L. LAURENT
CRUAUTE, vice du cœur, et qui se compose de ce qu'il y a de plus bas, de la force qui torture pour se venger, et de la victoire qui manque de pardon. La cruauté ne se présente pas toujou.s sous le même aspect. Elle n’est pas constamment armée de supplices, elle ne se nourrit pas sans cesse de larmes et de sang : elle a, suivant les circonstances , la politesse des formes et les ressources de l’hypocrisie; mais si elle change et modifie ses moyens, c'est pour arriver plus sûrement au but. A une époque de publicité comme la nôtre, il est impossible qu’un homme revêtu du suprême commandement se montre longtemps cruel : ses actions sont trop éclairées, et mille voix le dénonceraient bien vite au monde entier. La base de toute puissance en Europe, c’est l'opinion publique : dès qu’elle vous réprouve, il faut tomber. Mais il n’en est pas de même des assemblées délibérantes, elles peuvent quelquefois s’avancer loin dans la carrière de la cruauté, parce que la responsabilité, loin de s'attacher à un seul, va s’éparpillant entre mille. Cependant, à moins qu'il ne s’agisse d’une crise où la nationalité soit tompromise , une assemblée délibérante se retire à jour fixe devant les souvenirs sanglants qu’elle a laissés : on la répudie dès que le salut public est assuré. Dans la société si brilante qui a précédé la grande révolution française, il était rare que le pouvoir usât de cruauté; mais dans les rapports ordinaires de la vie il arrivait que les classes supérieures tenaient par des nuances infinies les autres classes à distance : de là des blessures continuelles, qui déchiraïent la susceptibilité si tendre des femmes des rangs ordinaires. C’est une des causes qui expliquent les terribles réactions qui ont ensanglanté cette époque : la vanité avait de vieux comptes à régler. Aujourd’hui encore, où nous parlons tant d'égalité, la même guerre intestine existe entre les classes intermédiaires et les classes inférieures. Il peut donc y avoir un véritable genre de cruauté au sein d’une civilisation qui compte déjà de longues années. Au reste, ceci n’est pas une affaire de lois, mais bien de mœurs, et l’éducation, lorsqu’elle sera plus généralement répandue, pourra produire avec le temps une espèce de conciliation.
Dire’, dans un certain sens, d’une femme qu’elle n’est pas cruelle est la condamnation la plus complète de sa conduite : c’est une manière décente de la déshonorer. SAINT-PROSPER.
CRUCHE (de l'allemand krug, d'où le flamand cruyicke), vise de terre, de grès, d’une forme en général peu élégante, portant tantôt une anse, tantôt deux. On fait usage
de ces vases pour puiser, porter de l’eau; quelquefois on les remplit de bierre, d'huile, de vin. La cruche figurait noblement, si l’on croit le Lutrin, sur la table des chanoines de la Sainte-Chapelle, Le prélat remplit sa coupe, dit Boileau ; puis...
Il l'avale d’un trait; et, chacun limitant, La cruche au large ventre est vide en un instant.
Au village, une pleine cruche s'appelle une cruchée, une petite cruche un cruchon. « Tant va la cruche à l'eau qu’à la fin elle se brise, » dit un de nos proverbes les plus répandus, « qu’à la fin elle s’emplit, » reprend Beaumarchais dans une spirituelle variante. Cruche, enfin, est une épithète malsonnante, qu’on jette au nez des gens qu’on regarde in petto comme sots ou stupides,
CRUCHES DE DAME JACQUELINE. Voyez JACQUELINE. |
CRUCIFERES, famille de végétaux herbacés, appartenant à la classe des monocotylédonés, et qui pour la plupart se rencontrent dans nos contrées. Les crucifères, que Tournefort appelait cruciformes, ont surtout été étudiées par R. Brown et P. Decandolle. Ils ont pour principaux caractères leur corolle à quatre pétales disposés en croix (d’où le nom de crucifères, formé de crux, crucis, croix, et fero, je porte ) et leur calice à quatre sépales caduques, et six étamines tétradynames. On partage les genres de cette famille en deux groupes distincts, caractérisés par la forme de leur fruit, qui est en silique, ou bies en silicule. Parmi les crucifères àsilique, nous citerons les moutardes ou sénevés , les roquettes, les radis ou raiforts, qui ont une sorte de corne ou languette surmontant leur fruit, et les choux, les girofiées, les juliennes, ainsi que les cressons, qui sont privés de la languette, ou n’en offrent qu'un rudiment. Les principaux genres à fruit siliculeux sont les lunaires, les cransons ou cochlearias, les tabourets outhlaspis, etles pastels ou guèdes.
Les propriétés médicinales sont à peu près les mêmes pour toutes les plantes crucifères, et se retrouvent dans chacune d’elles plus moins prononcées : elles sont surtout excitantes, et se distinguent en générales et spécifiques, selon qu’elles agissent sur l’économie tout entière, ou paraissent s’adresser plutôt à tel ou tel organe en particulier. Dans ce dernier cas, on dit qu’elles sont emménagogues, sudorifiques, diurétiques, etc., suivant que leur action stimulante se porte à l’utérus, à la périphérie du corps, et provoque les sueurs, ou bien sur les organes sécréteurs de l'urine. Plusieurs crucifères sont usitées dans les arts, et fournissent des huiles de plusieurs sortes: D’autres, telles que le chou, le navet, etc., sont depuis longtemps placés au nombre des substances nutritives les plus ordinaires, et ont éprouvé, par suite de la culture, un grand nombre de va riations. P. GERVAIS.
CRUCIFIX (du latin crucifigere ), image de Jésus Christ attaché à la croix. Les fervents catholiques en ont dans leurs maisons, ou en portent sur eux, pour se rappeler leurs devoirs et s’exciter à les remplir, en se pénétrant, à la vue de la croix du Rédempteur, de ce qu’il a fait pour sauver les hommes. Jésus-Christ étant le modèle que doivent imiter tous ceux qui veulent étre ses disciples, l'Église leur met souvent sous les yeux l’image du Fils de Dieu crucifié, et la liturgie donne tant d'importance à cette pratique, qu’elle défend aux prêtres de célébrer le saint sacrifice sur un autel devant lequel ne serait pas placé un crucifix. Les protestants, au contraire, en interdisent l’usage; ils ont banni les crucifix de leurs temples, comme toutes les autres images, en adoptant les motifs des iconoclastes. L'histoire même nous apprend que dans la révolution d'Angleterre la reine Élisabeth n’en put conserver un dans sa chapelle qu'avec beaucoup de peine. Ls révolution de Juillet les fit un instant disparaître de tousles lieux où se rend la justice. Mais
ils ne tardèrent pas à y reprendre leur place, et durant les jours les plus oragéux de la révolution de Février le Christ ne quitta pas le prétoire des juges. NÉCGRIER.
Pendant longtemps l'Église chrétienne, reponssant avec le plus grand soin tout ce qui rappelait une représentation, ne figura les objets de son culte que par des symboles ; c’est ainsi que jusqu’à une époque assez reculée les crucifix n'étaient qu’une simple croix, sans le corps du Christ attaché dessus. Cette conduite était dictée à la fois et par la prudence et par la logique, puisque le christianisme, adversaire irréconciliable du paganisme, ne devait voir que l’idée, et non la représentation, sous peine de tomber dans le matérialisme tant reproché aux sectateurs des divmités grecques et romaines. Lorsque, avec Constantin, la religion du Christ se fut assise sur le trône des Césars, elle resta quelque temps encore fidèle à cette conduite; mais vers l’an 400 on voulut peu à peu remplacer les allégories par la représentation. Le concile de 692 ordonne de représenter Jésus-Christ non plus sous la figure symholique de l'agneau pascal, mais sous ses traits humains. C’est depuis cette époque que les crucifix reçurent l’image du Christ en relief. Déjà, vers le milieu du quatrième siècle, on avait représenté la figure du Fils de Marie peinte en relief; plus tard, son effigie entière, vêtue d’abord, puis nue, comme le crucifix de Narbonne dont parle Grégoire de Tours ,. et que l’évêque de Narbonne tenait couvert d'un voile. L'usage des crucifix en ronde bosse ne devint un peu général qu’à la fin du huitième siècle, sous les pontificats de Léon III et d’Étienne IV, et après une assez vive opposition. Le principe de la représentation une fois admis, on tomba promptement dans l’excès ; c’est ainsi qu'on fit bientôt des crucifix qui se mouvaient, qui remuaient certains membres, soit à l’aide de ficelles qu'on faisait jouer, soit au moyen de mécanismes plus ou moins ingénieux, et il fallut plus d’un concile pour interdire cette statuaire mécanique.
L'Église manifesta assez longtemps une vive répugnance pour la plastique, tandis que l’art chrétien admettait plus facilement la peinture; ce qui s'explique aisément : la statuaire, expression directe et saillante de la beauté dès formes, rappelait trop les souvenirs du paganisme et aurait favorisé l'idolâtrie ; la peinture, au contraire, moins matérielle, plus transparente en quelque sorte, plus apte à réfléchir la beauté intérieure et à traduire des impressions morales, se rapproche mieux de la spiritualité des croyances chrétiennes. L'Eglise catholique ne fait plus de différence aujourd'hui; elle appelle tous les arts à manifester ses idées, ses dogmes.