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Diderot

Dans ses Mémoires sur la vie cl les ouvrages de Diderot, Naigeon se plaignait du silence fait autour de sa tombe. « Rien n'est plus affligeant^ disait-il, pour ceux qui s'intéressent au progrès des connaissances humaines, que l'indifl'érenîe publique pour des ouvrages qui suffiraient à changer le caractère dominant d'un siècle et à lui imprimer un grand mouvement. »

Aujourd'hui, comme au temps où le disciple et l'ami de Diderot écrivait ces lignes, on a tort de négliger les grands écrivains et philosophes du xvni° siècle : Diderot, d'x\.lembert, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Buffon, Ilelvétius, d'Holbach, Turgot, Condillac et

Mably, d'Argens, Maupertuis,Duclos, Grimm, La Meltrie, Saint-Lambert, Dumarsais, Cabanis, Gondorcet.

Il est indispensable de les lire, sinon d'un bout à l'autre, du moins, de façon à bien connaître leurs idées sur le monde et sur l'homme, sur Dieu et sur l'âme, sur les religions et les institutions sociales, sur la morale et l'esthétique, sur la vertu, le beau, l'amour, la vérité, — sur l'Art et sur la Vie, — sur les conditions du bonheur individuel et du progrès social, pour apprécier dans son origine, et pour considérer dans sa source toute la philosophie contemporaine.

Leur influence sur nous est manifeste. Elle se retrouve partout : dans nos lois, dans nos mœurs et dans notre langage. Ces grands hommes ont été plus que des chefs d'école, ils ont été les transformateurs de la société même et ils ont fait tout ce que nous voyons.

Tantôt réunis : au Grandval, chez d'Holbach; à Voré, chez Helvétius; à Paris, chez M"^'^ du Defl'and, M™" GeofFrin, M"^^ de Lespipinasse; à Berlin, chez Frédéric II; à Pétersbourg, chez Catherine; à Genève, à Ferney,

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aux Délices, chez Voltaire, les philosophes du xviii" siècle ont poursuivi avec ensemble un but commun : Témancipation de l'esprit, la liberté dans tous les ordres de l'activité humaine, la ruine de l'intolérance et de la persécution religieuses. Ils se sont unis pour écraser la bête, et leur œuvre commune a profité de cette force immense que donne l'association.

^Encyclopédie fut le centre de tous ces efforts. Diderot, qui en avait conçu l'idée, l'organisa et lui imprima cette forte et constante unité d'impulsion qui la fit triompher malgré tous les obstacles. Seul, au xvni" siècle, Diderot était capable de concevoir, de fonder, de construire et d'élever jusqu'au faîte un pareil monument; seul, il avait l'ardeur et la fécondité, la facilité de travail et la puissance d'esprit nécessaires pour mener à bien, jusqu'à la fin, une si gigantesque entreprise.

En général, les savants ne sont pas des artistes, et les hommes de sentiment ne sont pas des hommes de raison, mais lui, artiste et savant, sceptique et croyant, philosophe et poète, ardent, impétueux, patient et pas-

vm DIDEROT

sionné tout ensemble, unit, dans l'accord le plus rare, les qualités les plus diverses, Téloquence entraînante à la plus délicate analyse, la pénétration la plus fine à Fintelligence la plus étendue. Aussi Diderot est-il Ihomme le plus étonnant de son siècle, et l'une des plus complètes et des plus admirables têtes qui aient jamais existé.

Jamais il ne s'est rencontré dans le monde une nature plus riche, plus fertile, plus ouverte à tous les germes et plus fécondante, un esprit plus transformateur, une capacité encyclopédique aussi active, aussi créatrice et vivifiante, et d'aussi prodigieuse étendue que celle de Diderot, qui embrasse tout, anime tout, et renvoie au dehors ses pensées étincelantes dans des torrents de flamme, comme un volcan. Pantophiie -Diderot, comme le nommait Voltaire, a été l'Hercule de V Encyclopédie^ le boute-en-train et le boute-feu du xvni" siècle.

Au point de vue de la raison critique et du progrès des lumières, cette époque est la plus glorieuse et la plus féconde de notre histoire.

Le sentiment qui l'anime, l'inspire, l'en-

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traîne et la soutient dans toutes ses luttes, c'est Famour des hommes et de leur liberté, la haine du fanatisme et de l'intolérance, le sentiment de l'égalité humaine, l'horreur de l'esclavage moral et physique, la passion de la liberté individuelle, civile et politique, la haine du despotisme, de la royauté, des privilèges iniques de la noblesse, des institutions féodales, de la dîme, de la corvée, de toutes les formes encore existantes du servage ancien, le respect de la justice et des droits de l'homme.

La connaissance expérimentale de l'homme, de son organisation morale et de ses facultés, conduit nos philosophes à la réforme du Code pénal, à l'horreur de la guerre, à l'estime du travail, de la science et de l'industrie, au rêve généreux de la paix perpétuelle dans les Ktats- Unis d'Europe ; en un mot, à l'amour ardent et actif du progrès sous toutes ses formes, à la confiance, peut-être exagérée, dans la perfectibilité humaine, dans le perfectionnement matériel et moral de la société.

Cet amour du progrès, de la justice et de la liberté les conduit — par le libre examen

— à Témancipation civile et politique ; il leur fait reconnaître, aux citoyens le droit de se liouverncr eux-mêmes, à la nation tout entière, le droit de participer à la conduite de ses affaires et de ses destinées.

Voilà la passion généreuse qui anime les hommes du x\uf siècle , qui inspire tous les efforts qu'ils tentent, avec une ardeur soutenue, pour l'amélioration sociale et le bonheur de tous.

Philosophes, ils sentent que leur métier est de faire du hien aux hommes, de leur apprendre à penser librement et de les affranchir ainsi de toutes les servitudes.

Quel siècle unique dans l'histoire ! Non seulement il a le respect et l'amour de l'humanité, non seulement il honore et respecte dans l'homme la faculté qu'il a de se posséder et de se gouverner lui-même, en vue du bien et du vrai, mais il possède aussi toutes les vertus aimables et toutes les qualités charmantes, l'esprit libéral, le cœur généreux, l'enthousiasme pour les idées, la bienveillance universelle, la douceur des mœurs, la tolérance facile, le goût du beau, des arts et des

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plaisirs, et cela sans jamais perdre de vue le bien public.

Ce siècle a toutes les nobles inspirations, tous les généreux entraînements. Sans reculer devant aucune conséquence, il combat avec courage les chimères religieuses qui, de tout temps, ont inspiré un fanatisme si funeste au bonheur des hommes. L'observation est son flambeau. L'expérience est son guide. L'évidence est le seul principe raisonnable et raisonné qui le guide dans le choix de ses opinions et dans sa conduite.

Avec ces sentiments et ces principes, il a constitué la morale et la politique modernes à l'état de sciences indépendantes : et, en séparant ainsi la morale du dogme et la politique de l'Eglise, il a fait la plus grande chose qui ait jamais changé la condition humaine.

Enfin, il a préparé et rendu possible la Révolution française. La Révolution ! œuvre de justice, d'amour et de liberté, rénovation universelle, rétablissement du droit oublié, de l'égalité violée, de l'équité foulée aux pieds, vie nouvelle rendue plus libre, plus égale, plus généreuse, plus fraternelle et plus aima-

ble à tous. Par elle, il a fondé la liberté de conscience, la liberté philosophique de la pensée et le droit de libre examen, d'où découlent, avec le temps, toutes les libertés nécessaires. Il a réformé le Gode civil, adouci les lois, rendu le Code pénal moins barbare ; il a affranchi les serfs et les esclaves, fondé la liberté politique, l'égalité civile; permis et préparé tous les progrès ^

Tels sont les travaux et les conquêtes du xvni" siècle. Nous allons voir, en étudiant Diderot, quelles furent ses opinions et sa

(l)Ils avaient parfaitement conscience de la portée de leur oeuvre; ils piévoyaient, tous, les utiles et glorieux résuluits de leurs travaux. Ils sentaient que la Renaissance sociale était proche et qu'ils étaient tout près du siècle de la Révolution. « Tout ce que je vois, dit Voltaire, dans une lettre au marquis de Cliauvelin, du 2 avril 17G4, tout ce que je vois, Jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'ètie témoin. (Il avait alors soi.\ante et dix ans.) La lumière s'est tellement répandue qu'on éclatera à la première occasion, et alors co sera un beau tap:ige. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses. »

« J'ai connu, dit M. Villemain, des personnes qui avaient passé leur vie dans cette société, car nous y touchons. Il n'y a guère que soixante ans, le salon du baron d'Holbach était dans sa plus grande ferveur de hardiesse; on y discutait le programme métaphysique de la Révolution de 1789, aux crimes près. Il n'est pas une théorie de réforme, pas une innovation, pas une destruction qui n'ait été, là, rêvée, prédite, préparée. '>

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doctrine. Cette doctrine affirme qu'il n'y a rien dans l'intellig-ence qui n'ait été d'abord dans les sens; et, par conséquent, que l'âme n'est rien autre chose que l'ensemble des fonctions du cerveau, le résultat variable et progressif de son organisation et de sa culture; elle prouve que toutes les définitions qui affirment Dieu et prétendent l'expliquer ou le démontrer sont téméraires, inexactes, incomplètes et prématurées. Car nous ne pouvons avoir de la nature universelle, de son commencement, oîi nous n'étions pas, de sa cause inconnue et de son pourquoi, aucune idée satisfaisante; en conséquence, elle proclame le bonheur terrestre comme but de la vie et reconnaît que notre destinée est de nous améliorer, de nous perfectionner, pour être heureux par la sagesse et la vertu ; puis, de nous survivre par l'éclat ou l'utilité de nos actions, par le dévouement à la science, à l'art, à la famille, à la patrie ou à l'humanité.

Cette doctrine philosophique est com})lète. Elle est suffisante en pratique et nous vivons d'elle aujourd'hui. Ces principes, que Diderot et ses amis nous ont légués, sont la base,

l'inspiration et l'a me de toutes nos œuvres viriles et durables.

Nous allons observer et regarder de près cette philosophie du xvni*^ siècle, tant décriée, tant calomniée par des gens incapables de la comprendre. Nous verrons qu'elle est la source vive où il faut puiser, qui ne se trouble point de toutes les injures qu'on lui prodigue, de toutes les calomnies qu'on lui jette, de toutes les horreurs qu'on lui impute et dont on la voulait salir. C'est à elle qu'il faut aller pour la répandre en mille ruisseaux utiles et fécondants.

Dans une certaine école, où l'on se paie, de mots incompris, on croit avoir tout dit quand on a traité de haut Y empirisme de Locke, le sensualisme de Gondillac, le matérialisme et Vathéisme de Diderot, d'Helvétius, de d'Holbach et de d'Alembert. Eh ! qu'importent les épithètes ! qu'importent ces chicanes puériles qui prouvent uniquement qu'on prend pour des êtres distincts des qualités de la substance, distinguées uniquement pour la commodité du langage et qui ne correspondent à rien de vrai. En réalité, nous ne savons au fond ce

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que c'est qu esprit et matière. Nous sommes forcés d'admettre, parce que c'est un fait, que la substance unique, universelle, s'organise dans l'homme pour penser, comme elle s'organise pour végéter dans la plante et pour sentir dans l'animal. La digestion, la végétation sont tout aussi difficiles à expliquer que la raison, et Voltaire, dans une lettre à d'Alembert, 1757, priait déjà « l'honnête homme qui fera dans Y Encyclopédie l'article matière de bien établir que le je ne sais quoi qu'on nomme matière peut aussi bien penser que le je ne sais quoi qu'on appelle esprit ».

Laissons donc de côté ces querelles de mots. Mais, demandons-le à ses ennemis mêmes : cette philosophie du xvni® siècle est-elle, oui ou non, enflammée par l'amour de l'humanité? Tend-elle toujours au même but, la réalisation de la justice et l'amélioration de la condition humaine sur cette terre?

M. Guizot lui-même, peu suspect de tendresse et de partialité en faveur de l'athéisme et du matérialisme scientifiques, dit au tome IV de ses Mémoires qu' « il sera beaucoup pardonné à ce siècle de sympathie et de confiance

sincère et humaine parce qu'il a beaucoup aimé ».

Dès lors, si vous êtes obligé de reconnaître et d'admirer avec nous cet amour sincère et éclairé des hommes, nous ne faisons aucune difficulté d'admettre vos épithètes. — Oui, les philosophes du xvui" siècle s'appuyaient uniquement sur l'observation et sur l'expérience; oui, ils étaient sensualistes ou sensationnistes, matérialistes et athées pour la plupart; mais eut-on jamais des sensations plus humaines, des passions plus nobles, des aspirations plus élevées, une direction de vue, de pensée et de vie plus généreuse, des élans plus vifs et une activité plus heureuse en faveur de la liberté, de la justice, pour la dignité et le bonheur des hommes et pour tous les progrès?

S'en tenir à l'écorce des mots, s'incliner servilement devant l'enseignement officiel de l'État ou de l'Eglise en matière de philosophie, ce serait n'avoir pas compris la doctrine des grands hommes avec qui nous allons vivre, n'avoir pas profité de leur exemple et n'avoir pas recueilli la plus belle et la meil-

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leure part de l'héritage qu'ils nous ont transmis.

L'indépendance d'esprit est, en effet, le caractère le plus général de leur philosophie; et c'est grâce à cette virile indépendance que la cause de la liberté fut gagnée. Grâce à eux nos philosophes contemporains ne sont plus les esclaves timides des théologiens, ils ne subissent plus, comme auparavant, le joug d'Aristole et de la Sorbonne. Grâce à eux, nous pouvons enfin examiner et discuter librement l'autorité de toute tradition politique ou religieuse.

Suivant eux-mêmes la route indiquée par Bacon et Descartes, élargie par Bayle, Malebranche et Spinoza, ils ont abjuré définitivement le culte de l'autorité et n'ont admis à sa place que le témoignage individuel de la conscience et de la raison. Le j^remier pas vers la philosophie, cest f incrédulité, affirmait Diderot la veille de sa mort. Ce fut sa dernière parole et ce sera aussi la nôtre.

CrijAPITRE PREMIER

VIE DE DIDEROT : SES GOUTS, SON CARACTÈRE SON RÔLE AU XVIIl*^ SIÈCLE

A la distance de quelques siècles du moment où il a vécu. Diderot paraîtra un homme prodigieux ; on regardera de loin celte tète universelle avec une admiration mêlée d'étonuement, comme nous regardons aujourd'hui la tête des Platon et des Aristote. J.-J. Rousseau.

Diderot! un si beau génie à qui la nature a donné de si grandes ailes! Voltaire.

Parlant du légitime intérêt que présentent la vie et le caractère des hommes dont nous admirons les ouvrages, Diderot dit qu'une sorte de reconnaissance délicate s'unit à une curiosité digne d'éloge pour nous intéresser à leur biographie.

« Le lieu de leur naissance, leur éducation, leur caractère, la date de leurs productions, l'accueil qu'elles reçurent dans le temps, leurs penchants, leurs goûts honnêtes ou malhonnêtes, leurs amitiés, leurs fantaisies, leurs travers, leur forme extérieure, les traits de leur

visage, tout ce qui les concerne mérite notre attention. Nous aimons à visiter leurs demeures, nous éprouverions une douce émotion à l'ombre d'un arbre sous lequel ils se seraient reposés; nous voudrions vivre et converser avec les sages dont les travaux ont augmenté le pouvoir de la vertu et les trésors de la vérité. Sans ce tribut, la sagesse accumulée des siècles serait un don gratuitement accordé à des ingrats. »

Rien n'est plus naturel que cet intérêt de curiosité sympathique qu'inspirent tous les détails de la vie des grands hommes. Il nous est agréable de connaître les moindres particularités qui les concernent. Il n'est pas jusqu'à leurs propos de table et jusqu'aux bons mots qui leur ont échappé dans la conversation ou dans la chaleur du vin, qui ne soient, comme l'a dit Xénophon, dignes d'être conservés à la postérité. Il eu est d'eux comme des êtres chéris qu'on a perdus et dont ou aime à se rappeler les moindres paroles.

D'ailleurs, à un point de vue plus élevé, la biographie des écrivains importe à la science. Il est utile de la lier étroitement à l'étude de leurs ouvrages et de placer leurs idées au milieu de leurs actions. L'étude de leur vie éclaire leurs intentions, leur but et leurs desseins, parfois

cachés; et cette connaissance de leurs sentiments intimes devient la clef de leurs écrits.

Les œuvres des philosophes sont l'histoire de l'esprit humain. L'histoire de la philosophie n'est que l'histoire des grands philosophes et l'analyse exacte de leurs pensées. Dans les systèmes philosophiques les plus fameux, dans les doctrines éternellement célèbres d'Aristote, de Platon, d'Épicure, il faut moins voir une explication complète et satisfaisante du monde et de l'homme, qu'une connaissance intéressante et curieuse des idées familières à ces grands esprits.

En général, on ne tient pas assez de compte, dans l'étude des doctrines philosophiques et des idées morales, des hommes qui les ont professées et qui leur impriment, avec les nuances particulières de leur imagination, un caractère distinct. L'histoire des idées ne peut se faire utilement que par la biographie morale des hommes qui les ont eues.

Enfin, comme la philosophie consiste essentiellement à ne rien croire par obéissance, à examiner tout, à observer librement par soi-même, il est bon de regarder les hommes qui ont su philosopher de cette manière, afin de s'encourager par leur exemple, afin d'imiter leur indé-

pendance d'esprit et leur courage, qui sont toujours utiles et toujours de saison. Songeant à cette efficacité des bous exemples et reconnaissant que le souvenir laissé par les grands hommes n'est pas moins utile que leur existence, Sénèque dit, dans ses Lettres à Lucilius : « Quand on s'en tient aux préceptes, la route est longue : l'exemple l'abrège et nous fortifie. »

Denis Diderot est né à Langres, en Champagne, le 5 octobre 1713, un an avant Jean- Jacques Rousseau, de Didier Diderot et d'Angélique Vigneron.

La famille Diderot' exerçait, à Langres, la profession de coutelier de père en fils depuis deux cents ans.

« Ma grand'mère, écrit Diderot ^ resta veuve à trente-trois ans, et elle avait eu vingt-deux enfants, huit dans les quatre premières couches; il lui en restait dix-neuf vivant autour de sa table. Je ne sais comment elle parvint à les élever et à subvenir à tous leurs besoins, avec le

(1) Vie de Diderot, par F. Géiiin.

(2) Dans l'Encyclopédie, au mot subvenir.

Cli. P^ — SA VIE, SES ŒUVRES 5

peu de fortune qu'elle avait. De tant d'enfants, aucun n'est parvenu au delà de soixante et quinze ans; je n'en ai jamais vu que trois; je suis encore jeune, et au moment où j'écris, il n'en reste pas un. Avec quelle vitesse les hommes passent! »

Son père était, dit Génin, un homme de caractère antique, ferme et sévère. Revêtu de son tablier d'artisan, il avait su gagner l'estime et le respect de tous ses compatriotes. Il était distingué dans sa profession, et même avait imaginé des lancettes d'une forme particulière.

« Mon père, dit Denis Diderot, homme d'un excellent jugement, mais homme pieux, était renommé pour sa probité rigoureuse. Les pauvres pleurèrent sa perte quand il mourut. Pendant sa maladie, les grands et les petits marquèrent l'intérêt qu'ils prenaient à sa conservation. Lorsqu'on sut qu'il approchait de sa fin, toute la ville fut attristée. Sou image est encore sous mes yeux, il me semble ([ue je le vois dans son fauteuil à bras, avec sou maintien tranquille, son visage serein; il me semble ([ue je l'entends encore. »

Denis, le philosophe, était l'aiué et fut d'abord le mauvais sujet de la famille dont il sera éternellement la gloire.

Son père le destinait à l'état ecclésiastique, et à la succession d'un oncle chanoine. Sa vie a été racontée, d'un style simple et sincère, par sa fille M""'' de Vandeul. Elle est, avec Naigeon, son meilleur biographe, auquel tous les autres ont peu ajouté.

Il avait une sœur d'un caractère original et d'un cœur excellent, qu'il appelait la ménagère; elle lui ressemblait d'esprit, moins la culture et la science : vive, gaie, décidée, agissante, prompte à s'ofïenser, sans souci ni sur le présent ni sur l'avenir, ne s'en laissant imposer ni par les choses ni par les personnes; libre dans ses actions, plus libre encore dans ses propos, une espèce de Diogène femelle. Cette brave fille ne se maria point pour mieux servir son père.

Diderot avait de plus un frère, chanoine de son état, à la cathédrale de Langres : très dévot, très intolérant et l'un des grands saints du diocèse. A la mort du philosophe, il fit demander ses papiers pour les jeter au feu. Heureusement pour nous, ils étaient en Russie avec sa bibliothèque*. Ce frère intolérant prenait à la rigueur la maxime catholique : hors l'Église point de

(1) Us ont été publiés par M. J. Assézat, chez Garnier frères, dans une nouvelle édilion des Œuvres complètes de Diderot,

salut. « Il s'est brouillé avec mon père, dit ]\|me(jg Vandeul, parce qu'il n'était pas chrétien, avec ma mère parce qu'elle était sa femme; il n'a jamais voulu me voir parce que j'étais sa fille; il n'a jamais voulu embrasser mes enfants, parce qu'ils étaient ses petits-fils; et mon mari, qu'il recevait avec bonté , a trouvé sa porte fermée depuis que je suis devenue sa femme. »

Comme Voltaire, Diderot fit ses premières études chez les Jésuites de sa ville natale. On le destinait alors à l'état ecclésiastique, parce qu'il devait hériter du bénéfice d'un oncle chanoine, dont le canonicat ne fut pas inutile à décider plus tard la vocation religieuse de son frère. Mais la vie de chanoine et la théologie ne devaient pas plaire à Denis Diderot. Né vif, pétulant, d'une intelligence précoce, d'un caractère facile et prompt aux entraînements de toutes sortes, il se montrait, dès le collège, supérieur à ses camarades dans ses études, mais indiscipliné et inexact. Il manquait souvent d'aller en classe, aimant la chasse et l'école buissonnière.

A la différence de Voltaire et des autres

plus complète que celle de Brière et comprenant, entre autres, les manuscrits inédits conservés à Saint-Pétersbourg-, à la Bibliothèque de l'Ermitage.

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grands hommes du dix-huitième siècle, Diderot a toujours conservé l'amour cordial de la famille et le souvenir délicieux et attendri de ses années d'enfance. Plus tard, il aimait à se rappeler la petite maison du coutelier de Langres, ses faciles joies d'enfant, ses soirées passées avec son frère l'abbé, sa sœur la ménagère et ses jours de congé si gais, et ses premiers succès du collège qui avaient fait pleurer de joie son vieux père. A l'âge de près de cinquante ans, se trouvant à la campagne, chez le baron d'Holbach, au Grandval, et suivant des yeux le cours de sa triste et tortueuse compatriote, la Marne, au pied des coteaux de Chenevières et de Champigny, sa rêverie remonte avec elle jusqu'à Langres et il écrit à son amie, M"' Volaud : « Un des moments les plus doux de ma vie, et je m'en souviens comme d'hier, ce fut lorsque mon père me vit arriver du collège, les bras chargés de prix que j'avais remportés et les épaules chargées de couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tète. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure ! »

cil. I". — SA VIE, SES ŒUVRES 9

Grimm, que Diderot avait envoyé près de son père pour le lui faire connaître, dit : « Le père aimait son fils aîné d'inclination; sa fille, de reconnaissance et de tendresse, et sou fils cadet, le chanoine, de réflexion et par respect pour l'état qu'il avait embrassé. »

Cependant, fatigué des remontrances de ses régents au sujet de ses escapades, le jeune Denis dit un matin à son père qu'il ne voulait plus continuer ses études.

— Tu veux donc être coutelier?

— De tout mon cœur.

On lui donna le tablier de boutique et il se mit à côté de son père. Il gâtait tout ce qu'il touchait de canifs, de couteaux ou d'autres instruments. Gela dura quatre ou cinq jours. Au bout de ce temps il se lève, monte à sa chambre, prend ses livres et retourne au collège, «t J'aime mieux l'impatience que l'ennui, » dit-il ; et, depuis ce moment, il continua ses études sans aucune interruption.

Gomme il était un élève de grande espérance, les Jésuites auraient voulu se l'approprier ' ;

(1) Les Jésuites étaient trop fins pour ne pas apprécier ce que valait déjà et ce que pourrait un jour valoir leur élève. On sait, dit F. Génin, (ju'ils sont continuellement à l'affût des sujets distingués, et que pour les ravir aux familles et les donner à leur ordre tous moyens leur sont légitimes.

{Vie de Diderot.)

et, pour disposer de lui plus à l'aise S ils le déterminèrent à quitter la maison paternelle et à s'éloigner avec un des leurs auquel il était attaché. Son père, averti de ce projet d'évasion, le retira de leurs mains, le conduisit lui-même à Paris et le fit entrer au collège d'Harcourt où il termina ses études.

Il s'y montra bon écolier, excellent camarade; il s'y lia, entre autres, avec l'abbé de Bernis, bohème et poète alors, et depuis cardinal. Ils allaient tous deux dîner au cabaret, à six sous par tête. « J'ai souvent entendu mon père, dit Mme jjg Vandeul, vanter la gaieté de ces repas. »

Ses classes finies, son père le fit entrer chez un procureur, M. Clément de Ris, son ami et compatriote. Diderot y demeura deux ans, mais la chicane ne lui plaisait guère plus que la théologie. Le dépouillement des actes, les productions d'inventaires, avaient peu d'attraits pour lui. Tout le temps qu'il pouvait dérober à son patron était employé à apprendre le latin et le grec qu'il croyait ne pas savoir assez, les mathématiques, l'italien, l'anglais, etc. ; enfin il se livra tellement à son goût pour les lettres que M. Clément de Ris crut devoir

(1) Les Jésuites essayèrent de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus à l'aise. (Sainte-Beuvr.),

eu. I". — SA VIE, SES ŒUVRES 11

prévenir son ami du mauvais emploi que son fils faisait de son temps.

Mon grand-père, dit M"''' de Vandeul, chargea alors expressément M. Clément de proposer un état à son fils, de le déterminer à faire un choix prompt, et de l'engager à être médecin, procureur ou avocat. Mon père demanda du temps pour y songer ; on lui en accorda. Au bout de quelques mois, les propositions furent renouvelées ; alors il dit que l'état de médecin ne lui plaisait pas, qu'il ne voulait tuer personne; que celui de procureur était trop difficile à remplir délicatement; qu'il choisirait volontiers la profession d'avocat, mais qu'il avait une répugnance invincible à s'occuper toute sa vie des affaires d'autrui.

— Mais, lui dit M. Clément, que voulez-vous donc être ?

— Ma foi, rien, mais rien du tout. J'aime l'étude; je suis fort heureux, fort content; je ne demande pas autre chose.

Averti de cette réponse, le père de Diderot supprima sa pension et le fit prévenir qu'il ne rembourserait aucune dépense pour sou compte. Il lui ordonnait ou de choisir uu état quel qu'il fût, promettant de n'y apporter aucun

obstacle, ou de revenir immédiatemeutà Laugres et de rentrer sous le toit paternel.

Diderot ne faiblit pas, mais ne voulant pas demeurer à charge de M. Clément de Ris, il sortit de sa maison et prit un cabinet garni où il se livra avec ardeur à ses études préférées. Tant que dura le peu d'argent et d'effets qu'il avait, il ne s'occupa qu"à étendre et à augmenter ses connaissances.

Brouillé avec sa famille, logé dans un taudis et dînant à six sous, il connut la misère; mais rien ne le fit changer. Pendant dix ans, de 1733 à 1743, il continua de mener cette libre et pauvre existence d'indépendance, de besoins et d'études.

Son père persévérait dans son refus de secours; mais sa mère fléchissait, et lui envoyait de temps en temps quelque argent, non par la poste ou par des amis, mais par une pauvre servante, qui faisait soixante lieues à pied, lui remettait la petite somme que lui adressait sa mère, y ajoutait sans en parler ses modestes épargnes personnelles, et refaisait ses soixantes lieues. Trois fois elle lui donna cette marque de dévouement.

Au cours de cette vie de hasard et d'expédients, de lectures, de labeur et d'improvisation

Ca. 1". — SA VIE, SES ŒUVRES 13

continuelle, nous le voyous, avec cet air air vif, ardent et fou qu'il avait alors, entrer chez M'"' Babuti, la jolie libraire du quai des Augustins — qui épousa plus tard son ami le peintre Greuze, et lui dire : « Mademoiselle, les Contes de La Fontaine, ou Pétrone, s'il vous plaît. — Mousieur, les voilà; ne vous faut-il poiut d'autres livres! — Pardonnez, mademoiselle, mais... — Dites toujours. — La Religieuse en chemise. — Fi donc? monsieur, est-ce qu'on a, est-ce qu'on lit de ces vilenies-là? — Ah 1 ah! ce sont des vilenies, mademoiselle; moi je n'en savais rien'. » Nous le voyons, tantôt dans la bonne, tantôt dans la médiocre ou dans la mauvaise compagnie, livré au travail, à la douleur, au plaisir, à l'ennui, au besoin; souvent ivre de gaieté, plus souvent noyé dans les réflexions les plus amères, n'ayant d'autres ressources que ses sciences qui lui valaient la colère de son père, prenant de la besogne de toutes mains, donnant des leçons de mathématiques qu'il apprenait chemin faisant. L'écolier était-il vif, d'un esprit facile et d'une conception prompte, il lui donnait leçon toute la journée; trouvait-il un sot, il n'y retournait

(1) Salons, X. « Greuze est certainement amoureux de sa femme, et il n'a pas tort. Je l'ai bien aimée, moi, quand elle était jeune.... |)oupine, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose.

pas. On le payait en livres, en meubles, en linge, en argent ou point, c'était la même chose.

Comme on le voit, les privations de sa jeunesse étaient soutenues avec courage. Il étudiait et travaillait beaucoup, faisait tout ce qu'il trouvait à faire : des traductions pour les libraires, des sermons pour les prédicateurs' et parfois même, dit M. Villemain dans son Tableau de la littérature au dii-Jiuitième siècle, « des mandements pour les évêques ».

Enfin, il essaya d'être le précepteur des enfants de M. Randon, riche financier, qui lui avait offert le lit, la table et quinze cents francs par an. Mais cette vie d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois.

Il fut alors trouver M. Randon.

— Je viens, monsieur, vous prier de chercher une personne qui me remplace, je ne puis rester chez vous plus longtemps.

— Mais, monsieur Diderot, quel sujet de mécontentement avez-vous ? Vos appointements sont-ils trop faibles? Je les doublerai. Êtes-vous mal logé? Choisissez un autre appartement. Votre table est-elle mal servie? Ordonnez votre

(1) Un missionnaire lui en commanda six pour les colonies iiortug-aises et les paya cinquante écus pièce. Diderot estimait cette affaire une des meilleures qu'il eût faites.

dîner; rien ne me coûtera pour vous conserver.

— Monsieur, regardez-moi. Un citron est moins jaune que mon visage. Je fais de vos enfants des hommes, mais cliaque jour je deviens un enfant comme eux. Je suis mille fois trop riclie et trop bien dans votre maison, mais il faut que j'en sorte ; l'objet de mes désirs est moins de vivre que de ne pas mourir.

Il sortit donc de chez M. Randon, retourna dans son taudis et fut livré de nouveau à la vie d'indépendance et à la misère.

Il avait quelques amis : sa chambre appartenait au premier qui s'en emparait; celui qui avait besoin d'un lit venait prendre un de ses matelas et s'établissait dans sa niche. Il eu agissait à peu près de même avec eux : il allait dîner chez un camarade; il voulait écrire un mot, il y soupait, y couchait et y restait jusqu'à la fin de sa besogne.

On retrouve avec plaisir, dans le Neveu de Hameau, la redingote peluche grise avec laquelle il se promenait au Luxembourg, eu été, dans Vallée des Soupirs.

« Le neveu de Rameau : Là, monsieur le philosophe, la main sur la conscience, parlez net; il y eut un temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui.

Diderot : Je ne le suis pas encore trop.

— Mais vous n'iriez plus au Luxembourg, en été... Vous vous en souvenez ?

— Laissons cela; oui, je m'en souviens.

— En redingote de peluche grise.

— Oui, oui.

— Ereintéepar un'des cùtés, avec la manchette déchirée, et les bas de laine noirs et recousus par derrière avec du fil blanc.

— Eh oui, oui, tout comme il vous plaira.

— Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs?

— Une assez triste figure.

— Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé. . — D'accord.

— Vous donniez des leçons de mathématiques.

— Sans en savoir un mot; n'est-ce pas là que vous voulez en venir?

— Justement.

— J'apprenais eu montrant aux autres, et j'ai fait quelques bons élèves. »

Lui qui regretta plus tard si éloquemment sa vieille robe de chambre, combien ne dut-il pas regretter cette redingote de peluche qui lui eût •V retracé toute sa vie de jeunesse, de misère et "" d'épreuves ! Gomme il l'aurait fièrement suspendue dans son cabinet décoré d'un luxe récent.

cil. 1". — SA VIE, SES ŒUVRES 17

« Elle me rapelle mon premier état, disait-il de sa vieille robe de chambre, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon cœur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte souvre toujours au besoin qui sadresse à moi, il me trouve la même affabilité; je l'écoute, je le conseille, je le plains. Mon àme ne s'est point endurcie, ma tête ne s'est point relevée; mon dos est bon et rond comme ci-devaut. C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité; mon luxe est de fraîche date, et le poison n"a pas encore agi. »

Quelquefois cependant, au cours de cette misère si vaillamment et si joyeusement supportée, il ne possédait pas un écu. Plongé alors dans une tristesse profonde, cherchant la solitude, il se promettait d'abandonner ses occupations, il voulait prendre un état qui le nourrît, et renoncer à tout ce qui charmait sa vie ; mais une ligne d'Homère, un problème à résoudre, une pensée de Newton, détruisaient dans un instant le projet d'une semaine : tout ce qui occupait son génie rendait à sou àme le calme et la sérénité.

Il n'avait pas toujours de quoi dîner. Un mardigras, il se lève, fouille dans sa poche et n'y trouve rien. Il ne veut point aller troubler des amis qui ne l'ont point invité. Ce jour qu'il avait tant de fois passé dans son enfance au milieu de parents

chéris, devient plus triste encore; il ne peut travailler; il croit, en se promenant, dissiper sa mélancolie; il va aux Invalides, au Cours, à la Bibliothèque du roi, au Jardin des Plantes. L'on peut calmer l'ennui, mais on ne peut tromper la faim. Il revient à son auberge, épuisé de marche, défaillant d'inanition. En entrant, il s'assied et se trouve mal. L'hôtesse lui donne un peu de pain grillé dans du vin, et il va se coucher. — « Ce jour-là, disait-il à sa fille qui nous l'a transmis, je jurai, si jamais je possédais quelque chose, de ne refuser de ma vie à un indigent et de tout donner plutôt que d'exposer mon semblable à une journée de pareilles tortures. »

Jamais, ajoute M"'' de Vandeul, serment ne fut religieusement et plus souvent observé.

Ce fut à cette époque, en 1741, qu'il fit connaissance avec une jeune ouvrière, M"" Champion, qui vivait honnêtement avec sa mère du travail de ses mains. Il la connut comme voisine, il l'aima, se fit agréer d'elle et l'épousa en 1744, malgré l'opposition de sa famille et les remontrances économiques de M""^ Champion'.

(1) On lit dans le Dictionnaire critique de Jal, article Diderot : « Le 6 novembre 1743, Denis Diderot, bourgeois de Paris, épousa secrètement, à minuit, Anne-Toinette Champion, à la paroisse de Saiat-Pierre-aux-Bœufs. »

Diderot avait alors trente et un ans et n'avait encore rien publié.

11 a peint le commencement de cette liaison dans le Père de famille. Violent et passionné comme Saint-Albin, il n'eut pas besoin d'autre modèle que lui-même. Les obstacles que son père mit à sou mariage, le caractère sec, dur et impérieux de son frère, voilà le canevas du drame; son imagination n'y a ajouté que ce qu'il a cru nécessaire pour lui donner plus d'intérêt.

Le mariage se fit en secret : il fut célébré à Saint-Pierre, à minuit, et ne fut pas complètement heureux. D'une beauté éclatante dans sa jeunesse, M""' Diderot était d'un esprit trop borné et dune éducation trop vulgaire pour comprendre son mari *, C'était une bonne femme-, mais dévote, tracassière et incapable de suffire aux affections d'un homme tel que Diderot ^ Il eut d'elle quatre enfants, dont un

(1) Une femme d'un esprit aussi simple, dit F. Génin, ne pouvait plaire longtemps à un homme ilu caractère de Diderot, non plus que la vie étroite à laquelle il lui fallait s'assujettir. {Vie de Didei'ot.)

(2) Il paraît, dit Sainte-Beuve, que, bonne femme au fond, M"" Diderot était d'un caractère tracassier, d'un esprit commim, d'une éducation vulg-aire, incapable de comprendre son mari et de suffire à ses atfections.

(3) « J'ai ouï dire à Diderot, rapporte Chamfort, qu'un homme de lettres sensé pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre, mais qu'il ne devait être le mari que de celle qui savait faire une chemise. »

-10 DlDEli OT

seul, qui fut M""" de Vandeul, survécut. Pour se réconcilier avec sa famille, il l'envoya avec sa mère à Langres, et ce moyen pathétique dissipa les préventions de son père et força la réconciliation*.

Sous le poids de ses nouvelles charges, Diderot ne fléchit pas. Il se livra plus activement à ses travaux de librairie. Il traduisit de l'anglais, pour cent écus, l'Histoire de la Grèce eu trois volumes ; puis un Dictionnaire de Médecine et ces besognes pénibles, si mal rétribuées, remirent cependant un peu d'aisance dans la maison.

Une femme de peine venait chaque jour balayer son petit logement et apporter les provisions de la journée; M™'^ Diderot pourvoyait à tout le reste. « Souvent, dit M""*" de Vandeul, lorsque mon père mangeait en ville, elle dînait ou soupait avec du pain et se faisait un grand plaisir de penser qu'elle doublerait le lendemain son petit ordinaire pour lui. Le café était un luxe trop considérable pour leur petit ménage;

(1) Le bruit du mariage, dit F. Génin, était allé jusqu'à Langres, grossi de toute sortes de calomnies contre la jeune femme. Le père Diderot écrivit pour avoir des explications. Diderot embarque simplement dans le coche sa femme et son fils nouveau-né, et il répond à son père : « Elle est partie hier, elle vous arrivera dans trois jours; vous lui direz tout ce qu'il vous plaira; et quand vous en serez las, vous la renverrez. » (Vie de Diderot.)

en. I". — SA VIE, SES ŒUVRES 21

mais elle ne voulait pas qu'il en fût privé, et chaque jour elle lui donnait six sous pour aller prendre sa tasse au café de la Régence et voir jouer aux échecs. *

Cependant Diderot se désenchanta de sa femme et se lia successivement avec M'"'' de Prunevaux, avec M'"*" de Puisieux, — autre erreur qui dura dix ans, — enfin avec M"" Voland qui se montra seule digne des sentiments passionnés qu'elle lui inspira.

Sa liaison avec M"' de Puisieux dura jusqu'à son emprisonnement à Vincennes. Il eut alors l'occasion de voir qu'elle le trompait. — Quand il la connut, elle avait vingt-cinq ans. Elle était mariée à un avocat au Parlement. Elle écrivait. Il parut à Londres (17ol), un livre d'elle, intitulé les Caractères, où l'on croit recounaître çà et là la collaboration de Diderot '.

(1) « Malheur, dit-elle, aux pères dont les enfants ne sont pas plus sensibles à leurs caresses ou à leur mauvaise huineur qu'aux récompenses et aux cliàtnnents. » Cela pourrait bien être de l'auteur du Pèi'e de famille. « Voyez M"* de X*", qui n'a pas les dents belles, elle ne rit jamais que des yeux. » Encore une observation fine qui pourrait bien être de Diderot. M"" de Puisieux dit : « Je conseillerais à un homme un peu philosophe de ne point se marier. Il faudrait qu'une femme fCit d'un mérite t)ien rare pour qu'il fît son bonheur et qu'elle lit le sien. On adore la liberté et on se marie ! on fait ainsi tout ce qui mène à l'esclavage !» — « M. D..., dit encore M'"" de Puisieux, me menace de me priver de ses conseils; je ne sais quelle est sa bizarrerie, car je les écoute avec toute l'attention qu'ils méritent, et,. pourvu que je n'efface point, je suis toujours de son avis. •

C'est pour subvenir aux besoins de M""^ de Puisieux qu'il traduisit l'Essai sur le mérite et la vertu de Sliaftesbury (1745) et qu'il fit les Pensées philosophiques (1746). Chacun de ces ouvrages lui fut payé cinquante louis. Diderot écrivit le second dans le court espace du Vendredi-Saint au jour de Pâques. L'interprétation de la nature, les Bijoux indiscrets, la Lettre sur les aveugles furent composés dans les mêmes conditions, et pour le même but.

La Lettre sur les aveugles fut écrite à l'occasion d'une opération de la cataracte faite par Réaumur sur un aveugle-né.

Diderot désirait assister à l'opération, afin d'étudier directement les premières sensations produites par la lumière; maisRéaumurn'admit à cette expérience qu'une grande dame ignorante, nommée M™ Dupré de Saint-Maur. Cette dame, mécontente des observations de Diderot, le fit mettre au donjon de Vincennes par l'obligeante entremise de son amant, M. d'Argensou.

Il y a tout lieu de croire, dit M. de Vandeul- Diderot, que c'est le crédit qu'avait M™' Dupré de Saint-Maur sur M. d'Argenson qui le fit enfermer au donjon de Vincennes, pour se venger de quelques propos échappés au philosophe sur son compte. On l'accusa d'avoir fait une

en. V\ — SA VIE, SES ŒUVRES 23

satire contre Louis XV. Il avait fait en effet quelques lectures d'un joli conte intitulé le Pigeon blanc, où l'on avait cru voir des allusions aux intrigues qui occupaient alors le roi, ses maîtresses et la cour.

D'après une autre version, plus vraisemblable, tels ne seraient pas les motifs vrais de son incarcération. Il aurait été dénoncé au chef de la police, Berryer, par le curé de Saint-Médard, sa paroisse. Le curé écrivait à l'homme de police : « Diderot loge chez un certain Guillotte; il débite contre Jésus-Christ et contre la Vierge des blasphèmes que je n'ose mettre par écrit; M. de Marville à qui j'en fis la première ouverture , quelque temps avant qu'il quittât la police, convint qu'il fallait agir promptement, quoiqu'avec ménagement. Permettez-moi, monsieur, de vous demander la même grâce. »

Diderot fut mis eu liberté le 3 novembre 1749. Il avait été arrêté le 44 juillet. Il passa donc en prison trois mois et dix jours. Il fut tenu vingt-huit jours au secret. Le gouverneur du château de Vincennes était alors le marquis du Châtelet, qui chercha à lui rendre sa captivité la moins pénible et la plus commode qu'il lui fut possible. Ainsi il lui permit de recevoir sa femme, et Delort assure que M. du Châtelet lui

24 ninEROT

accorda même plusieurs fois l'autorisation de sortir, la nuit, pour aller voir, à Paris, M""^ de Puisieux. C'est dans une de ces sorties que Diderot put constater son infidélité.

Pendant le temps qu'il passa au donjon, il trouva moyen de charmer un peu son ennui — il avait dans sa poche un cure-dents, il en fit une plume; il détacha de l'ardoise à côté de la fenêtre, la broya, la délaya dans du vin; son gobelet cassé lui fit une écritoire, et, ayant un volume du Paradis perdu, de Milton, il en remplit les feuillets blancs et les interlignes de réflexions sur sa position et de notes sur le poème.

Transféré du donjon au château, prisonnier sur parole, avec le parc pour lieu de promenade, sa femme put venir le rejoindre, et il demeura ainsi trois mois, après lesquels il fut remis en liberté, sans autre procédure.

Pendant qu'il était en prison, Rousseau, alors son ami, vint le voir. Diderot lui donna des conseils sur la manière de traiter la question proposée par l'Académie de Dijon : Le rétahlissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? .

C'est aussi Diderot qui a fourni à Rousseau le principal morceau du Discours sur rinégilité. Ils

en. 1". — SA VIE, SES ŒUVRES 25

étaient alors intimemeut liés et cependant ils finirent par se brouiller après une amitié de dix-sept ans. « Le sujet réel de leur brouillerie, dit M"" de Vandeul, est impossible à raconter : c'est un tripotage de société où le diable n'entendrait rien. Si quelqu'un peut deviner quelque chose de ce grimoire, c'est M. de Grimm ; s'il n'en sait rien personne n'expliquera jamais cette affaire. »

Ils eurent des torts réciproques, mais tout fait croire que les premiers vinrent du caractère défiant et soupçonneux de Rousseau.

« En rompant avec Diderot, lisons-nous au livre X des Confessions, j'ai toujours conservé dans l'âme de l'attachement pour lui, même de l'estime, et du respect pour notre ancienne amitié, que je sais avoir été longtemps aussi sincère de sa part que de la mienne. Je le crois moins méchant qu'indiscret et faible. C'est tout autre chose avec Grimm, homme faux par caractère, qui ne m'aima jamais, qui n'est même pas capable d'aimer, et qui, de gaieté de cœur, sans aucun sujet de plainte, et seulement pour conteuter sa noire jalousie, s'est fait sous le masque mon plus cruel calomniateur. i>

On a vu que M™° de Vandeul elle-même n'a jamais su les motifs de la brouille de son père

avec Rousseau. « Tout ce que j'ai entrevu de clair dans cette histoire, c'est que mon père a donné à Rousseau l'idée de son Discours sur les Arts, qu'il l'a revu et peut-être corrigé; qu'il lui a prêté de l'arg-ent plusieurs fois... » Il ne faut peut-être pas chercher plus loin les raisons de la brouille.

Jusqu'ici les ouvrages les plus importants de Diderot, à part ses traductions de l'anglais, sont les Pensées philosophiques (1746) et la Lettre sur les Aveugles à V usage de ceux qui voient (1749).

Diderot a trente-six ans, et il n'a encore presque rien fait pour sa gloire. Sa grande œuvre, son monument public, son titre devant la postérité va l'occuper désormais : c'est l'Encyclopédie, où il va déployer, pendant près de trente ans, toute la force de son 'génie et la puissante variété de ses facultés prodigieuses.

Rassembler dans un seul ouvrage toutes les connaissances humaines, juger le passé au point de vue de la science moderne, lier ensemble, par la confraternité d'un même travail, les talents les plus divers, en former un faisceau formidable qui pût briser toutes les résistances des anciennes opinions, telle fut la pensée qui inspira Diderot quand il résolut de fonder VEncyclopédie.

cil. P'. — SA VIE, SES ŒUVUES 27

Son but n"était pas seulement de montrer à l'esprit humain retendue de sa puissance, en déroulant le tableau de ses richesses, mais d'achever, en traitant librement de toute science, l'émancipation de la raison commencée, en France, par la révolution cartésienne, et en iusistant surtout sur les théories qui peuvent se traduire en actes.

L'Encyclopédie, ce résumé complet des idées auxquelles l'intelligence humaine était arrivée au win*^ siècle, ne devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée du Dictionnaire anglais de Chalmers. Diderot, en l'entreprenant, ne songeait qu'à nourrir sa femme et ses enfants. Il aurait préféré employer ses talents d'une manière plus conforme à ses goûts. « Combien de démarches, dit-il, auxquelles on se résout pour sa femme et pour ses enfants et qu'on dédaignerait pour soi. Je rencontre sur mon chemin une femme belle comme un ange, j'en ai quatre enfants, et me voilà forcé d'abandonner les mathématiques que j'aimais, Homère et Virgile que je portais toujours dans ma poche, le théâtre pour lequel j'avais du goût, trop heureux d'entreprendre VEncijclopédie à laquelle j'aurai sacrifié vingt-cinq ans de ma vie. » Et encore : « J'ai été forcé toute ma vie de suivre des occupations

auxquelles je n'étais pas propre, et de laisser de côté celles où j'étais appelé par mon goût, mon talent et quelque espérance de succès. Je me crois passable moraliste, parce que cette science suppose un peu de justesse dans l'esprit, une âme bien faite, de fréquents soliloques et la sincérité la plus rigoureuse avec soi-même. »

Avec sa fougue ordinaire, cependant, il s'éprit bien vite de son idée, retendit, la féconda, et résolut de faire de l'Encyclopédie le répertoire universel de la science à son époque. Il fut seul l'architecte de cette grande construction collective, où il sema mille pages étincelantes; et lui, qu'on accuse parfois de n'avoir pas eu la patience nécessaire aux sujets qui demandent du temps et un long loisir, il eut, malgré les persécutions continuelles du pouvoir, malgré l'acharnement des dévots, la pusillanimité des libraires, le retrait de quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs, il eut le courage persévérant d'élever jusquru faîte et de terminer, à lui seul, ce grand édifice.

Et quand on vient, encore de nos jours, lui reprocher de s'être dispersé, d'avoir gaspillé son génie en mille petits papiers et mille feuilles volantes, sans avoir laissé un chef-d'œuvre, on oublie ce chef-d'œuvre qui s'appelle YEncyclopé-

die, on oublie que lui seul pouvait avoir l'audace, le génie nécessaires à un pareil ouvrage et qu'il lui était impossible de faire un plus utile, un plus digne et plus mémorable emploi de ses facultés qu'en les vouant, comme il l'a fait, à cette œuvre immense.

Diderot suffit à cette tâche par l'universalité de ses connaissances , par cette facilité multiple qu'il avait acquise de bonne heure et grâce encore à ce talent moral de rallier autour de lui, d'inspirer et d'exciter ses collaborateurs. Au témoignage de Grimm, s'il y eut jamais uue capacité d'esprit propre à recevoir et à féconder toutes les idées et toutes les connaissances humaines, ce fut celle de Diderot. C'était, dit-il, la tête la plus naturellement encyclopédique qui ait peut-être jamais existé. Métaphysique subtile, calcul profond, recherches d'érudition, conception poétique, goût des arts et de l'antiquité, quelque divers que fussent tous ces objets, son attention s'y attacha avec le même intérêt, avec la même facilité.

Une grande révolution saccomplissait alors dans les sciences. Ou commençait alors à appliquer la méthode expérimentale d'observation à l'étude de Ihomme et à la morale. Diderot, de son œil d'aigle, vit la portée de cette révolution

philosophique et il y contribua de toutes ses forces. Enfin, c'est au nom de l'humanité méconnue et mieux comprise, et d'une juste commisération pour ses semblables, qu'il aborde la critique ferme et l'analyse destructive des doctrines anciennes qu'il fallait écraser pour faire place à la science, au progrès et à la civilisation modernes.

L'Encyclopédie ne fut pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloître avec des savants et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage. Elle ne fut pas une pyramide de granit à base immobile. On l'a comparée à l'impie Babel. — J'y verrais plutôt, dit Sainte-Beuve, une de ces tours de guerre, de ces machines de siège, énormes, gigantesques, merveilleuses, comme en décrit Polybe, comme en imagine Le Tasse. L'ordre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y a des parties inégales, ruineuses ; des fragments cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas eu terre : l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe ! « la statue de l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont point d'argile. »

Inventaire complet mais un peu diffus des connaissances humaines, œuvre lumineuse en certaines parties, mais où la fumée se mêle parfois à la flamme, VEncyclopédie fut en somme un des plus généreux et des plus grands eflorts de la nation française.

Conduite, dirigée et entraînée par l'ardeur communicative du chef et principal ouvrier de l'entreprise, elle s'enrichit [des trésors de son érudition aussi variée qu'inépuisable.

Les persécutions contre l'œuvre et contre l'architecte ne manquèrent pas : elles furent fréquentes, ou, pour mieux dire, incessantes jusqu'à la fin.

A peine les deux premiers volumes avaient-ils paru (1T51-17o2) que, sur la dénonciation des théologiens — jésuites et jansénistes ensemble — ils furent supprimés par un arrêt du Conseil.

Diderot, qui avait réussi à obtenir l'assentiment et la protection du chancelier d'Aguesseau avant de commencer son entreprise, eut alors recours à Malesherbes, libéral directeur de la librairie, et à ce ministre d'Argenson qui l'avait fait emprisonner à Vincennes. L'opinion publique lui était hautement favorable. La publication put donc se reprendre et continuer au prix de ménagements que d'Alembert croyait

nécessaires et qui faisaient bondir Diderot et Voltaire.

Malgré ces précautions, V Encyclopédie attaquée, injuriée, dénoncée par les dévots, fut de nouveau suspendue après le septième volume, publié en 1757. Elle fut frappée par un arrêt du Parlement qui eu défendit le débit, et par un arrêt du Conseil, de mars 17o9, qui retira aux éditeurs leur privilège.

C'est alors, — V Encyclopédie étant arrêtée pour la seconde fois,— que M. de Malesherbes prévint Diderot qu'il donnerait le lendemain l'ordre d'enlever ses papiers.

— Ce que vous m'annoncez là me chagrine horriblement. Jamais je n'aurai le temps de déménager tous mes manuscrits, et d'ailleurs il n'est pas facile de trouver, en vingt-quatre heures, des gens qui veuillent s'en charger et chez qui ils soient en sûreté.

— Envoyez-les chez moi, lui répondit M. de Malhesherbes, l'on ne viendra pas les y chercher.

En effet, Diderot envoya ses manuscrits chez le directeur même de la librairie, chez celui qui en ordonnait la saisie. Singulier temps!

Cependant, las de ces persécutions et de ces alertes continelles, d'Alembert, découragé, se retire après la publication du huitième volume

et Diderot reste seul chargé de la tâche au moment qu'elle devient la plus lourde et la plus dangereuse.

L'avocat général Séguier le défère au Parlement qui nomme des commissaires pour censurer l'ouvrage, sur le réquisitoire d'Omer Joly de Fleury, et le conseiller Denis Pasquier déclare en plein Parlement : qu'on a assez brûlé les livres des philosophes et qu'il serait temps de brûler les philosophes eux-mêmes.

Dans ces circonstances, le 23 juillet 1766, Voltaire écrit à Diderot : « On ne peut s'empêcher d'écrire à Socrate, quand les Mélitus et les Anilus se baignent dans le sang et allument des bûchers. Un homme tel que vous ne doit voir qu'avec horreur le pays où vous avez le malheur de vivre. Croyez-moi, il faut que les sages qui ont de l'humanité se rassemblent loin des barbares insensés. » Et il lui conseille de venir le rejoindre ou d'aller s'établir en Hollande ou en Russie. En même temps, il lui fait remettre un mémoire détaillé pour lui exposer les périls qui le menacent et pour le décider à fuir.

Diderot lui répond : « Je sais bien que quand une bête féroce a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s'en passer;

je sais bien que cette bête manque d'aliments et qu'elle va se jeter sur les philosophes; je sais bien qu'elle a jeté les yeux sur moi et que je ^serai peut-être le premier qu'elle dévorera; je sais bien qu'il peut arriver avant la fin de l'année que je me rappelle vos conseils, et que je m'écrie: 0 Solon ! Solon!... Mais que voulez-vous que je fasse de l'existence, si je ne puis la conserver qu'en renonçant à tout ce qui me la rend chère? Et puis, je me lève tous les matins avec l'espérance que les méchants se sont amendés pendant la nuit, qu'il n'y a plus de fanatiques. Si j'avais le sort de Socrate, songez que ce n'est pas assez de mourir comme lui pour mériter de lui être comparé. Si nous ne concourons pas avec vous pour écraser la bête, c'est que nous sommes sous sa griffe, et si, connaissant toute sa férocité, nous balançons à nous en éloigner, c'est par des considérations dont le prestige est d'autant plus fort qu'on a l'àme plus honnçte et plus sensible. Nos entours sont si doux, et c'est une perte si difficile à réparer! »

Sur ces entrefaites survient la découverte qu'il fait d'altérations graves commises après le bon à tirer, par la prudence sournoise du libraire Le Breton, dans le but d'adoucir les

cil. I". — SA VIE, SES (EUVRES 35

nombreux passages qu'il trouvait daugereux ou trop hardis'.

La colère et lindigûation douloureuses de Diderot éclatent dans une lettre éloquente du i'2 novembre 1764 que nous donnerons tout entière.

Quelle douleur et quelle colère furent jamais plus légitimes !

Quoi ! Diderot se prodigue pour V Encyclopédie avec une générosité sans mesure; il lui donne sans compter son. temps, son travail, son repos, ses veilles; il a la charge et la responsabilité de cette entreprise immense, de cette œuvre gigantesque à laquelle il consacre sa vie entière pour un profit mesquin et pour une gloire tout impersonnelle et mêlée; il y fait, à lui seul, V Histoire de la philosophie et la Description des (Dis mécaniques pour laquelle il corrige trois ou quatre mille planches qu'il a fait dessiner sous ses yeux ; il donne à ce monument public, — entrepris avec enthousiasme, poursuivi malgré tout, avec une noble et ferme constance, — son zèle désintéressé, tout son dévoue-

(i) L'éditeur Le Breton venait delre mis à la Bastille (1764) pour avoir envoyé vingt-cinq exemplaires à des souscripteurs de Versailles, après la révocation de son privilège. Son emprisonnement ne dura que huit jours, mais il l'avait singulièrement etfrayé.

ment; il veut rassembler dans ce grand ouvrage l'universalité de la science, en la distribuant sous sa forme la plus commode et la plus populaire; — il veut transporter dans l'étude des questions morales la méthode expérimentale d'observation d'où dépend leur transformation radicale et leur progrès : il a conscience de cette révolution qu'il commence, il prévoit ses heureuses et lointaines conséquences... et il voit son ouvrage mutilé par son libraire, par l'éditeur lui-même qui devait le défendre et le protéger !

« Vous m'avez lâchement trompé deux ans de suite, écrit-il; vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées et d'en recueillir quelque considération qu'ils ont bien méritée, et dont votre injustice et votre ingratitude les auront privés.

« Vous m'aurez pu traiter avec une indignité qui ne se conçoit pas, mais en revanche, vous risquez d'en être sévèrement puni; vous avez oublié que ce n'est pas aux choses courantes, sensées et communes, que vous deviez, vos

cil. P^ — SA VIE, SES ŒUVRES 37

premiers succès; qu'il n'y a peut-être pas deux liommes daus le monde qui se soient donné la peine de lire une ligne d'histoire et de géographie, de mathématiques et môme d'arts, et que ce qu'on y a recherché et y recherchera, c'est la philosophie ferme et hardie de quelqu'un de vos travailleurs. Vous l'avez châtrée, dépecée, mutilée, mise en lambeaux, sans jugement, sans ménagement et sans goût. Vous nous avez rendus insipides et plats. Vous avez banni de votre livre ce qui en a fait, ce qui en aurait fait encore l'attrait, le piquant, l'intéressant et la nouveauté. Voilà donc ce qu'il résulte de vingt-cinq ans de travaux, de peines, de dépenses, de daugers, de mortifications de toute espèce ! Un inepte, un Ostrogoth détruit tout en un moment; je parle de votre boucher, de celui à qui vous avez remis le soin de nous démembrer. Il se trouve à la fin que le mépris, la honte, le discrédit, la ruine, la risée nous viennent du principal propriétaire de la chose ! Quand on est sans énergie, sans vertu, sans courage, il faut se rendre justice et laisser à d'autres les entreprises périlleuses. »

Et Diderot ajoute en post-scriptum : « Vous exigez que j'aille chez vous, comme auparavant, revoir les épreuves. Vous ne savez ce que vous

voulez. Vous ne savez pas combien de mépris vous aurez à digérer de ma part; je suis blessé pour jusqu'au tombeau. »

De ce coup, mon père, dit M""" de Vandeul, faillit tomber malade, et il voulut abandonner l'ouvrage. Puis, avec le temps, sans se consoler, il se calma; mais jamais il 7i' en parla froidement.

L'Encyclopédie, qui, en dépit de ces odieuses et maladroites mutilations, fit la fortune du libraire, ne fit pas celle de Diderot. Il reçut deux mille cinq cents francs pour chacun des dix-sept volumes que compose l'ouvrage, plus une somme de dix raille francs. Qu'est-ce que cela relativement à la somme de travail que lui coûta ce dictionnaire immense et qu'il lui consacra pendant trente ans ? Principal ouvrier et directeur unique de cette grande entreprise, il resta à côté d'elle, et toute sa vie, près du besoin; obligé de travailler sans relâche pour subvenir aux besoins de sa famille".

Diderot, dit Sainte-Beuve, dans une distraction permanente, dispersa ses immenses facultés sous toutes les formes et par tous les pores. La

(1) Mal<;ré les soins elle travail qu'il donnait à VEncyclopcdie. Diderot trouva le temps de faire re|)résenter deux ilrames : le Fils naturel (1757) qui eut peu de succès, et le Père de famille, qui réussit l'année suivante (1758).

cil. P'. — SA VIE, SES ŒUVRES 39

gêne et le besoin, une singulière facilité de caractère, une excessive prodigalité de vie et de conversation, la camaraderie encyclopédique, tout cela soutira continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste des génies de cette époque. Grimra, dans sa Correspondance littéraire ; d'Holbach , dans ses Prédications d'athéisme ; Rayual , dans son Histoire des deux Indes , détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de ce grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, il se souciait peu de leur usage, il se livrait à son penchant intellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire à ses amis, à ses maîtresses ; à les jeter dans des articles de journal, dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans des notes, dans des mémoires sur des points sociaux; lui, le génie le plus synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument.

On ne saurait trop insister sur sa complaisance et sa bonté généreuse. Son temps, sa peine et ses idées furent, toute sa vie, au service des

autres. M™'^ de Vandeul raconte qu'ayant rendu service à un chevalier d'industrie , nommé Rivière, celui-ci veut le remercier, et en le quittant, lui dit : « Monsieur Diderot, savez-vous riiistoire naturelle? — Mais un peu; je distingue l'aloès d'une laitue, et un pigeon d'un colibri.

— Savez-vous Thistoire du formica leo? — Non.

— C'est un petit insecte très industrieux ; il creuse dans la terre un trou en forme d'entonnoir, il le couvre à la surface avec un sable fin et léger; il y attire les insectes étourdis, il les prend, il les suce; puis il leur dit : Monsieur Diderot, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour. »

Mon père rit comme un fou de cette aventure. Quelque temps après, il sort; un orage l'oblige deutrer dans un café; il y trouve Rivière; cet homme s'approche, et lui demande comment il se porte. « Éloignez-vous, lui dit mon père; vous êtes un homme si méchant et si corrompu, que si vous aviez un père riche, je ne le croirais pas en sûreté dans la même chambre avec vous.

— Hélas! malheureusement, je n'ai point de père riche.

— Vous êtes un abominable homme.

— Allons donc, philosophe, vous prenez tout aii tragique ! »

CH. P^ — SA VIE, SES ŒUVllES 41

Vers la fin, jetant un regard en arrière, il disait, avec un soupir : Je sais, à la vérité, un assez grand nombre de choses, mais il n'y a presque pas un homme qui ne sache sa chose beaucoup mieux que moi. Cette médiocrité dans tous les genres est la suite d'une curiosité effrénée et d'une fortune si modique, qu'il ne m'a jamais été permis de me livrer tout entier à une seule branche de la connaissance humaine. J'ai été forcé toute ma vie de suivre des occupations auxquelles je n'étais pas propre et de laisser de cùté celles où j'étais appelé par mon goût. — Le sacrifice des talents, disait-il encore, serait moins commun s'il n'était question que de soi; on se résoudrait plutôt à boire de l'eau, à manger des croûtes et à suivre son génie dans un grenier; mais pour une femme et des enfants, à quoi ne se résoudrait-on pas? Si j'avais à me faire valoir, je ne leur dirais pas : J'ai travaillé trente ans pour vous ; mais je leur dirais : « J'ai renoncé pendant trente ans pour vous à ma vocation de nature. »

Diderot fut écarté de l'Académie par le roi Louis XV.

L'entrée de Diderot à l'Académie était alors la grande préoccupation de Voltaire. 11 en écrit à tout le monde: à d'Alembert, à d'Argental, à Du-

clos, à M™° d'Épinay; il veut même gagner à sa causeM°'-dePompadour, Il lui écrit: «Vous aurez riionneur d'avoir fait cesser la persécution, d'avoir vengé la littérature, et d'avoir assuré le repos d'un des plus estimables hommes du monde, qui, sans doute, est votre ami. » Il indique comment Diderot devrait s'y prendre.

a Diderot, dit-il, a trois mois pour adoucir les dévots.

« Qu'on l'introduise chez M™*"... ou M'"^.. ou M'""... lundi; qu'il prie Dieu avec elle mardi; qu'il couche avec elle mercredi; et puis, il entrera à l'Académie tant qu'il voudra et quand il voudra.

« Comptez qu'on est très bien disposé à l'Académie. Je recommande surtout le secret. Que Diderot ait seulement une dévote dans sa manche ou ailleurs, et je réponds du succès. »

Le zèle de Voltaire et ses pressantes sollicitations furent en pure perte, parce que le roi, pressenti à ce sujet, déclara qu'il ne sanctionnerait pas la nomination de Diderot : Il a trop cVennemis, dit Louis XV.

Malgré sa pauvreté, Diderot était très libéral, très généreux, et il eût volontiers été prodigue : « Il ne se refusait pas un livre. Il avait des fantaisies d'estampes, de pierres gravées, de miuia-

eu. I". — SA VIE, SES ŒUVRES 43

tures; il donnait ces chiffons le lendemain du jour qu'il les avait achetés, i» Il n'est pas étonnant qu'avec de tels goûts et les dépenses auxquelles il était obligé de pourvoir, Diderot n'ait pu rien amasser.

Ce fut en 1765 que Diderot résolut de vendre ses livres, pour en faire la dot de sa fille, ou pour se rassurer du moins sur le sort qui pouvait l'attendre après lui'.

Par l'intermédiaire de Grimm, il fit proposer à Catherine d'acheter sa bibliothèque dont il fixa le prix à Io,000 francs. Grimm transmit la proposition au général Betzky qui avait connu Diderot à Paris. Le général répondit que l'impératrice n'avait pu voir sans émotion que « ce philosophe si célèbre dans la république des lettres, se trouve dans le cas de sacrifier à la tendresse paternelle l'objet de ses délices, la source de ses travaux et les compagnons de ses loisirs »; qu'elle acceptait le prix fixé par Dide-

(1) V. la lettre de la Bibllolh. \alionale, autographes, f. 31.

« La difficulté de pourvoir aux besoins de la vie et l'impossibilité de pourvoir à l'éducation d'un enfant avec une fortune aussi bornée que la mienne, avaient enfin déterminé le père et l'époux à dépouiller l'homme de lettres de ses livres. Il y avait longtemps que je cherchais parmi mes concitoyens quelqu'un qui voulût les acquérir, lorsqu'on en a fait la proposition à l'impératrice de Russie qui a accepté ma bibliothèque et qui m'en a fait délivrer le prix à condition que j'en resterais le dépositaire... »

rot, ne mettant à l'achat de ses livres qu'une condition , c'est que Diderot en resterait le « dépositaire » avec une pension annuelle de 1,000 francs. Cette pension, oubliée à dessein, ne fut point payée pendant deux ans. Le prince de Galitziu, ambassadeur de Russie, demanda alors à Diderot s'il la recevait exactement. Il lui répondit qu'il n'y pensait pas ; qu'il était trop heureux que l'impératrice eût bien voulu acheter sa boutique et lui laisser ses outils. Le prince l'assura que ce n'était sûrement pas l'intention de sa souveraine. En effet, quelque temps après l'impératrice lui manda que, pour le garantir à l'avenir d'un pareil oubli, elle lui envoyait cinquante années d'avance, et il reçut cinquante mille francs '. Il conçut alors le projet d'aller en Russie pour exprimer de vive voix à l'impératrice sa reconnaissance.

(1) Dans un article de la Revue des Deux Mondes,àii l" février 1877, article intitulé : Catherine II et ses Correspondants français, M. Rambaud montre quel grand service l'impératrice rendit alors à Diderot, âgé alors de quarantedeux ans ; il n'avait publié que VEssai sur le mérite, les Pensées jjhilosophiques, condamnées au feu par le Parlement: la Lettre sur les aveugles, qui le fit mettre à la Bastille, et les premiers volumes de Y Encyclopédie, qui lui attirèrent les arrêts du Conseil. « La protection de la czarine l'arrache à ses persécuteurs, lui assure l'aisance, le repos de l'esprit. C'est sous ses auspices, en quelque sorte, qu'il publie ses autres écrits. Catherine put se dire que le xviii" siècle lui devait peut-être Diderot. »

Ce n'est pas qu'il aimât les voyages ; il se trouvait bien à Paris, où il se sentait estimé, aimé de tous ses confrères et de tous les artistes et savants ; à Paris, où il vivait heureux, sensible à cette multitude de distractions si variées qui venaient chaque matin au-devant de lui. Il vivait tranquille, malgré les gens qui voulaient l'envoyer au Fort-l'Évôque. « Il n'y a pas, disaitil en parlant de Paris, de lieu au monde où le génie obtienne plus promptement et plus pleinement qu'ici le tribut de la considération. Le ministère écrase , mais la nation porte aux nues. »

Comme il avait empêché Diderot d'entrer à l'Académie , Louis XV faillit s'opposer à son voyage en Russie. Étant un soir à souper chez la Dubarry, on lui parla de ce prochain voyage de Diderot à Pétersbourg.

— Que va-t-il faire là-bas? dit-il. Je ne le croyais pas assez riche pour entreprendre un pareil voyage. — Il n'y va pas de ses deniers, répondit le prince de Soubise ; c'est Sa Majesté l'impératrice qui paie les frais — Que veut donc de lui l'impératrice? Vous ne m'aviez point parlé de cela, monsieur d'Aiguillon. — Sire, je n'ai rien vu de diplomatique dans ce voyage.

Louis XV mécontent poursuivit : « Diderot

est l'ambassadeur de la clique des philosophes qui va réjouir rétrauger à mes dépens ; il n'a jamais mis le pied au château, et il racontera cent horreurs de ma vie privée; il dira du mal de moi lorsqu'il verra qu'on a du plaisir à en entendre dire... « Le duc de Duras dit qu'il fallait empêcher Diderot d'aller en Russie. La Vrillière était prêt à expédier une lettre de cachet. Louis XY lui dit : i Gardez-vous-en bien, vous me brouilleriez à mort avec l'impératrice ; elle désire Diderot; eh bien, qu'il parte. Ces souverains étrangers ont aujourd'hui la rage de prendre en France nos objets de mode et nos gens de lettres; passe pour les premiers, mais les seconds!... Quil aille donc en Russie, mais tant que je vivrai, ce Diderot n'entrera pas à l'Académie; je n'y veux plus de philosophes, d'athées; il y en déjà assez comme cela '. »

De son côté, en 1774, Grimm écrit de Pétersbourg au comte de Nesselrode : « Celui qui a dit qu'on s'est opposé en France au voyage de Denis n'a pas menti, mais il a dit une chose qui n'est pas. M. le duc d'Aiguillon, depuis qu'il est ministre, s'est toujours piqué de s'intéresser à Denis, et, à son départ, il lui a dit que non seu-

(1) Bibliothèque municipale de la Rochelle. Recueil manuscrit de noies et dissertalions, 2 vol., t. I, fol. 5.

cil. P^ — SA VIE, SES ŒUVRES 47

lement il consentait à ce voyage, mais qu'il l'approuvait. »

Diderot quitta Paris le 21 mai 1773.

La veille de son départ, raconte Dévalues , j'allai recevoir ses adieux.

Il accourut, me mena dans son cabinet, les larmes aux yeux. Là, d'une voix étouffée par les sanglots, il me dit : « Vous voyez un homme au désespoir ! Je viens de subir la scène la plus cruelle pour un père et pour un époux. Ma femme... Ma fille... Ah! comment me séparer d'elles après avoir vu leur douleur déchirante! Nous étions à table, moi entre elles deux : point d'étrangers, comme vous pensez bien. Je voulais leur donner, et ne donner qu'à elles, ces derniers moments. Quel dîner, quel spectacle de désolation 1 jamais on ne verra rien de pareil dans l'intérieur du foyer domestique. Nous ne pouvions ni parler, ni manger : notre désespoir nous suffoquait. Ah! mon ami, qu'il est doux d'être aimé par des êtres si tendres, mais qu'il est affreux de les quitter ! Non, je n'aurai point cet abominable courage. Qu'est-ce que les cajoleries de la grandeur auprès des épanchements de la nature? je reste, j'y suis décidé; je n'abandonnerai pas ma femme et ma fille ; je ne serai pas leur bourreau : car, mon ami, voyez-

VOUS bien, mon départ leur donnerait la mort. »

Et le philosophe me couvrait de ses larmes qui commençaient à mattendrir lorsque nous vîmes entrer M'"'' Diderot, et la scène changea. Il me semble qu'elle est encore là sous mes yeux, cette femme impayable, avec son petit bonnet, sa robe à plis, sa figure bourgeoise, ses poings sur les côtés et sa voix criarde :

— « Eh bien, eh bien! monsieur Diderot, s"écria-t-elle, que faites-vous là? Vous perdez votre temps à conter des balivernes, et vos paquets, vous les oubliez. Vous devez pourtant partir de grand matin; mais bon! Vous êtes toujours occupé à faire des phrases éternelles, et les affaires deviennent ce qu'elles peuvent. Voilà ce que c'est aussi que d'être allé dîner dehors, au lieu de rester eu famille. Vous aviez tant promis de n'en rien faire', mais tout le monde vous possède, excepté nous. Ahl quel homme! quel homme ! »

tt Cette petite tempête de ménage survenue à propos pour éteindre le feu d'artifice tiré par mon cher ami, excita en moi une hilarité difTicile à décrire, jignore comment se termina la fête, car je m'enfuis sans attendre le bouquet.

« Le lendemain j'appris sans étonnement que l'infortuné avait quitté Paris, avec une héro'ique

cil. I". — SA VIE, SES ŒUVRES 49

résignation, et que la famille ne s'était jamais mieux portée. »

Parti de Paris au mois de mai 1773, Diderot, par suite d'un séjour àLaHaye et d'une maladie à Duisbourg, n'atteignit Saint-Pétersbourg qu'au mois d'octobre suivant. Il voulait seulement remercier l'impératrice, et ne comptait que sur une audience d'arrivée et sur une audience de congé. A peine présenté, il devint, au contraire, l'hôte assidu, indispensable du cabinet de l'impératrice, et il ne passa pas un seul jour, durant cinq mois, où il n'eût avec elle de longs entretiens. Ou n'a su qu'en 1883, que Diderot résumait chaque jour, tantôt des observations sur la vie et la politique russes, tantôt quelques réminiscences de ses conversations avec Catherine II. Le tout forme un gros volume in-4'^, de plus de quatre cents pages de sa plus fine-écriture.

Catherine fut heureuse de voir Diderot et de causer avec lui. Elle écrit à son « bon protecteur » Voltaire : « Je le vois très souvent; nos conversations ne finissent pas. C'est une tête bien extraordinaire!... La trempe de sou cœur devrait être celle de tous les hommes. Je ne sais s'ils (Grimm et Diderot) s'ennuient beaucoup à Pétersbourg; mais, pour moi, je leur parlerais toute ma vie sans me lasser. »

Diderot voyait l'impératrice tous les jours ; il appréciait le talent qu'elle avait de mettre tout le monde à sou aise. Il garda toujours auprès d'elle son franc-parler, et, dans leurs entretiens, le langage de l'impératrice s'éleva parfois à la hauteur de l'esprit qui l'animait lui-même. « Allez toujours, lui disait-elle, quand elle le voyait, par hasard, hésiter dans quelque liberté de propos, entre hommes, tout est permis. » Il ne craignait pas de montrer devant elle son amour de la liberté et d'attaquer vigoureusement les gouvernements despotiques. Un jour qu'il les avait accusés, avec beaucoup de véhémence, de rétrécir les esprits et d'étoufïerles grandes idées, Catherine, qui l'avait écouté avec attention, lui dit : « Je n'ai jamais rien entendu de vous qui m'ait fait autant de plaisir; mais oseriez-vous dire tout cela à Paris? » — Non, madame, répondit le philosophe; mais j'ai remporté l'àme d'un homme libre dans la contrée qu'on appelle des esclaves.

Ils disputaient souvent, raconte M"- de Lespiuasse. Un jour que la dispute s'anima plus fort, la czarine l'arrêta en disant : « Vous voilà trop échauffé pour avoir raison; vous avez la tête vive; moi je l'ai chaude, arrêtons-nous, nous ne saurions plus ce que nous dirions. — Avec cette

différence, répliqua Diderot, que vous pourriez dire tout ce qu'il vous plairait sans inconvénient, et que moi je pourrais vous manquer. — Oh, fi donc! reprit la czarine, est-ce qu'il y a quelque différence entre les hommes? »

Un autre jour, comme il s'entretenait avec elle des moyens de civiliser les Russes, et lui disait que la propreté était un des caractères de la civilisation, et qu'il serait difficile d'y accoutumer les Moujicks : «Ah! dit Catherine, leur âme n'est que locataire : Comment voulez-vous qu'elle prenne soin de sa maison? »

Le ton de ces entretiens, on le voit, était, de part et d'autre, une familiarité cordiale. Diderot s'échauffait promptement, prenait la main de la souveraine, et « tapait sur la table tout comme s'il eût été dans la synagogue de la rue Royale ». Ce n'était pas seulement sur la table qu'il tapait, on sait qu'il faisait de grands gestes. «■ Votre Diderot, écrivait Catherine à M"'° Geoffrin, est un homme bien extraordinaire : je ne me tire pas de mes entretiens avec lui, sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires ; j'ai été obligée de mettre une table entre lui et moi, pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de ses gesticulations. »

Catherine écoutait Diderot, mais elle ne croyait

pas praticables toutes les belles réformes qu'il lui proposait :

« Si je l'avais cru, tout aurait été bouleversé dans mon empire, administration, politique, finances, j'aurais tout renversé pour y substituer ses théories.

« Cependant, comme je l'écoutais plus que je ne parlais, un témoin qui serait survenu, nous aurait pris tous deux, lui pour un sévère pédagogue et moi pour son humble écolière. Probablement il le crut lui-même; car, au bout de quelque temps, voyant qu'il ne s'opérait dans mon gouvernement aucune des grandes innovations qu'il m'avait conseillées, il m'en montra sa surprise avec une sorte de fierté mécontente.

« Alors, lui parlant franchement, je lui dis : « Monsieur Diderot, j'ai entendu avec le plus grand plaisir tout ce que votre brillant esprit vous a inspiré; mais vous oubliez, dans vos plans de réforme, la différence de nos deux positions; vous, vous ne travaillez que sur le papier qui souffre tout; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est autrement irritable et chatouilleuse.

s Je suis persuadée que dès lors il me prit en pitié, me regardant comme un esprit étroit et vulgaire. Dès ce moment, il ne me parla plus

cil. r^ — SA VIE, SES œuvres 53

que de littérature, et la politique disparut de nos entretiens. » Eu môme temps qu'il suggérait à l'impératrice les réformes qui lui paraissaientnécessairespourciviliser la Russie, Diderot n'oubliant pas qu'il était Français, donnait à sa mission volontaire un caractère patriotique. Il fît voir à Catherine II le danger de l'alliance de la Russie avec le roi de Prusse, et l'utilité de l'alliance française. Notre ministre plénipotentiaire à Pétersbourg avait alors mission de « détruire les préjugés personnels qui paraissaient avoir occasionné l'éloignement de deux cours ». Il chargea Diderot de plaider, auprès de Catherine, la cause de la France, et Diderot s'en chargea si bien qu'il put dire : « Nous portons la plus belle haine au roi de Prusse; sur ce point, la cour et les philosophes sont d'accord. » Dans la soirée d'adieux que Diderot passa avec Catherine, il y eut un moment où, sur une parole de bonté et d'amitié qu'elle lui adressa, il se mit à pleurer à chaudes larmes, et elle presque aussi, assure-t-il. Elle lui demanda ce qui qui pourrait lui être agréable, comme souvenir d'elle. Diderot la pria de lui donner quelque bagatelle qu'elle eût portée, et un homme qui put le reconduire dans son pays. L'impératrice lui donna son portrait gravé sur une bague. Elle

voulut de plus payer les frais de voyage, et elle ordonna elle-riiême tout ce qui pourrait faire la commodité et la sûreté de son retour.

Un officier de sa maison, M. Bala, fat chargé de raccompagner, «i C'était, dit M™" de Yandeul, une rude tâche que de conduire un être qui ne voulait s'arrêter ni pour dormirni pour manger.

Il avait pris sa voiture pour une maison où il devait habiter depuis Pétersbourg jusqu'à La Haye.

Diderot recueillit à La Haye de nombreuses observations sur les finances, le commerce, l'administration et l'instruction publique, qu'il publia dans son Voyage de Hollande.

Tout en surveillant l'impression d'un manuscrit sur les nouveaux établissements faits en Russie, il employait ses loisirs de La Haye à faire une critique du livre de l'Howine d'Helvétius, et à de longues promenades avec un Allemand distingué, nommé Bornstahl, qui, dans ses mémoires, publiés en 1781, parle de Diderot avec le plus vif enthousiasme :

« H est si agréable, si aimable dans sa conversation, si vif, si gai et si instructif en même temps, il a tant d'idées et de vues neuves, qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer. »

Diderot fut de retour, à Paris, dans les pre-

cil. I"'. — SA VIE, SES ŒUVRES 55

miers jours d'octobre 1774. « Compte mes nippes, dit-il à sa femme, tu n'auras point de motifs de me gronder. » En plus de ses nippes, il lui rapportait une superbe pelisse, un manchon et trois mille roubles que l'impératrice l'avait forcé d'accepter.

Le 15 mars 1774, Catherine annonce à Voltaire le départ de Diderot.

« Diderot, écrit-elle, est parti pour retourner à Paris ; nos conversations ont été très fréquentes, et sa visite m'a fait un très grand plaisir. On ne rencontre pas souvent de tels hommes. 11 a eu de la peine à nous quitter : le seul attachement de sa famille l'a séparé de nous. »

Deux ans plus tard, Diderot eut occasion de voir, à Paris, une amie intime de l'impératrice, la princesse Daschkoiï, laquelle a laissé de curieux et intéressants Mémoires, traduits en français par Alfred des Essarts. La princesse Daschkoiï était femme de tête ; elle avait aidé Catherine dans son complot contre Pierre III ; elle aimait l'énergie, la force de volonté. Elle admirait Diderot, « même dans les débordements de sa nature enthousiaste ». Elle aimait son ardeur et sa sincérité.

Pendant son séjour à Paris, M™*" Geofïrin et M'™ Necker auraient bien voulu avoir la prin-

cesse Daschkoff à leurs soupers et la faire parler de cette mystérieuse conspiration qu'elle connaissait mieux que personne. Diderot, pensant qu'elle avait plus à perdre qu'à gagner au jugement de ces deux femmes, la dissuada d'y aller.

Dans les Mémoires de la princesse Daschkoiï, ce qu'il y a de plus intéressant au point de vue qui nous occupe, c'est le portrait de la princesse par Diderot, et les trois lettres où il lui raconte le renvoi des Jésuites de Bretagne.

L'esprit de liberté, lui dit-il, est le caractère du xvin'^ siècle.

« Une fois que les hommes ont osé, d'une manière quelconque, donner l'assaut à la barrière formidable de la religion, il est impossible de les arrêter.

« Nous touchons à une crise qui aboutira à l'esclavage ou à la liberté. Si les Jésuites l'avaient emporté, tous les tribunaux eussent été remplis en un clin d'oeil de leurs affiliés et adhérents, et nous serions tombés dans une espèce de théocratie.

« On ne permettrait plus d'écrire; nous n'oserions même plus penser; il deviendrait im possible de lire; car auteurs, livres et lecteurs seraient également proscrits. »

C'était assurément une femme intelligente.

cil. P'. — SA VIE, SES ŒUVRES 57

cette princesse à qui Diderot pouvait teuir ce langage. Ces lettres ainsi que ces conversations avec la princesse et l'impératrice, sont très remarquables.

Bien qu'il n'y eût pas fait un long séjour, le climat de la Russie avait altéré la santé de Diderot. Sa femme et sa fille le trouvèrent au retour amaigri et changé.

La rigueur du froid avait altéré ses poumons et il respirait avec peine. Il se sentait atteint, mais espérait encore dix années de vie. Il les eut. Toujours laborieux, il s'attelait quatorze heures par jour à son Essai sur les règnes de Claude et de Néron; vers cinq heures, il allait se promener au Palais-Royal où on le trouvait seul, rêvant sur le banc d'Argenson; quand il pleuvait, il allait au café de la Régence, pour causer et voir jouer aux échecs le fameux Philidor.

Le 19 février 1784, il fut attaqué d'un violent crachement de sang : « Voilà qui est fini, dit-il à sa fille, il faut nous séparer. Je suis fort. Ce ne sera peut-être pas dans deux jours; mais dans deux semaines, deux mois, un an. » — « J'étais si accoutumée à le croire, ajoute M""^ de Vandeul, que je ne pus douter de ce qu'il disait. »

Il alla s'établir à Sèvres chez un vieil ami, M. Belle; puis revint à Paris habiter, rue Riche-

lieu, uu appartement que Grimm avait obtenu pour lui de l'impératrice. Il s'y trouvait comme dans un palais, ayant, pendant trente ans, habité uu quatrième étage, au coin de la rue Taranne et de la rue Saint-Benoit, avec sa bibliothèque au cinquième sous les toits'. Son nouvel appartement de la rue Richelieu était au rez-de-chaussée, parce qu'il lui était devenu difficile et pénible de monter. Il n'en jouit que douze jours.

11 s'affaiblissait de plus en plus, sans que sa tète s'altérât. Bien persuadé de sa fin prochaine, mais ne voulant point affliger des gens qu'il voyait plongés dans la douleur, il s'occupait encore de ce qui pouvait les distraire ou les tromper. Il voulait arranger tous les jours quelques objets nouveaux; il fit placer ses estampes. La veille de sa mort, dit sa fille, on lui apporta un lit plus commode; les ouvriers se tourmentaient pour le placer. « Mes amis, leur dit-il, vous prenez là bien de la peine pour uu meuble qui ne servira pas quatre jours. » 11 reçut le soir ses amis; la conversation s'engagea sur la philosophie, et les différentes routes pour arriver à

(1) L'appartement de Diderot était au quatrième et sa bibliothèque au cinquième. C'est parce qu'il n'y pouvait plus monter que l'impi-ratrice fit donner à son bibliothécaire un superbe log-ement, rue Richelieu.

{Vie de Diderot, par F. Génia.)

cette science. Le premier pas, dit-il, vers la philosophie, c'est r incrédulité. « Ce mot, dit M'"" de Vandeul, est le dernier qu'il ait prononcé devant moi. »

Bien que désolée de l'incrédulité de son mari, ]\,jmc Dicierot se conduisit en cette circonstance avec une grande délicatesse. « Elle aurait donné sa vie pour que mon père crût; mais elle aimait mieux mourir que de l'engager à faire une seule action qu'elle pût regarder comme un sacrilège. Persuadée que mon père ne changerait jamais d'opinion, elle voulut lui épargner les persécutions, » et jamais elle ne le laissa seul avec le curé de Saint-Sulpice qui n'avait pas manqué de venir trouver Diderot, dès qu'il avait appris sa maladie. Nous le gardions Vune et l'autre, dit jyjme ^Q Vandeul. Quant à lui, il reçut à merveille M. le curé, lui parla des bonnes œuvres qui lui restaient à faire, lui recommanda les indigents de son quartier, qu'il connaissait, et le curé les soulagea.

Il se leva le samedi 30 juillet 1784, causa toute la matinée avec son gendre et son médecin, se mit à table pour déjeuner, mangea un fruit. M""-' Diderot lui demanda comment il se trouvait; comme il gardait le silence, elle s'approcha de lui ; il n'était plus.

N'ayant pu le confesser, le curé de Saint-Roch l'enterra du moins dans son église, dans la chapelle même de la Vierge où il est encore.

La science avait été la religion de sa vie tout entière consacrée à la recherche de la vérité, à l'art et au culte des lettres.

En 1780, par une délibération de la ville de Langres, le maire et les quatre échevins avaient écrit à Diderot pour lui demander de laisser faire son portrait qu'ils désiraient acquérir. Diderot, touché de cette démarche de ses compatriotes, leur envoya son buste en bronze fait parHoudon. Il est placé dans la salle de l'Hùlel de Ville, sur une bibliothèque contenant VEncijclopédie et tous les autres ouvrages de Diderot.

A la fin d'une vie si remplie, Diderot lisant dans Sénèque le Traité de la brièveté de la vie, se demandait s'il n'avait pas dissipé et perdu la sienne. 11 sappliquait ces paroles directes du troisième chapitre : « Allons, repasse tes jours et tes années, fais-leur rendre compte. Dis-nous combien de ce temps tu as laissé ravir par un créancier, par une maîtresse, par un patron, par un client. Combien de gens n'ont-ils pas mis ta vie au pillage, quand, toi, tu ne sentais même pas ce que tu perdais? » «Je n'ai jamais lu ce chapitre sans rougir, écrivait Diderot sur

eu. 1". — SA VIE, SES ŒUVRES 61

cette page ' de Sénèque, c'est mou histoire. Je n'ai pas la conscience d'avoir employé la moitié de mes forces; jusqu'à présent, je n'ait fait que baguenauder. » Mais à ces regrets de l'écrivain et de l'artiste qui n'a point eu le temps de réaliser son idéal, ou peut opposer ces paroles généreuses du philosophe : « On ne me vole point ma vie, écrivait-il à M"° Voland, je la donne; et qu'ai-je mieux à faire que d'en accorder une partie à celui qui m'estime assez pour solliciter ce présent! > C'est dans le môme sentiment de générosité expansive qu'il écrivait les lignes suivantes qui peigueut si bien le dévouement de sa nature et la bonté de son cœur : « Un plaisir qui n'est que pour moi me touche faiblement et dure peu. C'est pour moi et pour mes amis que je lis, que je réfléchis, que j'écris, que je médite, que j'entends, que je regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à eux. Je songe sans cesse à leur bonheur. Une belle ligue me frappe-t-elle, ils la sauront. Ai-je rencontré un beau trait, je me promets de leur en faire part. Ai-je sous les yeux quelque spectacle en-

(1) Diderot, dit Naigeon, avait contracté depuis très longtemps l'habitude d'écrire sur les premiers feuillets de ses livres et souvent sur des feuilles volantes qu'il y insérait, le jugement qu'il portait de ces difïérents ouvrages et ses propres réflexions en les lisant. Montaigne faisait de même.

chanteur, sans m'en apercevoir j'en médite le récit pour eux. Je leur ai consacré l'usage de tous mes sens et^de toutes mes facultés ; et c'est peut-être la raison pour laquelle tout s'exagère, tout s'enrichit un peu dans mon imagination et dans mon discours; ils m'en font quelquefois un reproche, les ingrats ! » — Jamais l'envie m'a altéré la douceur et la paix de son âme. Philosophe, désintéressé et sans ambition, il joignait la plus grande puissance de dévouement à la plusgrandecapacitéphilosophiquequif ut jamais

Toutes les vertus, dit Grimm, toutes les qualités qui n'exigeaient pas de lui une grande suite dans les idées, une grande constance d'affection lui étaient naturelles. Il avait, en effet, une extrême vivacité de sentiment et d'imagination, une continuelle mobilité d'idées et de sensations dont il convenait lui-même et qu'il attribuait à l'influence de son pays natal. Il avait remarqué qu'à Langres les vicissitudes de l'atlujsphère sont telles, qu'on passe en vingt- (juatre heures du froid au chaud, du calme à l'orage, du serein au pluvieux, et qu'il est difficile que cette mobilité du climat n'aille pas jusqu'aux âmes : elles s'accoutument ainsi dès la plus tendre enfance à tourner à tout vent.

« Les habitants de mou pays, dit-il, ont beau-

cil. P'. — SA VIK, SES ŒUVRES 63

coup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouette. La tète d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher ; elle n'est jamais fixe dans un point; et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Pour moi, je suis de mon pays ; seulement le séjour de la capitale et l'application assidue m'ont un peu corrigé. Bien qu'extrêmement mobile dans mes impressions, je suis constant dans mes goûts. »

Sainte-Beuve le représente la tête haute et un peu chauve, le front vaste, les tempes découvertes, l'œil en feu, le cou nu, débraillé, le dos bon et rond, les bras tendus vers l'avenir.

On connait, dit Camille Pelletan, la figure de Diderot : ce front vaste, un peu dégarni, d'une plénitude superbe, dont Rousseau disait que la postérité le comparerait à celui de Platon ou d'Aristote; ces yeux ouverts remplis de flammes, au-dessus desquels les sourcils s'envolent dans un élan lyrique; cette bouche toujours ouverte par le souffle de l'inspiration ; ce cou dégagé donnant au port de sa tête quelque chose de fier et de fougueux.

Uu artiste du temps, Michel Vanloo, avait fait son portrait où Diderot ne se reconnaissait guère ': « Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté : j'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; mais je ne fus jamais tel que me voyez là. J'avais un grand front, des yeux vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusti" ticité des anciens temps. » En effet, le caractère de Diderot était plein d'obligeance et de bonhomie. Sa vie et ses idées étaient à tous et il se pro' diguait de toutes façons. Quoique léger et mobile, il avait le cœur excellent. « Parce qu'il met la vertu en paroles sonores, a-ton dit, il se croit, de bonne foi, dans la pratique, le plus vertueux, le meilleur des hommes. » Mais Diderot n'était pas bon seulement en paroles. Les trois quarts de sa vie, dit M™*" de Vandeul , ont été employés à secourir tous ceux qui avaient besoin de sa bourse, de ses talents et de ses démarches.

(1) « Je n'ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appelé Garand, qui in'atlrappa comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Gaiand me \o\L EccQ il vero Polichinello. » {Salon de 1771.)

eu. I". — SES GOUTS, SON ESPTRITS 65

J'ai VQ son cabinet pendant vingt-cinq ans n'être autre chose qu'une boutique où les chalands se succédaient. Cette facilité avait bien souvent des inconvénients. Il eut quelques amis du mérite le plus rare, mais les hommes de génie connaissent trop bien le prix du temps pour le dérober à leurs semblables ; sa porte, ouverte à tous ceux qui frappaient, amena chez lui des personnes qui auraient dû le dégoûter de se laisser ainsi dérober son travail et son repos.

Diderot, remarque Sainte-Beuve, a cela de particulier entre les grands hommes du xvnr' siècle, d'avoir une famille, une famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être rattaché toujours avec effusion, cordialité et bonheur. Philosophe à la mode et personnage célèbre, il eut toujours sou bon père 1^' fonjeron, comme il disait, son frère l'abbé, sa sœur la ménagère, sa chère petite lille Angélique : il parlait d'eux tous délicieusement.

A propos de l'éducation de cette jeune fille. Voltaire écrit à Damilaville (30 janvier 17G7) : « J'ai été bien aise de rendre un témoignage pu-

blic à Diderot (dans la préface des Scythes); ce n'est pas que je sois content de lui ; on dit qu'il laisse élever sa fille dans des principes qu'il déteste. >

Il n'en était rien, Diderot, sans intolérance, conservait la haute direction dans l'éducation de sa fille, et, avec une tendresse éclairée, il s'en occupait lui-même. Il lui expliquait les choses les plus délicates à dire, et, par exemple, comment il faut interpréter les compliments et les propos doucereux des galants. « Cela veut dire : Mademoiselle, si vous aviez pour agréable d'oublier en ma faveur vos principes d'honnêteté, de me sacrifier vos mœurs et votre réputation, de faire mourir Monsieur votre père et Madame votre mère de douleur, et de m'accorder un quart d'heure d'amusement, je vous en serais infiniment obligé. 3)

« Vous dites que Diderot est un bon homme, écrivait d'Argental à Voltaire (i'2 mars 1758 ; je le crois, car il est naïf. Plus il est bon homme et plus je le plains d'être dépendant des libraires qui ne sont point du tout bonnes gens, et d'être en proie à la rage des ennemis de la philosophie, s

Tous les témoignages des contemporains s'accordent sur sa bonté, sa complaisance, sa bien-

cil. I". — SES GOUTS, SON ESPRIT 67

veillante générosité, sur sou caractère aimable et sur la prodigalité de son génie. « Diderot était tout à tous. Celui-ci avait besoin d'un plan de pièce, Diderot le faisait. Tel autre, ayant le plan, voulait le faire écrire, Diderot l'écrivait.

Cette Histoire philosophique des Indes qui fut, dit Camille Pelletan, un des monuments du xvni'' siècle, de qui venait-elle? — De Diderot, qui en avait fait les morceaux les plus éloquents. Il était effrayé de la hardiesse de ce qu'il écrivait. Parfois il s'arrêtait :

— Mais qui osera signer cela ?

— Moi, répondait l'abbé, moi, vous dis-je, écrivez donc.

Diderot remplit le xvni'' siècle de tout ce qu'il donna sans compter.

Grimm, Helvétius, d'Holbach ont ramassé ses miettes.

Rousseau, dit Camille Pelletan, reçut de lui l'étincelle qui fit du Genevois un de nos grands écrivains.

Pantophile, Diderot est aussi curieux de philosophie que de théâtre, de peinture que d'arts mécaniques; il lit tout, parce que tout l'intéresse et qu'il veut tout connaître.

Ainsi curieux de tout, aimant tout, il cultive la science et les lettres pour elles-mêmes; d'une

curiosité ardente et toujours éveillée, il lit pour le plaisir d'apprendre, il écrit sans ambition, sans jalousie, sans vanité, pour se plaire à luimême, pour s'amuser et pour être utile.

Journaliste et brillant causeur, toujours prêt a parler et à écrire sur tout, il aime naturellement à parler, à écrire, parce qu'il a beaucoup de sentiments et d'idées, et qu'il trouve du plaisir à les exprimer avec feu, avec éloquence.

Esprit libéral et indépendant, il croit au progrès, y croyant, il veut y contribuer; libre penseur, il déteste la tyrannie religieuse, parce qu'elle est hostile au bonheur des hommes.

Initiateur et innovateur en tous genres, semeur d'idées, précurseur, il prévoit le télégraphe électrique, le décrit, il esquisse la doctrine de l'évolution, le transformisme, et, avec cela, il invente le drame moderne.

« Il faudrait, dit Camille Pelletan, passer en revue tout le domaine de l'intelligence humaine, si l'on voulait éuumérer toutes les matières où Diderot a porté l'activité, l'originalité de son génie.

« Au théâtre, il a inventé un genre, et, si ses tentatives, gâtées par la sentimentalité de son temps, ont vieilli, elles n'en restent pas moins l'ébauche et le premier essai du drame contemporain.

cil. I". — SES GOUTS, SON ESPRIT 69

« Eu critique, eu science, en histoire, il a semé des idées neuves à poignée. »

Qu'il s'agisse pour les philosophes de faire une œuvre commune, Diderot sera l'homme indispensahle, seul capable de leur être à la fois un lien et un aiguillon. Aujourd'hui rêveur, demain géomètre ou mécanicien, « bien autrement universel que Voltaire' », seul capable de mener à bien l'Encyclopédie, ce grand ouvrage devenu nécessaire, mais qui avait contre elle les jésuites et le roi, les jésuites qui, par le roi et ses lettres de cachet, disposaient de Viucennes et de la Bastille.

Personne plus que Diderot n'était né rédacteur en chef. Par son infatigable activité, par ses qualités de caractère et de cœur, il a été le lien entre les esprits et les caractères les moins faits pour s'entendre. Il les comprenait, les aimait, les aidait, il changeait leurs hésitations et leurs doutes en ardeur, et les conduisait à l'assaut, après avoir rendu leur troupe résolue et disciplinée comme il l'était lui-môme. C'est ainsi que son rôle, au xvnr siècle, a été plus grand encore que son œuvre.

Camille Pelletau nous a montré sa générosité,

(l) Louis Blanc.

70 DIDLROT

sa bienveillance, sa bienfaisance infatigable, son activité débordante. Cet bomme, dit-il, incapable d'une intrigue pour lui, donne son temps, son activité au premier qui vient implorer ses services. Pour secourir celui-ci, pour sauver celuilà, il improvise, en actions, des romans merveilleux, il court de tous côtés, il trouve des mots superbes.

Profondément pitoyable pour tous les malheurs, il est le plus souvent payé d'ingratitude. Il s'est peint lui-même dans le philosophe Hardouin. (V. Est-il bon? Est-il méchant?)

Et c'est au milieu de cette vie dispersée qu'il écrivait ses pages immortelles.

11 les écrivait, puis il les abandonnait. Le plus souvent, il ne prenait même pas la peine de les publier. Ses contemporains ont ignoré à peu près tous ses plus précieux chefs-d'œuvre. Le Neveu de Rameau, traduit par Goethe en 1804 : Jacques le Fataliste, traduit par Schiller en 178o; Le Rêve de iVAlembert, publié seulement en 1830. D'autres ouvrages ont été perdus, notamment une Lettre à JJi"" Clairon sur Vathéisme.

Très à son aise au Granval, rue Royale ou au café de la Régence, Diderot n'aime pas le monde où il se sent gèué. 11 recherchait la solitude, dit

cil. P^ — SES GOUTS, SON ESPRIT 71

Grimm, daus sa Correspondance litiéraire, parce qu'éloigné du raoude dès sa jeunesse , il n'eu avait pas coutraclé l'aisance.

— Sans doute, mais aussi parce qu'il aimait la solitude, parce qu'il aimait à lire, à écrire, à être seul et à rêver, parce qu'il aimait l'air pur de la cam})agne et cette fatigue salutaire qui le faisait si bien dormir à la suite de ses longues promenades à travers la campagne et les bois avec le baron.

Grand travailleur comme Voltaire, Bufïon, Montesquieu, il cherche la retraite et la solitude, comme faisaient Voltaire à Cerey, Montesquieu à la Brèche, Bufïou dans sa tour de Montbard.

Un i)eu farouche, comme son ami Jean- Jacques, il n'aime pas les nouveaux visages. « J'ai rencontré l'autre jour, dit M'"'' d'Houdetot, Diderot chez le baron; il m'a fui, je le crois : j'avais un panier et des diamants; malgré cela, j'avais, en vérité, aussi un cœur bien fait pour sentir le mérite des bonnes choses, et surtout des belles âmes, et il aurait bien pu m'aborder. d

Ce n'est que peu à peu, conduit par Grimm, qu'il s'accoutuma à aller chez M™'= d'Épinay, à la Chevrette et à la Briche.

Il n'aimait pas seulement la campagne et la

solitude, il préférait la nature « sauvage et pittoresque ».

« J'en étais resté à mon voyage de la Briche ; je ne connaissais point cette maison ; elle est petite, mais tout ce qui l'environne, les eaux, les jardins, le parc, a l'air sauvage; c'est là qu'il faut habiter, et non dans ce triste et magnifique château de la Chevrette.

Les pièces d'eau immenses, escarpées par- les bords couverts de joncs, d'herbes marécageuses ; un vieux pont ruiné et couvert de mousse qui le traverse; des bosquets où la serpe du jardinier n'a rien coupé; des arbres qui croissent comme il plaît à la nature; des fontaines qui sortent par les ouvertures qu'elles se sont pratiquées ellesmêmes; un espace qui n'est pas grand, mais où on ne se reconnaît point, voilà ce qui me plait. »

Il n'était tout à fait à son aise que dans une société familière et intime. Alors il se déployait eu plein abandon, avec des facultés riches, puissantes, colorées et affectueuses, qui enchaînaient à lui, dit Sainte-Beuve, tous ceux qui l'écoutaient.

Il se plaisait surtout, à Paris et à Granval, dans la maisou de son ami d'Holbach, qui partageait toutes ses idées.

Le salon du baron était une succursale des bu-

cil. 1". — SES GOUTS, SON ESPRIT 73

reaux de V Encyclopédie. « C'est là, s'écrie Diderot, enchanté, c'est là qu'on parle histoire, politique, finances, belles-lettres, philosophie. »

D'Holbach était instruit; il savait plusieurs langue, il traduisait de l'allemand, pour VEncijclopédie, beaucoup d'articles de science ; presque tous les articles de chimie sont de lui. Il avait, à Granval, une fort belle bibliothèque, précieuse pour Diderot.

Diderot le voyait très souvent ; il ne passait pas un jour, dit Grimm (no4), sans diner ou souper rue Royale-Saint-Roch, A l'automne, il allait s'installer pour cinq ou six semaines à Granval. 11 y trouvait des amis fidèles, des livres de tous genres, et ses aises auxquelles il tenait partout et plus encore à la campagne qu'ailleurs.

« La maîtresse de la maison ne rend point de devoirs et n'en exige aucun; on est chez soi et non chez elle. »

Granval est situé à deux lieues et demie de Charenton, et à distance égale de Gros-Bois, en face de Champigny. De sa chambre , chaude et gaie, « la plus agréable du logis », Diderot voyait à gauche de la maison un petit bois qui la défendait du vent du nord. Ce bois, dit-il, est « coupé par un ruisseau qui coule naturelle-

ment à travers des branches d'arbres rompues, à travers des roQces, des joncs, de la mousse, des cailloux. Le coup d'oeil est tout à fait pittoresque et sauvage. »

A Granval, Diderot se lève à six heures, il ouvre sa fenêtre pour respirer l'air vif du matin, boit du thé bien chaud et se met au travail.

A côté du portrait d'Horace, il lit, il médite, écrit jusqu'à deux heures. C'est l'heure où l'on dîne « bien et longtemps, la table, dit-il, étant servie au château plus somptueusement encore qu'à la ville ».

Le village, Chenevières ou Champigny, couronne la hauteur en amphithéâtre (lettre du lo octobre 17o9i.

Au-dessous, le lit tortueux de la Marne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les intervalles étroits qui les séparent; les paysans y ont établi des pêcheries ; c'est un aspect vraiment romanesque. Saint-Maurdun côté dans le fond; Chenevières et Champigny de l'autre sur les sommets; la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux.

Diderot descend du jardin, se promène lentement dans les allées, admirant la vue, voyant planter le buis et tracer les plates-bandes.

cil. I". — SES GOUTS, SON ESPRIT 75.

Il cause avec les jardiniers, avec les paysans, desquels « il apprend toujours quelque chose '.

Puis il fait, avec le baron, de longues promenades à travers les bois et les terres. « Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison, où nous n'arrivons guère avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des lumières et des cartes sur la table. » On fait jusqu'au souper une partie de piquet; puis on cause jusqu'à onze heures. A onze heures et demie, tout le monde est couché.

Voilà la vie qu'on mène chez d'Holbach.

Les lettres à M"'' Volland, datées de Granval, nous font voir le château, ses jardins et ses hôtes.

Voici, par un jour de pluie, M""'' d'Holbach « qui s'use la vue à broder; M'"" d'Aine digère étalée sur des oreillers; le père Hoop, les yeux à moitié fermés, la tête penchée sur ses deux épaules et les mains collées sur ses deux genoux, rêve à la fm du monde; le baron lit enveloppé dans une robe de chambre et renfoncé dans un bonnet de nuit; moi, je me promène en long et en large, machinalement. Je vais à la fenêtre voir le temps qu'il fait, et je crois que le ciel fond en eau, et je me désespère. »

Mais rentré dans sa chambre, il apprécie le

confortable dont il est entouré, et, pendant l'orage auquel il échappe, il chante à sa manière le Suave mari magiio de Lucrèce.

« J'aime ces vents violents, cette pluie qile j'entends frapper nos gouttières pendant la nuit, cet orage qui agite avec fracas les arbres qui nous entourent, cette basse continue qui gronde autour de moi ; j'en dors plus profondément, j'en trouve mon oreiller plus doux, je m'enfonce dans mon lit, je m'y ramasse en un peloton; il se fait en moi une comparaison secrète de mon bonheur avec le triste état de ceux qui manquent de gîte, de toit, de tout asile, qui errent la nuit exposés à toute l'inclémence de ce ciel, qui valent mieux que moi peut-être que le sort a distingué, et je jouis de la préférence'. »

On reçoit beaucoup à Granval. M"'' Geofïrin ellemême ne craint pas de s'y aventurer quelquefois.

Diderot apprécie son élégance sobre et discrète. « Je remarque toujours, dit-il, le goût noble et simple dont cette femme s'habille. C'était ce jour-là une étoffe simple, d'une couleur

(1) M. Diicros, qui peint fulèlemeiit le caractère de l'homme, remarque avec raison, dit A. Mézières, que Diderot, qui a pris l'initiative de taut d'idées, est le premier qu'ait exprimé au dix-huitième siècle, avec émotion, avec poésie, le sentiment de la nature. Plusieurs années avant J.-J. Rousseau, Diderot, est touché par l'agrément des scènes cham-

eu. 1". — SES GOUTS, SON ESPRIT 77

austère, des manches larges, le liuge le plus uni et le plus fin, et puis la netteté la plus recherchée de tout côté. »

Quoiqu'avec beaucoup plus de réserve, le salon de M""" Geoffrin était aussi une espèce d'encyclopédie en action et en conversation. Elle mettait, dit Marmontel, une adresse extrême à recevoir les grands avec un air demi-respectueux, demifamilier. Personne, dit La Harpe, ne possédait mieux qu'elle le tact des convenances.

Tout ce qui était ardent autour d'elle l'exaspérait, dit Thomas; elle craignait l'impétuosité des idées comme des sentiments, et croyait que la raison même avait tort quand elle était passionnée.

Diderot allait peu chez M"''' Geoffrin . Il était trop impétueux pour elle. Marmontel dit : « Elle estimait le baron d'Holbach, elleairaait Diderot, mais à la sourdine, et sans se compromettre pour eux. »

Diderot a peint sa rapide fortune : « Une petite fille, dit-il, allait régulièrement à la messe, en cornette plate, en mince et légère siamoise ; elle était jolie comme un ange, elle joignait, au pied des autels, les deux plus belles menottes du

pêtres, par la beauté des paysages naturels, et décrit en artiste le lever ou le coucher du soleil, les effets d'un orage dans la campagne.

monde. Cependant un homme puissant la lorgnait, en devenait fou, en faisait sa femme ; la voilà riche, la voilà honorée, la voilà entourée de tout ce qu'il y a de grand à la ville et à la cour, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts; un roi la reçoit chez lui et l'appelle maman ».

La preuve que Diderot était bon, c'est qu'excepté Rousseau, il a gardé tous ses amis.

Rousseau et Diderot, liés dès 174^, très intimes en 1747, époque à laquelle ils avaient leur dîner hebdomadaire au Palais-Royal avec Condillac, se brouillèrent en 1757.

Lorsque le programme de l'Académie de Dijon parut, écrit Diderot, Jean-Jacques vint me consulter sur le parti qu'il prendrait. « Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c'est celui que personne ne prendra.

— Vous avez raison, me répondit-il. »

Diderot, écrivant à Landois, put lui dire avec exactitude : « Nos amis communs ont jugé entre Jean- Jacques et moi; je les ai tous conservés et il ne lui en reste aucun. »

Diderot fut un ami fidèle, tendre, dévoué, « un cœur excellent », comme le disait Grimm.

Liés vers 17o0, ils restèrent toujours amis, et se virent pendant trente-quatre ans.

cil. I". — SES GOUTS, SON ESPRIT 79

Grimm fut souvent, pour Diderot, le modérateur dont il avait besoin. Grimm avait un caractère plus ferme que Diderot, il savait éconduire les fâcheux, et ne leur laissait pas dévorer son temps comme Diderot. Il était plus habile dans l'art de vivre, et Diderot lui reconnnissait cette supériorité. « Il est plus sage que moi, disait-il (Lettre à Falconeti, plus prudent que moi, ayant une expérience des hommes et du monde que je n'aurai jamais. »

Et le bon Diderot se laissait conduire par Grimm. Le « volontaire » Grimm, écrit-il à ]VP« Volland, me boude de ce que je m'émancipe quelquefois à faire ma volonté » et cependant, en règle gènèralCj il lui obéissait avec la docilité d'un enfant.

Grimm, plus sage et plus froid que Diderot, était aussi plus exigeant.

Dans sa bonté généreuse, Diderot donne et se prodigue.

« Je viens de recevoir de Grimm, écrit-il à M"° Volland, un billet qui blesse mon àme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les tableaux exposés au Salon; il m'écrit que si cela n'est pas prêt demain, il est inutile que j'achève. Je serai vengé de cette espèce de dureté, et je serai vengé comme il me con-

vient. J'ai travaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour, je passerai la nuit, toute la journée de demain, et, à neuf heures, il recevra un volume d'écritures. »

«A propos, écrit-il à M"" Vollaud (18 août 1765), savez-vous qu'il ne tient qu'à moi d'être vain ! Il y a ici une M™^ Necker, jolie femme et bel esprit, qui rafïole de moi ; c'est une persécution pour m'avoir chez elle. »

Suard lui fait sa cour avec une telle assiduité, qu'un mauvais plaisant put lui dire : « On ne vous voit plus, tendre grenouille. — Qu'est-ce que cela signifie : tendre grenouille? — Eh oui! est-ce vous ne passez pas à présent vos jours et vos nuits à soupirer au Marais? »

M""' Necker demeurait alors au Marais.

« C'est, ajoute Diderot, une Genevoise sans fortune, qui a de la beauté, des connaissances et de l'esprit, à qui le banquier Necker vient de faire un très bel état.

Dans ses Nouveaux Mélanges, M""' Necker a parlé de Diderot. Elle voit son caractère, ses goûts; elle raconte ses conversations.

« Monsieur Diderot, reprenons une conversation qui m'intéresse.

« Ne disiez-vous pas qu'il était possible d'expliquer la pensée par la suite des sensations ?

CIL le-. — SES GOUTS, SON ESPRIT 81

— Oui, toute la nature n'est qu'une série de sensations graduées; la pierre sent, mais très faiblement,... et c'est ainsi que je m'élève jusqu'à l'homme.

T^a cPiilf^ Tiirit'^re '^"ffî^ rionr, à l'explication de tous ces phénomènes, et, si elle est susceptible de

sensations, elle est aussi susceptible de pensées.

— Puisque la philosophie est votre femme, vous ne ressemblez pas à Ulysse : votre Pénélope est partout avec vous; mais prenez garde qu'elle ne détruise le soir l'ouvrage qu'elle a fait dans la journée.

Diderot, dit M""'^ Necker, ramène trop la conversation aux sujets dont il s'occupe; et, sur ces sujets, il force l'attention.

Diderot, dit-elle encore, est affecté quand il se modère et naturel dès qu'il est exagéré.

La vie de Diderot « n'était qu'un rêve continuel ». Quel rêveur, dit Rœderer, que l'auteur du plan de VEncuclopédie, que l'homme qui a fait, en une page de sa lettre des sourds et muets, tout le Traité des Sensations, de Condillac; dans une lettre de douze pages, à M""" de Forbach, une grande partie d'Emile; dans une note de dix, un Traité de Femmes aussi complet, et surtout plus animé que celui de Thomas, aussi vrai et plus voilé que celui de Saint-Lambert! Quel

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rêveur que l'homme qui a tout su, tout embrassé, depuis l'art de faire des épingles, jusqu'à l'art de remuer les passions au théâtre ; qui n'a jamais touché au sentiment sans l'animer, ni une idée sans la peindre!

« Diderot, dit l'abbé Morellet dans ses Mémoires, Diderot avait unegrande puissance et un grand charme: sa discussion était animée, d'une parfaite bonne foi, subtile sans obscurité, variée dans ses formes, brillante d'imagination, féconde en idées, et réveillant celles des autres.

« On s'y laissait aller des heures entières, comme sur une rivière douce et limpide, dont les bords seraient de riches campagnes ornées de belles habitations.

« J'ai éprouvé peu de plaisirs de l'esprit audessus de celui-là, et je m'en souviendrai toujours. »

a Tous s'accordent à voir en lui « un homme « extraordinaire. »

C'est un homme « extraordinaire », écrit M""' de Lespinasse.

Il n'est pas à sa place dans la société de son temps.

Il devrait être un philosophe grec, un chef de secte.

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