Chapitre III
Des arts.
Art. Beaux-arts. Histoire des beauxarts. — L'art est une qualité qui perfectionne les puissances de l'homme et les dispose à bien faire certains ouvrages. On distingue les arts libéraux, les arts mécaniques, les beaux-arts et certains exercices qui consistent généralement dans l'usage de la force, de la souplesse, de la dextérité. Les arts libéraux, ainsi appelés parce qu'ils ne sont accessibles qu'à celui qui peut s'adonner librement aux' choses de l'esprit, consistent clans un exercice tout spirituel, ou, du moins, plus spirituel que mécanique ; ce sont : la grammaire, la dialectique, la poésie, l'éloquence, l'architecture, le dessin, etc. On voit que les arts libéraux se confondent d'une part avec lis sciences, par la grammaire et la dialectique, et de l'autre avec les beaux-arts, par l'architecture, le dessin. Il faut ajouter que certains d'entre eux, la poésie et l'éloquence, mériteraient d'être placés au premier rang des beaux-arts, s'ils ne s'adressaient d'abord aux sens intérieurs et en particulier à l'imagination plutôt qu'aux sens exté • rieurs. Mais cela même montre leur excellence. Ils sont tout à fait distincts des arts mécanique*. Ceux-ci étaient laissés autrefois aux esclaves, tandis que les arts libéraux étaient le privilège des hommes libres : Quai ingénia coluntur et propterea (ligna? sunt liberis hominibus (Pline). Les arts mécaniques, consistant principalement dans un travail manuel, se confondent avec les métiers : leur fin principale n'est pas la beauté, mais l'utilité. Les beaux-arts, au contraire, ont pour objet formel l'expression la plus vive et la plus sensible du vrai et du beau ; ils comprennent l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, l'art dramatique, etc. La musique s'adresse à l'ouïe ; les autres arts s'adressent à la vue par le dessin, en général, et en particulier par des lignes (architecture) ou des formes (sculpture) ou des couleurs (peinture). L'art dramatique y ajoute le geste, l'expression. Il communique avec les belles-lettres, l'éloquence, la poésie. Mais l'acteur n'est essentiellement qu'un écho et un interprète. Entre les arts mécaniques ou métiers (v. métiers, arts et métiers) et les beauxarts peuvent se placer les arts nouveaux ou industries que l'on est convenu d'appeler arts industriels. Ils consistent dans certains procédés plus ou moins< scientifiques qui permettent de reproduire les œuvres d'art : ainsi la photographie, l'héliogravure,
la galvanoplastie, la fabrication de statues en cartonpierre, en terre cuite, le découpage mécanique, etc. Avec eux on peut placer l'imprimerie. Enfin les arts et exercices corporels, où l'on fait valoir surtout la force du corps, la perfection des sens, la souplesse des membres, la dextérité de la main, sont la gymnastique, le tir, l'escrime, la chasse, l'équitation, etc. Nous les rapportons à la lutte et nous les rapprochons des beaux-arts, dont ils se distinguent par un caractère belliqueux et moins élevé.
Les arts par excellence, ce sont les beaux-arts. Si l'on monte au-dessus, on rencontre la science, invisible par elle-même ; et si l'on descend audessous on ne trouve que l'industrie, l'adresse, le savoir-faire. C'est donc ici qu'il faut s'arrêter. Remarquons encore que le nom d'artiste ne s'applique pas à celui qui s'adonne avec succès à la philosophie ou à quelque autre science, ni à celui qui excelle clans les exercices corporels, mais à celui-là seulement qui honore les arts autant qu'il en est honoré, à l'architecte, au sculpteur, au peintre. Exprimer vivement la beauté, la faire descendre des sommets où elle habite et où le génie et la sagesse la font découvrir, la forcer à se rendre sensible et éclatante, à fréquenter les hommes pour se faire contempler et aimer ; telle est la fin de l'art et la gloire de l'artiste. L'art est un don du ciel, et, pour susciter un artiste, il ne faut rien moins qu'un souffle et une inspiration de Dieu. « J'ai appelé par son nom Béséléel, fils d'Uri, qui est fils d'Hur, de la tribu de Juda, disait Jéhovah à Moïse ; et je l'ai rempli de l'esprit divin, je l'ai rempli d'intelligence, de sagesse et de savoir pour toutes sortes d'ouvrages, pour inventer tout ce que l'art peut faire avec l'or, l'argent, l'airain, le marbre, les pierres précieuses, et les bois de toute sorte. Je lui ai donné pour compagnon Ooliab, fils d'Achisamech, de la tribu de Dan. Et j'ai répandu la sagesse clans le cœur de tous les artisans habiles, afin qu'ils fassent sous leur direction tout ce que je vous ai ordonné» (Exod., xxxi, 2-6).
L'artiste est revêtu d'une espèce de sacerdoce, et, comme le prêtre, il doit avoir une inspiration, un zèle et une passion : l'inspiration de l'idéal, le zèle et la passion de le traduire et de le faire aimer. « L'artiste, dit Lacordaire, a eu dans son âme une vision du vrai et du beau ; l'horizon s'est déchiré sous son regard, et il a saisi dans le lointain lumineux de l'infini une idée qui est devenue la sienne et qui le tourmente jour et nuit. Que veut-il et qu'est-ce qui le trouble ? Il veut rendre ce qu'il a vu ou entendu ; il veut qu'une toile, qu'une pierre ou qu'une parole exprime sa pensée comme elle est en lui, avec la même clarté, la même force, la même poésie, la même accentuation. Tant qu'il n'obtient pas cette bienheureuse égalité entre sa conception et son style, il est sous le poids d'un malheur qui le désespère ; car il reste au-dessous de lui-même, et il pleure en larmes ardentes l'inefficacité de son génie, qui lui paraît comme une insulte et une mort ». Deux choses donc font le triomphe et la gloire de l'artiste ; connaître l'idéal et le réaliser. L'idéal est une conception parfaite, un type irréprochable. L'idéal est conforme à la nature, mais il la corrige à propos sans se séparer d'elle jamais. Il imite la nature, puisqu'il procède de Dieu, père de la nature et premier des artistes ; mais il sait recueillir dans la nature présente et déchue les éléments de la nature primitive et parfaite : alors même qu'il représente avec vérité les vices de l'une, c'est pour rendre hommage à la perfection de l'autre ; s'il exprime le mal, ce n'est que pour faire apprécier et regretter le bien. L'idéal n'est donc pas la réalité, bien qu'il existe dans le réel ; l'idéal n'est pas non plus une création proprement dite, c'est plutôt une découverte.