LIVRE I : DE DIEU
éternité, toute-puissance, sagesse, justice, sainteté, beauté et bonté infinies : tels sont ses principaux attributs. Cause première de l'univers, Dieu en est aussi la fin dernière ; l'homme, en particulier, a été créé pour le connaître, l'aimer et le servir, et, par ce moyen, acquérir la vie éternelle (v. les meilleurs traités de théologie et de théodicée : Bossuet, De la Connaissance de Dieu et de soi-même).
Prescience. — L'un des attributs de Dieu les plus insondables et les plus attacpués par l'incrédulité est la prescience ou plutôt Vomniscience, en vertu de lacpuelle Dieu sait toutes choses, sans en excepter l'avenir et les actes humains, déjà présents pour lui. Les fatalistes ont opposé la prescience à la liberté humaine; mais l'une et l'autre sont indéniables. Tous les peuples ont regardé la science de l'avenir comme un attribut propre de la divinité. Les païens consultaient les oracles. D'autre part, la liberté humaine attestée par la conscience et exigée par la morale tout entière n'est pas moins certaine. Tenons donc fermement ces deux vérités comme les deux bouts d'une chaîne dont le point précis de communication nous échapperait, selon une belle comparaison de Bossuet \v. Bossuet, Traité du libre arbitre).
Bonté. Miséricorde. — La science de Dieu est égalée par sa bonté, qui s'étend sur toute la nature, et par sa miséricorde, qui embrasse tous les malheureux. « Dieu a créé le petit et le grand, et il prend soin de l'un comme de l'autre » {Say. vr, 8). « Est-ce qu'une mère peut oublier son enfant et refuser sa pitié à celui qu'elle a porté ? Et quand même elle l'oublierait, moi je ne vous oublierais pas, dit le Seigneur » (Isaïe, xlix, 15). S'il veut le mal physique de l'expiation et du châtiment, c'est pour le bien moral de la pénitence et de la justice ; et s'il permet le péché, c'est en conservant la liberté humaine, qui peut être le principe des plus belles actions et des plus hautes vertus. Quelle que soit l'obstination de plusieurs, il tirera toujours le bien du mal et fera fleurir le lis parmi les épines. Dieu, dit saint Augustin, est si puissant et si bon, qu'il se sert même du mal pour faire le bien. Et saint Thomas observe que beaucoup de biens manqueraient à cet univers, si tous les maux étaient empêchés. « Vous avez pensé à me faire du mal, disait Joseph à ses frères, tourmentés par le remords et effrayés du châtiment que méritait leur crime ; mais Dieu a tourné ce mal en bien, comme vous le voyez, afin de m'élever et de sauver les peuples » (Gen. l, 20).
Immensité. — L'immensité de Dieu nous est connue par le lieu et l'espace, qu'elle contient d'une manière supérieure. Qu'est-ce, en effet, que l'immensité ? Ce qui est sans mesure : ainsi l'Océan, le ciel et l'espace. En réalité cependant l'Océan est parfaitement mesurable; de même le ciel et l'espace réel, puisqu'ils sont limités. D'ailleurs, alors même que l'espace et le ciel seraient vraiment infinis, ils n'auraient pas l'immensité absolue. Clarke et Newton se sont trompés : l'immensité de l'espace, fût-il infini, n'est pas l'immensité de Dieu. Nous entendons, en effet, par l'immensité divine cet attribut, ce droit de Dieu, pour ainsi dire, en vertu duquel son assistance est partout nécessaire. L'immensité divine ainsi comprise ne se confond même pas avec la présence de Dieu en tous lieux où l'ubiquité; car celle-ci n'est qu'un effet, une conséquence de l'immensité. En supposant même que l'univers n'existât pas, Dieu serait immense, c'està-dire qu'il aurait la vertu inaliénable d'être présent à tous les mondes possibles.
En fait, le monde actuel existe et Dieu est réellement partout, par son essence, par sa présence et par sa puissance. Par son essence ; car toute créature a reçu l'être de lui et ne le conserve que par lui, sans que personne ait pu ou puisse servir
d'intermédiaire à cette création ni à cette conservation. Par sa présence ; car il connaît tout et assiste à tout, puisque rien n'a été fait et ne se fait sans lui. Par sa puissance, enfin; car tout lui est soumis.
Eternité. — On peut dire, avec Boèce et toute l'école, que l'éternité est la possession parfaite et indivisible d'une vie sans fin, qui par conséquent n'admet pas de distinction de passé, de présent et de futur. L'éternité contient donc toutes les perfections possibles du temps et infiniment plus encore. Car le temps, fût-il sans commencement ni fin, aurait toujours ce caractère de succession qui lui est essentiel ; il serait toujours composé d'avant et d'après. Celui qui vit dans le temps ne possède sa vie et ne se possède lui-même qu'imparfaitement et comme par fragments ; il possède le présent, mais non le passé et l'avenir : il se souvient de l'un et espère l'autre. On comprend le prix de cette considération, lorsqu'il s'agit par exemple d'expliquer la prescience divine et de la concilier avec la liberté humaine.
L'éternité de Dieu se prouve comme son immutabilité, d'où elle découle. L'éternel, en effet, est ce qui ne passe pas, ce qui ne change pas : il se définit et se démontre par l'immuable. On voit par là même que l'éternité de Dieu est incomparable. Alors même qu'une créature aurait existé de toute éternité (ce que nous n'accordons pas comme possible), et ne devrait jamais périr, elle n'aurait point l'éternité proprement dite : elle vivrait seulement dans un temps infini, c'est-à-dire sans commencement ni fin. Son immortalité ne saurait se confondre avec celle de Dieu, qui non seulement est certain de posséder l'avenir, mais qui déjà le possède ; sans compter que lui seul est absolument immortel, puisque toute immortalité dépend de la sienne.
Création. — ■ Considérée du côté de Dieu, la création est l'acte par lequel il a tiré du néant tout ce qui existe. La doctrine de la création est opposée à la théorie de l'émanation et aux autres formes de panthéisme. Bien que la création reste mystérieuse, on ne voit pas qu'elle implique contradiction. Elle ne répugne pas du côté de la créature, qui est contingente, possible sans être nécessaire, et peut par conséquent passer de la simple possibilité à l'existence ; ni du côté du Créateur, dont la puissance est infinie et qui peut être l'auteur de tout changement sans changer lui-même. La création est même particulièrement digne de sa grandeur et de sa parfaite indépendance. D'ailleurs, il n'est pas d'autre hypothèse pour expliquer l'origine des choses. Car le monde n'existe pas par lui-même et ne peut être tiré de la substance divine. Seule la création nous permet d'échapper au dualisme absurde de Dieu et d'une matière incréée, et à un panthéisme non moins absurde et plus pernicieux encore.
Prémotion. Prédétermination. — Plusieurs ont cru pouvoir expliquer la prescience et la providence de Dieu parla prèdètermination, sans compromettre la liberté humaine. Mais mieux vaut peut-être se borner ici au mot de pré motion, qui marque mieux que la créature se détermine ellemême, tout en étant mue par la Cause première. Il faut aussi ne jamais oublier que la prescience de Dieu, étant éternelle, s'explique sans enlever aux actes humains qui en sont l'objet leur caractère de contingence.
Providence. — Il y a une Providence qui veille sur tout l'univers, sur les moindres détails comme sur l'ensemble, et qui dirige toute chose vers sa fin. Cette Providence veille particulièrement sur l'homme. Comment nier ou restreindre, en effet, les vues et l'action de la Providence? « Là où la sagesse est infinie il n'y a point de place pour le hasard. » Or la sagesse de Dieu est infinie, rien ne