CONTAT — CONTE
surtout avec l’ex-chancelier Maupeou et le comte d'Artois, lursqu'en 1784 Beaumarchais lui confia le rôle de Suzanne dans Le Mariage de Figaro. Alors commença la brillante réputation de M'° Contat. Ce rôle, qui appartenait plutôt à l'emploi des soubrettes qu’à celui des amoureuses, dont elle était chargée, lui fournit les moyens de déployer la flexibilité de son talent, et elle s’y concilia tous les suffrages par sa gaieté, sa finesse, sa vivacité, et par son adresse à ne laisser échapper aucune des intentions malignes de l'auteur. Préville vint l'embrasser après la première représentation , an disant : Voilà la première infidélité que je fais à madrmoiselle Dangeville.
Dès lors il y eut bien peu d'auteurs qui ne regardassent comme une bonne fortune sa complaisance à se charger d’un rôle dans leurs ouvrages, et en effet elle contribua pour beaucoup au succès de plusieurs pièces médiocres et à peu près oubliées aujourd'hui, telles que Les Rivaux amis, Les Épreuves, La Ressemblance (où elle jouait deux rôles), de Forgeot; Le Séducteur, du marquis de Bièvre; Le Jaloux sans amour, et Le Jaloux malgré lui, d'Imbert; Le Jaloux , de Rochon de Chabannes; La Fausse Coquetle, L'Entrevue, et La Matinée d'une Jolie Femme, de Vigée; Les Femmes, de Demoustier, etc. Ces pièces, sans rien ajouter à la célébrité de M!° Contat, prouvèrent que la nature de son talent se prêtait à merveille à conserver, à reproduire la tradition du ton aisé, des manières élégantes de ce qu’on appelait la grende société avant la révolution de 1789. Aussiexcellait-elle dans Célimène, du Hisanthrope, dans Elmire, du Tartufe ; dans La Coquelte Corrigée , de Lanoue ; dans plusieurs comédies de Marivaux : Le Legs, Les Fausses Confidences, Les Jeux de l'Amour et du Hasard, et dans tous ies rôles dont il fallait faire valoir ingénieusement les moindres détails. Le talent de cette actrice n’était rien moins que populaire et n’excitait pas d'entrainement. Les connaisseurs, les gens du beau monde, étaient seuls capables de l'apprécier, de l’admirer ; mais le vulgaire s’obstinait à croire qu’elle manquait de verve. Elle en montra pourtant, et beaucoup, dans Le Mariage Secret, dans l’hôtesse des Deux Pages, et surtout dans M"%® Évrard, du Vitu Célibataire, un de ses meilleurs rôles.
En 1795 M'° Contat partagea l'arrestation de la plupart de ses camarades, et fut envoyée à Sainte-Pélagie, d’où elle obtint d’être transférée quelque temps après dans une maison de santé. Les comédiens français furent mis en liberté par suite de la révolution du 9 thermidor; mais il sapéra bientôt entre eux une scission. M'* Contat fut du nombre des artistes qui restèrent au théâtre Feydeau, où ils jouaient alternativement avec les acteurs de l'Opéra Comique. Ce fut là qu'après avoir quitté le rôle de Suzanne pour celui de la comtesse, dans Le Mariage de Figaro, elle ajouta à son répertoire le rôle de la comtesse dans Za Mère coupable, de Beaumarchais. Ce rôle terrible convenait peu à son organisation physique et à sa piquante physionomie. Après Pavoir joué deux fois assez faiblement, elle parvint à le rendre avec une apparence d'énergie qui faisait généralement illusion. Mais , à vrai dire, les rôles pathétiques et à grands développements, la douleur, les larmes, le désespoir ne sympathisaient ni avec son caractère, ni avec son physique, ni avec son talent. Dans sa carrière dramatique , elle remplit divers emplois. Elle avait passé des jeunes amoureuses aux jeunes coquettes, puis des grandes coquettes aux mères nobles et aux demi-caractères, lorsqu'elle eut acquis un peu trop d’embonpoint. Mais le rôle de Suzanne prouva qu’elle aurait obtenu les plus grands succès dans l'emploi des soubrettes ; elle en offrait de légères réminiscences dans Céliante du Philosophe marié, dans Mm° de Martigue de L’Amant bourru, dans M”* de Volmare du Mariage secret, etc., où les connaisseurs trouvaient qu’elle abusait un peu des moyens comiques pour plaire au public.
En 1799 M" Contat fit partie de la réunion complète des !
DICT. DE LA CONVERS, — T. VI
Comédiens français, qui redevinrent sociétaires au théâtre de la rue de Richelieu. Elle y conserva sa réputation sans l’agrandir, dans les rôles marqués, auxquels sa faille épaisse l'avait forcée de se borner, et elle continua d'y jouir de la faveur constante du public, qui lui témoigna ses regrets à sa brillanie représentation de retraite, le 6 mars 1809. Ce n’est point alors, comme l’ont dit quelques biographes, mais environ dix ans auparavant, qu’elie avait épousé de Parny, neveu du poëte de ce nom. Le gouvernement lui avait accordé un appartement dans une maison voisine de l’'Odéon ; elle y mourut d’un cancer, après six mois de souffrances, le 9 mars 1813, à l’âge de cinquante-trois ans. M!° Contat avait été fort intéressée dans sa jeunesse; mais les traits qu’en ont cités la médisance ou la calomnie ont été bien compensés par ceux de sa bienfaisance. Son esprit, son amabilité, faisaient le charme d’une société choisie.
CONTAT (M! Émue), sa sœur et son élève, née à Paris, en 1769, débuta fort jeune, en 1784, dans le petit rôle de Fanchette du Mariage de Figaro. Ses heureuses dispositions et'sa jolie figure la firent recevoir sociétaire en 1785; mais, réduite à ne jouer que les rôles insignifiants de soubrette que voulaient bien lui laisser ses chefs d'emploi, elle parut se dégoûter de son état, et négligea jusqu’à son costume. Devenue à son tour chef d'emploi, elle se piqua d'honneur, et répara le temps perdu. Maïs son jeu, franc et naturel, brilla surtout dans les servantes de Molière, où son falent avait beaucoup d’analogie avec celui de M"* Bellecour; et comme elle réussissait moins daus le marivaudage, et que les auteurs trouvaient plus facile d'imiter Marivaux que Molière, elle n’a pas joui de la réputation qu’elle méritait. Elle quitta la scène en 1815. Veuve de Chagot-Dufay, l’un des propriétaires du théâtre Feydeau, elle épousa M. Amelot, de la même famille qu’un ministre de Louis XV. Elle mourut en 1846, à Nogent-sur- Vernisson (Loiret), près de Montargis, dans une propriété qui lui appartenait. Elle laissait quatre enfants.
CONTAT (M!° Awarric}), fille et nièce des deux précédentes, débuta en 1805 dans les soubreties ; mais, malgré l'enthousiasme qu’elle excita, malgré les éloges qui lui furent prodigués, elle ne réalisa point les espérances qu’elle avait fait naître, et se retira en 1808, pour se marier.
H. AUDIFFRET
CONTE, récit fabuleux en prose ou en vers d’une aventure sérieuse, plaisante, merveilleuse ou intéressante. Le conte est fort ancien; mais nous ne ferons point, avec Paul- Philippe Gudin, remonter son origine jusqu’à la création du monde, en supposant comme lui que les livres de Moïse sont remplis de contes, opinion qu’a aussi adoptée Parny, quand il s’est amusé à mettre en vers les Galanteries de la Bible, pour faire le pendant de sa Guerre des Dieux. C’est dans l’Inde, berceau de toutes les religions , de toutes les sciences, c’est sur les bords du Gange, chez les Brahmes , que le conte a pris naïssance, ainsi que la fable, qui reconnaît Bidpaï pour son père. Il ne serait pas aussi facile de dire quel a été le créateur des contes; ce qu’il y a de certain, c’est que de l'Inde ils passèrent dans la Perse et dans l'Arabie, mais bien longtemps sans doute avant que Khosrou-Nouschirvan, roi de Perse, eût conquis les provinces septentrionales de l’Indoustan et reçu la traduction persane de l’Houmayoun-Nameh (livre impérial), de Bidpaï,
Le merveilleux de la féerie, les péris des Persans, les djinns des Arabes, le pouvoir des génies et lestalismans, les fictions de la théologie orientale, fondées sur la croyance d'êtres intermédiaires entre l’homme et la Divinité , sont le fond des contes arabes, des contes persans, qui, sous le titre de Mille et une Nuits, de Mille et un Jours, traduits en français , les uns par Galland, les autres par Petit de La Croix , aidé du style de Lesage, obtinrent tant de succès dans les premières années du dix-hutième siècle. I n'y faut
point chercher de philosophie, de but vraiment moral; mais quelle fécondité! quelle variété ! quel fonds d'intérêt? quelle peinture fidèle du caractère et des mœurs des peuples orientaux ! de leurs idées religieuses, des artifices audacieux de leurs femmes, de l'hypocrisie de leurs derviches, des prévarications de leurs cadis, des friponneries de leurs esclaves! Les Mille et une Nuits n'ont d'autre but que d’amuser un sultan par des contes pour l'empêcher de faire mourir sa femme, qui les lui raconte. Le but des Mille etun Jours est plus raisonnable : il s’agit de prouver à une princesse prévenue contre les hommes qu’ils peuvent être fidèles en amour; mais s'il y a peut-être plus d'intérêt, s’ils sont conduits avec plus d'élégance, ils offrent moins d'invention et de variété, et l’on s’aperçoit qu’ils sont l’ouvrage d’un moine, à sa haine fanatique contre la religion des mages, détruite en Perse par les musulmans ; c'était un derviche nommé Moclès. Quant aux Mille et une Nuits, on n’en connaît pas l’auteur arabe; ils paraissent être de différentes mains.
On trouve encore dans le Cabinet des Fées, en fait de contes orientaux, l'Histoire de la Sultane de Perse et des quarante Visirs, contes turcs, composés par Chéikh-Zadeh, pour l’amusement du sultan Amurat IE, dont il était précepteur : ces contes, traduits par Petit de La Croix, n’ont pas été achevés; Les Contes et Fables Indiens, de Bidpaï et de Lokman , traduits d’Ali-Tchélebi-Ben-Saleh, auteur turc, par Galland et Cardonne ; les Contes des Génies, ou les Charmantes Leçons d’Horam, fils d'Asmar, traduits du persan en anglais par sir Ch. Morell; enfin une continuation des Mille et une Nuits, traduite par dom Chavis, moine de Saint-Basile, et revne pour le style par Cazotte, dans les œuvres duquel on l’a depuis insérée. Parmi les heureuses imitations des contes orientaux, nous citerons Îles Aventures d’Abdalla, par l'abbé J.-P. Bignon, continuées et terminées par Colson ; Les Mille et un Quarts d’Heure, contes tatars, par Gueulctte; Les Sullanes de Guzarate, ou les songes des hommes éveillés, contes mogols par le même ; les Contes Chinois, ou aventures du mandarin Fum- Hoam, par le même : ce Gueulette, procureur au Châtelet, avait assez bien imité la manière de Galland; Nourjahad, par M" Sheridan, mère de l'illustre orateur ; les Contes Orientaux, du comte de Caylus. On pourrait y joindre les Contes Persans, par Inatula de Dehly, traduits en anglais par Alexandre Dow, puis de l'anglais en français ; les Contes Turcs, traduits par Digeon, à la suite de son Abrégé de l'Histoire Othomane; les Contes traduits et ajoutés par M. Caussin de Perceval à l'édition qu'il a donnée des Mille el une Nuits; Le Gulistan ou Pays des Roses, de Sädi, dont il existe plus d’une traduction française; Le Baharistan, ou Pays du Printemps, par lé même, moins connu en France; les Contes, Fables, ete., tirés de différents auteurs arabes et persans, par Langlès; les Fables el Contes Indiens, par le même; les Contes Orientaux, ou les Récits du sage Caleb, voyageur persan, par Mme Monnet; les Contes Arabes, par Gouiliard; les Contes Orientaux, traduits de l'anglais et de l'allemand par Griffet La Baume; les Contes du Sérail, et Abassaï, par M'° Fauque; les Contes très-Mogols, par Mérard de Saint-Just; Le Caravar'strail, et Bardouc, ou le Pätre du mont Taurus, de M. Adrien de Sarrazin ; Nouveaux Contes Arabes, ou Supplément aux Mille et une Nuits, par l'abbé Guillon; les Contes Chinois, traduits ou publiés par Abel Remusat, Ces contes sont simples, verbeux ,et contiennent moins de faits, moins de narration, moins d'effets d'imagination que des conversations, de la morale et des détails domestiques.
Les Contes des Fées tiennent de trop près aux contes orientaux, aux contes des génies, pour ne pas en faire mention immédiatement après, bien que leur origine soit moins ancienne et qu'on ne la fasse remonter qu'au roman de Lancelot du Lac, qui paraît avoir accrédité la féerie en
CONTE
France sur la fin du douzième siècle. Le mot fée était devenu synouyme de sorcière, de prophétesse. Le peuple croyait en voir partout, dans les forêts, dans les vieux châteaux. Telle était la Dame du Lac dans Lanceiot ; telle était la Mélusine du château de LEusignan, dont l’histoire fut écrite par Jean d'Arras, vers 1360. Toutefois, Le Pentameron de l'italien Basile, augmenté par Alessia Abbatutis, et publié en 1672, et Le Pèlerinage de Colombelle et Volontairette, par Boèce de Boisvert en Frise, paraissent avoir ouvert la carrière aux contes des fées, La France est le pays qui en a produit le plus grand nombre; et Charles Perrault, le premier qui en ait composé, est l’auteur qui a obtenu dans ce genre les succès les plus durables : Ze Cha peron Rouge, La Barbe Bleue, La Belle au bois dormant, Cendrillon, Grisélidis, Le Petit Poucet, Peau d’Ane, etc. (Paris, 1697), sont en possession, depuis plus de cent cinquante ans, d'amuser les enfants et les adultes, car, a dit La Fontaine :
Si Peau-d’Ane m'était conte, J'y prendrais un plaisir extrême, On a vu encore de nos jours ces contes avoir la même vogue, sous la forme dramatique. Après Perrault , les comtesses de Murat, d’Aulnoy, d’Auneuil, Miles de La Force, Lhéritier, de Lussan, de Lubert, Mmes Le Marchand, Lévêque, de Villeneuve, de Lintot, Fagnan, Leprince de Beaumont; enfin Preschac, l’illustre Fénelon, Hamilton, le comte de Caylus, Moncrif, Saint-Hyacinthe, Beauchamp, Pajon, Coypel, Duclos, J.-J. Rousseau, Sélis, se sont exercés dans ce genre, et y ont acquis plus ou moins de célébnité. Tous les ouvrages de ces auteurs ont été recueillis dans le Cabinet des Fées. Mais bien d’autres auteurs n’y fgurent pas ; tels sont Arnaud-Baculard , le chevalier de Boufflers, le marquis de Sennectère, Fromaget , le chevalier de Mouchi, MMmes Robert et de Mortemart, Mlle de Morville, etc. Quant aux romans ou contes de Crébillon fils, de l'abbé de Voisenon, du chevalier de La Morlière, du financier la Poplinière, ce sont moins des contes de fées que des tableaux plus ou moins cyniques des mœurs de la société sous le règne de Louis XV, représentés sous des noms orientaux.
Les contes de fées ayant été principalement imaginés pour l'instruction de l’enfance, on doit peu s’étonner qu'ils aient si longtemps fait fortune en France, où la morale ne plaît que sous le voile de l’allégorie, où dans l'instruction même on aime l’amusement; et l’on doit encore moins être surpris que tant de femmes aient si bien pris le caractère de ce genre de littérature et s’y soient fait un nom, Quelques censeurs austères se sont élevés contre la frivolité de la féerie; mais les gens raisonnables ont toujours préféré les contes orientaux , les contes des fées, comme moins dangereux que les romans, qui, plus vraisemblables, sont aussi plus capables d'égarer l'imagination, de gâter l'esprit et de corrompre lès mœurs. Toutefois, les contes de fées ont l'inconvénient de remplir le cerveau des enfants d’ogres et de sorciers, d’effrayer leur imagination et d'entretenir leur crédulité ; c'est un mal de les tromper, et il n’est pas plus difficile de leur inculquer la vérité que le mensonge. On a donc eu raison de remplacer les contes de fées, dans l'éducation, par des contes plus vraisemblables et plus rationnels,
Les Gress et les Romains n’ont pas eu de contes proprements dits, à moins qu'on ne regarde comme tels les Zisloires Milésiennes et Sybaritiques, qui, loin d’avoir quelques rapports avec les contes orientaux , ne sont en réalité que de petits contes libidineux. Les idylles de Moschus , de Bion, de Théocrite, sont des espèces de contes plus naïfs, plus gracieux, plus moraux. Quant aux Romains, ils ont eu les Métamorphoses d'Ovide, charmant recueil de contes mythologiques ; la Satire de Pétrone, L'Ane d'Or d’Apulée, nous ont transmis le conte de La Matrone d'Éphèse et celui de Psyché, Plus tard, Siméon Métaphraste a mis en contes dévots la vie des saints.
CONTE
Au moyen âge, où les citadins n'avaient point de spectacles réglés, où la noblesse vivail retirée dans ses terres, les troubadours et les trouvères allaient de ville en ville, de château en château, les uns chantant des romances, les autres contant des fabliaux vu fabels. Souvent même à la fin des repas chaque convive payait son écot par un de ces contes ;.cette manière d’amuser une société vient des Orientaux, chez qui elle est encore en usage. Elle se retrouve chez les Hurons, les Iroquois et les divers peuples sauvages de l'Afrique. Les romans de chevalerie, venus probablement des Maures d’Espagne, étaient connus en France ; mais leur narration prolixe ne pouvait captiver une attention soutenue dans un festin. De là vinrent sans doute les contes qui composent ce qu’on appelle la Bibliothèque Bleue, et que pour cette raison on appelle aussi Contes Bleus : Richard sans Peur, Les Quatre Fils Aymon, Robert le Diable, Pierre de Provence et La Belle Maguelonne, etc., qui sont évidemment des abrégés de romans de chevalerie.
Alors aussi parurent les premiers Jabliaux ou fabe!s, d’origine arabe, exportés de l'Orient par les Français, qui de tous les peuples de l’Europe avaient figuré les premiers et joué le principal rôle dans les croisades d'outre-mer. Quelques-uns de ces contes, tels que ceux d’Aristole, d’Hippocrate, etce., sont évidemment venus du grec, mais par l'intermédiaire des musulmans, parce que dans les beaux jours du khalifat les meilleurs ouvrages grecs, et particulièrement ceux de ces deux grands hommes, avaient été traduits en arabe. La plupart des fabliaux sont indécents, et pourtant l’un d'eux est lu par un père qui instruit son fils; d’autres sont insérés par un chevalier dans un recueil pour l'éducation de ses filles, Rien n’y est gazé ; mais alors les idées de pudeur ne portaient pas sur les mots, et l’on désignait chaque chose par son nom. On y trouve toutefois des sentiments chevaleresques et peu de satires contre les prêtres, les religieuses et les moines, parce que la corruption du clergé séculier et régulier n'était pas alors aussi complète qu’elle le fut depuis. Parmi ces contes, on en trouve dont la morale est forte et pénétrante : tel est celui du Bourgeois d’Abbeville, ou la housse coupée en deux ; il y en a aussi de gracieux et de chevaleresques ; d’autres tirés des Mille el un Jours, comme celui des Trois Bossus. Les fabliaux écrits en vers et en vieux langage étaient peu connus en France, malgré un mémoire du comte de Caylus à leur sujet, malgré l'édition d’un choix de fabliaux que Barbazan avait publiée en trois volumes, avec un vocabulaire des mots les plus obscurs, en 1766, lorsque Legrand &’Aussy les mit à la portée de tout le monde, les traduisit en prose élégante et en fit disparaître les obscénités dans l'édition qu’il donna en 1781, avec des notes savantes et curieuses. Imbert en versifia plusieurs, et Méon en a donné une édition plus compiète et plus volumineuse que celle de Barbazan, en 1808, sans les avoir rendus plus classiques et plus populaires. Citer les noms obscurs de la plupart des auteurs de fabliaux serait chose assez peu intéressante pour les lecteurs ; Ruteb œuf est à peu près le seul qui se soit fait connaître par le nombre et la variété de ses ouvrages. Les auteurs des Contes dévots méritent encore moins d’être connus : ces contes, qui datent des douzième , treizième et quatorzième siècles, comme les fabliaux, sont plus bizarres, sans être plus amusaritz.
La France ayant été le berceau des contes en Europe, et sa langue étant déjà fort répandue pendant le moyen âge, le goût des contes se propagea chez ses voisins et trouva des iuitateurs. Un Espagnol et un Italien s'étaient bornés aux Cuntes dévots, lorsque Boccace, l'Homère des conteurs, Yint recueillir en France les germes d’un genre de littérature qu’il naturalisa, qu’il perfectionna dans sa patrie. Son Décaméron , composé de cent nouvelles gaies et intéressantes, regardées par les Italiens comme des modeles de style,
de grâce et de variété, en contient plusieurs où les moines sont fort maltraités : c'était la philosophie du temps. Néanmoins il ne fut jamais persécuté, et son livre, malgré sa teinte irréligieuse et ses nombreuses indécences, jouit en Italie d’une telle estime, qu’il n’a jamais été entièrement mis à l'index. Sachetti l’imita dans ses Novelle, sans l'égaler, Poggio, secrétaire du Vatican, écrivit des contes plus libres que ceux de Boccace, et ne fut point chassé. Le Décaméron , venu en France, y fut traduit et imité comme un ouvrage original. On vit à la cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, les Cent Nouvelles nouvelles, publiées en 1466, sous les auspices du dauphin (depuis Louis XJ ). Plus tard, Marguerite de Valois, reine de Navarre c{ sœur de François 1°", composa 7{ contes, dont le recueil porte le titre d'Heptaméron. La plupart sont graveleux, quoique ses mœurs aient été régulières et qu’elle passe pour avoir opposé une vigoureuse résistance, aux attaques de l'amiral Bonnivet. L'exemple d’une femme, d’une reine, était séduisant ; il fut dès lors généralement convenu que les contes ou nouvelles devaient être libres et mêmes licencieux.
En Italie, Grazzini, dit le Lasca, Pulci, le moine Bandello, Straparola, écrivirent des contes et nouvelles dans le même goût ; Bragiantino mit en vers les nouvelles de Boccace, dont il n’a pas fait oublier la prose. Le comte Basile del Torone, dans son Pentaméron, et en France, Bonaventure des Perriers, dans ses Contes, Nouvelles et Joyeux Devis, adoptèrent le style bouffon, que Rabelaïs, dans des ouvrages de plus longue haleine, mettait alors à la mode. Béroaldede Verville, dans son Moyen de Parvenir, sut allier les deu, genres avec le langage le plus ordurier. Le jésuite espagnol Ribadeneira, fidèle à l’esprit de sa robe et de sa nation, ne vint chercher en France que des contes dévots. Maïs le célèbre Michel Cervantes, son compatriote, fut l'inventeur d’une autre sorte de nouvelles, que le bon goût et les mœurs ne pouvaient réprouver, Comme Boccace, il fut chef d’une école. Les nouvelles historiques, tragiques, comiques furent imitées en Espagne par dona Maria de Zayas. Tra duites en France, elles servirent de modèle à celles de Scarron, de Douneau de Visé, de Dufresny; aux Cent Nouvelles et aux Journées Amusantes de Mme de Gomez, aux nouvelles que Lesage a intercalées dans son Gil-Blas, son Diable boileux, etc.; à celles de Mmes de Lafayette, de Fontaines, de Tencin, de Genlis; aux Epreuves du Sentiment, d'Arnaud Baculard, à ses nouvelles, au Décaméron français de D’Ussieux, et à ses Nouvelles françaises ; à celles de Mayer, de Willemain d’Ablancourt, de Florian, de Rosny, de Coste, et à une foule d’autres nouvelles insérées dans la Bibliothèque de Campagne et dans la Bibliothèque des Romans. Quant aux Crimes de l'Amour, du marquis de Sade, ils sont bien de lui, et n’ont pas eu de modèle.
A la suite de ces nouvelles, de ces contes en prose, on peut ranger deux autres sortes de contes, aussi en prose, qui ont paru dans le dix-huitième et le dix-neuvième siècles, qui offrent moins d'imagination que de philosophie, et qui pourtant enseignent moins la morale qu’ils ne peignent l'es prit et les mœurs du temps : tels sont les Contes philosophiques de Voltaire, les Contes moraux de Mercier, de Marmontel, d'Imbert, de Charpentier de Cambray; les Contes philosophiques et moraux de La Dixmerie, les Contes moraux et allégoriques de Brunet, ceux du vicomte de Ségur, dans son ouvrage intitulé Les Femmes ; Le Conteur des Dames, ou soirées parisiennes, par Charrin; Les Sept Péchés capitaux, par Bruckère et Michel Raimond, et bien d’autres contes modernes, dont la liste serait trop longue. On peut encore ranger dans cette classe les contes plus ou moins directement destinés à l'éducation de }z jeunesse : ceux de Berquin, de Blanchard, de Mlle D:leyre, de Bouilly, de Mme de Maraise, de M. S:!hié, etc., etc.
Les imilateurs de Boccace continuèrent d’abord à écrire en prose, soit que leurs contes fussent licencieux ou grivois. Tels furent Les Facétieuses Journées de Chapuis, Les Matinées et les Après-Diners de Cholières, les Soirées de Bouchet, la Gibecière de Momus, les Contes d'Eutrapel, par Noël du Fail, et plus tard les Contes à rire, par Douville. Parmi les modernes, on peut citer : Les Nuits Parisiennes de Chomel, Les Contemporaines, Les Parisiennes ct Les Nuits de Paris, par Rétifde la Bretonne, qui n’est indécent que parce qu’il montre les vices trop à nu ; les Contes en l'air de Mme de Nesmond, les Contes Sages et Fous, de Me Desjardins de Courcelles; les Contes Fantastiques, de Balzac, les Contes Romantiques, de M. Alfred de Musset, etc. Mais c’est en vers qu'ont écrit les auteurs des meilleurs contes et nouvelles, dans le genre de ceux de Boccace, soit qu'ils aient plus ou moins emprunté la licence de son style, soit qu'ils aient davantage respecté les mœurs. Nous rangeons parmi eux les auteurs de contes épigrammatiques, graveleux ou non. Marot, modèle de naïveté et de bonne plaisanterie ; Passerat, digne prédécesseur de notre célèbre fablier; Étienne Tabourot, Furetière, La Fontaine, supérieur à tous les conteurs comme à {ous les fabulistes ; Vergier, Lamonnoie, Ducerceau, Senecé, Grécourt, J.-B. Rousseau, La Chaussée, Saint-Gilles, Piron, Voltaire, Vadé, Gresset, Bernard, Moncrif, Saint- Lambert, Bret, Robbé, le duc deNivernois, le P. Barbe, Sedaine, Bologne, Ganeau, Daillant de La Touche, Dupont, Guiraudet, Gobet, Parny, Busca, Pajon, Armand Charlemagne, Chénier, Ximenès, Dorat, La Condamine, Masson de Morvilliers , Rhulières , Léonard, d'Aquin de Châteaulion, de Théis, Philippon de la Madelaine, Imbert, Félix Nogaret, Gudin, Guichard, Lantier, le comédien Plancher de Valcourt, Caïlly, Florian, Piis, Vasselier, Andrieux, les deux Ségur, Pons de Verdun, Adrien, Mangrin, François de Neufchâteau, Capelle, Joseph Pain, Aug. Rigaud, Saint Ussaps, l'abbé Bertin, M° Panier, Gab. de Moiria, Mennechet, Vial, Ladoucette, etc, etc. ‘Lroïs conteurs en langue provençale, Coye d'Arles, Royer d’Avignon, Astier de Saint-Remy ; Lelaé, conteur bas-breton, etc.
La France est sans contredit le pays qui a produit le plus de contes et de conteurs. Aux Italiens que nous avons cités, il faut joindre l'abbé C'asti. Les Anglais ont eu Chaucer et Dryden, imitateurs de Boccace; Prior, qui a pris les Français pour modèles ; Hawkesworth, dont les contes ont été traduits par l’abbé Blavet. L'Allemagne a été plus riche en conteurs : Waldis, le fameux Martin Luther, et dans les temps modernes, Hagedorn, Lichtwer, Lessing, Gersenberg, Gessner, Wicland, Pfeffel, Auguste Lafontaine, Hoffmann.
Le conte est le genre le plus agréable et le plus varié de la littérature, car s'il en est beaucoup de libres, il y en a aussi de naïfs, de gais, d’héroïques, de pastoraux, d’anacréontiques , de moraux , qui instruisent, amusent et intéressent. Il est donc fort diflicile, quoi qu’en ait dit Marmontel, d’assigner au conte des règles fixes. Qu'il soit à la comédie, suivant lui, ce que l'épopée est à la tragédie, son étendue dépend toujours des détails qu’exige le développement de l'aventure qui en forme le sujet. Mais dans le conte épigrammatique, dont l’intérêt ou le sel repose sur le trait qui le termine , la concision est de rigueur. 11 faut aller droit au but. La brièveté est l'âme du conte. Celte règle a été posée par La Fontaine, qui s’en est souvent affranchi, Elle est la même pour ce qu’on appelle conte dans la conversation, Le récit de tout conte en général doit être simple , rapide, pittoresque, dramatique, sobre de détails et de réflexions , à moins qu'ils ne soient naturels et ingénieux. 1] n’est pas d’absolue nécessité qu'il finisse par un bon mot, une pointe ou un calembour, mais toujours, suivant le sujet, par un trait de caractère, de mœurs, d'originalité, de vanité, de bêtise ou de naïveté.
CONTE — CONTEMPLATION
Les contes que l'on débite en société sont ordinairement des traits de raillerie ou de médisance, On rit d’un conte Jait à plaisir, sans y croire; et l’on ricane de certaines femmes sur lesquelles on fait d'étranges contes. On appelle aussi conte tout discours inutile, sans fondement et sans apparence de vérité. Vous ne nous faites que des contes ; ce sont des contes en l'air, des contes à dormir debout, expressions proverbiales, ainsi que contes de vieille, contes de nourrice, conte de bonne femme, dont on berce les enfants; contes jaunes , contes bleus, dont on les amuse,
H. AUDIFFRET
CONTEMPLATION, VIE CONTEMPLATIVE. Notre siècle de mouvement et de révolutions dans lesquelles chacun s’évertue afin &e s’élancer le plus haut possible près des sommnités de l'édifice social, cet âge d’agitation ambitieuse et de turbulente activité comprend à peine une existence toute spéculative d’isolement et de repos, consacrée au culte de l'intelligence pure et à ces vastes pensées qui reportent l’âme vers le suprême auteur de la nature et les magnificences de l’univers. Cependant, il fut des époques silencieuses de l’histoire où les peuples s’éloignèrent de la carrière politique, soit qu’ils vécussent satisfaits de leur gouvernement (chose rare) ou qu’ils ne trouvassent aucun intérêt à le changer, soit qu'aucune voie de progrès ne s’ouvrîit devant eux , enfin, soit qu’une barrière de fer les étreignit sous un étouffant despotisme. Alors une foule d'hommes indifférents à la vie commune se retirèrent dans les solitudes, abandonnèrent pour une heureuse tranquillité les chances des plaisirs, des honneurs ou de la fortune, que promet comme un leurre la carrière civile. Tels sont principalement les pays chauds, séjour de l’indolence, et dans lesquels un sol fertile procure sans efforts tous les moyens d'existence avec les plus doux loisirs ; telles furent aussi les époques de la décadence de l'empire romain, où d’atroces tyrans s’arrachaïent à main armée les lambeaux du pouvoir, et pressuraient les peuples tour à tour. Chacun fuyait alors au désert les fureurs de l'arbitraire. De même, au moyen âge, lorsque la haute aristocratie , triomphant des peuples par la conquête, avait réduit au servage de la glèbe les classes laborieuses, inférieures, comme gens de roture et de main-morte, des foules d'habitants se réfugièrent dans des monastères et des couvents, pour s’exempter, sous le manteau révéré de la religion, des exactions oppressives de leurs seigneurs. L’Orient, l'Inde, se remplissent d'une multitude de solitaires, pendant ces périodes de décadence et de ruine des empires, lorsque le despotisme ravage les populations, et que de nouveaux cultes deviennent nécessaires pour consoler les humains des crimes de la terre. C’est ainsi que l'établissement du christianisme s’allia naturellement avec le platonisme, et dans l’Hindoustan le bouddhisme trouva de nombreux sectateurs parmi les dévots spéculatifs de la religion de Brahma, Par toute la terre les cultes ont toujours préféré la vie contemplative, comme une prééminence de l'esprit sur la chair, et comme la destination naturelle de l'homme, être doué d'intelligence et de la raison, au-dessus de la matière brute et grossière, qui constitue l’animalité avec tous les êtres subordonnés de la création,
On peut distinguer, par la philosophie, la vie de l'homme en deux genres opposés. Elle est ou spéculative, tout intérieure et cérébrale, ou bien elle est active, répandue au dehors dans les organes des sens et les membres, pour se livrer à tous les genres de travaux et d'occupation nécessaires au bien-être, au développement de l’industrie et des richesses de la société. Telle est l'existence mondaine et charnelle, Au contraire, la vie contemplative, attirant toutes les forces au cerveau, organe de la pensée, pour une méditation perpétuelle, laisse inertes, presque insensibles et immobiles les fonctions sensoriales extérieures ; le contemplatif devient indifférent au monde, à ses délices comme à ses tourments; il aspire à la solitude, il ferme toutes les portes aux plaisireÿ
CONTEMPLATION
il mure son habitation au désert, loin de ses semblables; il renonce également aux jouissances de l'amour et aux délicatésses de la table : tel est l’homme qui se voue non-seulement au culte de la Divinité, mais aussi à celui d’une haute sagesse, et même le favori des doctes sœurs, comme le dit si bien Horace,
Abstinuit Venere et vino, sudavit et alsit,
parce que les Muses n’accordent leurs faveurs qu'à leurs amants exclusifs.
Il est évident en effet qu’on ne peut pénétrer bien profondément dans aucune science et dans aucun art sans cette investigation isolée, assidue, attentive, sans cette puissante contention de la pensée, réfléchie, concentrée sur un seul objet, de même que les rayons solaires, convergeant, dans un miroir concave, en un seul point, y réunissent un foyer
lumineux et brûlant. C’est ainsi que disparaissent autour de
nous les objets, lorsque nous sommes fortement occupés d’une question épineuse ou de réflexions abstruses. Cet état de contemplation dans les plus puissants génies peut aller jusqu’au ravissement et à l'extase; des poëtes se sont alors sentis transportés par l'enthousiasme, et, tels que les divins prophètes , ils ont cru voir, par l'illusion de leur imagination, les êtres fantastiques qu’elle créait; ils ont dévoilé l’avenir, en quelque sorte, par cet art prestigieux qui leur faisait pressentir la chaîne des événements ; de là le nom de vates que leur donnait l'antiquité crédule. Il est certain qu'une vie d'isolement ou de concentration d’esprit, sous un climat chaud , surtout dans l’obscurité, et en restant couché (car en cet état le sang afflue au cerveau), parmi le silence des nuits, avec l’immobilité, l’inactivité des sens extérieurs et les jeûnes, qui rendent, dit-on, le cerveau creux, prête beaucoup aux illusions, aux chimères, aux vertiges, même à l’illuminisme. Aïnsi, l’on voit les individus mystiques, théosophes, comme les anciens gnostiquües, les esséniens et les thérapeutes, imposant les mains et priant pour opérer ainsi des guérisons miraculeuses ; d’autres philosophant avec les n éo plato niciens de l’école d'Alexandrie, les Porphyre, les Jamblique et les Procius, ou se créant un monde à part, une sorte de panorama imaginaire. Ils établissent un commerce intellectuel avec la Divinité ; ils s’élancent à l'amour pur des choses éternelles en dédaignant les temporelles , comme sainte Thérèse, saint François de Sales, ou Swedenborg; telle était aussi la tendance du quiétisme de M°° Guyon, de Mme de Bourignon, et même du vertueux Fénelon. De là, chez les dévots mélancoliques et atrabilaires, il n’y à qu’un pas jusqu’au fanatisme et aux plus déplorables absurdités des pratiques superstitieuses, ou même cruelles, des esprits possédés de ces idées. On en citerait plusieurs exemples parmi les fakirs. On ne peut que s'étonner d’avoir vu de nos jours les partisans de Saint-Simon prétendre établir une nouvelle religion par des moyens tout contraires, en réhabilitant, selon eux , La chair par les plaisirs , en appelant [a femme libre, par des sociétés et des festins en commun, par des travaux corporels et une tendance à l'activité la plus dilatante, physique, industrielle, toutes choses opposées éminemment à l'esprit de contemplation divine et à cette voie sacrée de supériorité intellectuelle ; aussi prétendirent-ils vainement à classer les capacités, et devinrent-ils bientôt la risée du public. On peut ajouter que la raison pour laquelle si peu d'œuvres de génie, si peu de profondes conceptions, apparaissent dans ce siècle, vient précisément de cet état d'extrême sociabilité qui cherche dans la réunion des forces individuelles une puissance d'invention qu’on ne rencontre plus faute de cette concentration isolée. Ainsi , les academies mêmes, et toutes les sociétés s’occupant d'entreprises ou scientifiques ou liftéraires en communauté, ne donnant pour chaque associé qu’une faible quote-part de collaboration, n’ont jamais fait de découvertes ni produit de ces œuvres immortelles d'unité,
d'inspiration, qui enlèvent l’admiration des siècles et des peuples. On ne peut jamais produire en commun ces poëmes, ces tableaux sublimes, émanant d’une pensée unique, malgré le concours des efforts ; mais les associations deviennent trèsutiles pour l’enseignement et la diffusion des connaissances acquises, lorsque chacun déploie son savoir dans la sphère qu’il s’est choisie,
Pense-t-on atteindre, en quelque genre que ce soit, un degré supérieur d'intelligence, de capacité et de grandeur, sans se plonger profondément dans ces contemplations longues par lesquelles l'âme a besoin de s’accumuler tout entière sur l’objet qu’elle veut pénétrer de sa lumière? Nul génie ne saurait éclore sans cette incubation ; nul élan d’enthousiasme, nul héroïsme de la pensée, n’est le prix d’une vie de dissipation et de plaisirs sociaux ; mille petits soins tiraillent trop de tous côtés les idées, suscitent trop le jeu des passions qui se succèdent et s’effacent l’une par l’autre; si l'on est tout à tous, on n’est en effet à personne : rien de fixe et de profond. De là cette infinité d’esprits superficiels et vides qui s’agitent en vain en tous sens, aptes à ce qu'on veut, mais seulement pour se copier les uns les autres. Pour devenir original, il faut être soi; mais afin de rester soi-même la condition de rigueur est de s’isoler, de rentrer dans son intérieur, s’y fortifier, s’y agrandir par la méditation. Du haut de cette forteresse, l’âme, enrichie des trésors de la réflexion, élance ses regards dans l’immensité de la nature; elle domine les siècles comme les espaces , elle élargit par la vaste sphère de l’univers ses vues sublimes, et, comparable à l’aigle, elle plane sur le reste des mortels.
Tentanda via est qua me quoque possim Tollere humo victorque virum volitare per ora,
Quel que soit l'esprit naturel dont nous ait favorisé une heureuse organisation, c’est un champ fertile qui ne produira que des plantes parasites ou des ronces abondantes, vigoureuses, comme chez les génies incultes; mais à la méditation contemplative appartient seule le pouvoir de féconder les germes des plus hautes découvertes.
Tout homme, cependant, n’est point également apte à concentrer profondément son attention dans cette vie intellectuelle etcontemplative; plusieurs dispositions sont requises :
i°. Le tempérament sérieux, méditatif, qu'on appelle mélancolique ou hkypocondriaque et nerveux, doué d’une sensibilité intérieure énergique et vaste, vivant peu par les sens extérieurs, fuyant les jouissances corporelles, bientôt fatigué , dégoûté d’elles comme ne pouvant satisfaire cette âme immense dans ses désirs et ses hautes préoccupations. Cette impassibilifé des organes peut aller jusqu’à l'abnégation de soi, jusqu’à l’insensibilité aux douleurs, comme dans l’extase, la catalepsie : tel était le prêtre Restitutus, cité par saint Augustin, qu’on pouvait blesser, brüler, sans qu’il éprouvât rien dans ses élans de contemplation divine. On rapporte une foule d'exemples analogues chez les convulsionnaires. On a vu La Fontaine assis des journées entières sous un arbre, en composant ses fables, sans s’apercevoir de la pluie : le bonhomme était si distrait ! Zimmermann , dans son Trailé de la Solitude, donne une foule de traits frappants d’insensibilité physique par suite de fortes contentions d'esprit,
2°. Le jeûne, affaiblissant de même les organes des sens externes, contribue à recueillir l’esprit dans de profondes réllexions : ainsi, Newton, écrivant son Opéique, oubliait de prendre ses repas, ou ne se nourrissait que d’un peu de pain et de vin. Tout au contraire, les plaisirs de la table sont épanouissants et éminemment antipathiques avec les contemplations.
3°. La continence est également requise comme un moyen puissant de concentrer toute son énergie intellectuelle et morale au cerveau. C’est pour cet objet que le célibat et le vœu de chasteté ont été imposés aux fonctions du
sacerdoce et de la vie religieuse. La dévotion, non-seulement au culte divin, mais aux sciences, aux lettres et aux arts, enfin à tout ce qui doit exalter les plus nobles facultés de l'humanité, exige ce sacrifice : en abandonnant l’espoir d’une génération mortelle, on acquiert celle de l’immortalité. On peut dire aussi que par cette abstinence notre énergie organique s’affermit, s'enrichit de tout ce que d’autres personnes dissipent ou perdent dans la carrière ordinaire de la vie. En effet, la plupart des hommes voués au célibat pour le culte religieux et pour celui des Muses, s’ils y joignent la tempérance et la modération, parviennent à la plus longue et la plus heureuse vieillesse ; témoin ces saints anachorètes de la Thébaïde qui atteignaient des âges séculaires au milieu de ces abstinences et de leurs perpétuelles contemplations, loin des soucis de la terre.
Exercés à l'émulation même du dévouement, aux sacrifices, n’ayant rien à perdre, mais tout à gagner, ces solitaires, tels que des soldats impétueux et enthousiastes, ne croïent rien d’impossible dans la ferveur de leur zèle pour le triomphe de leurs desseins; ils peuvent aisément se monter la tête dans ces jeûnes, ces macérations, ces veilles, ces oraisons ferventes ; c’est ainsi qu'on a vu le jacobin Jacques Clément sortir de la communion pour commettre un régicide. Le fameux chéik nommé le Vieux de la Montagne, seigneur des assassins, selon nos vieilles chroniques des croisades , fanatisait des jeunes gens, diton, en les accoutumant à cette vie solitaire, isolée, dévouée à la plus entière obéissance , et en leur promettant les joies ineffables d’un paradis dont il leur faisait goûter d'avance les prémices. L'état monastique, comme l’état contemplatif, est donc très-propre à déterminer l’exaltation mentale, car plus on se détache des liens terrestres, plus on croit se rattacher à la Divinité, et lorsqu'on commande des crimes au nom même de cette Divinité, le moine court le fer à la main au baptême de sang ou au meurtre. Sainte Thérèse se charge de pierres et de chaînes comme les bêtes de somme, elle se traîne dans la boue, en se déchirant le sein de coups de discipline; sainte Catherine de Gènes veut s’élancer au milieu des flammes , comme le philosophe Calanus, qui se brûla à la vue d'Alexandre. Rien ne coûte à ces âmes transportées d’exaltation méditative ou de l'amour divin; c'est par ces actions qu’elles s'élancent au sommet de l'échelle mystique de Jacob , décrite par saint Jean Climaque : Aimez Dieu de toutes vos forces, esl-il dit, puis faites ce qu'il vous inspiréra.
Ce n’est point une observation indifférente pour le médecin et le philosophe que celle des contemplatifs dévoués à la vie toute cérébrale dans les cloîtres, que cette résignation à l’austérité des jeûnes, des macérations, de Ja retraite, de la méditation sous le cilice et la haïre : ces habitudes constantes du repos du corps dans une cellule où la réclusion est étroite, avec l’exaltation mentale par l'oraison, disposent les solitaires, les ascètes à la complexion atrabilaire, Pareillement, les tempéraments mélancoliques , ou vivant sous l'empire du foie, sont très-portés à cette vie obscure, comme le deviennent aussi les hommes studieux enfermés dans leur cabinet, ou pâlissant sur des livres ; tels furent les bénédictins, et autres infatigables auteurs d’in-folios, de chroniques historiques, empreints de toute la crédulité et des vues étroites ou bornées qu'on se forme dans les cellules et les cloîtres.
Voyez en eflet le teint pâle, plombé ou livide, les chairs molles el flasques de la plupart de ces pieux contemplatifs, comme des laborieux compilateurs qui jadis,ont illustré la vie elaustrale : tout dénonce en eux un système viscéral engorgé ou pâtissant d’obstructions pénibles. Leur digestion est lente et laborieuse, sous un régime aussi exclusivement débilitant, Le sang veineux s'accumule dans les méandres abdominaux des veines mésaraïques ; le foie s’empâte , dispose à l’ictère, aux épaississements de la bile, en sorte qu’on
CONTEMPLATION
observe fréquemment des calculs biliaires dans la vésicsle du fiel, Aussi, plusieurs chartreux périssaient d’affections du foie ; comme saint Bruno , saint François de Sales présenta une multitude considérable de ces concrétions à sa mort. L'amas de sang et d’humeurs que procure encore une wie trop sédentaire aux contemplatifs d’un tempérament lymphatique ou sanguin les expose aux congestions encéphaliques et à l’apoplexie. C’est aussi pourquoi la saignée était recommandée en plusieurs monastères, une ou deux fois chaque année ; elle devenait nécessaire, d’ailleurs, pour diminuer cette pléthore libidineuse que produit nécessairement une chasteté forcée. Les religieuses deviennent surtout sujettes aux dégénérations cancéreuses au sein ou à l'utérus, par une raison analogue. En général ,, aussi, les tables de mortalité indiquent une plus grande quantité de mourants parmi la plupart des religieux contemplatifs que parmi les personnes vivant dans le monde, à moins qu’on en exceple les solitaires, qui jeûnent et prient, comme la plupart des anachorètes des déserts.
Une existence tellement contraire à l’état naturel rend presque toujours le caractère aigre, chagrin, misanthrope, ou même querelleur. Il semble qu’on voie avec une secrète rage les autres hommes jouir des biens dont on s'est ainsi volontairement sevré. On déteste surtout les épicuriens. Cet excès de vie rassemblé dans l’encéphale, tandis que le reste du corps languit avec inertie, bien que la nature y dispose sous les climats chauds, favorables à la paresse, n’est point la destination régulière de l’homme. La preuve en est dans les maux physiques qui résultent d’une existence exclusivement contemplative. Les fonctions digestives s’altèrent profondément, et les pratiques du jeûne recommandées en cet état (car l’indolence cause d’ailleurs l'inappétence, et l’oisiveté engendre la pauvreté) ne font qu’aggraver les dangers de cette vie musarde. La nature nous a donné sans doute un cerveau pensant et une immense curiosité de savoir, mais aussi des mains pour le travail. I} est certain que l’homme qui médite, sans se livrer aux exercices de la vie active, est, comme l'a dit J.-J. Rousseau, un animal dépravé ; il y perd sa santé, sa force, et souvent même sa raison. Et d’ailleurs, on ne peut faire de vastes progrès dans les sciences par la seule contemplation. La preuve en est chez ces nations méditatives de l'Orient et de l'Inde, restées stationnaires, au milieu du mouvement progressif de la civilisation de nos sociétés modernes, bouillantes d'expériences et de mille entreprises industrielles tentées pour se perfectionner. Voyez l’ancienne école d’Alexandrie rouler sans cesse dans un cercle étroit de subtilités grammaticales, au milieu d’une multitude de livres et de bibliothèques. Ces savants n’ont enfanté que des arguties philosophiques et toutes les crédules imaginations des néoplatoniciens.
La méditation ne sait rien produire seule sans l’expérimentation. La philosophie intérieure, l'intuition de notre être sans doute peut élever à toute sa dignité morale l'homme intellectuel, le rattacher à la Diviniié, comme à son origine, l'agrandir à ses propres regards, mais le monde extérieur rentre dans l'obscurité. Bientôt le contemplatif exclusif, tendu aux fatigues intellectuelles, éprouve de noirs soucis; des songes cruels viennent sur sa couche dure irriter encore ses misères et susciter l’acrimonie de sa bile. Son cerveau, disposé à l'exaltation par toutes ces abstinences, sévit contre les mondains d'autant plus qu'il souffre. 11 devient souvent despote et inexorable dans le commandement, parce que la solitude on l'isolement de la pensée enfle aussi l’orgueil, rend entier et absolu; tandis que l'usage du monde et de la société oblige au contraire à toutes sortes de déférences, de politesses el de soumissions. Les maladies du contemplatif naissent surtout aussi de cette ambition rentrée, de cette rage du cœur qu'il couve au fond d'une étroite cellule, comme s'il boudaïit contre tout le
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genre humain. Sa mauvaise diète, et cette tension cérébrale qui affaiblit les organes digestifs cumme les générateurs , déprave la fonction nutritive, rend le corps cacochyme ou cachectique, Le seul appareil nerveux profite d'une énergie exubérante, mais dont l'excès n’est pointsans danger. J.-J. VIREY.
CONTEMPORAINE (La ), nom de guerre sous lequel s’est rendue fameuse, dans les dernières années de la Restauration une vieille courtisane connue aussi sous le nom d’'Ha Saint-Elme, et qui consentit à accepter la respongsabilité de mémoires scandaleux, publiés par feu Ladvocat, libraire alors à la mode.
CONTENANCE. Cette expression , dérivée du verbe latin continere, contenir, est synonyme de capacité. On dit vulgairement que la contenance d’un vase, d’un tonneau , est de tant de litres. On dit aussi la con{enance d'une terre, en parlant de la quantité de mesures agraires qu’elle contient. Contenance diffère de contenu : ce dernier mot désigne la quantité de matière qui se trouve réellement dans le vase, tandis que contenance indique la quantité de matière que le vase peut contenir. TEYSsÈDRE.
Au moral et au figuré, on entend par contenance la manière de se présenter, de faire face à telle ou telle circonstance , et, suivant le plus ou le moins d’à-propos qu’on y sait déployer, d'en sortir à son avantage ou à son détriment. I! est impossible, dans les rapports habituels, de ne pas être influencé par l’apparence : or, se donner sur-le-champ la contenance qu’exige le rnoment, c’est enlever de prime abord ce que le succès offre de plus difficile. En effet, la contenance que nous prenons, quand elle sympathise avec ceux dont nous avons besoin, nous ouvre leur cœur, et nous acquiert quelquefois leur con‘iance tout entière. Une contenance timide, surtout chez les jeunes gens, met de leur côté ceux même qui par position doivent leur être hostiles : ils se sentent désarmés, et tendent une main protectrice à ceux que d’abord ils voulaient frapper. Vous rencontrez-vous en public avec un adversaire fougueux , le sang-froid est la meilleure contenance à lui opposer; maître de soi, on discerne bientôt l'endroit vulnérable, et l’on dirige en conséquence ses coups. Dans le tête-à-tête, on abat quelquefois son ennemi par un éclat de colère, qui le prévient et le saisit. Est-on assailli par une de ces attaques imprévues, où l’on a contre soi plutôt le nombre que la valeur, on l'emporte par une contenance intrépide : elle mel en fuite les lâches qui étaient venus pour recueillir une facile victoire, et non pour être mélés à des périls. C’est un immense avantage dans les assemblées politiques de ne jamais perdre contenance ; on a le temps de trouver sa réplique, et elle produit d’autant plus d’effet qu’elle est preste. Il est certain que beaucoup d'hommes n’ont qu’un seul genrele contenance; ils le possèdent à un degré d’autant plus haut qu’ils l'ont reçu comme un véritable instinct : tel général qui fait admirable contenance sur un champ de bataille, et qui dans la mêlée et au milieu de la mitraille donne les ordres les plus précis et les plus mullipliés, se trouble à la tribune et la quitte sans axoir pu balbutier quelques paroles : il comprend ce qu’il derraitdire ; ses pensées sont enchaînées les unes aux autres; le raisonnement est fait dans son esprit, mais la puissance de l’'énoncer lui manque.
Il est quelques positions où une surprise inattendue déroute les gens du monde qui ont le plus d’aplomb; en vain cherchent-ils à retrouver leur présence d’esprit ordinaire, il n’est plus temps, ils sont confondus. Rien de pareil n'arrive aux femmes : prises sur le fait, elles le démentent par la contenance qu’elles savent improviser, et elles parviennent à rendre douteux jusqu’au propre témoignage de nos sens, Cette espèce de ressource tient à la promptitude et à la mobilité de leur esprit; aussi, les aime-t-on bien, il faut toujours arriver à les croire un peu , quoique notre raison leur soit contraire. Sans doute c'est à l’aide de la beauté que les
— CONTENTIEUX 415 femmes font leurs conquêtes, mais celles-ci seraient souvent passagères si elles ne les retenaient captives par ces petits moyens que tout leur inspire : elles tirent donc un égal parti de leur désespoir comme de leur gaieté, de leur repentir comme de leur vertu, de leur coquetterie comme de leur fixité; et c'est par la contenance qu'elles parviennent à prendre dans les rôles les plus opposés, qu'elles ont toujours à leur disposition un charme, une ruse ou une séduc. tion, et que nous vieillissons auprès d’elles sans jamais les croire complétement, mais sans pouvoir non plus ne pas les croire du tout. SAINT-PROSPER.
CONTENTEMENT. Voyez SATISFACTION.
CONTENTIEUX. On désigne par ce mot l'ensemble des difficultés que soulève l'application d’un acte d'une autorité quelconque. On distingue généralement le contentieux judiciaire, dont le jugement est soumis aux tribunaux ordinaires , du contentieux administratif, qui est de la compétence de l'administration, et sur lequel statuent en première instance diverses juridictions dont nous allons parler; en dernière instance le chef de l’État par un décret que lui propose le Conseil d'État délibérant au contentieux.
Les principaux organes de l'administration contentieuse en France sont les ministres, les préfets ; les conseils de préfecture, les sous-préfets et les maires dans un très-petit nombre de cas ; les conseilsderévision pour le recrutement de l’armée; les conseils de recensementet les jurys de révision pour le service de la garde nationale; les conseils académiques; les juges des prises maritimes; les commissions des travaux publics; la cour des comptes.
Les cas dans lesquels les ministres sont appelés à statuer au contentieux sont nombreux; toutefois leur juridiction résulte moins de dispositions législatives spéciales que du principe qui leur confère l’examen et au besoin la révision des actes des agents placés sous leurs ordres. On peut donc dire que généralement ils statuent en seconde instance. Leurs décisions au contentieux sont d'ailleurs susceptibles d'être déférées au conseil d'État. Une foule de matières administratives sont soumises à la décision des conseils de préfecture et du préfet. Dans tous les cas où le préfet statue seul, ses arrêtés peuvent être rapportés par le ministre compétent; autrement il y a appel au conseil d’État. Lessous-préfets prenrent des arrêtés au contentieux sur plusieurs matières; leurs arrêtés peuvent toujours être réformés par le préfet. Les cas dans lesquels le maire statue comme juge au contentieux sont encore plus rares ; le plus important est celui où il prend un arrêté pour ordonner la démolition de tout ou partie d’une maison qui menace ruine. Cet arrêté est susceptible de pourvoi devant le préfet.
Les conseils de révision en matière de recrutement prononcent définitivement, sauf recours au conseil d’État pour incompétence et excès de pouvoir. Les conseils de recensement de la garde nationale prononcent sur les admissions, sur l'inscription au contrôle du service ordinaire ou de réserve, etc. Les jurys de révision prononcent en appel sur les décisions des conseils de recensement; on se pourvoit contre leurs décisions devant le conseil d'État pour incompétence et excès de pouvoir. Les conseils académiques exercent une juridiction sur le personnel de l'instruction primaire et secondaire. Bien que les attributions de même nature qui avaient été conférées autrefois au conseil supérieur de l'instruction publique par la loi du 15 mars 1850 aient été transportées au ministre de l'instruction publique par le décret du 9 mars 1852, ce décret le fait intervenir dans le cas où le ministre croit devoir prononcer la réprimande devant Le conseil. Les décisions du ministre en matière disciplinaire sont sans appel. Les conseils de faculté exercent également vis à-vis des élèves une juridiction disciplinaire fort étendue. Les juges des prises mantimes sont institués dans les ports de France, dans les ports coloniaux et dans Les
ports neutres. Leurs décisions sont susceptibles d'appel devant le conseil d’État ; cette décision lui est déférée de droit dans certains cas, notamment lorsqu'elle ne prononce pas la validité de la prise. Les commissions des travaux publics ont été créées par la loi du 16 septembre 1807 pour prononcer, sauf recours au conseil d’État, sur la plupart des difficultés qui s'élèvent à l’occasion des travaux d'utilité publique; ainsi, par exemple, lorsque, par suite de l’ouverture de nouvelles rues, de la formation de places nouvelles, de la construction de quais, de desséchements, et d’autres travaux faits par l’État, les départements ou les communes, des propriétés privées ont acquis une notable augmentation de xaleur, ces propriétés peuvent être obligées à payer une indemnité susceptible de s'élever jusqu’à la valeur de la moitié des avantages qu’elles ont acquis. Cette plus value est appréciée par la commission spéciale nommée à cet effet. La cour des eomptes prononce en, appel ou en dernier ressort, selon les cas. Il y a recours au conseil d’État contre ses arrêts pour violation des formes de la loi et aussi pour incompétence et excès de pouvoir. La cour des comptes est la seule des juridictions administratives qui jcuisse du bénéfice de l’inamovibilité.
L'un des mérites de ces juridictions, c’est la célérité et l'économie ; sous ce rapport elles soutiennent avantageusement la comparaison avec les tribunaux chargés d'appliquer les contentieux civil et criminel. Mais ont-elles, d’une part l'indépendance qui résulte de l’inamovibilité, et de l’autre les lumières que garantit dans une certaine mesure le mode actuel de nomination, quelque imparfait qu’il soit, des magistrats de l’ordre judiciaire? il est peut-être permis d’en douter. Les meilleurs esprits sont d’ailleurs partagés sur la question de savoir si on doit les considérer comme des juridictions exceptionnelles, ou s’il y a lieu de voir en elles, dans le domaine administratif, des juges ordinaires et naturels.
A. LEcoyr.
CONTENTION, application vigoureuse et opiniâtre à des matières abstraites ou arduës, exigeant une extrême pénétration d'esprit ou une grande force d’imagination : tels sont les problèmes en mathématiques , ainsi que les plus hautes questions dans les sciences exactes ou les grandes inventions poétiques. La théologie et la métaphysique réclament aussi une contention d'esprit peu commune , puisqu’elles s'efforcent de percer les voiles mystérieux qui enveloppent et la Divinité et la nature de l’homme. II y a cette différence entre la contention et laméditation, que l’une, la méditation, n’est que l'examen sérieux et attentif d’un sujet, tandis que l’autre en est l'examen approfondi et pro longé. Chez les poëtes et les artistes, la contention produit une sorte d’exaltation fébrile, d’où jaillissent les plus belles inspirations. Pour eux, point de méditations profondes et laborieuses ; illuminés tout à coup, ils s’élancent et touchent le but d’un seul bond, tandis que les esprits réfléchis ne l’atteignent qu'après de longs et de pénibles efforts. La contention fatigueen même temps qu’elle féconde les opérations de l'esprit ; aussi les hommes doués au plus haut point de cette faculté en sont-ils comme accablés, et se reposent dans des distractions étranges, quelquefois même puériles. C’est ainsi que le célèbre controversite Arnaud et l’illustre mécanisien Watt se délassaient dans la lecture des romans frivoles, tandis que Malebranche jouait avec des petits chats, et que Bay le se récréait à sa fenêtre à considérer les passants. La contention d’esprit, poussée à ses dernières limites, paralyse les sens et en supprime momentanément l'exercice : alors on regarde sans voir, on écoute sans entendre (voyez ATTENTION et CONTEMPLATION ).
SaiNtT-PROSPER jeune,
CONTEOUR. Voyez ConTEuRr.
CONTESSA (Cnrisrian-Jaco SALICE-), poête et ro mancier allemand , né le 21 février 1767, à Hirschberg, en Silésie, fut destiné à Ja carrière commerciale et envoyé à
CONTENTIENX