Chapitre V
De l'humeur et de l'habitude.
Humeur. — En s'unissant à un corps, l'âme se trouve liée à une constitution corporelle déterminée ; elle se donne elle-même à ce corps en même temps qu'elle le reçoit : de là une dépendance mutuelle. Elle tient du corps l'humeur, le tempérament, qualités importantes ; mais elle communique le caractère avec les habitudes, qualités supérieures, dont elle est la cause principale.
L'humeur est une de ces choses complexes qu'il est facile de sentir en soi-même et de trouver dans les autres, mais qu'il n'est pas facile de bien définir. L'humeur actuelle, ce sont toutes les passions du moment ; l'humeur habituelle, ce sont les passions les plus ordinaires. L'humeur est tour à tour gracieuse et attirante, mauvaise et chagrine, sérieuse et grave, légère et rieuse. Elle correspond essentiellement au tempérament et peut être regardée comme l'une de ses expressions les plus remarquables.
Humour. — Ce mot, emprunté de l'anglais et de sa littérature, désigne un genre de style singulier ou plutôt un ensemble de qualités et de traits d'esprit auxquels ce style répond. C'est un mélange de finesse et de naïveté, de douce gaieté et de mélancolie, de brusquerie et de tendresse, d'insouciance et de philosophie. Sterne, Swift, Butler, Byron, Dickens en sont des exemples, le premier surtout. Les Allemands peuvent citer Jean-Paul Richter et Heine. Chez nous Montaigne et La Fontaine ont été humoristes sans le savoir. Mais l'humour varie beaucoup avec la race et les auteurs. On peut dire que l'humour britannique est une sorte de gaieté flegmatique assaisonnée d'ironie.
Tempérament. — Les anciens ne distinguaient pas les tempéraments autrement que par les humeurs dominantes : la lymphe (ou pituite), le samj, la bile et Vatrabile. De là quatre tempéraments principaux : le lymphatique, le sanguin, le bilieux et le mélancolique, auxquels on a ajouté le tempérament nerveux. Plus récemment on a essayé, mais avec peu de succès, de déterminer les tempéraments selon la prédominance des principaux appareils organiques.
Nous ne pouvons parler ici que du tempérament moral; mais on voit aussitôt ses relations intimes avec le tempérament physique (v. celui-ci à Corps liv. VI). Il n'est pas de point 'peut-être, dans toute la personne, où se rencontrent mieux le corps et l'âme. Les lymphatiques ont naturellement « un caractère paisible, doux, indolent, exempt de passions ; de la rectitude dans le sens, mais peu de portée dans l'intelligence : on cite souvent l'illustre Michel Montaigne, à la fois comme un type et une
exception sous le rapport intellectuel ». Les sanguins se font remarquer par un « caractère expansif, sensible, aimant, bon, généreux, mais mobile, inconstant, volage très sujet aux emportements, mais prompt au repentir, au pardon » ; ils ont « des goûts vifs, et peu de passions fortes et persévérantes; ils sont aussi plus aptes aux grâces de l'esprit qu'aux conceptions sublimes et aux profondeurs du génie ; du reste, ce sont les hommes les mieux organisés pour trouver le bonheur ». Les bilieux se distinguent, au moral, par l'énergie, la fermeté, la ténacité du caractère. Rien ne coûte moins au bilieux que la constance ; mais elle risque fort, quand il se trompe, de se changer en obstination. Il n'est pas moins sujet à l'orgueil que susceptible de dévouement. Ses passions sont irascibles ; il aime la gloire et le commandement, prend volontiers de grandes résolutions et accepte généreusement les plus grands sacrifices. S'il est d'une haute intelligence, il fera violence à la fortune ; si la portée de son esprit est médiocre, il mettra son point d'honneur en des choses de moindre importance, où l'on devra le respecter. Le tempérament mélancolique paraît n'être que l'exagération du tempérament bilieux, avec les singularités des sensations et des instincts auxquels il donne lieu. Enfin « le tempérament nerveux, l'un des mieux dessinés chez l'homme et chez la femme surtout, est caractérisé par la prédominance du système sensitif... La tristesse, l'ennui, la méfiance, la jalousie causent le malheur de ces âmes susceptibles, irritables, grondeuses au dedans, mais aimables au dehors. Si la constitution nerveuse s'allie au tempérament bilieux ou au sanguin, il peut en résulter des hommes de génie, ou des hypocrites et des monstres... Le tempérament nerveux est souvent le fruit des habitudes sociales, des émotions de toute espèce, des plaisirs, des spectacles, du luxe, enfin de tout ce qui tend à développer l'activité du système sensitif et intellectuel au détriment des fonctions motrices et digestives. » (V. Bossu, Anthropologie; Svrbled, etc.)
Caractère. — On a beaucoup écrit sur le caractère, et il n'est pas peut-être de sujet plus complexe, sinon plus difficile. Le caractère a pour base et pour conditions premières les passions et les sentiments, toutes les facultés naturelles, en particulier le tempérament et l'humeur. Mais il n'est déterminé finalement que par les habitudes consenties, vertus ou vices. Une prudence parfaite, mais qui a horreur de l'astuce et de tout ce qui lui ressemble, jointe à un esprit de justice absolue et à une fermeté égale aux droits de la vérité, fait le grand caractère. C'est de la fermeté surtout qu'il tire sa valeur. Ce n'est pas que la fermeté puisse grandir quelqu'un, si on la sépare de la prudence et des autres vertus intellectuelles ; mais, si elle ne les égale, on peut bien rester encore un homme d'esprit ou de science, disons même de génie, mais il n'y a plus d'homme de caractère (Dans ces derniers temps MM. Fouillée, Paulhan, etc., ont écrit sur le caractère.)
Habitude. — On entend aujourd'hui par habitudes toutes les qualités actives ou passives contractées par des êtres vivants et même par des êtres inanimés. L'animal peut acquérir l'habitude d'obéir à tel signal ; dans l'homme lui-même, où la part de l'inconscient est si grande, l'habitude s'étend à tous les actes, à la manière de marcher, de se vêtir, de parler, d'écrire, de gesticuler, comme aussi à la manière de supporter le froid, la chaleur, la fatigue, la faim et la soif, etc. Ainsi entendues, les habitudes gouvernent toute notre vie, et il ne nous reste guère que la ressource de les gouverner ellesmêmes.
Mais les habitudes proprement dites n'ont rien en elles-mêmes de mécanique et d'organique ; elles