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« Quand il parlait, dit Marmontel, toute son àme était dans ses yeux et sur ses lèvres. »
Et puis, remarque M. Ducros, comme il pensait en parlant et que d'ailleurs il avait infiniment d'idées sur infiniment de choses, il était prêt sur tout et, grâce à sa belle humeur, toujours en train et tout de suite eu verve. »
Tel il était quand il entrait, au bras de Grimm, à la fin du dîner, chez le baron.
Voici l'amusant récit d'une visite que lui fit Garât :
« Il y a quelque temps qu'il m'a pris comme à tant d'autres le besoin de mettre du noir sur du blanc, ce qu'on appelle faire un livre. Je cherchai la solitude pour mieux recueillir et méditer toutes mes rêveries.
Un ami me prêta un appartement dans une maison charmante et dans uue campagne qui pouvait rendre poète ou philosophe celui qui était fait pour en sentir les beautés. A peine j'y suis, que j'apprends que M. Diderot couche à côté de moi dans un appartement de la même maison. Je n'exagère rien, le cœur me battit avec violence, et j'oubliai tous mes projets de prose et de vers pour ne songer plus qu'à voir le grand homme dont j'avais tant de fois admiré le génie. J'entre avec le jour dans son appartement et il
ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. Il m'épargne la peine de lui balbutier gauchement le motif de ma visite, il le devine apparemment à un grand air d'admiration dont je devais être tout saisi. Il m'épargne également les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et à la prose. A peine il en est question, il se lève, ses yeux se fixent sur moi, il est très clair qu'il ne me voit plus du tout. Il commence à parler, mais d'abord si bas et si vite, que, quoique je sois auprès de lui, quoique je le touche, j'ai peine à l'entendre et à le suivre. Je vois dans l'instant que tout mon rôle dans cette scène doit se borner à l'admirer en silence et ce parti ne me coûte pas à prendre. Peu à peu sa voix s'élève et devient distincte et sonore ; il était d'abord presque immobile ; ses gestes deviennent fréquents et animés. Il ne m'a jamais vu que dans ce moment; et lorsque nous sommes debout, il m'environne de ses bras ; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui. Si les liaisons rapides et légères de son discours amènent le mot de lois, il me fait un plan de législation; s'il amène le mot théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames et de tragédies. A propos des tableaux qu'il est nécessaire de
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mettre sur le théâtre, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'antiquité et il me récite ou me traduit les Annales et les Histoires. Mais combien il est affreux que les barbares aient enseveli sous les ruines un si grand nombre des chefs-d'œuvre de Tacite! Si encore les monuments qu'on a déterrés à Herculanum pouvaient en rendre quelque chose! Cette espérance le transporte de joie et, là-dessus, il disserte comme un ingénieur italien sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se transporte aux jours heureux des Lélius et des Scipion,où même les nations vaincues assistaient avec plaisir à des triomphes remportés sur elles. 11 me joue une scène entière de Térence; il chante presque plusieurs chansons d'Horace. Il finit enfin parme chanter réellement une chanson qu'il a faite lui-môme en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable dont il a fait imprimer un seul exemplaire pour s'éviter la peine de la recopier.
Beaucoup de monde entre alors dans son appartement. Le bruit des chaises, qu'on avance et qu'on recule, le fait sortir de son enthousiasme et de son monolo2:ue. 11 me distin!:;ue au milieu
de la compagnie, et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes, sur les lois, sur les drames et sur l'histoire; il a connu qu'il y avait beaucoup à gagner dans ma conversation. Il m'eugage à cultiver une liaison dont il a senti le prix. En nous séparant, il me donne deux baisers sur le front, et arrache sa main delà mienne avec une douleur véritable. »
Ce récit fut publié dans le Mercure du lo février 1779; Diderot le lut, s'en amusa fort, et il écrivait à ce sujet :
1 Je n'avais pas encore lu la lettre que M. Garât a publiée dans un des 3Iercures de 1779, qu'il se répandit que j'en étais choqué, et que l'auteur avait la bonté de s'en inquiéter. Je commencerai par le rassurer. Il y a de la vérité dans le plaisant récit de notre première entrevue; je m'y suis reconnu, et j'ai ri du vernis léger d'ironie poétique qu'il y a répandu, et qui l'a rendu piquant. On sera tenté de me prendre pour une espèce d'original ; mais qu'est-ce que cela fait? Est-ce donc un si grand défaut que d'avoir pu conserver, en s'agitant sans cesse dans la société, quelques vestiges de la nature, et de se distinguer par quelques côtés anguleux de la
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multitude de ces uniformes et plats galets qui foisonnent sur ioutesles plages. J'estime l'auteur de Y Éloge de Siiger, je ne suis point éloigné de l'aimer; et quand il lui plaira de se retrouver devant le modèle dont il a fait l'agréable caricature, je suis prêt\à le recevoir et à poser une seconde fois. » ^
Le chef-d'œuvre d^ Diderot, c'était sa conversation, et voilà pourquoi les chefs-d'œuvre qui restent de lui sont, avec le Xeveu de llauwan, les Salons et la Correspondance familière.
Diderot a très bien parlé de Langres sa patrie ; par ses descriptions charmantes il donne presque envie d'être Langrois pour se promener autour de ses beaux sites. Il a fait une excellente dissertation sur les eaux de Bourbonne; il a fait revivre son père et le docteur Juvet.
« Il fut à cinquante-cinq ans homme de bien, homme instruit, homme de goût, grand écrivain et critique excellent. »
Diderot, dans ses écrits, ressemble toujours à un homme de génie qui improvise. Louant son éloquence remplie de vigueur et de simplicité, M. Villemain ajoute : « Quel était le talent de cet homme qui exerça tant d'empire sur son temps et en conserve tant sur la littérature du nôtre, de cet écrivain remarquable, dont la verve
ne resta pas accablée sous les in-folio de V Encyclopédie, ne parut pas diminuée par tant d'emprunts qu'on lui faisait sans cesse, ni desséchée par l'aridité des études techniques, ni dissipée dans la stérile agitation des entretiens ! »
Diderot n'était tout entier 1 Mi-même que lorsqu'il s'animait, lorsqu'on parlant, il s'abandonnait à l'impulsion du moment et laissait couler de source laboudauce de ses pensées. « Qui n'a connu Diderot que dans ses écrits , dit Marmontel, ne l'a point connu. Lorsqu'en parlant il s'animait et que, laissant couler de source l'abondance de ses pensées, il se laissait aller à l'impulsion du moment, c'est alors qu'il était ravissant. Avec sa douce et persuasive éloquence et le visage étiucelant du feu de l'inspiration, il répandait sa lumière dans tous les esprits et sa chaleur dans toutes les âmes. »
Tout ce qui touchait à la bonté morale, à l'éloquence du sentiment avait en lui un charme particulier.
Son ami Grimm^nous le peint en quelques traits dignes de remarque. « L'artiste qui eût cherché l'idéal de la tète d'Aristote ou de Platoû, eût difficilement rencontré une tète moderne
(1) Ou Mcister.