Chapitre II
Des qualités de l'esprit.
Qualités de l'esprit. Le génie — On peut distinguer, comme l'ont fait Aristote et les scolastiques, cinq vertus intellectuelles ou qualités de l'esprit : la sagesse, l'intelligence, la science, la prudence et Y art. Cette sagesse naturelle, fondement de la plupart des connaissances et de toutes les vertus morales, répond assez bien au sens, au bon sens, qualité aussi précieuseque modeste. Cette intelligence n'est qu'une force particulière de l'esprit ; nous l'appelons, suivant son élévation et son caractère : génie, talent, facilité, capacité, moyens, etc. Enfin cette science, cette prudence et cet art naturels, en tant qu'ils se distinguent des sciences et des arts acquis et professés, comme aussi de la prudence morale, répondent plus ou moins bien au savoir-faire, à Y habileté et â Yindustrie naturels. A ces qualités sont opposées de diverses manières la folie, la démence, la sottise, une excessive simplicité. A la suite de la sottise, il faut signaler aussi le manque de sens, de goût, de tact, de finesse, etc. En général, les qualités de l'esprit sont dénommées par comparaison avec celles des corps : c'est ainsi que l'esprit est qualifié de souple, pénétrant, subtil, grave, étendu, ou bien, au contraire, de léger, superficiel.
Plusieurs ont pensé que tous les esprits des hommes sont égaux en eux-mêmes, dans leurs capacités naturelles, et que toutes les différences individuelles viennent de l'hérédité, de l'éducation, de l'étude, de l'expérience et surtout de l'emploi, vertueux ou coupable, du libre arbitre. Quoi qu'il en soit, la vertu, avec la bonne volonté dont elle naît, est la qualité décisive et toute personnelle de l'homme ; elle est plus honorable à elle seule que tous les dons de l'esprit ensemble.
La plus glorieuse de toutes les qualités intellectuelles est certainement le génie. L'homme qui le possède, ou plutôt qui en est possédé, paraît être sous l'influence directe d'un être surhumain et obéir à des inspirations divines, tant il a de force intellectuelle pour s'emparer de la vérité, tant il a de lumières et trouve de ressources en lui-même pour exprimer son idéal et le faire resplendir, tant ses ordres et ses desseins s'imposent d'eux-mêmes et triomphent de toutes les résistances. Car le génie
est de plusieurs sortes : scientifique, artistique, militaire, politique. Mais, quel qu'il soit, le génie vient d'en haut. « Il ne sort d'aucune école ; il ne s'acquiert nulle part et se développe partout ; comme il ne reconnaît point de maître, il ne doit remercier que la Provideuce. »
Talent. — Bien au-dessous du génie est le talent. Vainement l'hyperbole et la flatterie cherchent à supprimer la distance. Le génie est créateur et l'invention lui est naturelle, il sait se frayer des voies qu'on ne soupçonnait pas, et qui même après lui ne seront pas toujours praticables : le talent, au contraire, imite et perfectionne ce qu'il tient d'autrui, il marche d'habitude avec la foule, et son triomphe ne consiste guère qu'à la devancer assez pour présider à sa marche. Le génie est souvent méconnu, incompris, traité de folie et réduit à acheter par de longues humiliations les gloires de l'immortalité : le talent, au contraire, s'il n'est déjà prévenu des faveurs de la fortune, ne tarde pas à les gagner; ayant surmonté les obstacles ordinairement médiocres qui lui étaient opposés, il est bientôt reconnu, félicité, applaudi, récompensé même au delà de ses efforts et doses mérites. Le génie fait les grands hommes, le talent fait les heureux et les parvenus ; au génie, la gloire; au talent, le succès. Le génie est rare, il manque souvent à la société, dont il est « l'avantgai'de » peut-être nécessaire dans la voie des sages réformes, de la civilisation et du progrès, tandis que le talent est commun et qu'il est plus facile de le découvrir que de le placer.
Sens.— Le sens ou le bon sens, qualité- suprême de l'esprit, à certains égards, consiste dans la saine appréciation des choses pratiques, des affaires quotidiennes oit l'on se trouve engagé. Tout homme doit s'associer de mille manières à ses semblables, entrer avec eux dans une foule de rapports, faire de nombreuses démarches, prononcer une multitude de paroles, souvent décisives, prendre un parti exprême et sans retour : heureux sera-t-il, si le sens l'éclairé et le guide constamment, ou si du moins les intermittences de cette lumière sont rares et peuvent être facilement réparées (Cf. prudence).
Folie — C'est le désordre des opérations mentales provenant du trouble des sens et finalement de quelque altération organique du cerveau. On peut distinguer la folie imparfaite, avec conscience : par exemple, l'hypocondrie ; l'état de ceux qui sont obsédés par des idées de suicide ou par d'autres irapulsions homicides ; l'agoraphobie ou crainte maladive de marcher seul sur la voie ou la place publique, etc. ; — la folie sans conscience : par exemple l'idiotisme ou l'imbécillité, qui consiste dans une impuissance mentale ; la démence, qui est l'égarement de la raison ; la monomanie, qui provient d'une idée fixe ; la manie, qui fait déraisonner le malade sur toutes sortes de sujets etc. On conçoit que ces divisions et autres semblables soient forcément imparfaites. D'ailleurs nous ne faisons que les rappeler avant de soulever les questions philosophiques suivantes : Quelles sont les causes de la folie ? En quoi consiste-t-elle présisément? Est-elle dans le corps ou dans l'âme ?
Les causes de la folie sont faciles à énumérer, bien qu'il puisse être fort difficile de les déterminer dans chaque cas particulier. Pour ne parler que des causes naturelles, signalons les suivantes : une conformation malheureuse ou une atrophie de certains organes, notamment du cerveau, provenant de naissance ou d'un vice héréditaire ; une lésion accidentelle; des émotions trop vives, telles qu'une frayeur subite et extrême ; l'abus de certaines liqueurs enivrantes, de l'opium, de la morphine, etc. ; les pratiques de l'hypnotisme, du magnétisme, du spiritisme ; des passions excessives, consenties ou non. On comprend que ces diverses causes puissent empêcher ou altérer le fonctionnement et les rap-