Chapitre Premier
Des sciences religieuses, philosophiques historiques, littéraires.
Science. I. Sa nature. Classification des sciences. — II. Principes de classification. — III. Les cinq sciences principales. — IV. Lu théologie. — V. L'histoire. — VI. Principales classifications. — VII. Esquisse d'un système des connaissances.
I. La science est la connaissance des choses par leurs causes. Elle ne consiste pas précisément à connaître les causes par leurs effets : ce n'est là que son commencement. Elle diffère de l'intelligence, qui n'est que la faculté de la science et comme son fondement. Elle diffère de l'opinion, qui n'est pas une connaissance certaine, un effet de la démonstration. A proprement parler, la science n'a pour objet que le certain. Mais l'opinion peut rentrer indirectement dans l'objet delà science, en tant qu'elle a une certaine valeur, un certain poids. Le philosophe, l'historien, le savant, qui savent affirmer où il faut et douter où il faut, ont une science qui est riche directement de toutes leurs certitudes et indirectement de toutes leurs opinions. La science diffère de la foi, qui, elle aussi, a la certitude, mais non pas en vertu de l'évidence de l'objet. A cause de la certitude qui leur est commune, la croyance et la science sont prises souvent l'une pour l'autre et nous disons tndifféremment : je crois ou je sais ; mais, en réaliié, la science et la foi sont incompatibles, du moins en ce sens que le même acte ne peut être à la fois un acte de science et un acte de foi. Enfin la science diffère de la connaissance sensible, qui nous est donnée par les sens et se termine aux faits, aux choses particulières, contingentes : la science, au contraire, appartient aux facultés intellectuelles, elle a pour objet propre et immédiat les universaux, les idées, le nécessaire, l'absolu, le monde intelligible. On voit dès lors que la description des faits et des phénomènes, si importante dans les sciences naturelles, historiques, sociales, et même dans les sciences psychologiques, n'est pas encore la science ; elle n'est que son point de départ. Il n'y a de science qu'autant que l'esprit atteint le nécessaire, les principes, les lois, les causes, et juge les choses à leur lumière. Il y a, sans doute, une science du contingent, mais seulement à la lumière de l'absolu.
Considérée en elle-même, la science est une habitude intellectuelle. Mais considérée dans ce qu'elle découvre, elle est un ensemble de vérités, de conclusions, liées entre elles et dépendant des mêmes principes. La science embrasse ainsi tous les ordres de connaissances. Or- c'est à distinguer et à ordonner ces divers ordres, partant à classifier les sciences qu'il faut maintenant nous appliquer. Après avoir établi les principes traditionnels d'une bonne classification, nous signalerons les principales tentatives qui ont été faites ; puis nous tracerons les grandes lignes d'un système général de toutes les connaissances humaines.
II. Priyicipes de classification. — Et d'abord, dans toute classification des sciences, on doit s'éclairer des principes suivants : 1" Les sciences sont inséparables des arts ; les sciences pratiques, d.es sciences spéculatives ; les arts industriels et
mécaniques, des arts supérieurs ; en sorte que toute classification complète doit embrasser toutes les connaissances humaines. — 2° Les sciences se distinguent les unes des autres par leur objet, leur objet formel, et, plus profondément encore, par les principes plus ou moins abstraits dont elles s'éclairent. — 3° A considérer ces derniers, les sciences se divisent en trois ordres principaux : sciences philosophiques, mathématiques, physiques et naturelles. Les premières se subdivisent en logiques, métaphysiques et morales. — On remarquera, en outre, que des sciences principales qui ont été énumérées, aucune n'est subalterne d'une autre ; mais chacune a des avantages et une excellence propres. — Au-dessus de toutes est la théologie sacrée, qui doit présider à l'encyclopédie chrétienne. — Toutes plongent leurs racines dans l'histoire.
Reprenons ces principes pour les justifier brièvement. Que les sciences soient inséparables des arts, cela ressort de leur nature même et des rapports de la spéculation et de la pratique. La science a pour objet le vrai, elle cherche les causes : l'art a pour objet le beau ou l'utile, il se'pplique aux effets. Mais le vrai est le fondement du beau et de l'utile, et l'on produit d'autant mieux les effets que l'on connaît mieux les causes : c'est-à-dire que la connaissance est le principe de l'action. Pour les mêmes raisons, les connaissances pratiques dépendent des connaissances spéculatives ; les arts inférieurs, des arts supérieurs. Il va sans dire que cette union intime de toutes les connaissances ne prouve pas que l'on ne puisse cultiver l'une avec fruit sans cultiver les autres : elle prouve seulement que toutes les connaissances sont liées objectivement entre elles et que le progrès des sciences spéculatives en particulier tend à déterminer dans les connaissances inférieures un progrès analogue. D'ailleurs il serait facile, en abordant chaque groupe de connaissances (théologie, philosophie, droit, lettres, mathématiques, médecine, etc.), de montrer que la science et l'art, la spéculation et la pratique, sont toujours intimement associés.
En second lieu, la division des sciences ne doit pas être tirée du sujet qui connaît (comme l'ont fait Bacon et les Encyclopédistes), mais de l'objet (pii est connu. Ajoutons que la science est spécifiée par son objet formel, c'est-à-dire par l'objet en tant qu'il tombe sous la connaissance, sous le rapport où il nous est révélé et connu. De même que les facultés sont spécifiées par leur objet formel : la vue, par la lumière ; l'ouïe, par le son, etc., ainsi en est-il de la science. Nombre de sciences ont les mêmes objets matériels, qui cependant sont fort diverses. Par exemple, la géométrie et la physique étudient les corps ; mais la première considère leurs dimensions, et la physique leurs propriétés sensibles ; l'objet matériel est le même, mais l'objet formel est différent. Or cet objet formel n'est proposé à l'esprit qu'au moyen de principes plus ou moins abstraits et proportionnés à cet objet. Si l'on veut donc arriver à la division des sciences la plus profonde, il faut remonter aux premiers principes sur lesquels elles s'appuient.
III. Les cinq sciences principales. — Or, à considérer les principes, les sciences se divisent en trois ordres principaux : sciences philosophiques, mathématiques, physiques et naturelles. Cette divi-
sion se justifie ainsi. Puisque la science se divise comme son objet et en tant que celui-ci est à sa portée, c'est-à-dire connaissable, comme d'autre part l'objet ne devient connaissable que par les principes, il faut bien que la science se divise comme ces derniers. Or les principes se classent suivant leur degré d'abstraction. Nous arrivons à la même conclusion, en raisonnant ainsi : l'objet ne devient connaissable à l'esprit, c'est-à-dire un objet de science, qu'autant qu'il est général et abstrait ; les degrés d'abstraction nous donnent donc les degrés de science.
Or il y a trois degrés principaux d'abstraction. Au plus bas degré, l'esprit fait abstraction de la matière individuelle, mais retient la matière sensible en général : les couleurs, les sons, toutes les qualités sensibles des corps. A ce degré, nous avons les principes et les sciences physiques. Au deuxième degré, l'esprit fait abstraction de la matière sensible, par conséquent de toutes les qualités sensibles des corps, mais il retient la matière intelligible, c'est-à-dire l'étendue et le nombre, la quantité en un mot. A ce degré nous avons les principes et les sciences mathématiques. Enfin, au troisième degré, l'esprit fait abstraction de toute matière, même intelligible, il ne retient que les substances, les natures, les universaux ; l'imagination lui est toujours indispensable, mais l'objet scientifique n'est plus imaginé, il est seulement conçu. A ce degré, nous avons les principes et les sciences philosophiques. Mais la philosophie comprend ellemême trois ordres de principes et partant de connaissances, comme nous le verrons plus bas. De là donc cinq sciences principales : physiques et naturelles, mathématiques, logiques, métaphysiques et morales.
On remarquera que de ces cinq sciences aucune n'est subalterne d'une autre; mais chacune a des avantages et une excellence propres. Une science peut être subalterne de deux manières, par ses principes et par son objet : par ses principes, s'ils sont la conclusion de la science qui lui est supérieure (ainsi l'arpentage par rapport à la géométrie, la musique par rapport à l'acoustique, la jurisprudence par rapport à la morale, la grammaire par rapport à la logique) ; — par son objet, si cet objet n'est qu'une partie de l'objet de la science supérieure (ainsi l'ornithologie et l'ophiologie par rapport à la zoologie, l'optique par rapport à la physique). Il est bien évident que la science subalterne ne démontre pas ses principes, elle les suppose : elle n'est donc une science complète, parfaite, qu'autant qu'elle communique avec les sciences supérieures et que celui qui la possède remonte ainsi jusqu'à la source, c'est-à-dire aux premiers principes, évidents par eux-mêmes.
Cela étant, on voit bien vite qu'aucune des sciences fondamentales ne relève absolument d'une autre quant à ses principes ni quant à son objet. Pour ce qui est des principes, chacune a les siens propres. Il est vrai que les principes de métaphysique sont impliqués dans tous les autres, ils contribuent même à démontrer les principes des sciences physiques, qui sont des principes induits ; mais ils ne suffisent pas sans l'expérience : les principes physiques sont expérimentaux, synthétiques. Quant aux principes mathématiques, bien qu'ils s'expliquent par le principe de contradiction, cependant ils sont évidents par eux-mêmes. De même, pour les principes de logique et de morale. A ce titre, on peut dire que la morale a une certaine indépendance. Son premier principe : « Il faut faire le bien et fuir le mal », n'a pas besoin de démonstration ; il se confirme et s'explique plutôt qu'il ne se démontre.
Mais si chaque science peut revendiquer ainsi une certaine indépendance, cependant elles se subor-