PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
fureur passagère et d'un courage inconstant. Elle peut être surprise, mais non vaincue ni ébranlée, car elle grandit au milieu des revers. A l'exemple de Judas Machabée, l'homme vaillant protège les camps de son èpée, et quand la mort est inévitable, il en triomphe encore en la méprisant.
S. Thomas signale trois vices opposés à la force; ce sont : la crainte exagérée, le manque de crainte et l'audace. La véritable force ne consiste pas à ne rien craindre et à tout entreprendre, mais à craindre avec prudence et à oser sans témérité. Elle va sans pâlir au-devant d'une mort certaine et nécessaire, mais elle évite avec appréhension tout danger superflu. Les Celtes ne craignent rien, disait Aristote, mais c'est folie. Sapiens timet, le sage sait craindre; le vaillant ne ferme pas les yeux sur le danger, mais il l'évite sans faiblesse, l'affronte à propos et ne tremble jamais. Maître de ses passions les plus vives, tour à tour il se livre à l'espérance, modère la crainte, s'enflamme de colère et frappe des coups irrésistibles ou se réfugie dans l'énergie suprême du désespoir. Toujours plus grand que le péril, il sait également vaincre et noblement mourir. Savoir mourir, c'est, au fond, tout le secret de l'héroïsme. « Le mépris de la mort, dit Lacordaire, voilà le principe de la force morale. Tant que la conviction de la justice ne va pas jusque-là; tant qu'on craint de mourir, comme si mourir était autre chose que vivre et atteindre Dieu, il n'y a rien à espérer de l'homme dans les grandes occasions. »
La force, vertu générale, résulte de quatre vertus secondaires : la confiance ou magnanimité, la magnificence, la patience et la persévérance. La confiance et la magnanimité sont dans l'esprit et les desseins; la magnificence est dans les actes extérieurs ; la patience résiste toujours et la persévérance ne s'arrête jamais. Cicéron et Aristote se rencontrent dans l'énumération de ces quatre vertus, seulement, le philosophe grec donne à la première le nom de magnanimité, tandis que le philosophe latin préfère celui de confiance.
Magnanimité. — Lorsque la confiance a pour objet les plus nobles entreprises, elle prend le nom de magnanimité. Le magnanime veut avant tout être digne d'honneur et il redoute la honte pardessus tous les maux. Mais, comme ce qu'il ambitionne n'est pas un honneur vulgaire, on le voit mépriser ces suprématies puériles qui satisfont les vaniteux et les esprits bornés. Volontiers il dérobe ses mérites à l'attention des hommes, à la curiosité publique; il tient plus à être honorable qu'à être honoré ; il dispute peu, parle avec sobriété, pèse ce qu'il affirme et s'y tient, et, selon une autre remarque d'Aristote, se soucie plus de posséder la vérité que de faire prévaloir son opinion. La magnanimité est donc une. vertu des grandes âmes; si, d'une part, elle expose à l'orgueil, elle n'est pas d'ailleurs sans affinité avec l'humilité véritable et dispose en outre aux actes héroïques.
Confiance. — La confiance, qui est impliquée d'abord dans la vertu de force et qui, dans les grandes entreprises, touche à la magnanimité, est cette conviction qui n'admet aucun doute ou qui n'en tient nul compte, cette foi inébranlable dans une cause que l'on embrasse et que l'on fait sienne. Le chemin qui mène aux grandes actions s'ouvre par la foi et se ferme par l'incertitude. Celui qui se prend à douter est à demi vaincu : quand l'âme est inquiète, la main est mal affermie; si l'esprit hésite, le cœur n'est pas loin de faillir. C'est pourquoi le moyen infaillible de vaincre un homme, de dissiper ou de tailler en pièces une armée, de désorganiser un parti, c'est de leur faire perdre la confiance qui les a suscités et les anime. On ne voit pas que les grands hommes aient douté de leur fortune.
Magnificence. — Elle se plaît à réaliser les grandes œuvres que la magnanimité a conçues, particulièrement les œuvres somptueuses et monumentales. « Pour définir en quoi consiste la magnificence, dit Bossuet, on verra qu'elle paraît dans les grands travaux consacrés à l'utilité publique, dans les ouvrages qui attirent de la gloire à la nation, qui impriment du respect aux sujets et aux étrangers, et rendent immortels les noms des princes. » Ainsi comprise, la pratique de cette vertu est réservée au petit nombre.
Patience, persévérance. — Nul n'est dispensé de pratiquer ces vertus modestes et nécessaires à tous, par lesquelles l'homme se sert et triomphe du temps, ce grand destructeur et ce grand fondateur de toutes choses. La patience ne .s'effraie d'aucun fardeau, d'aucune tristesse ; la persévérance, d'aucun délai, de nul labeur. La patience ne recule jamais, la persévérance avance toujours. La création d'une cité, la richesse d'un peuple, la prospérité d'une famille, la perfection morale de l'individu ne s'expliquent que par la patience et la persévérance.
Toutefois, il est des patiences injustes et répréhensible?, des persévérances funestes qui aboutissent à des ruines irréparables. Il faut être patient, mais sans pusillanimité ; persévérant, mais sans obstination. Que l'homme vertueux ne craigne donc pas quelquefois de s'indigner contre un mal devenu aussi effronté qu'exigeant, et de secouer son joug odieux ; qu'il ne rougisse pas non plus de renverser quelquefois ce qu'il avait édifié, de combattre ce qu'il avait défendu, d'abandonner ce qu'il avait entrepris ; mais qu'il embrasse la patience chrétienne, et cette persévérance dont il est écrit : « Celui-là sera sauvé, qui persévérera jusqu'à la fin. » (Sur la patience dans la maladie v. Perreyve, La journée des malades, 1895, 10e éd.)