CONCLUSION
De tous les écrivains du xviif siècle, remarque avec raison M. Victor Fournel, Diderot est celui qui semble avoir le plus bénéficié aujourd'hui de la postérité.
Cet improvisateur extraordinaire et qui, plus d'une fois, toucha au génie, a maintenant, un siècle après sa mort, un cortège toujours grossissant d'admirateurs,- qui recherchent et recueillent partout les moindres pages échappées à sa plume, réalisant, admirant et commentant ses œuvres. Du second plan il est passé au premier. Voltaire seul peut soutenir la concurrence avec la fortune croissante de Diderot.
Aujourd'hui, que reste-t-ii de Diderot? se demandait Viuet. — Et il répond : Son nom seulement et un vague souvenir. Diderot fut mauvais économe d'une grande fortune intellectuelle,
il a gaspillé sa richesse et n'a point laissé de monument.
C'est aussi la manière devoir de M. Vacherot; on a pu voir que ce n'est point la nôtre.
« Quel que soit, dit M. Vacherot, le génie d'un homme, quelque influence et quelque prestige qu'il ait exercés sur ses contemporains, s'il n'a pris soin de recueillir toute sa pensée et de concentrer tout son talent dans une œuvre complète, il ira se confondre, se perdre dans la foule des esprits d'un mérite secondaire : Diderot en est un frappant exemple. »
C'est le contraire qui est vrai, et je n'en veux pas d'autre preuve que la façon dont a été célébré son centenaire , à Paris et à Langres , le 29 juillet 1884, et les statues qui lui ont été élevées deux ans plus tard, l'une dans sa ville natale, due au ciseau de Bartholdi, l'autre à Paris, près de Saint-Germain des Prés, non loin de l'endroit où passait la rue Taranne, aujourd'hui disparue.
A l'occasion du centenaire, M. Henry Fouquier écrivait : « Quelque savant homme ayant appris à nos conseillers municipaux qu'il y a cent ans Denis Diderot était mort à Paris, il est résulté de cette confidence une statue et une cérémonie d'inau2:uratioD. »
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Mais que diable voulez-vous que ces braves gens comprennent à la belle fleur humaine, toute parfumée des parfums de son joli siècle, que fut Diderot? Déjà Robespierre, qui fut un imbécile, mais un imbécile de haute taille et de la grande espèce, n'y comprenait rien !
Diderot n'était point un sectaire. Il a combattu toute sa vie pour faire accepter cette idée que la morale n'était pas fixe, qu'elle variait selon les temps, les pays, les tempéraments même. Cette opinion est la mère d'une large tolérance.
Le banquet vraiment digne de sa grande mémoire est un banquet où il faudrait inviter trop de gens qui ne fréquentent pas les uns chez les autres. Il y faudrait des philosophes et des historiens. Des romanciers et des poètes, des conteurs grivois et des pamphlétaires enflammés, des peintres, des savants, des musiciens, des auteurs dramatiques, des rois et des bohèmes, des cabotins et des ouvriers, et les dames y seraient admises. Car tous ces gens ont eu affaire à Diderot, et Diderot a eu affaire à eux.
Génie inégal, au-dessous de Voltaire, il est, plus que lui, l'homme complet du xvm'- siècle, et du notre aussi et de tous les temps, par cette qualité qui fait les artistes vrais, une sensibilité que rien n'altérait. Avant que son esprit s'ouvrît,
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son cœur s'émouvait. Ce fut le grand passionné de son époque...
On dit Rousseau « inventeur de la démocratie t> . Elle est jolie, la démocratie de Rousseau, et le Contrat social appliqué nous donnerait bien de l'agrément. Le grand démocrate du siècle passé, c'est Diderot. Il l'est par sa naissance, fils d'un ouvrier; il l'est par son amour du peuple, pour qui il rêva Finstruction professionnelle, depuis réalisée : il l'est, par-dessus tout, par son caractère, dépourvu d'envie. Et l'envie, dont Rousseau jongla son véritable génie d'écrivain, est le vice ordinaire des prétendus démocrates, qui, par elle, ne sont plus que des aristocrates retournés. Quiconque envie un homme, un pouvoir, un privilège, une caste, est incapable de lutter coQtre eux, sans perdre, dans la lutte, la notion supérieure de la justice. La Terreur a été abominable et stupide, parce qu'elle a été déchaînée par l'envie. Et c'est l'envie, encore aujourd'hui, qui, dans certains cerveaux, se refuse à accepter la hiérarchie sociale, quand la véritable démocratie consiste seulement à rendre le bonheur accessible à tous les efforts humains.
Diderot n'avait pas d'envie.
Le 13 juillet 1886, à l'inauguration de la statue
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de Diderot, Biichner, l'apôtre da matérialisme, prononça un discours où il résumait ainsi le rôle de Diderot :
« Diderot n'est pas seulement une des gloires de la France : il est revendiqué par tous les amis de la science libre et de la libre-pensée, quelle que soit leur langue, quel que soit leur pays.
« Diderot est le cosmopolite de la science et de la libre-pensée; c'est pour le monde entier qu'il a écrit et qu'il a vécu! De son vivant, on l'admirait autant sur les rives de la Neva que sur celles de la Seine.
« Les larges théories, les vues générales de Diderot ont été sanctionnées par la science. La grande doctrine de l'évolution, dont il avait le pressentiment, a été fondée par Lamarck et Darwin.
« La vérité est cosmopolite, comme son illustre défenseur Diderot; elle n'est ni française, ni allemande, ni russe, ni italienne : elle est la vérité, identique pour qui peut la comprendre et la découvrir. Non pas, certes, que la recherche du vrai soit une facile besogne! « La « vérité, comme l'a dit notre grand philosophe « Schopenhauer, n'est pas une courtisane sau- « tant au cou de qui la dédaigne, c'est une belle
« si fièr"! que même celui qui sacrifie tout ne « peut être sûr de la posséder. »
a Dans un ouvrage remarquable sur la vie et les œuvres de Diderot, le professeur Rosenkranz nipus a enseigné à admirer en Diderot à la fois les qualités germaniques et les qualités françaises.
« Aujourd'hui encore, comme au temps de Diderot, la superstition captive le grand nombre ; la multitude s'incline encore devant les autels ; seule une minorité, toujours grossissante, suit les traces des Diderot, Voltaire, Meslier, d'Holbach, Helvétius, Pagne, des Feuerbach, Strauss, Darwin, Draper, Hœckel, et de tant d'autres héros de la science et de la libre pensée.
« Dans cette grande République intellectuelle, tous les hommes de bonne volonté sont frères, car tous ils visent au même but : l'alTrauchissement du genre humain de ces funestes erreurs qui l'ont tourmenté si longtemps et qui le tourmentent encore; l'affranchissement des esprits aussi bien que des corps.
« Au fond, les rapports entre les peuples ne diffèrent pas des rapports entre les individus. Le devoir est de s'unir étroitement pour travailler ensemble à accroître le bonheur et le savoir commun. Il faut que la fameuse « lutte
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pour la vie, » si à la mode depuis Darwin, cesse d'être une lutte entre les individus, entre les nations, pour devenir un combat commun de tous les hommes contre les fléaux communs, contre les calamités sociales, contre le vice et contre la faim.
« Il faut croire à la science, à la philosophie expérimentale et aux espérances de ceux qui veulent faire le genre humain plus heureux, plus noble et plus vertueux qu'il ne l'est à présent. C'est ainsi que la libre-pensée atteindra le plus grand but de l'avenir et de l'humanité, c'est-à-dire liberté, instruction et bien-être pour tous. »
Maintenant c'est la pleine gloire.
Au moment de la querelle entre Jean-Jacques et Diderot, qui fit tant de bruit au xvni" siècle, le maréchal de Castries, étonné que les salons s'occupassent de ces gratte-papiers, disait, s'il faut en croire Ghamfort : « Mon Dieu, partout où je vais, je n'entends parler que de ce Rousseau et de ce Diderot! Conçoit-on cela? Des gens de rien, qui n'ont pas de maison, qui sont logés à un troisième étage ! En vérité, on ne peut se faire à ces choses-là. »
Le maréchal se « fùt-il fait » non seulement à la réputation, mais à la statue de Diderot?
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Conçoit- OU cela? Un homme qui n'a rempli aucune fonction, qui a vécu devant son pupitre et parmi ses in-octavo, un homme qui n'a exercé d'autre magistrature que celle du génie, qui n'a accepté d'autre ambassade que celle de l'esprit français, un pauvre diable de petit bourgeois vivant d'habitude avec des barbouilleurs de toiles et préférant à l'hospitalité d'une tzarine la promenade accoutumée, sur les cinq heures du soir, au Palais-Royal, et, « qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, » un peu de rêverie sur le banc d'Argenson! Un homme qui n'a jamais fait autre chose que de griffonner du papier et envoyer par la petite poste des madrigaux à M"'' Voland ! Un tel homme avoir sa statue! Que dis-je, une statue? Deux statues! L'une à Paris et l'autre à Langres! En quel temps vivons-nous ? Et voilà l'heure venue où le bronze va consentir à éterniser les traits des gens de lettres !
Ame bien française, celle-là. Ennemie de la haine comme elle fut ennemie du faste et de la pompe. « Ne me faites pas mon portrait des dimanches, disait-il à Greuze, faites-moi mon portrait de tous les jours. » Eh bien ! c'est un centenaire des dimanches qu'on a jusqu'ici fait à Diderot. C'était un Diderot militant, irrité et violent qu'il s'agissait de montrer aux popula-
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lions qui ne l'ont pas lu. On a parlé de ses luttes, de son courage, de sa liberté de pensée ; on n'a parlé ni de sa bonté, ni de son cœur, ni de son talent.
Mais la meilleure manière d'honorer les écrivain de génie, c'est de répandre leurs idées et de faire connaître leurs œuvres. On a donc réuni eu un seul volume, comme on avait fait pour Voltaire six ans plus tôt, les écrits les plus étincelants et les pensées les plus profondes du grand encyclopédiste. Rien désormais ne manquera à sa gloire, pas même les insultes des éternels ennemis de tout progrès '.
En revanche, les plus illustres écrivains l'ont célébré à l'envi. Pour nous, nous avons essayé d'être pour Diderot le lecteur attentif et sympathique que réclamaient Naigeon et Sainte- Beuve. Nous avons tenté de faire connaître ses idées philosophiques, psycliologiques, esthétiques, morales et politiques, de montrer ce qu'il fut comme homme, comme philosophe, écrivain, critique littéraire, critique d'art, auteur dramatique, romancier, conteur, réformateur politique et social. Nous avons essayé de rassembler
(1) En pleine Sorbonne, un professeur de littérature, M. Grouslé, a proclamé un jour que le succès do Diderot tenait uniquement à ses productions « ordurières ■■.
et de grouper des citations trop rares et trop courtes, qui permettent cependant d'apprécier la raison lumineuse du métaphysicien, la finesse et la profondeur du critique, la grâce du conteur, la précision du savant, l'éloquence naturelle et charmante du conteur épistolaire. Nous serions heureux d'avoir réussi à faire comprendre l'auteur de tant d'écrits pleins de verve, l'écrivain étincelant et pétillant d'idées, le penseur aux vues originales et profondes ; et plus heureux encore d'avoir su réunir tous les traits de cette « figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au cœur chaud, la plus allemande des têtes françaises *, et dans laquelle, a dit Sainte-Beuve, il entre du Goethe, du Kaut et du Schiller tout ensemble. »
Ayons le culte de nos grands hommes. Imitons leur exemple. Honorons leur mémoire. — On parlait beaucoup, en 1865, de la statue de Voltaire. Grâce à l'initiative du journal le Siècle, et par souscription nationale, elle est faite et placée près du collège de France, au quartier des Écoles. A la même date, on s'occupait à Langres d'en élever une à Diderot, Mais pour-
(!) Expression de Gœthe.
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quoi à Langres? disait Sainte-Beuve. Diderot appartient à la France. « La vraie place d'une statue de Diderot est à Paris, au seuil et près du péristyle du palais des Beaux-Arts. On y verrait le grand et chaleureux amateur qui, le premier, a fondé la critique d'art en France, dans le négligé flottant de son costume, le cou nu, le front inspiré et annonçant du geste cette conquête nouvelle que l'imagination et la science du critique sauront se faire dans le monde de l'art. »