LIVRE III : DE L AME
Remarquons surtout qu'elle peut être métaphysique, physique ou morale, selon que le jugement certain est fondé sur des lois absolues, ou des lois physiques, ou des lois morales. Nous sommes certains mètaphysiquement ou mathématiquement que le tout est plus grand que sa partie; nous sommes certains physiquement que le soleil se lèvera demain; nous sommes certains moralement de n'être pas trahi par notre meilleur ami. Cette distinction nous permet d'accorder que la certitude a des degrés. Non certes que la certitude puisse se confondre avec une très grande probabilité : elle est essentiellement une affirmation sans aucun doute. Considérée ainsi en elle-même, la certitude est indivisible, elle est ou elle n'est pas, Mais, considérée dans ses motifs, elle admet certains degrés, selon que les motifs ou les lois sur lesquels elle s'appuie sont plus ou moins nombreux ou nécessaires, selon que l'évidence qui la fonde est plus ou moins éclatante, rapide, irrésistible.
Plusieurs entendent par certitude morale celle qui a pour objet des vérités morales. Mais ils s'exposent à plus d'une confusion. Une foule de vérités morales, c'est-à-dire intéressant les mœurs, sont fondées sur des principes absolus ou saisies directement par la conscience; elles sont des plus claires et irrésistibles. Aussi réunissent-elles les philosophes plus facilement que les vérités spéculatives. On sait que Kant a même opposé ce dogmatisme moral au scepticisme métaphysique. Il est vrai ensuite que la plupart des vérités morales et religieuses sont loin d'obtenir l'adhésion générale des esprits. Mais il en est de même des vérités métaphysiques. Les unes et les autres n'en sont pas moins certaines et démontrées. Il est bon seulement, pour les percevoir, de pratiquer et avec persévérance la méthode morale, c'est-à-dire l'abnégation et la bonne volonté. Et cette règle elle-même n'a rien d'absolu ; car bien des esprits conviennent de tous leurs devoirs et de toutes les vérités morales sans avoir la force de les pratiquer. Mais jamais le motif de la certitude vraie ou objective ne peut être la bonne volonté : c'est toujours l'évidence de l'objet ou l'évidence de l'autorité. La démonstration des vérités morales ne fait pas exception à cette loi : elle n'existe qu'à la condition d'avoir pour elle l'évidence de l'objet.
Critérium ou Critère. — Caractère ou moyen qui permet de discerner le vrai du faux. On distingue le critérium suprême et les critérium secondaires, les critérium objectifs et les critérium subjectifs, etc. Les scolastiques modernes établissent généralement que le critérium suprême de la vérité est l'évidence de l'objet (v. plus haut évidence). Descartes le place dans l'évidence delà raison ou Vidée claire ; mais ces expressions sont équivoques, elles exposent à confondre la vérité avec ce qui paraît tel à chacun. Aristote et Leibniz le placent dans le principe de contradiction. Mais il est à remarquer que ce principe et d'autres vérités premières s'imposent par l'évidence.
Doute. — Etat de l'esprit incertain, qui ne sait s'il faut affirmer ou nier. — Le doute est positif ou négatif, selon qu'il y a des raisons de douter ou qu'il n'y a aucune raison de se prononcer. Il faut distinguer le doute systématique des sceptiques du doute méthodique ou hyperbolique de Descartes par exemple. Le doute méthodique est néanmoins injuste et périlleux s'il est réel, quoique provisoire, et porte sur des vérités nécessaires et immédiatement évidentes.
Ignorance — C'est l'état de l'esprit qui ne sait pas ce qu'il devrait savoir ou du moins ce qui ajouterait à sa perfection, s'il le savait. On appelle ignorance du sujet (ignorantia elenchi), la méprise ou le sophisme de celui qui ne répond pas à la question proposée, mais à une autre — Au point de
vue moral, l'ignorance est coupable ou non. En elle-même elle est totale ou partielle, plus ou moins grave, selon l'objet ignoré. Remarquons bien que l'ignorance provient en définitive de deux sources : de la faiblesse de notre esprit ou de l'obscurité, disons plutôt de la difficulté de l'objet. Que de choses nous ignorons parce qu'elles sont mystérieuses ! De cette ignorance il ne faut point se plaindre. Mais que de choses aussi l'on ignore parce que personne ne les a enseignées ou ne l'a fait convenablement ! Cette ignorance, quand elle porte sur des vérités nécessaires et de l'ordre moral, est déplorable : c'est l'un des plus tristes effets de la chute originelle.
Erreur. — Elle consiste dans un jugement faux, c'est-à-dire non conforme à son objet. Elle est donc opposée à la vérité positivement. Toute erreur est fondée sur quelque ignorance, mais elle s'en distingue nettement. L'ignorant ne sait pas, il ne juge pas : celui qui se trompe affirme sans savoir, ou du moins sans savoir assez. Les causes de l'erreur sont les mêmes que celles du sophisme où elle se retranche. L'erreur vient de la liberté, des passions, des intérêts, des circonstances, des désirs, quelquefois les plus respectables; car il y a des erreurs qui honorent celui qui en est victime, et il faudrait plaindre celui qui ne se serait jamais laissé tromper. L'erreur tient, comme les préjugés, à l'éducation, à la famille (préjugés de caste, d'école, de profession), au pays où l'on est né, au siècle où l'on vit (préjugés nationaux, préjugés du temps) ; il y a des préjugés politiques et des préjugés religieux ; les plus difficiles à démêler tiennent aux dispositions personnelles et à de secrets penchants. Un esprit soupçonneux se défie de tout le monde, il ne croit à personne, il prête de mauvaises intentions aux meilleurs des hommes et il se trompe. L'imprudent, au contraire, se livre facilement aux inconnus, il s'arrête aux apparences et se trompe également. Que de jugements téméraires, précipités et faux ne font pas porter l'égoïsme, l'orgueil, la cupidité, la colère, l'envie, le désir pharisaïque de trouver quelqu'un en défaut! Ce sont les passions volontaires et les vices plus encore que l'organisme, qui privent l'esprit de ses meilleurs moyens d'information et le faussent même tout à fait. Que l'on entende, par exemple, le raisonnement de l'avare qui se défend de donner l'aumône, ou de la donner' selon ses moyens. Il y aurait moins d'esprits faux, s'il y avait moins d'hommes épris d'eux-mêmes et de leurs opinions, passionnés pour leur bien-être, habitués à ne juger des choses que dans le rapport qu'elles ont avec ce qu'ils aiment injustement. Cet amour les aveugle, il inspire tous leurs faux raisonnements. Car toujours l'erreur provient de quelque ignorance ou obscurité; elle consnte à affirmer ce qu'on ne voit pas, ce qu'on ne sait pas, à généraliser imprudemment, à suivre des analogies trompeuses, à induire sans raison suffisante. L'erreur est sans doute formellement un acte de l'esprit, mais d'un esprit préoccupé et comme obscurci, contrarié par les sens ou d'autres facultés, et cherchant où il n'est pas le critérium de vérité : « Celui qui se trompe ne comprend pas ce en quoi il se trompe ». La méthode morale a précisément pour objet de remédier à toutes ces causes d'erreur, en pacifiant le cœur, en le détachant de lui-même, en l'appliquant tout entier à la recherche désintéressée de la vérité et du bien. Bacon distingue quatre sortes d'erreurs : 1° Les unes proviennent de la nature humaine elle-même et il les désigne sous le nom métaphorique à'ido/es de la tribu idola tribus). Telles sont les erreurs dues à la propension trop naturelle de tout rapporter à notre manière de voir, de considérer toujours dans les faits ce i[ui I justifie nos idées, etc. — 2° D'autres proviennent 1 des défauts personnels (idola specus, idoles de la