‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 549 sur 607 · CRAYON · texte numérisé non relu

CRAYON

evayons de toutes couleurs, et on les vend sous le nom de pastels. 4

À la fin du siècle dernier, on ne se servait encore que de crayons rouges dans les écoles de dessin : la pierre noire et la pierre d’Italie n’étaient employées que par quelques artistes, surtout pour les études des paysages; mais en 1795 Conté, s'étant beaucoup occupé de l'amélioration des crayons, en fit des noirs d'excellente qualité et à très-bas prix. Son procédé, que lui et Humblot ont perfectionné depuis, consiste, dans sa plus grande simplicité, à mélanger le graphite pulvérisé, ou toute autre matière colorante convenable, avec de l'argile très-pure, complétement exempte de chaux et de sable; puis à chauffer le tout en vases clos à une chaleur rouge. L’argile a la propriété de se durcir par Paction de la chaleur, en acquérant plus ou moins de compacité suivant que la température a été poussée plus ou moins loin, ce qui permet d'obtenir des crayons offrant tous les degrés de dureté et de mollesse désirables. On se sert aussi, pour faire des esquisses, de quelques menus brins de fusain mis en charbon; mais, bien qu’ils servent comme crayons, on leur conserve le nom de fusain. Le savon entre pour quelque chose dans la composition des crayons lithographiques , et ils se détériorent plus ou moins promptement, suivant les influences atmosphériques.

Quelques artistes ont fait des dessins sur papier gris, en mêlant l'emploi du crayon noir et du crayon rouge, pour ls parties ombrées , et le crayon blanc pour les clairs. Ces dessins aux trois crayons sont maintenant peu en usage. On leur préfère aujourd'hui les dessins aux deux crayons (noir et blanc). Le peintre Du Moustier et d’autres artistes vivant à la fin du seizième siècle , ainsi que le graveur Nanteuil , ont dessiné au crayon un grand nombre de portraits fort estimés. Alors on ne disait pas, comme aujourd’hui : Avez-vous vu le portrait d'un tel, mais : Avez-vous vu son crayon? Celte manière de parler n’est plus d'usage maintenant ; cependant on dit encore d'un artiste qu’il a un bon crayon, qu’il a un crayon moelleux, ou que son crayon est sec. DUCHESNE aîné.

CREANCE. Une créance est le droit d'exiger l'effet une obligation. Il y a plusieurs sortes de créances. On nomme créance chirographaire celle qui résulte d’une obligation ne conférant ni privilége ni hypothèque. Une créance personnelle engage la personne du débiteur ; une créance hypothécaire engage ses biens. Une créance privilégiée est celle à qui la loi accorde certains priviléges. Ainsi les créances ont des noms qui varient selon leurs causes, et les résultats qu’elles obtiennent. On dit par exemple qu’une créance est éventuelle, exigible, passive, liquide, etc.

Les lettres de créance sont des lettres qu’un banquier ou un négociant donne à une personne qui voyage pour ses affaires afin dela faire connaître à ses correspondants. Ce terme s’emploie aussi pour exprimer les avis par lesquels les princes annoncent aux autres cours le choix de leurs ambassaceurs.

CRÉANCIER. Le créancier est celui qui a le droïf, en vertu d’un acte d'obligation, d’en contraindre un autre à lui payer une somme d’argent ou à faire quelque chose. La loi a pris soin de régler l’exercice des actions et du privilége qu’elle lui accorde contre son débiteur et sur ses biens, et de déterminer le temps par lequel ils se prescrivent. Elle lui fournit les moyens de veiller à la conservation de ses intérêts, et d'empêcher que son débiteur ne puisse rien faire à son détriment. Aïnsi il peut accepter, avec l’au- {orisation de la justice et du chef de celui-ci, une succession à laquelle ce débiteur aurait renoncé au préjudice de ses droits ; il peut intervenir dans les contestations, dans les partages, auxquels son débiteur est intéressé; 11 peut en exercer les droits et actions, et attaquer les actes faits en fraude de ceux qui lui sont acquis; il peut requérir l’appo-

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biteur et de celles qui lui sont échues , ou y former opposition lorsqu'ils ont été apposés, etc. Les droits du créancier passent à ses héritiers.

Il y a trois classes de créanciers, les créanciers privilégiés, qui, quelquefois sans titre et quelquefois avec un titre sous seing privé, se font délivrer par préférence le prix d’un meuble, ou d’un immeuble, à l'exclusion de tous autres, en vertu d’une disposition de la loi; les créanciers hypothécaires, qui, en vertu d’un titre authentique renfermant à leur profit stipulation formelle d’hypothèque ou d'un jugement emportant condamnation, ont pris une inscription spéciale sur les biens immeubles de leur débiteur, sauf le cas d’hypothèque légale, dans lequel ils sont dispensés de cette formalité ; ce qui en réalité les met au nombre des créanciers privilégiés : le créancier hypothécaire vient prendre à son rang, à l’exclusion de tous autres créanciers, la totalité de sa créance sur le prix de l’immeuble grevé de son hypothèque. Enfin, tous les créanciers qui ne peuvent invoquer en leur faveur ni privilége ni hypothèque composent la masse des créanciers simples improprement appelés chirographaires, lesquels n'arrivent au"partage que lorsque les créanciers privilégiés ont été soldés, Pour peu qu’il y ait doute dans un partage de biens entre les créanciers des deux premières classes et ceux de la troisième, c’est la masse chirographaire qui doit profiter.

CREATINE, substance incolore, insipide, neutre, cristallisant en prismes, découverte par M. Chevreul dans la chair des animaux. Sa formule est CS H° Az8 O4; sa densité, 1,35. A peine soluble dans l’eau froide, elle se dissout très-bien dans l’eau bouillante. Pour la préparer on épuise par de l’eau froide la chair bien hachée d'animaux récemment tués; on réunit ces liqueurs, on les fait bouillir : l’albumine et la matière colorante se précipitent , et Ja créatine se dépose dans le liquide concentré. Sous l’action de l’acide chlorhydrique ou de l’acide sulfurique elle fournit la créatinine , véritable alcaloïde qui chasse l’ammoniaque de ses combinaisons.

CREATION, CRÉATURE et CRÉATEUR sont les relations d’un même principe, de celui par lequel toutes choses ont été formées et tirées du néant. Ces mots dérivent du grec xpéaç, chair, parce que l’on a considéré la création comme une génération, une production de la chair. Le terme création s'applique également aux productions intellectuelles, aux inventions du génie, qui, étant considéré avec raison comme une faculté génératrice de l’esprit, émet des vérités nouvelles ou des œuvres originales dans les sciences, les lettres et les arts. C’est pourquoi l'on appelle auteur celui dont émanent ces productions.

Cependant, la philosophie a contesté l'existence dun pouvoir créateur, qui de rien tirait quelque chose ; on a dit .

Ex nihilo nibil, in nihilum nil posse reverti.

Tel fut surtout l’adage des épicuriens et atomistes. La plupart même des anciens philosophes (sans en excepter Anaxagore, dit l'Esprit, parce qu’il reconnut la nécessité d’une intelligence organisatrice du monde) admettaient bien l'intervention de puissances directrices, distributrices, coordonnatrices des éléments et de tous les êtres, ou le hasard, ou une aveugle fatalité, présidant à toutes les formations spontanées ; mais ils supposaient toujours que des matériaux préexistaient dans une sorte de chaos, ou en particules atomiques, ou en éléments épars, sans ordre, dans limmensité, et de to 1te éternité, par leur propre essence, leur nature indestructible. Ils aimaient mieux suppose: dans ces matériaux, {out bruts et informes, un instinct organisateur, une sorte d'âme ou nature secrète et intérieure, capable de se développer, de se constituer convenablement selon les circonstances, de soi-même, comme les herbes, les insectes, qui paraissent naître spontanément dans les campa-

sition des scellés sur les effets de la succession de son dé- gnes, que de recourir originairement à une intelligence su-

prème, à cette sagesse inelfable qui éclate dans tous les rapports de la structure des êtres, avec une incompréhensible . prévoyance. Plusieurs modernes ont soutenu pareillement cette opinion ; en sorte qu’on s’est même étayé du texte de la Genèse, dans les questions théologico-philosophiques, pour soutenir la co-existence de la matière durant l'éternité profonde du passé, avec celle de Dieu. Alors, il n’y aurait eu aucune création réelle, mais bien un arrangement ou des modifications d’ordre et d'harmonie dans les éléments primitifs. Cependant, les premiers mots de la Genèse expriment une idée toute différente, celle de la production des choses tirées du néant, dans ces belles paroles : Dieu dit : Que la lumière soit ! et elle fut.

Il s’agit donc d'examiner, par les seuls principes de la philosophie naturelle, si la création de quelque substance réelle avec rien (ce qui constitue la vraie création) est dans les attributs d’une puissance divine, telle qu’il nous est permis de la concevoir. Ce fut le sentiment de Pythagore et des platoniciens, qui reçurent sans doute leur philosophie de l'Orient ou même des Indes. En effet, dans l’epinion antique de la doctrine brahmanique, établie par les Védas et autres livres sacrés, la Divinité ou Brahma existait seule à l’origine des choses, et constituait seule le temps, l’espace, l’être unique, éternel, infini, sans corps, sans parties, Brahma voulut réaliser son existence, ou révéler le monde (qui était une conception de sa suprême sagesse dans son intelligence pure, immatérielle), par des êtres matériels émanés d’elle, empreints de sa volonté et du sceau de sa toute-puissance. Les pandits hindous ou les savants donnent l’idée de cette réalisation de la pensée de Brahma par l'exemple de ces nuages qui apparaissent peu à peu au milieu d’un ciel pur et serein, puis enfin se développent jusqu’à former des masses considérables, jusqu’à offusquer le soleil. Ainsi Dieu s’est voilé sous le nuage épais de la matière, qui nous dérobe l’éblouissante lumière de sa toute-puissance : nos faibles yeux n’en pourraient pas supporter la clarté,

C'est par le même système de philosophie que Platon nous dépeint le suprême auteur de la nature, le Demiourgos , concevant dans sa pensée les idées archétypes de l’univers, tel qu’un artisan de génie, un architecte habile, se crée d’abord l’image intérieure d’un vaste édifice, d’une machine très-compliquée , puis la réalise par sa volonté, en sorte que l'édifice, la machine, n’existe que par cette intelligence puissante qui les a créés. De même, le monde n'offre que la représentation de la pensée de Dieu : il le soutient par sa seule volonté. Sans cette toute-puissance divine, conservatrice autant que créatrice, sans ce souffle de vie qui entretient et perpétue toutes les générations, toutes choses, s’il venait à défaillir, retomberaient dans le néant primitif, d’où sa féconde parole les a lirées. De là ces expressions fréquentes chez les platoniciens, du Logos créateur ou du Verbe, qui se retrouvent chez plusieurs anciens Pères de l’Église et dans sant Jean, lorsqu'il dit que le Verbe s’est fait chair, cemme dans les théogonies de Vinde il y a des incarnations successives de la Divinité, Les fransmigrations des âmes, ou les métempsycoses, sont également des incarnations, ou plutôt des manifestations de ces intelligences (émanées d’une source divine), créant successivement des formes corporelles, jusqu’à l’époque à

quelle elles termineront ce long pèlerinage pour rentrer dans le sein de la Divinité ou de Brahma.

Suivant cette hypothèse, nulle création, nulle génération , n’a lieu qu’au moyen d’une intelligence formatrice ou d'une âme, émanation de l'intelligence universelle. C’est encore le développement de ces belles pensées, si bien exprimées par Virgile :

Principio cœlum ac terras , camposque liquentes, Lucentemque globum lunsæ titaniaque astra, Spiritus intus alit, totanque infusa per artus

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Mens agilat molem et magno se eorpore miscet. Inde hominum pecudumque genus, ete,

En effet, le monde n’est que le tabernacle de la Divinité, une enveloppe mystérieuse, changeante, périssable, comme notre corps, qui n’est pas nous, mais un cadavre sans cefte partié insaisissable qui constitue notre être réel. De même, la seule Divinité est la vraie substance. Le monde physique ou phénoménal , tombant sous nos sens, n’est qu’une sorte de panorama, un spectacle d’illusion, Comme ces ombres fantastiques qui se jouent de notre crédulité dans nos songes. De même, telle qualité de l’âme organise un corps en rapport avec ses dispositions ; en sorte que ce corps n’est = que l’image de la puissance secrète qui préside à sa vie. Enfermée dans cette prison corporelle, comme dans une obscure caverne, notre âme ne peut contempler les vérités éternelles qu’à travers le prisme grossier des organes qui nous dérobent les beautés divines et éternelles des œuvres da Créateur. Les anciens philosophes se représentaient ka Divinité comme un feu, une lumière. De là encore ces vers au même poète, interprétatifs de la même philosophie :

Igneus est ollis vigor est cœlestis origo Seminibus, quantum non noxia corpora tardant, Terrenique hebetant artus, moribundaque membra,

Parmi les modernes, Newton a pensé que, l’impénétrabilité étant l’attribut essentiel de la matière, Dieu avait pu donner cette propriété à une partie circonserite de l’espace, et créer ainsi le phénomène de la matérialité. En effet, s’il est vrai de dire que nous ne connaissons rien que par la sensation, si l'univers n’existe à notre égard que par ce que nos im“ pressions nous en manifestent, tout pourrait être illusion de nos sens, Ou simple apparence, comme dans un songe permanent, ainsi que l’a soutenu Berkeley.

Que l'univers ait été tiré du néant, ou que la matière soit éternelle et coexistante avec la puissance qui la modifie ; que, selon Spinosa et les autres matérialistes, il n'existe qu’une substance unique, un Dieu matière, constituant seul le pan, le grand tout ; que ces profondes et ténébreuses hypothèses, où se perd une abstruse métaphysique, soient admises ou rejetées, elles ne changent rien à l’observation et à l’étude des faits naturels. C’est à l’aide de ceux-ci que nous pourrons exposer quelques principes cers tains pour pénétrer dans la science des êtres créés. Car ici s'élève la plus grande des questions. Ces êtres que nous contemplons, ces ouvrages merveilleux que nous présente la nature, arrangement même des cieux ou des astres, les révolutions de tant de globes, avec une précision et une harmonie si étonnante qu’on prédit leurs retours durant des siècles à une minute près d’exactitude, et sur cette terre la vie des animaux, la végétation des plantes, leur struc- . ture si extraordinaire de sagesse et d'intelligence , la cristallisation géométrique et mathématique de tant de minéraux , leurs combinaisons savantes de chimie, sont-ils seulement le résultat de circonstances fortuites, le mélange du hasard, des éléments, suite d’une infinité de chances plus où moins

| parfaites? Le tout, enfin, est-il ainsi parvenu, comme le

soutiennent les atomistes, les épicuriens, à cet état aujourd'hui permanent, régulier à tant d'égards (quoiqu'il y ait encore beaucoup de monstruosités et d’imperfections), par une série nécessaire d'événements dans le mouvement éternel et spontané de la matière?

Admettez, disent-ils, qu'à l’origine des choses (s’il y à eu quelque origine), la matière, douée de mouvements divers et des propriétés que nous lui connaissons, se soit trouvée répandue dans des espaces infinis. Cette matière, soit en molécules , soit en masses, encore dans un chaus informe , si vous le supposez, jouissant essentiellement de la faculté de se mouvoir, comme on l’observe dans le feu, la lumière, ete., opérera diverses agrégations, bizarres sans doute, des combinaisons hasardeuses, téméraires, sans but, sans

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dessein, par sa seule activité, quoique aveugle et désordonnée, Mais parmi les milliards d'arrangements résultant de tant de jets perpétuels, de constructions et de destructions, il s'en formera nécessairement de plus réguliers, de plus solides, et par conséquent de plus constants les uns que les autres. Ainsi, par la seule persévérance du mouvement dans les particules de la matière, il arrivera que les agrégats ou corps qui se seront trouvés fortuitement composés de telle manière qu’ils puissent subsister d'eux-mêmes, se conserveront ; les autres, mal ébauchés, périront comme des essais malheureux. 11 est évident, ajoutent encore les épicuriens , que des animaux qui se seraient d’abord produits sans bouche, sans viscères ou sans membres, ne pourraient pas

subsister, incapables qu'ils seraient de chercher, de prendre:

leur nourriture. Peu à peu, dans l’infinité des siècles, toutes les chances possibles de combinaisons ayant eu lieu, toutes les créatures dont la permanence était possible d’après la structure que le concours de tant de hasards heureux leur avait donnée, ont été formées; ces créatures spontanées se sont maintenues, perpéluées. Aujourd’hui nous ne voyons plus guère que les résultats des chances heureuses ou favorables, que des êtres plus ou moins compliqués et perfectionnés, Ce qui était hasard et désordre dans le principe est devenu ordre, régularité, succession ; et, ajoutent ces mêmes

philosophes, l’on attribue à une intelligence suprême, à*

une sagesse incompréhensible, mais à tort, ce qui n’est que léternel résultat de l'activité de la matière et une suite inévitable de tant de mouvements.

Ainsi, quand l’œil eut été fait par un concours de ces hasards merveilleux, et que l'animal s’en fut servi pour voir, on en a conclu que cet organe , résultat de tant de circonstances fortuites, était la production intelligente d’une sagesse consommée; on a supposé des causes finales, un but, un dessein prémédité à chaque chose. On a cherché du miracle dans tout; on a dit que si les citrouilles n'étaient pas suspendues aux arbres, c'était, suivant la fable de La Fon-

‘faine, de peur d’écraser de leur chute le nez des hommes

qui s’endorment sous leur ombrage. Mais les noix de coco sont bien suspendues, et la chute d’un de ces fruits suffirait pour briser un crâne humain, Dans ces menus détails ne git pas la question; il y a d’irréfragables témoignages de la saÿesse créatrice dans l’organisation de tous les êtres vivants surtout, et dans leurs rapports manifestes. I] ne faut qu’une légère étude de l'anatomie pour être forcé de convenir que l'œil, l’oreille, les dents, l'estomac, enfin toutes les pièces de la structure du plus chétif insecte même, sont coordonnées avec une intelligence si merveilleuse, si incompréhensible, qu'aucun homme doué de raison ne saurait douter de la nécessité de cette puissance souverainement sage, présidant à la formation de toutes les créatures (voyez CosMOGONIE). J.-J. Virey.

ll est naturel à l’homme de vouloir remonter à l’origine du monde qu'il habite, d’examiner toutes les parties qui le composent , d'étudier toutes les lois qui le régissent : il est chez lui; il veut connaître son domaine. Qu'il pénètre done, s'il le désire, dans les entrailles de la terre pour en distinguer les éléments constitutifs, pour en compter les différentes couches, pour se rendre raison des révolutions qui en ont changé la surface ; qu’il parcoure l’étendue des mers; qu’il en jauge la profondeur pour en reconnaître l’immensité; qu’il cherche la nature, le poids, le volume de l’air qu'il respire, de l'atmosphère qui l’environne ; qu’il s’élève jusqu’au milieu des astres pour en mesurer l'orbite, en fixer

les distances, en suivre les mouvements, en calculer le

nombre ; après cela, qu’il travaille à deviner le secret äu Très-Haut, qu’il établisse des systèmes, qu’il fasse, pour ainsi dire, son monde, il ne le construira jamais de telle sorte que d’autres après lui ne trouvent le moyen de faire aussi le leur, et il est fort douteux que s’il avait à recommencer, le Créateur adoptât un seul 1e ces plans. Mais si

ces laborieuses recherches ne sont pas toujours heureuses, elles ne sont pas entièrement vaines : il en reste toujours quelques vérités utiles dont l’expérience sait tirer parti. Travaillez donc avec persévérance : « Dieu, dit l’Æcclésiaste, a livré le monde à votre examen »; mais prenez garde que le désir de savoir ne vous emporte au delà des limites du bon sens, jusque dans ces régions nébuleuses où l'on ne rencontre plus que confusion, aveuglement et folie.

Plus simple, et par conséquent plus vrai, Moïse nous raconte la naissance du monde d’une manière peu scientifique peut-être, mais qui ne choque ni les lois de la nature ni les leçons de l'expérience. Un seul principe qui donne à tout l’être et la vie, qui coordonne toutes les parties de son ouvrage, pour les faire concourir au même but, c'est là tout son système: Six jours sont employés à ce grand ouvrage. Celui à la voix duquel tout sort du néant eût bien pu, sans doute, d’un seul acte de sa volonté former et réunir toutes. les parties de l’univers ; mais sa sagesse, qui n’agit point d’après les lois d’une aveugle nécessité, préférait les produire successivement et se donner le loisir de les admirer en détail, Que si vous demandez quelle était la durée de ces jours , s’ils étaient consécutifs... Saint Augustin n’en savait rien; ce n’est pas pour que nous le décidions. Nous autres ignorants en géologie, nous adoptons tout bonnement le sens littéral, qui nous paraît le plus naturel; mais si quelque savant venait, avec des preuves évidentes, nous dire qu’il faut remonter à une plus haute antiquité, et admettre plus d'intervalle entre les jours de la création, nous pourrions, sans que rien nous en empêche, considérer ces jours comme autant d’époques, dont la durée n’est pas déterminée,

Maïs suivons dans ses détails le récit de Moïse. « Au commencement, dit-il dans /a Genèse, Dieu créa le ciel et la terre, alors stérile et déserte. » Ce n'était en quelque sorte qu’une masse informe, entièrement noyée sous les eaux, enveloppée de ténèbres, au milieu d’un ciel sans lumière. C'était le chaos ; mais c'était la matière de toute la création, les éléments dont Dieu allait tirer tout ce qu’il avait le dessein de produire.

Le premier jour, Dieu dit : « Que la lumière soit! et la lumière fut. » En même temps, commencent les révolutions qui, divisant la lumière et les ténèbres, devront marquer la séparation des jours et des nuits. Mais quelle est cette lumière préexistante au soleil? Serait-ce, comme on l’a dit, une masse ignée, destinée à former les astres? Est-ce plutôt un vaste fluide répandu de toutes parts? Nous l’ignorons. Tout ce que nous savons, c’est que nous pouvons concevoir la lumière indépendante du soleil, comme nous concevons la chaleur; elle peut avoir besoin, pour briller, d’un corps qui la mette en mouvement; maïs elle n'est pas plus ce corps que le son n’est la cloche qui le produit.

Le deuxième jour, Dieu dit : « Qu'il y ait un firmament (en hébreu étendue), pour séparer les eaux. » Et aussitôt des masses d’eaux volatilisées s'élèvent dans les régions supérieures , et s’y déploient comme une immense pavillon. L'air, vaste ceinture, enveloppe le globe, et forme cette atmosphère qui, soutenant les eaux, les empêche de se précipiter sur la terre; et y puise ce qu’il lui faudra d’humidité pour entretenir partout la fraîcheur et la vie.

Le troisième jour, les eaux terrestres, quoique diminuées, couvrent encore la surface du globe. Dieu commande : un immense bassin se creuse; les eaux s’y précipitent et deviennent la mer, vaste récipient des rivières et des fleuves. « Tu viendras jusque ici, lui dit le Créateur en traçant ses limites; tu n’iras pas plus loin; c’est là que tu briseras l’orgueil de tes flots. » Enfin, la terre a paru. A la voix de Dieu , elle se revêt d’un tapis de verdure; les plantes sortent de son sein comme par milliers, et reçoivent en naissant la vertu de perpétuer leur espèce par la semence qu’elles renferment; les coteaux se couronnent de bois; les vallées

deviennent de riantes prairies, et cette surface, qui n’était out à l'heure qu’un amas de boue, se transforme subilement en un séjour enchanteur,

Au quatrième jour, la lumière est faite, mais elie n’est point en activité ; le firmament existe, mais il est sans ornement et sans éclat; les plantes sont créées , mais rien ne les xivifie : « Qu'il y ait des luminaires, dit Dieu, pour partager le jour et la nuit, pour marquer les mois, les jours et les années, » Et le soleil, allumant ses feux , colore le magnifique tableau du monde ;il fait sentir le bienfait de la lumière, l'influence de la chaleur. Les fleurs, qui pour s'épanouir n’attendaient que l'aurore, commencent à étaler leurs plus vives couleurs, à embaumer l’air de leurs parfums les plus doux. Tout s’éveille, tout s’anime en présence de ce roi du jour. Il s’éloigne : le miroir de la lune vient en réfléchir les rayons sur les contrées qu’il n’éclaire plus ; les étoiles, comme le grain qui s'échappe de la main du semeur, sont jetées dans les cieux, et deviennent autant de diamants qui en décorent la voûte,

Le cinquième jour, Dieu contemple ce qu'il a fait, il l’'admire : l'émail des fleurs, la verdure des bois , l'étendue des mers, l'éclat des astres, les feux du soleil, azur des cieux , tout est digne de son auteur; mais il ne voit encore qu’une belle solitude. Il dit, et, au milieu des mers, commencent à s’agiter, sous autant de formes et de grandeurs diverses, des myriades d'êtres animés ; et des nuées de volatiles, s’élançant dans les airs, semblent y essayer leurs ailes, et préluder par des chants d’amour aux plaisirs de la reproduetion.

Le sixième jour, comme l'air, la mer et les fleuves, la terre a produit les animaux qui doivent l’habiter : les uns, farouches et sauvages, se retirent dans les rochers, dans les forêts; les autres, plus doux, plus sociables, paissent ou bondissent dans les plaines en attendant un maître. Car il Manque encore un fémoin de tant de merveilles, qui puisse les apprécier, les utiliser, et devenir l'interprète de la nature reconnaissante. « Les cieux peuvent bien, dit le Psalmiste, publier la gloire de Dieu, le jour l’annoncer au jour, les oiseaux la chanter à leur manière; mais, dans cette multitude d’étres, aucun n’est capable de connaître et de bénir son auteur; aucun n’a reçu le don de l’aimer. » Dieu ne commande ples, il semble réféchir et tenir conseil en lui-même : on sent qu'il va produire son chef-d'œuvre. « Faisons l'homme, dit-il, à notre image et ressemblance. » Et en effet nous trouvons en nous nous ne savons quoi de divin : nous sentons notre existence, nous comprenons notre pensée, nous éprouvons le sentiment de l'amour ; il n’est aucun des attributs de la Divinité que nous ne voyions comme réfiéchi en nous. Nous en demandons en vain la raison à la philosophie; Moïse seul nous l’apprend : Nous sommes l'image de Dieu! Et si, fiers d’un tel titre, nous sentons s’élever en nous quelque sentiment d’orgueil , une autre pensée nous rappelle bientôt à nous-même : Nous ne sommes qu’un peu de boue sur laquelle Dieu a soufflé la vie!

Un seul homme, principe de tous les autres ; une seule femme, portion de lui-même, pour partager ses travaux , distraire ses ennuis, répondre à son amour, embellir son existence; couple intéressant, autour duquel tiendront se grouper les enfants sortis de leur union; théorie du berceau de la société mille fois plus consolante que celle qui va chercher dans les cheveux, dans la couleur du Nègre ou de l’Indien, des motifs de briser les liens de la grande famille ! « Croissez et multipliez, dit le Créateur à ces nouveaux venus; remplissez le monde, et’soumettez-le à vos lois; commandez aux poissons, aux oiseaux , aux animaux qui se meuvent sur la terre, » En vertu de cette investiture, l'homme prend possession de son empire; partout il commande , partout il donne des lois; lui n’en reçoit que de Dieu. La terre lui ouvre son sein , lui abandonne ses trésors pour élever et orner sa demeure; les plantes Ini offrent des fruits

CRÉATION — CRÉBILLON à

pour couvrir sa table, du bois pour ses pps il demande aux animaux leur toison pour ses vêtements, | leur chair pour sa nourriture ; quelle que soit leur force ou leur agilité, quelque fiers, quelque sauvages qu’ils paraissent, quelque résistance qu’ils lui opposent, il saura les atteindre au milieu des airs, au sein des mers, au fond des forêts; ils tomberont sous ses coups, ou subiront le jong qu’il lui plait de leur imposer. Si parfois , en les combattant,

il succombe victime de son imprudence, il ne sera pas plus vaincu par ces terribles adversaires qu’il ne le serait par les eaux qui l’engloutissent , ou par l'édifice qui l’écrase dans sa chute. Tous les êtres se meuvent, ou se développent, ouse … reproduisent selon les lois qui leur ont été prescrites; tout | dans ces lois a été prévu , jusqu’à l'exception qui peut en suspendre le cours.

Le septième jour tout est terminé : Dieu est rentré dans le repos, pour diriger et conserver son œuvre. Que déjà quelques-unes des races primitives se soient perdues : pour l’assurer, il faudrait être sûr de connaître toutes celles qui existent; mais de nouvelles ne se présenteront plus. Au moyen de plus ou moins de culture, une plante pourra dégénérer ou s'améliorer ; mais de ce changement résultera tout au plus une variété qui rappellera toujours le type original. Parmi les animaux, des espèces voisines s'unirot, se croiseront; il en naîtra parfois des individus inféconds, qui ne formeront point une race, et qui n’étendront pas plus loin ce genre d’abâtardissement : l'espèce modèle subsistera toujours. L'homme, pour son étude ou pour ses besoins, saura combiner, amalgamer des natures existantes ; il n’en produira pas de nouvelles. Qu'il cherche, qu'il médite, qu’il s’épuise en efforts pour former de nouveaux étres; peines perdues, travaux inutiles : la création-est complète, il ne reste plus qu’à entonner l'hymne de la reconnaissance.

p L'abbé C. BANDEVILLE.

CREBILLON (Prosper JOLYOT DE), poëte dramatique, né à Dijon, le 13 février 1674, mort à Paris, le 17 juin 1762, fut reçu à l’Académie Française au mois de septembre 1731. Nous ne nous étions jamais parfaitement expliqué ce que Despréaux avait voulu dire dans ces deux vers :

Sans la langue , en un mot, l’auteur le plus divin Est toujours , quoi qu’il fasse , un méchant écrivain,

Cet axiome est devenu parfaitement clair pour nous en relisant Crébillon. Oui, nous avons admiré, même dans ses plus faibles tragédies, l’homme de génie, assez peu soucieux de la grammaire ; le tragique sublime, terrible, mais presque toujours inculte, obscur, incorrect. Pour apprécier son théâtre, il faut non point épiloguer sur le régime ou sur la virgule, mais s’abandonner bonnement à la terreur, à la passion profonde, dont presque chaque scène de ses tragédies offre l'expression. S’étant fait une manière de travailler et de produire tout à lui, il apportait dans sa tête aux comédiens étonnés une tragédie tout entière. Était-elle reçue , alors il daïgnaït la confier au papier, Composant ainsi de mémoire, il se corrigeait de même; et l'endroit critiqué s’effaçait totalement de sa tête, lorsque, chose assez rare, il acceptait quelque observation, car, il faut bien le dire, Crebillon n’était rien moins que docile à la censure : on voit par ses préfaces qu’il ne craint point d'en appeler à lui-même du jugement du public. Quant aux fautes de style, il refusa toujours de les faire disparaître. Il tenait essentiellement au fond des idées. Il savait par expérience, et l’on en trouverait mille exemples dans ses tragédies, que les plus beaux vers, les vers frappés, les vers faits pour enlever (out un parterre, et pour devenir maximes , sont les enfants de la pensée et non point l’œuvre d’une habile et correcte versification. De là les beautés de détail qui empêcheront de périr même ses plus médiocres ouvrages,

Ce fut par l'étude poudreuse d’un procureur que passa le nouvel Eschyle avant de chausser le cothurne. Son père,

CREBILLON

Melchior Jouvor, greffier de la cour des comptes de Dijon, quoique très-fier d’une assez vieille noblesse, eût été charmé que son fils devint homme de loi, parce que la loi nourrit grassement ceux qui se consacrent à son culte équivoque. Mais ce fut précisément l’homme choisi pour initier Crébillon aux secrets de la chicane qui guida les premiers pas de sa muse tragique. Ce bon maître Prieur était de ces amis désintéressés des lettres, qui chez nos pères composaient ce parterre français, juge si impartial, si judicieux et si redouté : frappé des traits de génie qui dans la conversation échappaient à son élève, il l’engagea à se consacrer à la séène. Crébillon , qui n’avait d'autre garant de son talent que quelques chansons, se récria d’abord contre cette pensée. Prieur insista : le jeune clerc céda, et composa Les Enfants de Brutus, que les Comédiens français refusèrent, et dont longtemps après l’auteur brûla le manuscrit. Soutenu, pressé par Prieur, Crébillon se décida enfin à recommencer une tragédie, Ce fut Zdoménée (1705), dont les défauts comme les beautés annonçaient ce que l’auteur devait être un jour. On y respire déjà cette sombre terreur qui caractérisa depuis toutes ses tragédies. Le cinquième acte ne fut point goûté à la première représentation. Crébillon en refit un autre, qui fut composé, appris et joué en cinq jours.

Atrée et Thyeste parut ensuite (1707), Atrée, l'une des pièces les plus remarquables du théâtre moderne. L'effet sur la scène en fut terrible. A la première représentation, Prieur, transporté malade &ans une loge, embrassa le poëte en disant : « Je meurs content, j'ai donné un homme à la France. » Après un succès si peu contesté du public, Crébillon se vit en butte à des attaques personnelles : on mettait charitablement sur le compte de son cœur les sombres inventions de son drame. Dans une préface qui n’est pas humble assurément, mais qui est pleine de raison, il crut devoir

- se défendre de ce reproche d’être « un homme noir, avec qui il n’est pas sûr de vivre. » Voltaire, comme on sait, a refait plusieurs des pièces de Crébillon ; mais quand il voulut refaire Aérée, il paya bien cher cette uswpation presque criminelle d’un sujet déjà traité par un autre, et dont les défauts sont au moins pour le copiste un utile avertissement. Il suffirait des Pélopides pour venger Crébillon de toutes les critiques de Voltaire.

Après Atrée vint Électre (1709), sujet dont la source

est une tragédie de Sophocle. On peut reprocher à cette œuvre trop de complication, de la prolixité, quelques déclamations ; mais le personnage d'Electre est intéressant, et celui d’Oreste, qui s’ignore longtemps lui-même, a dû pa-

raître neuf au théâtre, Le rôle de Palamède, absolument d’invention, est marqué au génie de l’auteur. Rien encore de plus touchant que la reconnaissance d’Électre et de son frère ; enfin même après Racine, Crébillon a pu peindre les fureurs d’Oreste, Voltaire a fait une critique amère de cet ouvrage dans un libelle hypocritement intitulé : Eloge de M. de Crébillon.1l condamne surtout les amours d’Électre et d’Itys , et ceux d’Iphianasse et de Tydée , que plaisamment on appela dans le temps /a partie carrée. Crébillon se justifie dans sa préface par des raisons ingénieuses ; et cependant il ne s’ättache pas à la principale : c’est qu’à l'époque où fut représentée Electre les auteurs étaient obligés de payer ce tribut au goût de leurs contemporains. Voltaire, moins que tout autre, devait l’ignorer, lui qui dix ans plus tard ne put faire passer sa tragédie d’Œdipe qu’à l’aide du ridicule amour de Philoctète pour Jocaste. Enfin, à en croire le témoignage de vieillards qui ont vu jouer les deux tragédies rivales , lOreste de Voltaire, bien plus rapproché de la manière antique et plus purement écrit quel Électre, ne lui était pas supérieur par l’effetdramatique.

Rhadamiste et Zénobie, joué en 1711, mit le comble au succès et à la gloire de Crébillon. Obligé de convenir que c’est la meilleure pièce de ce tragique, Voltaire prétend , et après lui La Harpe répète que : « L’intrigue est

tirée tout entière du deuxième tome d’un roman ignoré, de Segrais, intitulé Bérénice. » Peu nous fmporte que Crébillon ait puisé là ou dans Tacite sa première donnée. On reproche avec raison à Rhadamiste une exposition lente et obscure ; mais après les deux premières scènes quelle œuvre de génie! La scène de reconnaissance des deux amants, une des plus belles du théâtre français, est pleine de pensées énergiques et brûlantes. En huit jours il parut deux éditions de Rhadamiste. On raconte que, comme il travaillait à cette pièce, Crébillon, qui cherchait la solitude, avait obtenu de Duverney, célèbre anatomiste, une clef des petits enclos du Jardin du Roi. Croyant n'être vu de personne, le poëte avait mis habit bas; et, possédé de sa verve , il marchait à pas précipités en poussant des cris effroyables. Le jardinier, le prenant pour un fou, courut avertir Duverney, qui, ainsi que Crébillon, rit beaucoup de la méprise.

Xerxès , qui fut représenté trois ans après Rhadamiste (1714), n’eut aucun succès, et cela devait être : cette tragédie, par les mêmes motifs qui lui concilieraient les suffrages aujourd'hui, épouvanta nos pères. Il y a dans cette pièce un rôle de la plus grande beauté, celui d’Artaban. Les contemporains de Crébillon trouvaient trop profondément perverses les maximes de ce ministre conspirateur. Grâce aux événements extraordinaires qui ont métamorphosé l'Europe, tant d'hommes politiques se sont dessinés à nos yeux sous de sombres couleurs qu’aujourd’hui un tel rôle serait compris, goûté du spectateur,

Xerxès disparut de la scène, et Sémiramis, qui lui succéda en 1717, fut tant critiquée que l’auteur la retira à la septième représentation, On a reproché à Sémiramis l'amour que cette reine conserve à Ninias, son fils, même après lavoir reconnu. C’était faire un crime à Crébillon d’avoir trop bien suivi l’histoire. Des maximes analogues à celles qui avaient fait scandale dans la bouche d’Artaban essuyèrent le même blâme. Notre siècle positif n’y verrait après tout que de fortes vérités exprimées en vers énergiques. Voltaire a refait une Sémiramis bien supérieure à l’autre pour la conduite comme pour le style.

Après un silence de neuf ans, Crébillon donna Pyrrhus (1726), où il a voulu prouver, en ne mettant en jeu que de nobles passions, qu’il pouvait comme un autre régner sur la scène sans l’ensanglanter. Il y a beaucoup de noblesse dans les caractères de Pyrrhus et de Glaucias ; mais la pièce est froide. Crébillon sans la terreur n’était plus Ini-même.

Il demeura ensuite vingt-deux ans éloigné du théâtre. Dans l'intervalle, il fut reçu à l'Académie Française, à la place de La Faye. Par une innovation qui n’a point eu d’imitateurs , l’auteur d’Électre fit son discours de réception en vers. On disait de lui : « Il a fait, il fait, il fera toute sa vie Catilina; » on répétait avec Cicéron : Jusques à quand, etc.? Enfin, les bienfaits de M”° de Pompadour vinrent tirer de l’indigence et de sa léthargie la Muse qui avait inspiré Rhadamiste, et Catilina parut en 1748. La pièce fut montéeavec magnificence; le roi fit les frais de tous les costumes; en vain pouvait-on trouver quelque faiblesse dans l'ouvrage, rien ne prévalut contre l’heureuse disposition du public, qui, en cela d'accord avec la cour, voulait ranimer un vieillard septuagénaire , dont il plaignait la longue retraite. Après vingt représentations, la pièce fut imprimée, et la rigueur succéda à l’indulgence. Crébillon, qui s'était plus inspiré de Salluste que des Catilinaires de Cicéron, avait tout sacrifié à la grandeur du rôle de Catilina. Il avait fait de Cicéron, comme père, un Cassandre com. plaisant pour les amours de sa fille; comme consul, un peureux; et si c’était le lieu de discuter l’histoire, peut-être sous ce dernier rapport pourrait-on justifier Crébillon ; mais un auteur dramatique a toujours tort de heurter de front certains préjugés historiques. Lorsqu'il refit Catilina, Voltaire s’est donné beau jeu en traçant d’une manière si large le caractère convenu de Cicéron, Dans le Catilina de Cré-

billon , la dégradation du sénat de Rome est peinte de main de maître.

Nous avons hâte d'arriver au Triumwirat , que Crébillon <omposa à soixante-seize ans, et qu'il fit jouer à quatrevingt-un ans. H voulait réparer, disait-il, le tort qu’il avait fait à Cicéron. En effet, ce Romain parle, agit, avec une grandeur d'âme qu’il n’avait pas manifestée dans Catilina. Le caractère d’Octave est heureusement développé; celui de Tullie offre toute la fierté d’une Romaine. En un mot, pour un octogénaire, Le Triumvirat était un assez beau chant du cygne.

Telle est l’histoire dramatique de ce grand poëête. Dans l'intervalle qui s'était écoulé entre la tragédie de Xerxès et celle de Sémiramis , il avait entrepris de mettre Cromwell sur la scène; mais il reçut une défense de continuer la pièce, et cette défense, à laquelle il se soumit, dut accroître l’aversion de ce génie fier et indépendant pour l’arbitraire.

Crébillon vécut et mourut pauvre; et dans la notice que son fils lui a consacrée, il est aisé de voir que l’auteur de Rhadamiste n’était pas facile à enrichir. Cependant, on ne peut pas dire que le sort lui ait été contraire. Les bénéfices de ses premières tragédies furent considérables; ses amis lui avaïent fait réaliser d'immenses profits dans les spéculations de la rue Quincampoix; le régent, le duc de Bourbon, les financiers Pâris, etc., lui firent de grandes libéralités ; de 1715 à 1721, il eut un emploi dans les finances ; le comte de Clermont lui donna un logement au Petit-Luxembourg; en 1735 il était à la fois censeur royal et censeur de la police. Mais il aimait le plaisir, la table, les beaux meubles, les beaux habits. Joignez à cela une paresse, une incurie , qui lui faisait négliger les affaires les plus essentielles, et vous ne serez pas étonné que Crébillon ait passé sa vie dans la pénurie. Le désordre fut au comble quand il eut le malheur de perdre sa femme. En butte à ses créanciers, il obtint contre eux un arrêt du conseil qui déclarait insaisissables les productions de l'esprit. Devenu vieux, trop fier pour mendier des secours, lui qui voyait dans sa vocation dramatique une haute dignité, il se séquestra du monde, fuyant les hommes et vivant entouré d'animaux. Nous avons vu qu’un caprice de Mme de Pompadour le tira de son isolement, moins par intérêt pour l'illustre vieillard que pour punir Voltaire de quelques épigrammes. De là cette haine active de l’auteur de Zaire contre le père de Rhadamiste ; de là les jugements iniques de Grimm et de La Harpe, qui tous deux s’identifiaient avec les enthousiasmes et les aversions de Voltaire, leur idole.

Crébillon eut pour lui les éloges judicieux de PAnnée liltéraire; mais personne ne lui a rendu une justice plus éclatante que Montesquieu et D’Alembert. « Nous n’avons pas, dit le premier, d'auteur tragique qui donne à l’âme de plus grands mouvements que Crébillon, qui nous arrache plus à nous-mêmes, qui nous remplisse plus dela vapeur du dieu qui l'agite. C’est le seul tragique de nos jours qui sache bien exciter la véritable passion de la tragédie, la terreur. » D’Alembert, dont lesprit robuste et élevé était digne de comprendre Crébillon, lui sait gré d’avoir su peindre l’homme, sans offrir le tableau d'aucune nation particulière.

Charles Du Rozoim.

CRÉBILLON (CLaune-Prosper JOLYOT pe), fils du précédent, naquit à Paris, le 14 février 1707. Cet enfant, qui toute sa vie a parlé d’ambre, et de soie, et de femmes, grandit et s’éleva au milieu d’uneépaisse atmosphère de tabac, dans un grenier, esclave soumis aux chats criards, aux chiens estropiés, et aux corbeaux de son père.

Cet enfant, qui fut toute sa vie Crébillon fils, entendit dès le berceau la muse tragique de la maison d’Atrée mugir à ses oreilles; il vit son honnête homme de père distiller le poison dans la coupe tragique, fouiller les entrailles sanglanles avec le poignard; il assista à ces luttes terribles et

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