‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 87 sur 686 · LIVRE III : DE LAME · texte numérisé non relu

LIVRE III : DE LAME

sont toujours propres à l'esprit, à l'intelligence ou à la volonté ; l'homme seul les contracte à la différence des animaux. Elles comprennent les sciences, les arts, les vertus. On peut les définir comme des ualitês stables de leur nature, qui disposent e sujet intelligent à V accomplissement facile et agréable de certains* actes. Elles diffèrent des prédispositions et des inclinations qui les préparent et les facilitent ; elles diffèrent aussi des qualités qui peuvent affecter toutes sortes de sujets : l'habitude est propre au sujet intelligent. Et cela s'explique, parce que les facultés intellectuelles sont les seules qui, en définitive, soient indéterminées ; les autres sont déterminées à leur objet, elles ne contractent qu'une apparence d'habitude, pour ainsi dire, en subissant une détermination étrangère.

Cette même considération nous explique la nécessité de l'habitude chez l'homme et l'inutilité chez les animaux. L'homme, en effet, est loin de se suffire avec ses facultés : l'enfant qui n'apporte qu'elles, en naissant, est en réalité l'être le plus dépourvu; il devra s'instruire, acquérir la science et apprendre d'abord à marcher, à parler, à se vêtir, à se défendre, à vivre en société, etc., c'est-à-dire qu'il devra contracter une foule d'habitudes indispensables. L'animal, au contraire, se suffit avec son instinct et ses autres qualités naturelles.

On a dit que l'habitude est une seconde nature. Rien n'est plus vrai et il suffit de l'expliquer. L'habitude, comme la nature, est un principe d'action, mais immédiat ; une fois qu'elle est contractée, elle paraît se confondre avec la nature et les facultés dont elle est une détermination, un complément. Mais, en réalité, l'habitude est distincte de la nature et de la faculté qu'elle affecte ; elle leur est surajoutée, comme un pur accident l'est à l'essence et à la propriété. Et la preuve en est que la nature et que la faculté peuvent être données souvent sans l'habitude et contracter successivement les habitudes les plus opposées.

On ne saurait non plus confondre l'habitude avec les actes qui en procèdent. Une philosophie qui s'arrête aux phénomènes ramène toute réalité à ce qui paraît ; à ses yeux, l'habitude, la faculté, la nature même consisteraient dans des actes et des collections de phénomènes. Mais une étude plus profonde nous fait distinguer toutes ces réalités. On ne peut, par exemple, faire facilement acte de connaissance sur un certain ordre d'objets sans avoir une science particulière, qui ne se confond ni avec la faculté de connaître ni avec les actes de cette faculté. Ce serait étrange que le savant ne différât pas réellement de l'ignorant, lorsqu'il ne produit aucun acte de science ; sa science est une réalité distincte.

On conçoit maintenant comment les scolastiques sont fondés à dire que l'habitude est un acte de la puissance ou faculté, comme celle-ci est un acte de la nature. C'est que, en effet, l'habitude perfectionne la puissance (la science par ex. perfectionne l'intelligence), comme la puissance perfectionne la nature ou l'essence de l'âme ; l'habitude, à son tour, est perfectionnée par l'acte, qui est son effet naturel. Il en est de l'acte et de l'habitude comme de l'arbre et du fruit, tour à tour principes l'un de l'autre : le fruit naît de l'arbre, et celui-ci renaît du fruit. Ce sont les actes répétés qui engendrent l'habitude, qui à son tour reproduit les actes avec une extrême facilité.

Nous ne parlons, bien entendu, que des habitudes naturelles et acquises. La théologie nous enseigne, en efiet, qu'il y a des habitudes Infuses, c'est-à-dire possédées sans exercice préalable et produites en nous par l'Auteur de la grâce : ainsi la foi, l'espérance, la charité, reçues au baptême avec les autres vertus chrétiennes.

Ici se présente une question importante : l'habitude peut-elle être transmise par l'hérédité ? Les

évolutionnistes l'affirment ; mais leur prétention est condamnée par l'expérience et le raisonnement : il n'y a pas, à proprement parler, d'habitude héréditaire. Et d'abord l'expérience nous apprend que la nature seule, avec les facultés organiques, le tempérament, les prédispositions intellectuelles et morales, est transmise par l'hérédité. Quant aux habitudes proprement dites, celles que nous avons soigneusement distinguées tout à l'heure, la science, la vertu, l'art, la connaissance du langage, elles ne sont pas transmises avec le sang. Et elles ne peuvent l'être. Car l'habitude ainsi comprise est la détermination particulière d'une faculté indifférente de sa nature, intelligence* ou volonté. L'esprit de l'homme est essentiellement indéterminé entre plusieurs sciences ; sa volonté est essentiellement indéterminée entre plusieurs habitudes morales. Pour que la science et les vertus fussent transmises, il faudrait qu'elles changeassent de nature et devinssent instincts (v. ce mot), c'est-à-dire qu'elles ne fussent plus ni science ni vertus. Autre raison. Le sujet principal de l'habitude c'est l'âme ; le sujet secondaire, accessoire, ce sont les organes. Or l'âme échappe en elle-même à l'hérédité ; celle-ci n'atteint que les dispositions organiques. Donc l'habitude n'est pas formellement transmise ; il n'y a d'héréditaires que les prédispositions.

On voit, par les mêmes raisons, pourquoi toute habitude, quoique distincte essentiellement de la nature, est fondée néanmoins sur elle et ne peut la contredire, à parler rigoureusement : « Chassez le naturel, il revient au galop. » On comprend aussi que les habitudes augmentent, se développent par l'exercice, s'affaiblissent par l'inaction, se corrompent par des exercices contraires. On voit encore que les habitudes sont spécifiées, distinguées les unes des autres, par leurs actes et leurs objets ; que leur champ d'opération est plus limité que celui des facultés ; qu'il peut par conséquent y avoir plusieurs habitudes pour une même faculté ; que les habitudes peuvent être bonnes ou mauvaises, alors que les facultés sont essentiellement indifférentes, etc.

Les philosophes contemporains distinguent souvent les habitudes actives et les habitudes passives, selon qu'elles résultent principalement d'une action exercée par le sujet ou d'une action soufferte par lui. Citons comme exemple d'habitudes actives : celles de se promener à certaines heures, de jouir de certaines relations et d'un certain bien-être, de lire, d'étudier, de composer, etc. Exemples d'habitudes passives : celles de souffrir certaines incommodités, de supporter certains bruits désagréables, de vivre sous un climat rigoureux. Or il y a ceci de remarquable que, grâce à l'habitude active, certains actes deviennent plus faciles et même nécessaires, tandis que, grâce à l'habitude passive, ce qui nous frappait d'abord vivement devient moins sensible et même indifférent. Bref l'exercice accroît la sensibilité, tandis que la souffrance, ou plutôt la passion l'émousse. Et ceci nous explique en partie pourquoi, parmi les habitudes, plusieurs nous tyrannisent, alors que d'autres nous délivrent.

Mais la division capitale est celle des habitudes en intellectuelles et en morales. Dans les premières sont comprises les sciences et les arts ; les secondes comprennent les vertus. Elles feront l'objet des deux livres suivants.

Mœurs. — Les mœurs proprement dites sont celles qui règlent les lois de la morale, et il en sera question au livre suivant. Mais, au sens le plus général, il faut entendre par les mœurs toutes les qualités psychiques qui distinguent les individus ou qui régnent dans la société : habitudes, usages, modes, etc. On étend même les mœurs aux animaux. Chaque peuple et chaque siècle a ses mœurs; de même aussi chaque espèce animale. De là une

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