvaiu-a) forment quatre sections : les mollusques sans coquilles {^.y.xiMa.), les'testacés (daTpa«V5's5p.a) , les crustacés ((AoXai'.oaTsax.a) , et Ics articulés (EvTopia). Ccs dcmiers sont divisés en ailés et en aptères , et les ailés appartiennent à des ordres différents y suivant qu'ils ont deux ou quatre ailes, que ces ailes sont membraneuses ou recouvertes d'ély très. Il semble aussi avoir entrevu leur distinction en broyeurs et en suceurs.
L'anatomie d'Aristote est moins avancée ; toutefois on trouve, dans cette partie de ses œuvres, une bonne description du cerveau. Ses connaissances en névrologie sont plus étendues que celles de ses prédécesseurs, et l'on reconnaît qu'il a étudié avec soin le trajet des veines et des artères. C'est lui qui le premier, pour faciliter l'intelligence des descriptions anatomiques, accompagna son texte de figures avec renvois.
Ses monographies, malheureusement trop rares, sont pour la plupart remarquables par leur précision; et sa description de l'éléphant l'emporte sur celle de Buffon, qui s'est presque toujours trompé en le contredisant.
Sa classification des oiseaux est celle qu'ont adoptée les ornithologistes modernes, surtout Brisson; il avait remarqué avec sa sagacité ordinaire pe les ailes sont les analogues des membres antérieurs des quadrupèdes.
Ses connaissances en ichthyologie sont en général presque aussi complètes que celles que nous possédons ; car il s'étend beaucoup sur les migrations des poissons, sur leurs maladies , et donne sur leurs mœurs des détails qu'on a longtemps crus erronés , mais dont quelques observations récentes ont démontré l'exactitude.
Son traité d'anatomie comparée, qui fut, avec celui de Gahen, le seul jusqu'au xvi" siècle, prouve combien il avait fait d'observations di-
reci6S. Il dëcrivil l'œil de la taupe , qu'après lui encore on a cru longtemps privée de la vue, et il constata l'existence de la faculté auditive chez les poissons et chez les insectes
Dans son traité de la voix, il dislingue fort bien le son résultant de l'expulsion de l'air à travers le larynx, et le bruit produit chez les insectes soit par le frottement des pattes sur les élytres, soit par un appareil vibrant, comme chez la cigale.
Il traite en maître de l'hibernation et de la génération des animaux, du sommeil des poissons, des métamorphoses des insectes. Il avait soigneusement observé les mœurs des abeilles et des guêpes, et les phases de l'évolution du poulet dans l'œuf. Il fait naître tous les insectes par la voie de la génération spontanée, n'en exceptant que les araignées , les criquets et les cigales; opinion que nous retrouvons dans toute l'antiquité.
Les notes qu'il avait recueillies étaient rangées par ordre alphabétique , et formaient comme une espèce de dictionnaire ; malheureusement cette partie si intéressante de ses œuvres ne nous est pas parvenue.
Aristole essaya le premier de ranger avec ordre les corps bruts; il en forma deux grandes classes , les fossiles et les métalliques; les premiers étaient considérés par lui comme d'origine terrestre et les seconds comme d'origine aqueuse , parce qu'ils se liquéfient par la fusion.
En géogénie , Aristote est neptunien , c'est-à-diie qu'il attribue à i'eau la formation du globe. Ayant vu que la mer a laissé çà et là des coquilles, et que les alluvions des fleuves s'accroissent avec rapidité , il en conclut que les terres ont été alternativement découvertes ou envahies par les eaux. Cette opinion fut celle de la plupart des naturalistes anciens; le système contraire ou vulcanien , qui attribue au feu l'origijie de tout ce qui existe, ne comptait chez eux que peu de partisans. Aristole admet, avec les autres philosophes grecs, quatre éléments, auxquels il en joint un cinquième, qui est l'éther.
Il avait écrit deux livres sur les végétaux, mais ils ont péri avec la plus grande partie de ses ouvrages, et ceux qui sont arrivés jusqu'à nous ont été altérés par de fréquentes interpolations , qui en dénaturent le sens primitif.
Cette rapide esquisse des travaux les plus remarquables de ce philosophe sur les sciences naturelles a pour but de prouver que l'admiralion dont il a été l'objet n'est pas fondée sur un frivole engouement.
mais sur un mérile réel. Peul-êlre faul-il ajouter que sans Alexandre-, quienvoyailà son maîire les productions les plus rares des pays qu'il parcourait en vainqueur, et qui consacra plusieurs millions à facililerses recherches, Arisioie n'aurait jamais pu leur donner autant de développement. Comme le jeune conquérant avait puisé dans les leçons du philosophe le goût des sciences naturelles, il voulut contribuer à leurs pro« grès en les enrichissant de nouvelles découvej-les. Il lit faire, dam ce but, par l'amiral Néarque , sous la direclion d'Onésicrile, honim« d'un profond savoir, une exploration des côtes de la Perse, qui procura la connaissance de plantes et d'animaux jusqu'alors inconnus, et entre aulres du cotonnier et du tigre rayé. Il introduisit en Europe les paons, qu'on n'y avait jamais vus, et une espèce de perruche verte, à collier rouge, qui a reçu le nom de Psittaciis Alexandri.
Les contemporains les plus célèbres d'Arislole furent Démocrile d'Abdère, Hippocraie, Xénophon et Platon. Quand on lit les œuvres de ces grands hommes, on s'étonne de voir combien étaient rares leur commerce scieniifique et la lecture de leurs écrits ; car chacun d'eux a des opinions indépendantes de celles de ses contemporains, et l'expérience acquise par l'un est complètement perdue pour les aulres.
On attribue à Diodes, à Epicure, à Épiménide, à Méirodore et à Cv\>lœvus, des traités de boianique descriptive ; mais ces ouvi'agcs ont péri connne la plupart des chefs-d'œuvre de l'anliquilé; on dit que le dernier avait joint à ses descriptions des figures coloriées.
Théophraste (320 ans avant J.-C), d'abord disciple de Platon, puis d'Arislote, et chef du Lycée, où il réunit plus de deux mille élèves, fil pour la boianique et la minéralogie ce que le philosophe de Siagyre avait fait pour la zoologie. Il écrivit sur les piaules deux traités que nous possédons tout enliors. L'un , sous le tilre ù' Histoire des plantes , commence par l'exposé de ses idées sur l'organographie végétale: idées on incomplèles à cause de l'absence d'inslruments d'observation, et inexacles parce qu'il élait beaucoup Irop enclin à voir dans les végétaux, comme dans les animaux, des fibres et des veines. Il dispose ensuite les plantes non pas avec celle méthode savante et philosophi(|ue qui fait la gloire de son maître, c'esl-à-dire d'après une profonde élude des analogies-, mais en les divisant suivant leur grandeur en arbres , arbrisseaux, sousarbrisseaux ei herbes. Ce syslème, tout faux qu'il esi, fut cependant le seul adopté jusqu'à la renaissance des lettres. II traite ensuite de leur inflorescence, de leur mode de reprodrclion ; parle, entre autres, de la fé-
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condation arlificiclle du dailier; cl quoiqu'il n'ait qu'une idée vague du sexe des plantes, il en désigne quelques-unes sous le nom de mâles ei de femelles ; mais quelquefois il appelle mâles celles qui portent des fruits. Il mêle à ses observations sur la fécondité des végétaux , sur la durée de leur vie et sur leurs maladies, des descriptions qui, bien que placées sans ordre et souvent hors de propos, ne manquent pas d'intérêt. Il parle de la sensibilité de certains mimosas, différents de noire sensilive; décrit le citronnier , le figuier des pagodes, le bananier, le cotonnier, le lotus, etc. Il énumère toutes les plantes connues de son temps ; et dans la partie de son ouvrage où il traite des arbres forestiers, il cite quelques-uns des insectes qui les dévorent, ce qui prouve qu'il avait beaucoup observé.
Son autre ouvi-age, intitulé des Causes des plantes , est plus philosophique. Cest une sorte de traité de physiologie végétale, dont on ne peut nier l'intérêt ; mais l'auteur s'éiant souvent écarté des voies expérimentales s'est égaré dans le champ des hypothèses.
On a encore de ce philosophe un grand nombre de traités séparés sur la zoologie, relatifs surtout aux productions de l'Inde.
Après ses écrits sur la botanique , son livre sur les pierres est d'une haute importance, en ce qu'il est le premier que nous connaissions sur cette matière. Il y suit la méthode d'Aristotc; seulement il divise les minéraux eupierres et,en terres ^ et les groupe d'après leur densité et la manière dont ils se comportent au feu. Il connaissait les propriétés atii-aclives de l'aimant et de l'ambre jaune , et comme il les attribuait à une même cause, il les rangeait dans la même classe. La partie relative aux pierres précieuses renferme des détails fort intéressants. On y trouve aussi l'indication de débris paléontologiques tirés du sein de la terre.
Théophrasie n'était pas étranger à la technologie ; il s'occupe de l'emploi des substances minérales, de la fabrication du verre, de l'usage en peinture des oxydes métalliques, et de celui du plaire dans le moulage.
L'élégance et la pureté du style sont le principal mérite de cet écrivain , car il est loin de s'élever à la hauteur d'Aristole : son esprit a moins de profondeur; c'est un observateur exact, attentif, mais manquant souvent de pénétration. Il réunit dans un même emplacement des plantes indigènes et exotiques , qu'à sa mort il légua à la république, méritant ainsi d'être signalé comme finvenleur des jardins botaniques.
Les ti'oublcs qui déchirèrent laGrece, parsuiie desrivaliK'S des succès^
seurs (l'Alexandre, forcèrent les savants, amis de la paix, à quitter un pays livré à tant de sanglantes discordes. Ils se retirèrent en Egypte (300 ans avant notre ère), où ils furent accueillis par Plolémée Lagus, élève d'Aristote. Ce prince, fondateur de la célèbre bibliothèque d'Alexandrie, où l'on comptait quatre cent mille volumes, favorisa de tout son pouvoir l'élude des sciences et attira dans sa capitale des savants de divers pays, auxquels il assura une existence honorable, pour qu'ils pussent se consacrer entièrement à des travaux scientifiques. Cette institution, qui prit le nom de Musée, aurait dû contribuer puissamment aux progrès des études sérieuses ; mais, malgré les efforts de Ptolémée, les sciences d'observa- . tion , étudiées en Grèce avec tant de succès, grâce à la méthode expérimentale, perdirent de leur éclut après leur translation à Alexandrie. Les théories remplacèrent de nouveau l'observation et la lecture des livres fut souvent substituée aux travaux directs: aussi cette école ne produisitelle pas un seul naturaliste distingué; de toutes les sciences naturelles, la médecine et la partie de la botanique qui concerne les propriétés médicinales des végétaux y furent seules cultivées.
Ptolémée Philadelphe se livra à l'étude des sciences naturelles sous la direction de Slraton, disciple d'Aristote. On lui attribue un ouvrage de critique sur les animaux vrais et fabuleux; la perte de ce livre est regrettable pour la science qui lui eût emprunté des documents précieux. Il établit le premier une ménagerie, dans laquelle il réunit à grands frais un nombre prodigieux d'animaux de tous les pays.
L'anatomie, si sévèrement proscrite en Grèce, où le respect dû aux cadavres était sous la sauvegarde des magistrats , prit de l'essor dès que l'Egypte fut visitée par les médecins grecs, avides de connaissances qu'ils ne pouvaient acquérir dans leur patrie. Proxagoras, qu'on prétend avoir été disciple d'Aristote, alla le premier y étudier cette science. Ce fut lui qui donna le nom d'artères aux vaisseaux parlant de l'aorte, et qui découvrit qu'ils sont le siège du pouls. Il les distingua fort bien des veines et constata leur vacuité après la mort.
flérophile de Chalcédoine , disciple de Proxagoras, ayant longtemps étudié en Egypte, poussa plus loin que son maître les découvertes en analomie. Il distingua les nerfs des ligaments, avec lesquels on les avait jusqu'alors confondus, et découvrit qu'ils président à la volilion et à la sensation. Il a laissé une bonne description du cerveau, et Ton a conservé le nom de pressoir d'He'rophile au confluent des sinus de la duremère. Il décrivit les tuniques internes de l'œil, l'os iiyoïde et la veine
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pulmonaire; il donna le nom de duodénum à l'inleslin qui suil Teslomac et aboutit au pylore. Il découvrit l'isochronisme des battements du cœur clde la pulsation des artères; mais sans se rendre compte de la cause de ce phénomène.
Êrasistrale de Céos, petit-fils d'Aristote et disciple de Théophraste, est généralement connu par la sagacité avec laquelle il découvrit qu'Antiochus , fils de Séleucus Nicanor, était malade d'amour pour sa bellemère Stratonice ; mais il a d'autres litres au souvenir des hommes ; c'est à lui qu'on doit la découverte de la communication médiate et immédiate des nerfs avec le cerveau , dont il fit le siège de la pensée et du sentiment; on lui doit encore celle des vaisseaux lactés, retrouvés seulement au xvif siècle par Aselius. Il fit un pas de plus qu'Hérophile dans la connaissance de la structiue du cœur ; car il reconnut le mouvement de systole et de diastole, mais sans s'être douté de la circulation du sang ; il pensait, au contraire , que l'air inspiré par les poumons se rend dans le cœur.
Aucun des ouvrages de ces célèbres médecins ne nous est parvenu ; nous ne connaissons leurs travaux que par les ouvrages de Galien, qui parle aussi de leur grande instruction en botanique.
A la même époque eut lieu le voyage de Mégasthes , qui enrichit l'histoire naturelle de nouvelles découvertes.
Si les sciences naturelles ne brillèrent pas d'un grand éclat après leur translation à Alexandrie, il n'en fut pas de même des sciences physiques. Timocharis et Aristillus étudièrent le mouvement des planètes et jetèrent les fondements du système de Ptolémée ; Aristarque de Samos enseigna le double mouvement de la terre; Ératoslhènes essaya de calculer la grandeur du degré terrestre, et observa, ainsi que Pithéasde Marseille, l'obliquité de l'écliptique. Hipparque (200 ans avant J.-C.) estima l'année solaire à 365 jours 5 heures 35 minutes 12 secondes, découvrit la précession des équinoxes, observa plusieurs éclipses, dressa des tables du soleil et de la lune, et entreprit une nomenclature des étoiles fixes. Héron , le plus célèbre physicien de l'antiquité, à qui l'on doit l'appareil hydraulique qui porte son nom, et Ctésibius, l'inventeur des pompes, appartiennent à la même époque. Depuis lors, jusqu'au milieu du ii' siècle de l'ère chrétienne, nous ne connaissons plus aucun savant alexandrin digne d'être cité.
Nous trouvons, en dehors des savants de l'école d'Alexandrie, dans le ui* siècle avant notre ère, Archimède de Syracuse , qui s'occupa avec ud
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prodigieux succès de la mécanique cl de i'hydi-usialique, dont il est le véjiiable créateur. Oa lui doit la vis qui porte sou nom, et qui sert à faire monter l'eau ; les mouffles, les roues dentées et peut-être le miroir ardent.
Les rois d'Egypte s'occupaient avec un zèle infatigable de l'accroisse mentde leur bibliothèque ;PtoléméeÉvergète en fonda même une seconde dans le temple de Séiapis. Jaloux de voir les Attale de Pergame rivaliser d'ardeur avec lui pour augmenter leurs richesses littéraires, il défendit l'exportation du papyrus, que l'Egypte seule produisait. Cette prohibition fit inventer le parchemin (ch ar la pei'^ amena). C'est donc à celle rivalité et à la découverte précieuse qui s^ensuivit que nous devons la conservation de tant de trésors de l'antiquité, qui , confiés aux fragiles et périssables membranes du papyrus, eussent été perdus pour nous. Privés de ce secours, la plupart des autres peuples faisaient usage de tablettes de métal ou de bois enduites de cire et sur lesquelles on traçait des caractères avec un style de fer; mais l'imperfection de ces moyens était un obstacle aux progrès des sciences.
Sous le règne de six princes successifs , elles jouirent d'une protection éclairée; mais Physcon, quoique versé lui-même dans la connaissance de la nature, puisqu'il avait écrit un ouvrage sur les poissons de l'Afrique, persécuta les savants avec un tel acharnement que la plupart d'entre eux retournèrent en Grèce, à laquelle ils lendirent momentanément sa prépondérance scientifique.
Lalhyre , encore plus impitoyable que son prédécesseur, chassa d'Egyple le petit nombre de savants qui ne l'avaient pas quittée; un seul, Agatharchides, échappa à la proscription. Ce philosophe a composé un ouvrage ethnographique sur les peuples qui habitaient les bords de la mer Rouge , et a laissé des descriptions zoologiques assez exactes, quoique souvent mêlées à des créations fabuleuses.
Nous devons à Nicandre (100 ans avant J.-C), médecin d'Attale III, deux poèmes relatifs à l'histoire naturelle. Le premier, Theriaca , Wàiie des animaux venimeux, et donne des descriptions d'ophidiens, de crustacés et d'aranéides, assez précises pour que plusieurs espèces soient faciles à reconnaître. Dans son Alexiphartnaca^ il étudie l'action des poisons ingérés et surtout des poisons végétaux. I! fait mention de quelques plantes dont ne parle pasThéophraste, ce qui prouve qu'à celle époque la botanique avait fan dos progrès; mais ce dernier ouvrage renferme beaucoup d'erreurs. C'est Nicandi-e qui a donné le nom ùe phalène aux papillons de nuit.
Ailale III et Miihridale, le célèbre roi du Ponl, peuvent être comptés parmi les botanistes; ce dernier s'était beaucoup occupé de toxicologie. On lui doit une drogue composée qui porte encore son nom.
Ici finit le règne des sciences en Grèce et en Egypte. L'anarchie qui déchirait les petites républiques grecques et leurs colonies, la dépravalion toujours croissante des mœurs qui avait étouffé les vertus guerrières, I(;s mirent hors d'état de résister aux armes romaines.
Nous allons maintenant parler de Rome, cette reine des cités, qui eui des commencements si humbles, et grandit au point de ne connaître d'autres bornes à sa puissance que les limites du monde.
Les Romains descendent d'une tribu gallo-grecque (750 ans avant J.-C), chez laquelle l'élément grec finit par dominer. Les Étrusques, qui sont peut-èlre des Pélasges émigrés de l'ancienne presqu'île du Péloponèse, paraissent avoir occupé la Péninsule italique à une époque très reculée, et s'èli-e plus lard confondus avec les Grecs, dont de nombreuses colonies s'éiaiciit établies dans la partie méridionale de l'Italie ; aubsi y avaii-il au sud des Étrusques et des Grecs, tandis que le centre et le noi'd étaient habiles par des Celtes. Denis d'Halicarnasse nous appi'cnd quelesSabins, ennemis de Rome naissante, étaient descendus des Ombriens, dont l'origine celtique n'est pas douteuse; de là cette lutte enlre des peuplades de race différente. Numa, qui était Sabin, favorisa les usages et la religion des Celles; mais les rois qui lui succédèrent et la famille des Tarquins, qui était corinthienne , firent pencher la balance en faveur de la civilisation grecque.- Il résulta, du mélange de ces peuples, des institutions et des coutumes qui participèrent de leur double origine ; et nous savons aujourd'hui que la langue romaine n'est qu'un mélange de grec et de celle dans lequel dominent les formes plus harmonieuses du premier idiome.
Ce n'est sans doute pas aux Gaulois transalpins que les Romains durent leur première civilisation; car le peu que nous savons des institutions druidiques nous montre des prêtres sans instruction investis des foncîions les plus importantes de l'état. Médecins, philosophes, législateurs, ,'s tenaient leurs disciples dans une dure dépendance , exigeaient d'eux Jes éludes orales de vingt années ; et , pour prévenir la diffusion des connaissances dont ils étaient dépositaires, ils en avaient défendu la propagation par l'écriture. Il ne nous est resté aucun monumeni caractéristique de leurs arls, si ce n'est leurs Dolmen cl leurs Menhir. On peut donc avancer avec certitude que les barbares guerriers de Rome furent
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redevables de leurs premiers progrès aux Éirusques, dont les vastes Iraiaux archilecloniqucs el les ouvrages ficlilcs aileslenl le génie ci'caleur ; mais ils emprunièrenl aux Grecs leurs connaissances scientifiques, e! encore ne fut-ce que fort lard; car la constitution romaine, dont le but exclusif était l'agrandissement par la conquête, et qui bannissait le luxe, les arts, le commerce, comme pouvant distraire l'esprit des citoyens des occupations guerrières, s'opposa long-temps à la culture des sciences.
Caton le censeur (130 ans avant J.-C.) est le premier écrivain latin qui se soit occupé des sciences naturelles, mais seulement comme agriculteur. Son ouvrage , de re rustica , est un petit traité d'agriculture pratique, d'économie rurale et de médecine vétérinaire; essai bien informe pour un homme qui avait été en contact avec les Grecs. Rome cependant commençait à perdre de sa rudesse et à devenir sensible aux richesses intellectuelles des vaincus; car, après la prise de Carihage, le sénat fit traduire en latin un traité de Magon sur l'agriculture. Cet ouvrage et le périple d'IIannon , qu'on trouve dans le recueil des petits géographes grecs , et dont l'authenticité longtemps contestée paraît aujourd'hui hors de doute , sont les seuls monuments scientifiques qui nous restent de cette puissante rivale de Rome.
Varron (116 ans avant J.-C), qui avait étudié à Athènes, a écrit, sous le litre de l'ouvrage de Caton, un traité qui l'emporte de beaucoup, quant au style et à la méthode, sur celui de cet écrivain. Il doit sa supériorité aux relations fréquentes qui s'étaient établies avec Athènes, depuis la conquête de la Grèce par les Romains.
Lorsque Pompée eut vaincu Mithiidate, il trouva, dans les trésors de ce prince, des livres de médecine écrits en plusieurs langues et qu'il fil traduire. Les doctrines d'Hippocrate, généralement admirées, eurent à Rome un succès prodigieux; mais elles y renco)itrèreni un vigoureux antagoniste dans la personne d'Asclépiades l'épicurien, qui enseignait, contrairement à l'opinion d'Hippocrate, l'inaltérabilité de la matière, et admettait dans l'organisme le jeu incessant des atomes.
Jules César, guerrier plutôt que naturaliste , mais observateur attentif et écrivain judicieux, nous a laissé, dans ses Commentaires, des renseignements très curieux sur les animaux de la Germanie; il nous apprend que certaines espèces, exilées par la civilisation, ont disparu en même temps que la race humaine s'est accrue. A l'époque oîi il pénétra dans ses forêts séculaires, elles étaient peuplées d'aurochs, d'élans et de rennes, qui de nos jours ne se trouvent plus que dans les pays septea-
DISCOURS PREIlMINAlIli:. 43
trioiiaux ; encore raiirochs n'habile-l-il que les forêts de la Lilhuarile.
Lucrèce, contemporain de César, el roprésenianl à Rome des doctrines d'Épicure, a exposé, dans son poème de rerinn vafura^ un système complet de philosophie naturelle. Il forme la terre, les mers et l'atmosphère, de la réunion d'atomes élémentaires, mus par les lois de l'affinité; et, quoiqu'il n'eût aucune connaissance positive en paléontologie , il dit qu'avant que les hommes et les choses actuelles existassent , la leri-e avait nourri des êtres d'une forme extraordinaire et des végétaux monstrueux; mais à des doctrines générales pleines de sens et de logique, et dénotant un esprit aussi profond que judicieux, se mêlent les plus graves erreurs. La physique de Lucrèce n'est pas moins arriéi'ée que celle de tous ses contemporains; il cherche ses explications dans les théories faites à priori et non dans l'observation des faits.
A mesure que nous approchons de l'époque où le gouvernement subit à Rome une nouvelle métamorphose , la philosophie et l'étude des sciences disparaissent. Les Romains dégénérés ne sont plus qu'un peuple voué au culte des sens; el c'est désormais dans les parcs, les volières, les viviers, et jusque dans les traités culinaires, qu'il faudra chercher la science antique pour en retrouver quelques traces.
Ces maîtres de la terre, longtemps les premiers du monde par leur sage tempérance, ne se contentèrent plus des mets simples et salubres qui avaient entretenu chez leurs ancêtres la force du corps et la puissance de l'esprit. Leur imagination dépravée , leur sensualité blasée par l'excès des jouissances, durent mettre la terre entière à contributioB poiu- satisfaire leurs caprices. Les paons , les faisans, les gangas, les grues, les cigognes et les autruches, étaient élevés dans des volières, pour concourir nu faste des banquets. Des viviers d'eau douce ou salée construits à grands frais, et amenant le poisson jusque dans les salles de festin, étaient remplis de truites, de dorades, de soles, de mullels, dont trois individus furent payés , sous Tibère , une somme égale à GÛOO fr. de notre monnaie ; el Pollion nourrissait des murènesde lachaiide ses esclaves. On portait si loin celte coupable folie que la mort d'un de ces poissons fil prendre le deuil à un certain Crassus.
Le luxe des parures, des ameublements et des constructions égalai! celui de la table. On lirait des pays étrangers des tissus précieux, des pierres fines, des parfums et des bois recherchés pour satisfaire les fantaisies les plus puériles.
Depuis longues années C216 ans avant J.-C), les Romains avaient
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adoplé l'usage d'introduire dans le cirque des animaux qu'ils tuèrent d'abord à coups de flèches, et qu'ensuite ils firent combattre ensemble ou même avec des hommes. Les premiers qu'on y lança furent des éléphants pris sur Pyrrhus, et qui ne furent exposés à la vue des citoyens que pour les accoutumer à affronter ces animaux ; plus lard, on y introduisit des lions et des panthères; mais le goût de ces sanglants spec« tacles s'étant répandu avec la facilité de le satisfaire , il s'accrut jusqu'à la démence, et c'était à qui ferait paraître à-la-fois, dans le cirque un plus grand nombre d'animaux. A cette joie féroce, se mêlait aussi la curiosité, et l'on attachait un grand prix à l'apparition d'animaux nouveaux. Quintus Sextus fit, le premier, descendre dans le cirque, des hommes qui combattirent contre quarante lions. Emilius Scaurus, pour flatter celte passion populaire, y montra, pendant son édilité, des hippopotames et des crocodiles ; sous Pompée, on y réunit des rhinocéros et un nombre considérable de lions , d'éléphants, de panthères. Sous les empereurs, époque d'exagération en toutes choses, on alla plus loin encore. Auguste y fit, en un seul jour, périr 3,500 animaux sauvages; et , après les victoires de Trajan sur les Parthes , on mit à mort en vingt-trois jours de fête, 11,000 animaux domestiques. On vit successivement figurer dans les jeux, des girafes, des hyènes, des slrepsicères, des ibis et des autruches. Ces fêtes barbares continuèrent sous les empereurs chrétiens; mais, au milieu de ces fréquentes apparitions d'animaux curieux, avec des occasions si répétées d'étudier leurs mœurs, leur structure, les variétés des races suivant les pays de provenance, on ne voit paraître aucun observateur, on ne trouve aucune description exacte.
Parmi les rares auteurs qui écrivirent sur les sciences naturelles, nous pouvons considérer comme des naturalistes Musa , médecin d'Auguste , savant botaniste, à qui l'on a dédié le bananier {Musn sapientîuni) , et Apuleius Celsusqui écrivit un traité sur les plantes, leurs noms et leurs propriétés. L'empereur Auguste lui-môme n'était pas étranger à la science; il avait fait recueillir dans l'île de Caprée, des restes de mastodontes, regardés comme des ossements de géants.
Virgile cite, dans ses Géorgiques, un grand nombre déplantes et d'animaux; mais il en parle plutôt en poète qu'en naturaliste; cependant quelques-unes de ses descriptions sont pleines d'exactitude.
Ovide présente encore plus d'intérêt comme descripteur. Dans son poème sur la pêche, Halieuttcon , dont il ne nous reste que cent trente-
quatre vers, on trouve cinquante-trois poissons décriis avec assez de piccision pour qu'on puisse les reconnaître. Il parle du physis (gohius niger) qui se construit un aid comme les oiseaux. Ce fait, déjà mentionné par Aristote, et qu'on avait toujours regardé comme une fable, a été confirmé, il y a environ dix ans, par un naturaliste italien.
Diodore, de Sicile, a laissé dans ses écrits quelques descriptions d'animaux, de plantes et de minéraux. Il a le premier parlé du riz.
Strabon , né en Cappadoce, cinquante ans avant notre ère, s'est acquis une juste célébrité par sa géographie, ouvrage fort étendu , disposé avec une méthode remarquable. Il joint à la description de chaque pays une esquisse de leurs productions naturelles. Ainsi, il cite le muge, en parlant de la Gaule-Narbonnaise , et l'élan en parlant des Alpes. En décrivant les monts Taygètes, il rappelle les carrières de marbre qui servaient à décorer les édifices romains; et, à propos de Byzance, il parle de la roule que suivaient les bancs de poissons qui venaient tomber dans les filets des pécheurs byzantins. Il a décrit le premier la canne à sucre, et fait men tion de la soie , qu'il regardait comme le produit d'un arbre. Cet auteur a donné une description assez exacte des poissons du Nil pour que, lors de l'expédition des Français en Egypte, la plupart aient été retrouvés. Tous les faits consignés dans ses écrits et qui ne sont pas le résultat d'observations personnelles, sont des compilations faites avec un choix judicieux.
Diodore et Strabon devraient se rattacher à la littérature grecque, puisqu'ils ont écrit dans cette langue ; mais , comme ils ont vécu longtemps à Rome et qu'ils appartiennent à la civilisation romaine, nous n'avons pas cru devoir les séparer des naturalistes latins.
Un ouvrage précieux pour l'histoire naturelle , quoique d'un caractère bien différent, est le traité de -l'art culinaire d'Apicius, ce célèbre gastronome du siècle d'Auguste, qui se donna la mort quand ses prodigalités eurent épuisé sa fortune. Il y décrit minutieusement tous les mets en usage chez les Romains. C'est un bon catalogue à consulter pour un naturaliste.
Columelle a écrit un ouvrage d'agriculture sur le même plan que ceux de Caton et de Varron ; il y donne des détails fort intéressants sur la construction des viviers, et des instructions étendues sur la direction des ruches. En général, ses descriptions sont beaucoup plus complètes que celles de Yarron.
Sénèque pourrait prendre place parmi les naturalistes anciens, si, dan»
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son livre sur les questions naturelles, où il traite de physique générale, il n'avait fait trop souvent preuve d'une profonde ignorance de la nialièi-e.
On doit à Arétéc, de Cappadoce, qui vivait sous Néron, de bonnes descriptions analoniiques, entre autres celles de la veine cave et de la veine porte ; mais, par une erreur singulière, il fait partir toutes les veines du foie, quoique Aristote ait dit expressément qu'elles partent du cœur.
Dioscoride, médecin des armées romaines sous Néron (75ansde J.-C), fut un botaniste célèbre. Il a décrit environ six cents plantes, mais avec une telle inexactitude qu'on a pu à peine en reconnaître le quart; sui vaut la coutume de cette époque, il attribue aux plantes des propriétés imaginaiies, erreur que l'autorité des auteurs anciens a perpétuée presque jusqu'à nos jours. Ce botaniste a joui jusqu'au xv'' siècle d'une célébrit('> pourtant bien contestable; mais il était le seul dont les écrits nous fussent parvenus par des traductions illustrées, et les Arabes n'ont eu long-temps aucun autre traité de boianiciue. Il s'occupa aussi de minéralogie, et divisa les corps brutsd'après leur nalui-e en tencstres et eu marins. On l'accuse d'avoir empnuité cette ciassificalion à Sextus Niger.
La plupart des empereurs romains, depuis Auguste jusqu'à Yespasien, favorisèrent peu les sciences; maisce dernier institua des écoles destinées à répandre le goût des études, et rétribua les professeurs sur le trésor public. C'est sous son règne que vécut Pline, dont le nom est aussi répandu que celui d' Aristote.
Ce naturaliste est un des honnnes les plus laborieux qui aient existé. Quoique mort dans un âge peu avancé, puisqu'il périt à 56 ans, lors de l'éruption du Vésuve qui détruisit Pompéïa et Ilerculanum, il a laissé sur dilférentes matières cent soixante gros volumes extraits des écrivains qu'il avait lus. Son ouvrage sur l'histoire naturelle est la compilation do plus de deux mille ouvrages, et il cite un grand nombre d'auteurs dont sans lui les travaux auraient clé perdus pour nous : c'est un titre ù la reconnaissance de la postérité. Mais il n'est pas scrupuleux sur le choix des matériaux; chaque fois qu'il compulse un observateur judicieux ses descriptions sont exactes; quand, au contraire, il a entre les mains un auteur fabuleux , il consigne les faits qu'il lui emprunte sans la moindre critique, et mêle ainsi sans cesse la vérit('' à l'erreur. Les écrits ■Je Pline, dont le but est évidemment d'amuser plutôt que d'instruire, offrent une lecture très agréable; mais il ny faut pas chercher de la science sérieuse ; il a copié dans Aristote tout ce qu'il renferme de bon.
Son septième livre, qui est le commencement de sa zoologie, est
une espèce d'anlliropologie informe ei remplie de fables. Il y fait mention d'hommes à pieds d'aulriiehe, sans bouche, à oreilles gigantesques, elc. Ses détails ethnographiques et son esquisse de l'histoire des inventions et des arts présentent un intérêt plus réel.
Sa classification des êtres organisés n'est pas fondée sur leurs caractères anaiomiques, mais sur leur mode d'existence. Il divise les animaux en terrestres, aquatiques et aériens; et de celte classification arbitraire naît une confusion facile à comprendre.
Le neuvième livre renferme de précieux détails sur les cétacés de la mer du nord et de la Méditerranée. Nous y voyons que de son temps ces animaux venaient jusque dans notre golfe de Gascogne. Il parle aussi d'un boa qui fut tué par Régulus, près du fleuve Bagrada, non loin de Carihage.
Son ornithologie est faible ; mais elle contient des choses fort curieuses. Il donne du phénix une description assez exacte pour qu'on y puisse reconnaître le faisan doré, et fait mention du tragopan , oiseau cornu, long-temps regardé comme fabuleux.
Dans son entomologie, il décrit longuement les mœurs des abeilles que, d'après un préjugé commun à l'antiquité, il croyait pouvoir être spontanément engendrées par la putréfaction du ventre d'un bœuf. Il parle aussi de la soie qui venait, dit-il, d'un pays fort éloigné, et que produisaient des insectes différents du homhyx mori.
Si la zoologie de Pline est confuse, sa botanique l'est plus encore. Sa classification est arbitraire et ses descriptions sont trop inexactes pour que les plantes qu'il cite puissent être reconnues. Il a cependant le mérite de celle ingénieuse remarque qu'il serait possible, par l'époque de la floraison des vég-étaux, de reconnaître les mois de l'année; Linné pourrail bien y avoir pris l'idée de son calendrier de Flore.
La thérapeutique de Pline est pleine d'erreurs. Il multiplie à l'infini les remèdes qu'on peut tirer des plantes et des animaux; selon lui, la îortue seule en fournit soixante-six.
Sa minéralogie est intéressante sous le rapport technique et comme oistoire des beaux-arts ; car il a sauvé de l'oubli les 'noms d'un grand «ombre de sculpteurs, de peintres et de graveurs, en donnant la description d'édifices, de statues et de pierres gravées qui n'existent plus pour nous. Il nous fait connaître le mode d'extraclion des métaux, l'emploi de l'amalgame du mercure pour l'exploitation des mines d'or ee d'argent, la fabrication du laiton, de l'acier, du bronze, de l'airain de
Corinlhe; celle du blanc de cériise et du minium. Il parle des propriétés de l'aimant , de celles de la pierre de touche, du soufre, du cinabre , de la liiharge, etc.
On trouve dans ses ouvrages une foule d'observations sur les aérolilhes, les aurores boréales , et sur d'autres phénomènes météoriques. Plutarque a consigné, dans ses Propos de table el dans son ouvrage ^wr l'Industrie des aniinaux et sur la raison dont ils sont doués, certains fails d'histoire naturelle qui ne sont pas dépourvus d'intérêt ; mais il iraile louies ces questions plutôt en philosophe qu'en naturaliste. Il a laissé deux traités de physique générale, sous le titre de Questions naturelles et de Recherches sur le froid, et un petit écrit fort curieux, à cause de certaines observations très justes concernant la nature du globe lunaire, et qui est intitulé : De la face qui paraît dans la lune.
A cette époque, où l'empire romain touchait à la grande crise qui devait se terminer par sa dissolution, la plus déplorable anarchie régnait dans les esprits, et Alexandrie était le principal théâtre de celte confusion. Les Juifs, dont l'établissement dans cette ville remontait au règne de Physcon, y avaient apporté le goi'it des études de pure spéculation. Plus lard, sous le règne de Trajan et d'Adrien, la philosophie indienne devenue, sans doute , plus incompréhensible à mesure qu'elle s'éloignait de sa source, et le néo-platonisme qui, de son côté, se livrait aux conceptions les plus insaisissables, vinrent ajouter au vertige qui poussait les esprits vers ces études sans nom qu'on a tenté de nos jours de rajeunir. De ce conflit d'idées toujours vagues et rarement profondes naquit la philosophie cabalistique , cette déplorable aberration de la raison humaine dont le règne fut si long el qui n'occupe plus aujourd'hui que quelques cerveaux vides. Ces stériles études, mortelles pour l'intelligence, firent oublier les sciences d'observation, qui tombèrent bientôt dans l'oubli.
Au Ile siècle de l'ère chrétienne, nous ne trouvons que trois écrivains, Athénée, Élien et Oppien, dont les ouvrages intéressent directemen. les oaiuralisles; mais, lorsqu'ils parurent, la langue latine avait, coame langue scientifique, fait place à la langue grecque.
L'ouvrage d'Athénée , le Banquet des sages , n'esl autre chose qu'une compilation indigeste et confuse , mais il renferme beaucoup de détails précieux. L'auteur fait raconter à chacun des convives tout ce qu'il sait sur les mets qui paraissent sur la table , et de là des détails souvent fort piquants. C'est ainsi qu'il nous donne la description de quatre-vingt-dix
poissons ei d'un grand nombre d'oiseaux, le tout mêlé d'anecdotes qui varient agréablement son récit.
Élien n'est, comme Athénée, quun simple compilateur. Pour rendre son livre plus original, il a eu la malencontreuse idée de mêler toutes les matières sans ordre ni méthode. Il cite soixante-dix espèces de mammilèrcs , entre autres le bœuf sans cornes , l'yak , le babiroussa et la souris épineuse. Sur les cent neuf espèces d'oiseaux dont il fait mention, quelques-unes n'ont été constatées que dans les temps modernes : tels sont ceux qu'il appelle les paons de mer , et dans lesquels on a reconnu les combattants. Il donne la description de cinquante espèces de reptiles qui n'ont pas tous été retrouvés, et il n'y a guère que dix années <lu'on a découvert aux Indes son crocodile à museau cornu. Il décrit cent trente poissons; quelques-i'ns le sont pour la première fois, tels que le diodon , le citharodon et l'anchois. Les détails qu'il présente sur les animaux de cette classe sont d'autant plus importants que les Grecs étaient presque aussi avancés que nous en ichthyologie.
Oppien, né en Cilicie, vers la fin du règne de Marc-Aurèle, a écrit les Cynégétiques , les, Halieutiques et les Ixeutiqties, poèmes tous trois précieux pour les sciences naturelles ; mais dont le dernier est perdu.
Les Cynégétiques nous font connaître les races de chevaux et de chiens dont on se servait alors pour la chasse, et le nom des animaux qui étaient l'objet de ce délassement. L'auteur y cite entre autres le bison et le mouflon, qui vivaient alors en Italie. Les Halieutiques contiennent des détails d'un plus grand intérêt. Le poète y décrit le lieu d'habitation des poissons et de certains mollusques , leur mode de reproduction et leurs mœurs ; ainsi, il rappelle les propriétés électriques de la torpille, la ruse si connue de la baudroie pour attirer les petits poissons , celle de la sèche qui teint l'eau de son encre, afin d'échapper à ses ennemis, et le dangereux aiguillon dont la pastenade est armée. Les développements dans lesquels il entre sur la manière de pêcher les diverses espèces de poissons et sur leurs migrations sont fort intéressants pour la science. L'ouvrage d'Oppien contient la descripiion de cent soixante poissons ; et il est à remarquer que, parmi tant de détails, on ne trouve que peu de fables; cependant certains faits demandent à être vérifiés.
Ce jeune poète est l'un des derniers naturalistes distingués de l'antiquité ; nous ne trouvons plus après lui que Galien de Pergame, savant médecin de Marc-Aurèle et de Lucius Vérus
Galien se fixa à Rome après avoir successivement visité, pour s'instruire, Corinthe, la Lycie, laPalesline et l'Egypte. A l'époque où il étudi» l'anatomie à Alexandrie, cette science y était en décadence ; mais par sor seul génie il la soutint et lui fit faire d'étonnants progrès. I! a considérablement écrit, en suivant toujours dans ses travaux un ordre méthodique: il commence par l'anatomie ; viennent ensuite la physiologie, l'hygiène, la pathologie, la séméiolique et la thérapeutique.
Ses administrations a?iatumiques, dont nous n'avons qu'une partie, sont pleines de faits qui annoncent une merveilleuse sagacité et une persévérance opiniâtre. Les difficultés qui entouraient l'étude étaient cependant alors fort grandes. On ne pouvait disséquer des adultes, et l'on était réduit à ouvrir les cadavres des enfants morts dans les lieux où on les avait exposés , ou bien ceux des ennemis restés sur le champ de bataille ; toutes ces ressources étant insuffisantes , Galien conseilla d'étudier l'organisation des animaux qui se rapprochent le plus de l'homme, surtout les singes de l'espèce appelée magot. Il en résulte que , dans ses descriptions myologiques et ostéologiques, il rapporte souvent à l'homme des détails organiques qui ne sont vrais que pour le singe. Son livre de la Digestion contient des indications fort précises sur l'anatomie comparée; il fait remarquer, après Aristote, que tous les animaux qui n'ont pas d'incisives à la mâchoire supérieure ont plusieurs estomacs. Il soutient aussi, contre l'opinion généralement admise de son temps, que les éléphants ont une vésicule biliaire. Ses travaux relatifs à la respiration donnent une haute opinion de son habileté. Il avait fait de nombreuses expériences sur la production de la voix, et coupé, chez des porcs, les deux branches du nerf pneumo-gastrique qui montent le long du larynx, pour démontrer leur influence dans la formation du son. Nous n'avons qu'une partie de sa description du cerveau ; mais elle est assez remarquable pour nous faire regretter la perte de ce qui ne nous est pas parvenu.
Galien fait preuve d'une grande pénétration dans son ouvrage intitulé : De l'usage des parties du corps humain. Il a signalé le premier la perforation du cœur dans le fœtus. Toutes ses erreurs sur la structure et les fonctions de cet organe et de ses dépendances viennent de ce qu'il n'expérimentait que sur des animaux, et n'avait aucune idée de la circulation du sang ; aussi ne peut-il expliquer le mouvement d'élévation et d'abaissement du cerveau , qu'il attribue à l'afflux de l'air. Il a aussi le premier parlé des nerfs optiques, et
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■décrit avec exaciitude les couches optiques. Il traite ensuite de l'usage des parties de la tête, des dents, de la moelle épinière , des nerfs auxquels celle-ci donne naissance , des organes de la reproduction, de la différence qui existe entre le fœtus et l'adulte, de la distribution générale des nerfs, des artères et des veines. Chacun de ces sujets particuliers prouve le morne talent d'observation et la même puissance de déduction. Dans son écrit sur les opinions d'Hippocrate , il fait de la tête le siège de toutes les facultés, contrairement à la théorie des stoïciens, qui le plaçaient dans le cœur.
Son traité, relatif aux propriétés des aliments, renferme une foule de détails intéressants sur les substances nutritives tirées des deux règnes.
Ce grand homme, qui eût peut-être égalé Aristote, si, au lieu de spécialiser ses éludes, il les avait généralisées, dut au hasard d'un songe survenu à son père d'avoir étudié la médecine. Il est du petit nombre de ceux qui ont personnellement joui de leur gloire et dont le nom est le plus long-temps demeuré populaire. Admiré pendant sa vie, il fut jusqu'au xvi" siècle une autorité toute-puissanle ; et jusqu'à nos jours les Arabes n'eurent pas d'autre guide. Galien est le dernier savant qui se soit occupé des sciences naturelles avec distinction ; à sa mort, elles tombèrent dans la barbarie, pour ne se relever qu'au xvi^ siècle : aussi n'entrerons-nous pas dans de grands détails sur les hommes qui lui succédèrent.
Justin, écrivain du ii^ siècle, à qui nous devons la conservation de plusieurs passages fort curieux de l'historien Trogue-Pompée, semble adopter son opinion sur l'origine ignée de notre planète, et pense que le refroidissement du globe ayant d'abord eu lieu aux pôles , les Scythes doivent avoir été les premiers habitants de la terre.
Au m* siècle, nous trouvons fort peu d'écrivains remarquables; ce qu'il faut attribuer à la lutte qui s'engagea entre les chrétiens et les sectateurs du paganisme. Cependant quelques hommes se monirèreiit encore sensibles aux attraits de la sience : Philostrate de Lemnos, philo sophe pythagoricien, qui vivait à Rome sous l'empereur Sévère , a consigné, dans la vie d'Apollonius de Thyanes, de fort bonnes observations sur les productions naturelles de l'Inde, qu'Apollonius avait visitée en compagnie de quelques philosophes. Tout ce qu'il rapporte sur les mœurs des éléphants est très exact. Il décrit avec précision plusieurs des poissons de l'Indus , et donne quelques détails curieux sur les mœurs des singes; mais ces vérités sont mêlées aux fables si communes
52 DISCOURS PRlIlLIMINAIRE.
à celle époque. Nemesianus le Carlhaginois a écril un poème sur lâchasse aux mammifères et un autre sur l'aviceptologie, dont il ne nous reste que quelques vers. Titus Calpurnius, élève de Nemesianus, a composé des élégies, dont la septième renferme des détails sur les lièvres blancs el sur le babiroussa ; il y cite un bœuf à bosse et à crinière, qu'on suppose être le bison.
A celte époque, la chimie, dont il n'a pas encore été question , occupait beaucoup les savants d'Egypte, et avait puissamment contribué aux progrès de la métallurgie. Déjà, sous le nom à'art Iierme'lique, conveni plus tard en celui A' alchimie , elle rêvait la transmutation des métaux: et Dioclélien fut tellement effiayé de ses progrès, qu'après la prise d'Alexandrie, il fit brûler tous les livres qui en traitaient.
Les plus anciens ouvrages d'alchimie, échappés à la proscription, et qu'on attribue faussement à Hermès, mais qui appartiennent évidemment à l'école d'Alexandrie, sont le /^î'mcrï/f/re, le Traité des sept chapitres, et la fameuse Tahled'cméraude tant de fois commentée sans avoir été comprise. Tous ces ouvrages sont empreinls du panthéisme primitif particulier à l'Orient, et l'on aurait peine à reconnaître, sous leur forme apocalyptique , les premiers âges de la chimie moderne ; mais nous suivrons pas à pas cette science, et nous montrerons comment la vérité sans cesse mêlée à l'erreur ftnit par triompher.
Après quinze siècles d'une gloire toujours croissante , l'empire romain succombait sous le poids de sa propre grandeur. Travaillé au dedans p;u' des factions politiques et des querelles religieuses auxquelles venait se joindre, comme une cause inévitable de dissolution, la profonde corruption de la société païenne; harcelé par les invasions de plus en plus menaçantes des barbares, il touchait à sa ruine. Depuis le commencement de notre ère , les populations teuto-cimbriques, qui s'étendaient, du Danube jusqu'à l'Elbe, s'étaient incessamment précipitées sur l'Italie; leur nombre et leur audace allaient toujours croissant. Au iv'= et au V' siècle, les Ostrogoths et les Hérides, les Vandales, les Alains, les Suèves, les Visigoihs et les Francs, inondèrent l'Italie, les Gaules, l'Afrique, l'Espagne; et Attila (Etzel)vint à son tour, comme un torrcnl dévastateur, sillonner le sol de la péninsule italique. Pour l'éloigner, les Romains, qui ne pouvaient plus supporter le poids d'un glaive, le gorgèrent de riches présents. Genserich et Odoacre vinrent enfin s'as.seoir sur le trône des Césars, mais ne prirent des vaincus que la foi chré Ueniie .
Cependant vers le milieu du iv' siècle, Constanlinopîe avait recueilli les débris de la civilisation romaine; et l'Occident, en proie aux guerres acharnées des tribus germaniques qui se disputaient la possession du sol, tomba pour huit siècles dans la plus affreuse barbarie. La lutte engagée entre les chrétiens et les païens absorbait l'attention de tous les hommes d'intelligence, et ne laissait aux esprits aucun loisir pour s'occuper de science. Toutefois, Euslaihius, archevêque d'Antioche, composa, sous le litre de Commentaire de l'Hexameron, un traité d'histoire naturelle, où les êtres sont rangés suivant l'ordre de leur création et dont tous les détails sont empruntés aux naturalistes anciens. Saint Ambroise (370) publia un ouvrage semblable, mais dans un but exclusivement théologique. Vegèce et Gargilius écrivirent sur l'art vétérinaire deux traités d'une grande médiocrité, etPalladius a laisse un ouvrage intitulé : De re rusticâ, qui mérile à peine une mention. Ausone, précepteur de l'empereur Gratien, est l'auteur d'un poème sur la Moselle, dans lequel il décrit quatorze espèces nouvelles de poissons, entre autres la truite commune, la truite saumonée et le barbeau. Oribase, médecin de l'empereur Julien, fut un des hommes les plus remarquables de ce siècle; il réunit en uuseul corps divers traités de médecine, qui sans lui ne fussent pas parvenus jusqu'à nous.
Saint Augustin, l'illustre évêque d'IIippone cl l'un des plus célèbres pères de l'Église, a décrit quelques poissons, et mentionne la découverte faite en Afrique de débris de mastodontes qu'il croit être des ossements de géants. On a de lui un traité sur la génération. Macrobe a écrit deux ouvrages sur les sciences: le premier , sous le litre de Cojnmentaire du songe de Sclpion , contient un exposé des opinions des anciens sur l'astronomie ; le second, \n\\iw\è Sala7-n aies ^ rédigé sur le même plan que celui d'Alhéne'C, fait connaître certaines opinions scientifiques ^ que sans lui nous aurions toujours ignorées, ïridoine Apollinaire a laissé des détails topographiques sur l'Auvergne. Orose, de Tarragone, n'est intéressant que par une assertion qui justifie le calife Omar de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie ; car il déclare que, dans son voyage en Egypte, il visila cette bibliothèque et la trouva vide, les Arabes l'ayant dévastée depuis deux siècles. Martianus Capella a écrit , à la fin du v' siècle, un poème inlitulé : Noces de la philologie avec Mercure. On y trouve une division des connaissances humaines en sept branches appelées les sept arts libéraux, division adoptée par les universités dans tout le cours du moyen âge;
et Saint Cyrille a laissé un petit traité sur les plantes et les animaux.
Les efforts des empereurs n'avaient pu empêcher les Gaules de tomber sous la domination des Francs ni soustraire l'Italie au joug des barbares. Cependant les chefs des conquérants n'étaient pas tous insensibles aux avantages de la civilisation . Sous le règne de Théodoric, roi des Ostrogoths, le calme se rétablit un peu ; et ce sage prince, non content de favoriser dans ses étals les progrès des lumières, s'efforça de les faire pénétrer chez ses voisins; mais les querelles suscitées par l'arianisme occupaieni l'attention des esprits et les détournaient de l'élude. Aux dissensions causées par ce schisme se mêlèrent de plus graves préoccupations : les institutions politiques cherchaient à se régulariser; la féodalité s'organisait sur toute la face de l'Europe, et tandis qu'en Occident une aristocratie puissante renfermait le pouvoir royal dans les bornes les plus étroites , le despotisme régnait à Constantinople.
Le fameux commentaire de la Misnah, le Talmud, code civil et canonique des Juifs, remonte à celte époque, et eut une très grande influence sur la direction des idées philosophiques de l'Europe. C'était un mélange informe de la philosophie néo-platonicienne , avec les idées supersii tieuses des Juifs, qui attribuaient aux caractères alphabétiques, à leur combinaison, à cerlains mots barbares, une puissance refusée à l'homme, et mettaient à son service les êtres supérieurs. Les éludes théologiques, fondées sur la lecture des gloses de la Bible et sur celle des livres juifs, entretenaient cette déplorable erreur. Il en naquit la cabale que le xvii^ siècle seul vits'éleindre,etquifascinacerlains esprits faibles au point de les faire croire à leur propre supériorilé. De là les astrologues , les magiciens elles sorciers qui souvent expièrent dans les flammes leur coupable crédulité.
La littérature ecclésiastique , qui avait eu pour brillants inlerprèles les pères de l'Église, commençait à décliner. Dans les premiers temps du VI» siècle, on ne comptait d'hommes célèbres que Cassiodore et Boëcc, qui firent de vains efforls pour lirer les lettres de la barbarie ; et vers la fin brilla le savant saint Grégoire, dont le palais éiail devenu l'asile des sciences. Nous ne trouvons aussi à celle époque que deux médecins célèbres, Aélius d'Amède et Alexandre de Tralles La corruplion loujours croissanle des mœurs fut suivie d'un abrutissement général. Les écoles, abandonnant les études sérieuses, s'étaient laissé envahir par les disputes théologiques, et une fausse dialectique rendait les discussions verbeuses et sans profondeur.
Les disciples de saint Benoît , dégoûtés d'un monde d'où la vertu était bannie , se retirèrent, en 5Uo, sur le mont Cassin et se consacrèrent à l'éducation de la jeunesse et à l'étude; ils rendirent d'immenses services à la civilisation , en multipliant les manuscrits, précieux monuments de l'antiquité.
Ce siècle fut pourtant signalé par une importation d'un grand inlérèt pour les arts. Deux moines , envoyés à Ceylan , en rapportèrent à Constantinople les vers à soie , se livrèrent à leur éducation et fabriquèrent les premiers tissus. Le commerce, abandonné aux Syriens dont l'influence était alors considérable, consistait en aloès, épices, ivoire, pierres précieuses, etc. ; mais bientôt toute relation avec l'Orient cessa.
Le règne des sciences chez les anciens finit lors de la translation du siège de l'empire à Constantinople. Une ère nouvelle va commencer, empreinte du caractère de mysticité sauvage émanant de son origine. Sa lutte contre les ténèbres et le besoin d'asseoir ses institutions l'absorbent tout entière, et elle semble un pont jeté entre deux âges pour les réunir.