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I008. RÉPUTATION, CÉLÉBRITÉ, RENOMMÉE, C05SIDÉRATI0N

Le désir d'occuper une place dans l'opinion des hommes a donné naissance à la réputation^ a la célébrité et à la renommée, ressorts puissants de la société, qui partent du même principe, mais dont les moyens et les effets ne sont pas totalement les mêmes.

Plusieurs moyens servent également à la réputation et à la renommée, et ne diffèrent que par les degrés; d'autres sont exclusivement propres à l'un ou à l'autre.

Une réputation honnête est à la portée du commun des hommes; on l'obtient par des vertus sociales et la pratique constante de ses devoirs : cette espèce de réputation n'est , à la vérité, ni étendue, ni brillante; mais elle est souvent la plus utile pour le bonheur.

L'esprit , les talents , le génie , procurent la célébrité : c'est le premier pas vers la renommée, qui ne diffère que par plus d'étendue : mais les a'/antages en sont peut-être moins réels que ceux d'une bonne '•écutation.

Deux sortes d'hommes sont faits pour la renommée. Les premiers , qui se rendent illustres par eux-mêmes , y ont droit : les autres qui sont les princes , j sont assujettis ; ils ne peuvent éch.ïpper à la renommée. On vemarque également dans la multitude, celui qui est plus gvand que les autres , et celui qui est placé sur un lieu plus élevé : on distingue en même temps si la supériorité de l'un et de l'autre vient de la pci'sonne ou du lieu où elle est placée. Tels sont le rapport et la différence qui se trouvent entre les grands hommes et le* princes qui ne sont que princes.

Les qualités qui sont "uniquement propres à la renommée , js'annoncent avec éclat ; telles sont les qualités des hommes d'État, destinés à fairo la gloire et le bonheur ou le maliicur des peuples , soit par lei armes , soit dans le ^ouverncuiynt.

Les grands talents, Its dons du génie, pvoruvent autant ou plus de renommée que les qualités de l'homme d'État, et oïdinaii-ement transmettent un nom à une postérité plus reculée.

Quelques-uns des talents qui font la renommée, seroient inutiles, et quelquefois dangereux dans la vie privée. Tel a été un héros , qui, s'il fût né dans l'obscurité, n'eût été qu'un bi-igand, et au lieu d'un triomphe n'eût mérité qu'un supplice. 11 V a eu flans tous les genres des grands hommes qui , s'ils ne le fussent pas devenus, faute de quelques circonstances, n'auvoient jamais pu être autre chose, et auroient paru incapables de' tout.

La réputation et la renommée peuvent être fort difFérentes , et subsister ensemble.

Un homme d'Etat ne doit rien négliger pour sa réputation : mais il ne doit compter que sur la renommée, qui peut seule le justifier contre ceux qui attaquent sa réputation : il en est comptable au monde , et non pas à des particuliers intéressés , aveugles ou téméraires.

Ce n'est pas qu'on ne puisse mtriter à la fois une grande renommée et une mauvaise réputation : mais la renommée, portant principalement sur des faits connus , est ordinairement mieux fondée que la réputation, dont les principes peuvent être équivoques. La renommée est assez constante et uniforme, la réputation ne l'est presque jamais.

Ce qui peut consoler les grands hommes sur les injustices - qu'on fait à leur réputation, ne doit pas la leur faire sacrilier légèrement à la renommée, parce qu'elles se prêtent réciproquement beaucoup d'éclat. Quand on fait le sacrifice de la réputation par une circonstance forcée de son état, c'est un malheur qui doit se faire sentir et qui exige tout le courage que peut inspirer l'amourdu bien public. Ce seroit aimer bien généreusement l'humanité que de la servir au mépris de la réputation : ou ce seroit trop mépriser les hommes que de ne . tenir aucun compte de leurs jugements ; et dans ce cas les serviroit-on ? Quand le sacrifice de la réputation à la renomm^a n'est pas forcé par le devoir, c'est une grande folie , parce qu'on jouit réellement plus de sa réputation que de sa renommée.

Ou ne jouit en effet de l'amitié, de l'estim», du respect et

de la considération, que de la part de ceux (ïont on est entouré : il est donc plus avantageux que la réputation soit honnête, que si elle n etoit qu'étendue et brillante. La renommée nest, dans bien des occasions , qu'un hommage rendu aux sjUabcs d'un nom.

Si l'on réduisoit la célébrité h sa valeur réelle , on lui fevoit perdre bien des sectateurs. La réputation la plus étendue est toujours très-bornée ; la renommée même nest jamais universelle. A prendre les hommes numériquemt nt, combien y en a t-il à qui le nom d'Alexandre n'est jamais parvenu? Ce nombre si/passe, sans aucune proportion, ceux qui savent qu'il a été le conquérant de l'Asie. Combien j a voit-il d'hommes qui ignoroient l'existence de Kouli-Kam , dans le temps qu'il changeoit une pavtfe de la face de la terre ? Elle a des bornes assez étroites, et la renommée peut toujours s'étendre sans jamais y atteindre. Quel caractère de foiblesse que de pouvoir croître continuellement sans atteindre à un terme limité! On se flatte du moins que l'admiration des hommes instruits doit dédommager de l'ignorance des autres. Mais le propre de la renommée est de compter, de multi2:>lier les voix, et non pas de les apprécier.

Cependant plusieurs ne plaignent ni travaux , ni peines, uniquement pour être connus : ils veulent qu'on parle d'eux, qu'on en s^it occupé : ils aiment mieux être malheureux qu'ignorés. Celui dont les malheurs attirent l'attention est à demi consolé.

Quand le désir de la célébrité n'est qu'en sentiment, il peut il être, suivant son objet, honnête pour celui qui l'éprouve, et ij utile à la société. Mais si c'est une-manie , elle est bientôt infi juste , » tificieuse et avilissante par les manœuvres qu'elle emploie : l'orgueil fait faire autant de bassesses que l'intérêt. Voilà ce qui produit tant de réputations usurpées et peu J solides.

,| Rien ne rendroit plus indifférent sur la réputation, que de voir comment elle s'établit souvent, se détruit, se varie, et quels sont les auteurs de ces révolutions.

Il -arrive souvent que le public est étonné de certaines répatatio ns qnil a faites ; il en cherche la cause; et ne pouvant la découviir parce qu'elle n'existe pas , il n'en conçoit que plus

Dict. des Svnonymei. II. 2%

â-sG RÉPUTATION.

d'admiration et de respect pour le fanlôme qu'il a créé. C^ réputations ressemblent aux fortunes qui , sans fonds réels , portent sur le crédit, et n'en sont que plus brillantes.

Comme le public fait des réputations par caprice , des particuliers en usurpent par manège , ou par ime sorte d'impudence, qu'on ne doit pas même honorer du *om d'amourprôpre.

On entreprend de dessein formé de se faire une réputation, et l'on en vient à bout. Quelque brillante que soit une telle réputation, il n'y a quelquefois que celui qui en tst le sujet qui en soit la dupe : ceux qui l'ont créée, sayent à quoi s'en tenir; quoiqu'il y en ait aussi qui finissent par respecter leui? propre ouvrage.

D'autres , frappés du contraste de la personne et de sa réputation, ne trouvant rien qui justifie l'opinion publique, n'o sent manifester leur sentiment propre; ils acquiescent au préjugé par timidité, complaisance ou intéi-êt; de sorte qu il n'est pas rare d'entendre quantité de gens répéter le mém»; propos, qu'ils désavouent tous intérieurement.

Les réputations usm^ées qui produisent le plus d'illusion, ont toujours un côté ridicule , qui devroit empêcher d'en être flatté. Cependant on voit quelquefois employer les mêmes manœuvres par ceux qui auroient assez de mérite pour s'en passer. Quand le mJrite sert de base à la réputation, c'est une grande maladresse que d'y joindre l'artifice , parce qu'il nuit plus à la réputation méritée , qu'il ne sert à celle qu'on ambitionne. Une sorte d indifférence sur son propre mérite est le plus sur appui de la réputation ; on ne doit pas affecter d'ouvrir les yeux de ceux que la lumière éblouit. Lamodestieest le seul éclat qu'il soit permis d'ajouter à sa gloire.

Si les réputations se forment et ce détruisent avec facilité , il n'est pas étonnant qu'elles varient et soient souvent contradictoires dans la même personne. Tel a une réputation dans u\ï lîeu , qui dans un autre en a une toute différente ; il a celle qu'il mérite le moins, et on lui refuse celle à laquelle il a le plus de 'droit. On en voit des exemples dans tous les oi'dres.

Ces faux jugements ne partent pas toujours de la malignité : les hommes font beaucoup d'injustices sans méchanceté , par légèreté , précipitation , sottise , témérité , imprudence. Les

décisions hasardées avec le plus de confiance font le pins d'impression. Eh! cjui sont ceux qui jouissent du droit d« prononcer? Des gens qui, à force de braver le mépris , vienr.ent à bout de se faire respecteret de donner le ton ; qui n'ont que des opinions , et jamais de sentiments ; qui en changent , les quittent et les reprennent sans lesavoirni sans s'en douter, et qui sont opiniâtres sans être constants. Voilà cependant les juges des réputations : voilà ceux dont on méprise le sentiment, dont on cherche le suffrage : ceux qui procurent la considération, sans en avoir eux-mêmes aucune.

La considération est différente de la célébrité : la renommée même ne la donne pas toujours , et l'on peut en avoir sans imposer par un grand éclat.

La considération est un sentiment d'estime mêlé d'une sorte de respect personnel qu'un homme inspire en sa faveur. On t'u peut jouir également parmi ses inférieurs , ses égaux et ses supérieurs en rang et en naissance. On peut, dans un rang élevé ou avec une naissance illustre , avec un esprit supérieur ou des talents distingués , on peut même avec de la vertu , si elle est seule et dénuée de tous les autres avantages , êti-e sans considération. On j^eut en avoir avec un esprit borné, ou inalgri roJJSCUrité de la naissance. ou <le l'état. ,,

" Là considération ne suit pas nécessairement le grand homme : Ihomme de mérite^ a toujours droit ; et l'homme de mériie est celui qui ajant toutes les qualités et tous les avantages de son état , ne les ternit par aucun endroit.

Pour donner une idée plus précise de la considération j on l'obtient par la réunion du mérite , de la décence , du respect pour soi-même, par le pouvoir connu d'obliger et de nuire, et par l'usage éclairé qu'on fait du premier, en s'abstenant de l'auti-e.

On doit conclure de l'analj se que nous venons de faire , et (le la discussion dans laquelle nous sommes entrés ,~quèla renommée est le prix des talents supérieurs , soutenus de grands efforts, dont l'effet s'étend sur les hommes en général, ou du moins sur une nation ; que la réputation a moins d'étendue que la renommée, et quelquefois d'autres principes ; qve la réputation usurpée n'est jamais sûre; que la plus honnête est toujours la plus utile, et que chacun peut aspirer à U considéra-.

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