LIVRE V : DE LA SCIENCE ET DE L ART
Lorsque l'artiste a découvert l'idéal, il s'applique à le réaliser. C'est alors qu'il fait appel à toute l'adresse de sa main, à toute la subtilité de ses sens, à toute la délicatesse de son ouïe, comme aussi à toute la variété des lignes, des couleurs ou des sons. Que de nobles âmes, éprises de l'ait et de l'idéal, ne peuvent cependant prétendre à la gloire et aux joies de l'artiste, parce que la nature leur a refusé d'exprimer ce qu'elles pensent et ce qu'elles aiment ! Forcées de chercher l'expression du beau dans les œuvres d'autrui, elles languissent après le jour où elles pourront exprimer dignement leurs pensées et leurs sentiments par le chant, le geste, la parole. Car n'est-ce pas une contradiction et une tyrannie trop fréquentes chez l'homme déchu qu'une pensée noble et une expression défectueuse, un sentiment élevé et l'impuissance de le traduiret un noble cœur enfin et des facultés infidèles ? Mais toute pensée, tout sentiment doit trouver son expression complète : tout homme est appelé à être artiste, c'est-à-dire à rendre un culte à la beauté véritable, à la distinguer dans les autres, à la produire lui-même, à s'éclairer de ses rayons ; et s'il ne peut maintenant gravir les cimes sublimes où habitent les arts, il doit du moins placer à côté de ses vertus le goût et le zèle du beau, le désir ardent de mieux le connaître et de mieux l'aimer : Homines divites in virtute, pulchritudinis studium habentes(Eccli., xliv,6).
Histoire <lc l'art. — De même que les sciences et les lettres, l'art a son histoire : autant que les lettres et mieux que les sciences, il vit de traditions et de souvenirs, qui règlent ses inspirations, si elles ne les provoquent. Entre tous les peuples anciens qui ont bien mérité de l'art, brillent les Grecs. S'ils ont emprunté aux Egyptiens, aux babyloniens et aux autres Orientaux (et ces emprunts ne sont pas douteux), ils n'en ont pas moins transformé merveilleusement les éléments acquis et créé un art original, dont la civilisation occidentale n'a cessé de vivre. Par exemple les, monuments d'Athènes, dont les restes existent encore, enseignent les règles du goût ; les monuments de la sculpture grecque qui ont survécu sont des modèles qu'on n'a pas surpassés. Quant aux chefs-d'œuvre de la peinture grecque, ils n'ont guère laissé de traces, mais les descriptions qui nous en sont parvenues témoignent que les peintres grecs atteignirent à la perfection de l'art.
L'art romain s'inspira d'abord de celui des Etrusques, qui excellèrent dans la céramique et 1 art de travailler les métaux : le bronze, l'argent et l'or. Mais les maîtres par excellence des Romains furent ensuite les Grecs. Néanmoins l'architecture romaine garda un caractère propre de solidité et de grandeur : les Romains employèrent de préférence l'arc et la voûte et laissèrent sur toute la surface de leur empire des monuments imposants, qui attestent encore la puissance de leur domination.
L'art sarrasin, de même que tout ce qui distingue la belle époque de la domination arabe, est né de la civilisation chrétienne. Les Arabes furent instruits par les peuples chrétiens qu'ils avaient conquis. Ils s'inspirèrent aussi, pour ce qui est de l'architecture, des Perses, héritiers des traditions babyloniennes. De là les divers caractères de l'architecture dite sarrasine ou moresque. La sculpture et la peinture doivent peu aux Arabes, les prohibitions du Coran les ayant détournés de ces deux arts.
Au moyen âge, les arts, comme les lettres et la philosophie, furent sauvés par l'Eglise, qui contint les barbares et les prépara à leurs hautes destinées. L'art chrétien fut créé, et le signe particulier de cette création fut la substitution du gothique au roman. Sans refuser d'accueillir aucune inspiration vraie, aucune tradition noble, l'art chrétien fut éminemment original et spontané ; il n'en est pas qui tende plus haut et qui s'empare mieux des
meilleurs sentiments de l'homme. C'est lui qui anime encore nos vieilles cathédrales gothiques, ces monuments incomparables des âges de foi.
L'art italien fut le premier à se développer à l'approche des siècles modernes. La peinture surtout trouva, dès le XIIIe siècle, des représentants célèbres : Cimabué, Giotto ; puis, au siècle suivant, les maîtres de l'école de Sienne.
Mais, à la Renaissance, lorsque la civilisation grecque et romaine eut été révélée aux peuples occidentaux parles Byzantins, une réaction injuste se produisit contre les arts chrétiens du moyen âge, en faveur des arts païens de la Grèce et de Rome. Au lieu de purifier l'art des anciens comme on avait corrigé leur philosophie, on altéra les traditions chrétiennes, qui loin de s'enrichir de cet apport, en furent amoindries et même dénaturées. La cause de l'art chrétien allait pendant longtemps paraître comme perdue ; elle ne devait rencontrer des défenseurs éloquents et écoutés qu'au XIXe siècle. Les Italiens prirent la plus grande part au mouvement de la Renaissance, antichrétienne à tant d'égards et qui coïncide avec la Réforme. L'art moderne a fait ensuite son apparition. D'abord soumis à l'influence des maîtres italiens, qui furent ses initiateurs, il a montré plus tard de l'indépendance et s'est accommodé au génie des différents peuples. Mais il a péché souvent par le naturalisme et le réalisme, d'autant plus facilement qu'il se désintéressait davantage de l'idéal religieux II compte néanmoins, à côté de ses écarts, bien des chefs-d'œuvre. La France a occupé jusque dans ces derniers temps une place prépondérante et, malgré les justes critiques sous lesquelles tombent souvent les œuvres de ses artistes, ils paraissent les héritiers les plus fidèles du génie de la Grèce (v. le Dictionnaire des Beaux-Arts, publié par l'Académie des Beaux-Arts ; Perrot et Chipiez, Histoire de l'art dans V antiquité; Charles Blanc, Grammaire des arts du dessin : architecture, peinture, gravure, etc. ; Histoire îles peintres de toutes les écoles, etc. ; Bournand, Histoire de l'a)-r chrétien. V. aussi la Revue de Fart chrétien.)
Ornementation. — Tous les arts décoratifs sont appelés à concourir à l'ornementation : la sculpture, la peinture, la polychromie, la mosaïque. A toutes les époques et chez tous les peuples, on s'est inspiré, à cet effet, de la nature et de ses plus belles productions, végétales ou animales : le palmier et le lotus chez les Egyptiens ; les feuilles d'acanthe, des palmettes, des oves, etc., chez les Grecs; plus tard, au moyen âge, toute la flore et toute la faune. L'ornementation a donc partagé la destinée de l'art en général. Aujourd'hui, en se vulgarisant, elle est devenue trop souvent un art purement industriel.
Décorateur. — La plus belle décoration d'un édifice, d'une salle, d'une place publique, c'est celle qui vient de sa structure même ou de son style. Mais, outre cette décoration fixe, il y a la décoration mobile et temporaire, qui varie selon les circonstances, joyeuses comme des fêtes et des apothéoses, ou tristes comme des deuils. Les arts décoratifs ont pris de nos jours une grande extension et, pour exceller dans son art, le décorateur doit être un véritable artiste. On appelle tapissiersdêcorateurs ceux qui posent des tentures d'appartement ou tapisseries, rideanx, dais, et ordonnent avec goût toutes les parties de l'ameublement. Cette profession touche donc aux arts décoratifs.
Architecture. — Elle a pour objet principal les monuments et les temples; c'est elle qui édifie et ouvre les palais somptueux que la peinture et la sculpture devront orner de leurs chefs d'œuvre, et que la musique remplira de ses harmonies. L'architecture est le plus sévère des beaux-arts, et le seul qui doive chercher toutes ses ressources dans l'ima-