CH. V. — SA CORRESPONDANCE
temps de la chasse qu'il aime de passion. M. Croismare a trop besoin de variété pour s'asseoir plus d'un jour; celui-ci n'a jamais mis son bonnet de nuit dans sa poche, et perdu de vue le quai de la Ferraille, les bouquinistes et les brocanteurs, sans le motif le plus important et le plus honnête. Nous aurions bien des femmes, mais nous n'en voulons point, parce qu'il est trop rare que ce soient des hommes. Le docteur Roux cherche des malades. Le D'" Gem court toujours après son cheval. Le D'" d'Arcet est peut-être enfermé sous clef par le comte de Lauraguais, jusqu'à ce qu'il ait fait une découverte. Le comte de Creultz est en extase devant ses tableaux ou devant la femme du peintre, qui est jolie et plus galante encore, llelvétius, la tète enfoncée dans son bonnet, décompose des phrases, et s'occupe, à sa terre, à prouver que son valet de chiens aurait tout aussi bien fait le livre De l'Esprit que lui. Wilkes n'est plus en faveur, parce qu'incessamment il sera ruiné, et que sans nous en apercevoir nous prenons les devants avec le malheur, et que nous rompons avant qu'il soit arrivé, parce qu'il serait malhonnête de rompre après. Le chevalier de Chastellux est cloué quelque part; et quand on est jeune, ce clou là lient bien fort. La baronne
dit que l'abbé Coyes est du miel de Narbonne tourné, qu'il ne faut pas le lui envoyer. Il y a près de soixante ans que le chevalier de Valory fait le rôle du chien de Jean de Nivelle. Voilà presque toute la société...
« Les libertins sont bien venus dans le monde, parce qu'ils sont inadvertanls, gais, plaisants, dissipateurs, doux, complaisants, amis de tous les plaisirs; c'est qu'il est impossible qu"un homme se ruine sans en enrichir d'autres ; c'est que nous aimons mieux des vices qui nous servent en nous amusant, que des vertus qui nous rabaissent en nous chagrinant; c'est qu'ils sont remplis d'indulgence pour leur défauts, entre lesquels il y en a aussi que nous avons; c'est qu'ils ajoutent sans cesse à notre estime par le mépris que nous faisons d'eux ; c'est qu'ils nous mettent à notre aise; c'est qu'ils nous consolent de notre vertu par le spectacle amusant du vice; c'est qu'ils nous entretiennent de ce que nous n'osons ni parler ni faire; c'est que nous sommes toujours vicieux ; c'est qu'ordinairement les libertins sont plus aimables que les autres, qu'ils ont plus d'esprii, plus de connaissance des hommes et du cœur humain; les femmes les aiment, parce qu'elles sont libertines. Je ne suis pas bien sûr que les femmes se dé-
cil. V. — SA CORRESPONDANCE 271
plaisent sincèrement avec ceux qui les font rougir. 11 n'y a peut-être pas une honnête femme qui n'ait eu quelques moments où elle n'aurait pas été tachée qu'on la brusquât, surtout après sa toilette. Que lui fallait-il alors? Un libertin. En un mot, un libertin tient la place du libertinage qu'on s'interdit; et puis il sont si communs que, s'il fallait les bannir de la société, les dix-neuf vingtièmes des hommes et des femmes en seraient réduits à vivre seuls. On les reçoit, parce qu'on ne veut pas trouver les portes fermées. On est, on a été, et peut-être un jour sera-t-on libertin. Que cela soit ou non, on a été tenté de l'être. A tout hasard, une femme est bien aise de savoir que, si elle se résout, il y a un homme tout prêt qui ménagera sa vanité, son amour-propre, sa vertu prétendue, et qui se chargera de toutes les avances. C'est trop peu de la violence même qu'on souhaite pour excuse. Presque tous les libertins sont galants, orduriers, et cœtera. »
On fait honneur à Rousseau d'avoir le premier compris et senti la nature, et l'on a raison; mais Diderot, sans emphase, la goûtait aussi. Écoutez-le parler de Langres :
Nous avons ici une promenade charmante; c'est une grande allée d'arbres touffus qui cou-
duit à un bosquet d'arbres rassemblés sans symétrie et sans ordre. On y trouve le frais et la solitude. On descend par un escalier rustique à une fontaine qui sort d'une roche. Ses eaux, reçues dans une coupe, coulent de là, et vont former un premier bassin; elles coulent encore et vont en remplir un second; ensuite, reçues dans des canaux, elles se rendent à un troisième bassin, au milieu duquel elles s'élèvent en jet. La coupe et ces trois bassins sont placés les uns au-dessous des autres, en pente, sur une assez longue distance. Le dernier est environné de vieux tilleuls. Ils sont maintenant en fleurs; entre chaque tilleul on a construit des bancs de pierre : c'est là que je suis à cinq heures. Mes yeux errent sur le plus beau paysage du monde. C'est une chaîne de montagnes entrecoupées de jardins et de maisons au bas desquelles serpente un ruisseau qui arrose des prés et qui, grossi des eaux de la fontaine et de quelques autres, va se perdre dans la plaine. Je passe dans cet endroit des heures à lire, à méditer, à contempler la nature et à rêver à mon amie. Oh! qu'on serait bien trois sur ce banc de pierre ! C'est le rendez-vous des amants du canton et le mien. Ils y vont le soir, lorsque la fin de la journée est venue suspendre leurs travaux et les rendre
cil. V. — SA CORRESPONDANCE 273
les UDS aux autres. La journée a dû leur paraître bien longue, et la soirée doit leur paraître bien courte.
« Les habitants de ce pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouette; cela vient, je crois, des vicissitudes de leur atmosphère qui passe en vingt-quatre heures du froid au chaud, du calme à l'orage, du sereiu au pluvieux.
« Il est impossible que ces effets ne se fassent sentir sur eux, et que leurs Ames soient quelque temps de suite dans une môme assiette. Elles s'accoutument ainsi, dès la plus tendre enfance, à tourner à tout vent. La tète dun Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher; elle n'est jamais fixe dans un point; et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Pour moi, je suis de mon pays ; seulement le séjour de la capitale et l'application assidue m'ont un peu corrigé. Je suis constant dans mes goûts; ce qui m'a plu une fois me plaît toujours, parce que mon choix est toujours motivé : que je haïsse ou que j'aime, je sais pourquqi. Il est vrai que
je suis porté naturellemeat à négliger les défauts et à m'enthousiasmer des qualités. Je suis plus aiïecté des charmes de la vertu que de la difformité du vice; je me détourne doucement des méchants, et je vole au-devant des bon?. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arrêtent; je ne vois que cela; je ne me souviens que de cela; le reste est presque oublié. Que deviens-je lorsque tout est beau?
« Devinez la visite qui nous vient? — C'est M. Le Roy, Si vous savez combien je l'aime, vous saurez aussi combien il m'a été doux de le voir. Il y avait près de trois mois que j'en avais besoin. Il avait passé tout ce temps à jouir d'une petite retraite qu'il s'est faite dans la forêt. Cette retraite s'appelle les Loges.
« Malheur aux paysannes innocentes et jeunes qui s'amuseront aux environs des Loges ! Paysannes innocentes et jeunes, fuyez les Loges ! C'est là que le satyre habite. Malheur à celle que le satyre aura rencontrée auprès de sa demeure ! C'est en vain qu'elle tendra ses mains au ciel, et qu'elle appellera sa mère ; le ciel ni sa mère ne l'entendront plus; ses cris seront perdus dans la forêt, personne ne viendra qui
CH. V. — SA CORRESPOJiDAlNCE 275
la délivre du satyre; et quand le satyre l'aura surprise uue fois aux environs de sa demeure, elle y retournera pour être surprise encore.
« Si le hasard conduit encore les pas du satyre vers elle, elle s'enfuira comme auparavant, mais plus lentement, et peut-être retourneral-elle la tête en fuyant; et quand le satyre l'atteindra, elle ne l'égratignera plus; elle dira qu'elle va crier, mais elle ne criera plus; elle n'appellera plus sa mère. Mais le satyre ne la cherchera pas longtemps; car il est plus inconstant encore que libertin. Le bélier qui paît l'herbe qui croît autour de sa cabane n'est pas plus libertin; le veut qui agite la feuille du lierre qui la tapisse est moins changeant. Celles qu'il ne recherchera plus et qui se seront amusées inutilement autour de sa cabane, et il y eu aura beaucoup, s'en retourneront tristes et chagrines en disant au dedans d'elles-mêmes : « 0 méchant satyre! ô satyre inconstant! si je l'avais su ! » Et leurs compagnes qui verront leur tristesse, leur en demanderont la cause; et elles ne la diront pas : et les autres bergères innocentes et jeunes continueront de s'amuser autour de la cabane du satyre et lui de les surprendre, de les surprendre encore une fois, de ne les surprendre plus et elles de se taire.
Voilà, mon ami, ce qu'on appelle une idylle que je vous fais, tandis que le satyre, l'oreille dressée, se réjouit à dire des contes à nos femmes. »
Çà et là des pensées charmantes délicatement senties et merveilleusement exprimées : « Les âmes sensibles s'entendent presque sans parler. Un mot échappé, une distraction, une réflexion vague et décousue, un regret éloigné, une expression détournée, le ton de la voix, la démarche, le regard, l'attention, le silence, tout les décèle l'une à l'autre. »
« L'effet de notre tristesse sur les autres est bien singulier. N'avez-vous pas remarqué quelquefois à la campagne le silence subit des oiseaux, s'il arrive que dans un temps serein un nuage vienne à s'arrêter sur un endroit qu'ils faisaient retentir de leur ramage? Un habit de deuil dans la société, c'est le nuage qui cause en passant le silence momentané des oiseaux. 11 passe, et le chant recommence... »
Pourquoi la louange embarrasse-t-elle? C'est qu'il est contre la justice qu'on se doit de la refuser, puisqu'on la mérite, et contre la modestie qu'on exige, de l'accepter, puisque alors ce serait se réunir aux autres pour se préconiser. Ou est décontenancé, comme il faut ton-
cil. V. — SA CORRESPONDANCE 277
jours qu'on le soit, lorsqu'il faut répondre, et qu'on ne saurait dire ni oui ni non.
Il est plus facile de souffrir une grande peine que de souffrir toute sa vie de petites mortifications qui se succèdent sans fin.
« Vous souvenez-vous d'un trait que je vous ai raconté d'un de mes amis ? Il aimait depuis longtemps; il croyait avoir mérité quelque récompense, et la sollicitait, comme elle doit l'être, vivement. On le refusait sans en apporter de raisons... Il s'avisa de dire : « C'est que vous
I ne m'aimez pas... » Cette femme aimait éperduement. — « C'est que je ne vous aime pas ! « répondit-elle en fondant en larmes. Levez-vous î lil était à ses genoux), donnez-moi la main. »
II se lève, il lui donne la main, elle le conduit vers un canapé, elle s'assied, se couvre les yeux de ses mains sous lesquelles les larmes coulaient toujours, et lui dit : « Eli bien ! monsieur, « soyez lieureu.x:. » Vous vous doutez bien qu'il ne le fut pas. Non ce jour-là ; mais un autre qu'il était à côté d'elle, qu'il la regardait avec des yeu.\ remplis d'amour et de tendresse, et qu'il ne lui demandait rien, elle jeta ses deux bras autour de son cou, sa bouche alla doucement se coller sur la sienue, et il fut heureux. >
Qu'est-ce que la sensibilité? L'effet vif sur
DlDEItOT. 16
notre âme d'une infinité d'observations délicates qne nous rnppmchous.
Cette qualité, dont la nature nous donne le germe, s'étouffe ou se vivifie donc par l'âge, l'expérience, la réflexion.
« Le portrait de M™" d'Épinay est achevé ; elle est représentée la poitrine à demi nue; quelques boucles éparses sur sa gorge et sur ses épaules ; les autres retenues avec un cordon bleu qui serre son front; la bouche entr'ouverte; elle respire, et ses yeux sont chargés de langueur. C'est l'image de la tendresse et de la volupté...
« C'est à vous, chère amie, que je rapporte mes actions les plus indifférentes ; si j'entends quelque chose qui me plaise, il me semble que ce soit pour vous eu faire part que ma mémoire veut bien s'en charger.
« Je me suis demandé plusieurs fois pourquoi, avec un caractère doux et facile, de l'indulgence, de la gaieté et des connaissances, j'étais si peu fait pour la société. C'est qu'il est impossible que j'y sois comme avec mes amis, et que je ne sais pas cette langue froide et vide de sens qu'on parle aux indifférents; j'y suis silencieux ou indiscret. )>
« Je persiste, mon amie; je n'ai pas un liard de cette monnaie-là. Je sais dire tout, excepté bon-
cil. V. — SA COURESPONDA>'CE 279
jour. J'en serai toute ma vie à Va b c de tous ces propos que l'on porte de maison en maison, et qu'on entend dans tous les quartiers, à la même heure. »
La Correspondance de Diderot est un trésor d'idées si riche qu'on voudrait toujours citer. Voici, pour terminer, des extraits d'une lettre remarquable de Diderot à son frère {'19 décembre 1760), sur la tolérance : « L'esprit ne peut acquiescer qu'à ce qui lui parait vrai; le cœur ne peut aimer que ce qui lui semble bon. La contrainte fera de l'homme un hypocrite, s'il est faible; un martyr, s'il est courageux. Faible ou courageux, il sentira l'injustice de la persécution, et il s'en indignera. Il est impie de vouloir imposer des lois à la conscience, règle universelle des actions. Il faut l'éclairer et non la contraindre. Les hommes qui se trompent sont à plaindre, jamais à punir. Si l'on peut arracher un cheveu à celui qui pense autrement que nous, on pourra disposer de sa tête, parce qu'il n'y a point de limites à l'injustice. Dans un état intolérant, le prince n'est qu'un bourreau aux gages du prêtre. S'il suffisait de publier une loi pour être en droit de sévir, il n'y aurait point de tyran... Si votre vérité me proscrit, mon erreur, que je prends pour la vérité, vous proscrira. »
280 DIDEUOT
N'avions-nous pas raison de dire qu'on retrouve, dans cette correspondance avec M"° Voland, le Diderot que nous connaissons déjà et que nous aimons, avec sa riche nature, sa vive imagination, son enthousiasme ailé etses illusions? N'y voit-on pas, à chaque page, sa bonté, son cœur droit, sa sensibilité débordante ?
Sainte-Beuvie recommande aussi la correspondance de Diderot avec M"" Jodin', jeune actrice, dont il connaissait la famille et dont il essaya de diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que désintéressés.
C'est un « admirable petit cours de morale pratique, sensée et indulgente; c'est de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je dirai presque de la vertu, à la portée dune jolie actrice, bonne et franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de Diderot, Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, des conseils mieux pris dans le réel, dans le possible, dans l'humanité; et certes il ne les eût pas assaisonnés de maximes plus saines, d'indications plus fines sur l'art du comédien. »
(1) Les lettres à M"" Jodin, publiées pour la première fois en 1821, présageaient dignement celles à M'" Volland dont nous venons de donner des extraits.
cil. V. — SA CORRESPONDANCE 281
Dans ces lettres à une jeuue actrice, Diderot ne se montre pas bien sévère. Il n'exige pas d'elle la pureté d'une vestale; il l'engage à bien choisir son amant, à lui rester fidèle, à n'en avoir jamais deux à la fois. 11 lui donne sur son art et sur sa conduite à la ville les conseils les plus sages et les plus pratiques. « Mettezvous, lui dit-il, eu garde contre un ridicule qu'on prend imperceptiblement et dont il est impossible dans la suite de se défaire; c'est de garder, au sortir de la scène, je ne sais quel ton emphatique qui tient du rôle de princesse qu'on a fait. En déposant les habits de Mérope. ou d'Alzire, accrochez à votre porte-manteau tout ce qui leur appartient. »
Diderot est tellement écrivain de génie et de nature qu'il n'écrit jamais mieux que dans ces entretiens improvisés : nous venons d'y voir le même feu, le môme mouvement animé et coloré, que dans ses romans, la ReUgivase, Jacques le fataliste, la même verve que dans son spirituel dialogue le Neveu de Rameau et dans ses jolis contes.
Avec sa rapide chaleur commuuicative, Diderot y traite légèrement toute uue suite de sujets intéressants et variés. On voit, de plus, figurer dans ces lettres tout ce que la dernière moitié du
xviii'^ siècle compta de personnages célèbres, de femmes aimables et d'hommes d'esprit :
Voltaire, Rousseau, Bufïon, le président de Brosses, Helvétius, d'Holbach surtout et Grimm, Naigeon, Thomas, le spirituel petit abbé napolitain Galiani, M""' Riccoboni, M'"° d'Houdetot si charmante et sa belle-sœur, M™ d'Épinay, la maîtresse de Grimm, qui, malgré l'humeur indépendante de Diderot et son éloignement instinctif du monde, l'avait apprivoisé chez elle et qui le goûtait si vivement : « Quatre lignes de cet homme, disait-elle, me font plus rêver et m'occupent plus qu'un ouvrage complet de nos prétendus beaux esprits. »
Si Bayle vivait, dit Naigeon, quel parti ce grand homme n'aurait-il point tiré d'une collection aussi riche et aussi variée. Combien ne lui aurait-elle pas fourni de ces extraits intéressants et instructifs tels qu'il les savait faire! Quel éclat ces extraits critiques et raisonnes, semés de réflexions fines, judicieuses et profondes, n'auraient-ils pas donné à la réputation de Diderot ! Avec quel plaisir des extraits faits dans cet esprit n'auraient-ils pas été lus! Quels fruits les jeunes gens qui cultivent les lettres, et qui se plaisent à perfectionner par l'étude et la médita-
cil. V. — SA CORRESPONDANCE 283
tion leur goût et leur jugement, n'en auraient-ils pas recueillis ! et quelle estime n'auraient-ils pas conçue pour le savant critique qui, en leur faisant connaître, par une bonne analyse, le travail de Diderot, leur aurait appris à l'apprécier?
Un grand critique contemporain, le Bayle du xix'^ siècle, je veux dire Sainte-Beuve, a exprimé, dans le même esprit, les mêmes regrets. Ce serait, dit-il, « une trop longue mais bien agréable tâche de rechercher dans ces volumes et d'extraire tout ce qu'ils renferment d'idées et de sentiments relatifs à l'amour, à l'amitié, à la haute morale et à la profonde connaissance du cœur, au spiritualisme panthéistique, véritable doctrine de Diderot, à l'art, soit comme théorie, soit comme critique, soit enfin comme production et style. Car il y a de tout cela et à foison. »
Il aurait voulu rendre à Diderot le service de montrer non seulement la prodigieuse activité de son esprit, son immense savoir, et cette étonnante variété de connaissances, mais la supériorité contestée de ce génie vraiment universel. Car, quel que soit le génie d'un homme, quelque influence et quelque prestige qu'il ait exercés sur ses contemporains, il risque de n'être pas mis à son rang par la postérité quand il
n'a pas pris soin de recueillir toute sa force et de concentrer tout son talent dans une œuvre unique et complète.
Diderot, en eiïet, « le critique profond et novateur qui a créé l'esthétique des beaux-arts et inventé le drame, est moins populaire que Le Batteux, Marmontel et La Harpe; le métaphysicien qui, dans ses lettres sur les aveugles et les sourds-muets, a frayé la route à Condillac et à tous les idéologues du xvm'' siècle, obtient à peine une mention dans l'histoire de la philosophie, où tant d'esprits médiocres occupent une large place ' ». La postérité négligente et pressée ne connaît plus que les chefs- d'oeuvre. Elle ne se donne guère la peine de réunir ce qui est dispersé, de rassembler sous son regard et de voir, d'une seule vue, l'ensemble de la pensée et de l'œuvre d'un grand écrivain. C'est pourquoi il est de l'intérêt comme du devoir de tout homme, doué de grandes facultés, de les concentrer dans une œuvre en rapport avec les besoins généraux de son époque, et qui aide à la marche du progrès. « Quels que soient, dit Sainte-Beuve, ses goûts particuliers, ses caprices, sou humeur de paresse ou ses fantaisies de
(1)E. Vacherot.
CIL V. - SA CORRliSPONDANCE 285
hors-d'œuvre, l'homme de géaie doit à la société un monument public, sous peine de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée. »
Diderot n'a pas failli à ce devoir et à sa mission. Son monument existe, quoiqu'il n'apparaisse tout d'abord qu'en fragments. Mais, « comme un esprit unique et substantiel est empreint eu tous les fragments épars, le lecteur qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, amour et admiration, recompose aisément ce qui est jeté dans un désordre apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et finit par embrasser d'un coup d'oeil l'œuvre du grand homme ».