SOCIABLE, AIMABLE
Ces deux mots désignent un caractère cçnvenaWe à la société; mais ils diffèxent d'aillem's si fort, que cette idée commune les vend à peine sjnonjmes,
L'homxne sociable a les qualités propres au bien de la société, je veux dire la douceur du caractère, l'humanité, la franchise sans rudesse , la complaisance sana flatterie , et surtout le cœur porté à la bienfaisance : en un mot , l'homme sociable est le vrai citoyen.
L'Jiomme aimable j dit lîuclos , du moins celui à c[ui on donne aujourd'hui ce titre, est indifférent sur le bien public, ardent à plaire à toutes les sociétés où son goût et le hasard le jettent, et prêt à en sacrifier chaque particulier : il n'aime pex'sonne , n'est aimé de qui que ce soit , plaît à tous , et souvent est méprisé et recherché par les mêmes gens.
Les liaisons particulières de l'homme sociable sont des liens qui l'attachent de plus en plus à l'état : celles de l'homme aimable ne sont que de nouvelles dissipations , qui retranchent autant de devoirs essentiels. L'homme sociable inspira îe désir de vivre avec lui : l'homme aimable en éloigne ou doit en éloigner tout honnête citoyen. ( EncijcL XV , 25 1. )
1075. SOI, LUI, SOI-MÊME, LUI-lVi.ÈME»
Soi et lui sont des pronoms personnels qui indiquent grammaticalement la troisième personne , comme moi et toi indiquent la première et la seconde. Lui marque une personne particulière et déterminée , celle qu'on a nommée , celle dont il s'agit dans le discours, qui est à côté ou plus haut. Soi n'indique qu'une personne indéterminée, quelqu'un, les gens d'une certaine classe, ceux qui existent ou qui peuvent exister de telle manière.
Lai se place donc dans la proposition particulière , lers-i qu'il s'agit d'une telle personne : soi se met dans la proposition générale, lorsqu'il est question d'un certain genre de personnes. Lui-même et soi-même n'ajoutent à lui et à soi qu'une force nouvelle de désignation , d'augmentation, d'aftirmation.
Un homme fait mille fautes, parce qu'il ne fait point de ré-
SOI. 4i3
flexions sur lui : on fait mille fautes quand on ne fait aucune réflexion sur soi. Quekju un , en particulier, aime mieux dire cîu mal de lui que de n'en point parler : en g^énéral , l'égoïste aimera mieux dire du mal de soi que de n'en point parler. Un tel a la foiblesse d'être trop mécontent de lui, tel autre a la sottise d'être trop content de lui : être trop mécontent de soi est une foiblesse; être trop content d.e soi est une sottise. On a souvent besoin d'un plus petit que soi : un prince a besoin de beaucoup de gens beaucoup plus petits que lui. C'est un bon moyen pour s'élever soi-même que d'exalter ses pareils ; et. un homme adroit s'élève ainsi lui-même. Celui-là qui n'excuse pas dans un autre les sottises qu'il souffre en lui, aime mieux être sot lui-même que de voir des sots : ne pas excuser dans autrui les sottises qu'on souffre en soi , c'est aimer mieux être soi-même sot, que de voir des sots. Lui est opposé à autre, soi l'est à autrui. Lui répond à il : soi répond kon, ou à tout autre mot semblable , générique et vague.
Il est évident qu« quand l'agent ou le sujet n'est point indiqué , il faut dire soi ou se, et non pas lui, comme dans ces manières de parler, ^e vaincre, s'oublier soi-même, l'amour de soi, la défense de soi-mi'me, etc. Lui peut se rapporter à l'un, ou à l'autre -..soi ne peut se rapporter qix'à la personne agissante.
Il résulte de là qu'il faut dire soi lorsque lui seroit équivoque , ou bien changer la phrase. On dit chacun pour soi, et non chacun pour lui: lui désigneroit plutôt ui;e personne éftrangère.. C'est soi qu'on aime , et non pas lui Un homme ^e vante, s'abaisse , se glorifie , s'humilie , et ce pronom est le régime naturel des verbes réfléchis , qui désignent proprement que celui qui agit, agit sur lui-même Si vous disiez que votre ami a rencontré quelqu'un qui parle de lui , on vous demanderoit de qui cdui-ci parie toujours , si c'est de sot ou de luimême, ou si c'est de votre ami.
Soi et soi-même se disent quelquefois ct'une personne partît culière et déterminée, comme lui et lui-même, tandis que ces derniers termes ne s'appliquent jamais qu'à une personne nommée ou désignée. On dira égalem«nt : Un héros qui emprunte ou plutôt tire tout son lustre de so -même ou de lui-même • un homme qui a bonne opinion de sû'i-même ou de lui-même : le
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silence qui est le parti le plus sur de celui qui se défie de soimême ou de lui-même • la force qui , sans le conseil , se détruit d'elle-même ou de soi-même (car soi est de tous les genres , et lui devient elle au féminin).
Mais dans ce cas-là , et autres semblables , l'usage de ces termes est-il indifiëi-ent ?
Soi désigne le général , une généralité. On dira donc plutôt soi que Lui dans la proposition particulière et à l'égard d'une personne déterminée, lorsque la proposition généralisée seroit vraie , et qu'on voudra indiquer que ce qui se dit de telle personne convient à toutes les personites du même ordre , ou qu'il s'agira d'une propriété , d'une qualité commune à un genre de personnes ou de choses qu'on veut faire remarquer. Ainsi , lorsque vous dites qu'an héros emprunte de lui son lustre, vous ne désignez que le fait ou la chose propre à ce héros , a lui : si vous dites i^nuii héros emprunte de soi son lustre, vous indiquez un fait ou une chose commune à tous les héros , au genre. Quelqu'un s'occupe de la défense de tuiméme • et il est juste qu'il s'occuipe de la défense de soi-même j ce qui désigne le droit commun et naturel de la défense légitime de soL-mêm.e, comme on a coutume de parler. Un homme a bonne opinion de lai, c'est le fait : un autre abonne opinion de soi, c'est une chose fort ordinaire que la bonne opinion de soi.
Dans ces cas-là , dit Bouhours , il semble que lui-même soit plus ordinaire et pins élégant eu prose que soi-mtme ■ et qu'au contraire soi-même a plus de grâce et de force en poésie que lui-même. Ce n'est là visiblement qu'une imagination, autorisée, ce semble, par l'usagedemployer Tun en poésie et l'autre en prose. Cependant je remarquerai que soi paroit avoir quelque chose de plus magique et de plus fort que lui.
Les grammairiens observent qu'on met d'ordinaire soi quand il s'agit des choses, et non des personnes. L^ctmanfrtmre le fer à soi. De deux corps mêles ensemble , celui cjui a le plus de force attire à soi la vertu de l'autre. Une figure porte avec soi le caractère d'une pcssion violente. Il faut convenir qu'on parloit généralement autrefois de la sorte : Boileau en oiire surtout cJe nombreux exemples dans le Traité du Sublime. A la réserve de quelques écrivains jaloux de l'énergie, nous disons plus
ommiinémcnt lui ou ille que soi, des choses comme des personnes.
Soi se prend pour la personne même , propre sur soi, se n'pUer sur soi. 11 se prend pour rindépendance oulapuissance naturelle de Ihomme sur lui, tire à soi. Il se prend pour la nature même de la chose; une chose est bonne, niausn/isc , in-^ différente de soi.
Pourquoi ne diroit-on pas que des choses sont de soi indifférentes? On dit, au singulier, une chose indifférente de sol , parfaite de soi ou en soi, puissante par soi. On prétend que soi ne s'accorde pas avec un pluriel : pourquoi , quand se s'accorde avec le pluriel comme avec le singulier? Pourquoi n'en seroit-il pas de soi comme du sibi des Latins? Eh 1 qu importe ici le singulier ou le pluriel? De soi est une façon particulière de parler, et il signifie la nature des choses , comme chez soi signiiie dajis sa maison. Vaugelas, en désapprouvant choses indifférentes de soi, ne peut s'empêcher d'avouer que c'est une bizarre chose que l'usage. Un jugement encore plus bizarre , c'est celui de Thomas Corneille , qui , en condamnant la phrase , ces choses sont indifférentes de soi ou de soi indifférentes, approuve celle-ci : de soi, ces choses sont indifférentes , parce que de soi se présente alors d'une manière indéterminée ; comme si , devant ou après , sa valeur ne devoit pas être nécessairement déterrninée par la phrase entière.
Il ne me reste- plus qu'à justilier une remarque très-délicate de Bouhours sur la manière d'emplojer et d'entendre soimême et lui-même dans un cas particulier. Les écrivains les plus purs n'ont pas toujours respecté en ce point la justesse du langage.
« Se sauvvr, se perdre soi-même, signifie sauver, perdre sr: propre personne. Il est inutile de sauver ses biens dans Mi) naufrage , si on ne se sauve soi-même. Que serviroit-il a un homme de gagner tout le monde et de se perdre soiniJnie ?
V Lui-même signifie autre chose. Il s est sauvé lui-même , c'est-à-dire sans le secours d'autrui. Il s'est perdu lui-même, c'est-à-dire par Sia faute , par sa mauvaise conduite.
« Dans les phrases où soi-même est joint avec les verbes sauver et perdre, le mot de soi-même est complément au régime
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de ees verbes. Il s'est sauvé, il s'est perdu soi-même • mais il n'a pas sauvé ou perdu autre chose (c'est ce que la phrase ne dit point; car on peut se sauver ou se perdre soi-même ^ api'ès avoir sauvé ou perdu d'autres choses. )
« Dans les phrases où lui-même est joint avec ces verbes , lui-même est sujet ou en tient lieu, Il s'est sauvé ^ il s'est perdu lui-même, c'est comme si ou disoit : lui-mtm.e, il s'est sauvé, il s'est perdu j il est l'auteur de son saiut , de sa perte. »
M. Beauzée observe fort à propos que cette remarque doit s'étendre généralement à tous les verbes actifs après lesquels on peut mettre soi-même sans préposition. Il se loue lui-même, c'est-à-dire lui-même se loue, et les autres ne le louent peut- ! être pas. Il se loue soi-même, c'est-à-dire // loue sa propre 1 personne, et non pas celle d'un autre ( ou peut-être après tous j' ks autres. ) i
Quelle est la raison de cette diflFérence? elle est sensible : , lui-même est la réduplication du pronom il, et soi celle du I pronom se. Or il marque le sujet qui agit , la personne active ; et se marque l'objet sur leq[uel il agit , la personne passive,
Boileau se conforme à cette règle lorsqu'il dit de quelqu'un ,
Qu'il mêle, en se vantant soi-^même a tous propos. Les louanges d'un fat à celles d'un héros.
Soi-même désigne la personne que le fat loue , sa pi^opré per-^ sonne , en même temps qu'il loue un héros.
Racine désigne très-exactement par lui-même le dieu de bois , qui par lui ne peut pas subsister :
J^adorerois un dieu sans force et sans vertu , Reste d'un tronc pourri, par les vents abattu. Qui ne peut se sauvçr lui-même!
Estheri
Mais il auroit parlé plus exactement , s'il avoit substitué j dans le passage suivant . sol-m'^me à lui-mtme.
Dieu nous donne ses lois, il se donne lui-même: ?our tant de biens, ii commande ({u'on l'aime.
SOIGNEUSEMENT. ijij
Jl faut bien que ce soit Dieu iui-métne qui se donne , car ii.ul autre ne peut le donner. (R.)
1076. S0IGNEUSEME5T, CTJniEtJSEMEîf T.
Ces deux espèces de termes ne sont sjnonjmes que dans certains cas; car curieux désigne proprement l'envie de savoir, de découvrir, de voir, de posséder; tandis que soigneux désigne la manière de traiter les choses : on dit curieux et soigneux de sa parure, garder soigneusement ou curieusement quelque chose , conserver curieusement oli soigneusement sa santé. La manière curieuse est plus recherchéo , plus avide , plus minutieuse , plus dificile que la manière purement soigneuse.
L'homme curieux de sa parure y met de la recherche , de l'importance , une envie de se faire distinguer ou remarquer : rhomme soigneux de sa parure j met uu soin convenable ou qu'on ne sauroit blâmer , une attention soutenue, une envie de ne pas s'exposer à la critique ou au blâme. Vous prendrez pour un petit esprit celui qui est car/eax dans ses ajustements : vous prendrez pour un liomme décent ou propre , celui qui est soigneux dans son habillement. Des soins trop curieux annoncent un dessein particulier ou une foiblesse d'esprit.
On garde soigneusement ce qui est utile : on garde plutôt curieusement ce qui est rare. On est soigneux dans les choses qu'on doit faire : on est curieux dans les choses qu'on se plaît à faire. La raison ou l'attachement nous rend soigneux : le goût ou la passion nous rend curieux.
Soyez plus soigneux de votre honneur, et moins curieux de votre réputation.
Le plus heureux naturel a besoin d'être soigneusement cultivé. Les inclinations des enfants doivent être curieusement observées.
Celui qui est soigneux de sa santé la conserve; celui qui en est curieux la perd. (R.)
1077. SOIN, SOUCI, SOtLlCITtTDE.
Le soin est une application à faire , une vigilance pour conserver , une attention à servir ; et il ne faut pas perdre de vue cette acception du mot. Mais son acception primitive , quoique regardée comme secondaire , est de désigner l'embarras
4x:**- SOIN.
intérieur, la peiue d'esprit, le soucï ou la sollicitude; csir soin
tient, comme Ménage l'observe, au latin «e/ï/a/n, embarras ,
ennui , deuil , vieillesse , abattement , état pénible de la
vieillesse.
Ménage tire JOHc/^ autrefois soulci, du latin solUcitus , inquiet, tout agité. Les soins et les soucis {soins inquiets) habituels, constants, vifs et pressants, attachés surtout à un objet particulier, forment la sollicitude, qui est l'état d'un esprit sans cesse tourmenté , et , pour ainsi dire , absorbé dans ses pensers et ses soins ; car Cicéron l'appelle une maladie de l'esprit ( œqriludo ) enfoncé dans la méditation. Ce mot a le sens du verbe solliciter, latin soilicitare, exciter fortement , presser vivement, aiguillonner sans cesse.
Le soin est un embarras et un travail de l'esprit, causé par une situation critique dont il s'agit de sortir, ou même de se garantir, ou par une situation pénible qu'il faudroit adoucir du moins par sa vigilance, son activité et ses efforts. Le souciesi une agitation et une inquiétude d 'espz'it causéepar des accidents qui troublent le calmé et la sécsrité de l'âme, et la jettent dans une triste rêverie. La sollicitude est une agitation vive et continuelle , une espèce de tourment habituel de l'esprit , causé par des attaches particulières ou par des intérêts particuliers qui nous sollicitent sans cesse , et nous obligent à des soins sans cesse renaissants , ou à une vigilance constante et laborieuse.
Toute affaire, tout embarras, nous donne du soin. Toute crainte , tout désir, nous donne du souci. Toute charge , toute surveillance , nous donne de la sollicitude.
Le soin ôte la liljeité d'esprit; il occupe. Le souci ôte la tranquillité; il agite. La sollicitude ôte le repos de l'esprit et la liberté des actiops ; elle possède , si elle n'absorbe.
Le soin raisonnable nous attache à la poursuite de l'objet. Le souci profond nous fait chercher la solitude. La sollicitude pastorale voue le pasteur au soin de son troupeau.
Il j a des soins superflus et stériles qui ressemblent à la douleur qu'on sent au bras qu'on a perdu. II y a des soucis importuns et vagues , qui ne sont que des vapeurs envoyées aa cei-veau par une humeur mélancolique. Il j a une sollicitude