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Diderot

CE fut dans la petite ville de Langres, le 5 octobre 1713, que naquit Denis Diderot. Cette très vieille cité de la France en est également une des plus élevées comme altitude. Aussi l'inconstance de son climat est-elle célèbre à cent lieues à la ronde. On a coutume de dire qu'à Langres la tête des habitants est sur leurs épaules comme un coq au haut d'un clocher, leur atmosphère passant en vingtquatre heures du froid au chaud et du calme à l'orage.

Girouette de Langres, Diderot le sera un peu toute sa vie. Lui-même le reconnaîtra de bonne grâce : « Il me semble que j'ai l'esprit fou dans les grands vents, » a-t-il écrit quelque part. Mobile, inconstant, l'esprit toujours en éveil, toujours aussi prêt de changer d'opinion, il personnifiera bien cette inconstance du climat, ce dérèglement des saisons.

En attendant, c'est un petit garçon pétillant, plein d'intelligence et de vie et aussi d'une très grande sensibilité, qui naît dans la plus honnête famille d'artisans de la région. Depuis deux cents ans et plus, chez les Diderot, on exerce le métier de couteliers.

Famille d'artisans honnêtes, famille prolifique également. Sang actif, sang généreux. La grand'mère avait eu vingt-deux (!) enfants. Il lui en restait dix-neuf. Elle réussit, du reste, à subvenir à tous les besoins de

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cette grande famille malgré le peu de fortune qu'elle avait.

Le père, maître coutelier à Langres, était renommé pour sa probité rigoureuse. Cette probité était, en quelque sorte, passée en proverbe chez les habitants du pays.

Diderot rapporte qu'un jour, quelques années après la mort de son père, il rencontra un de ses compatriotes :

« Il m'arrêta par le bras comme je traversais une des rues de Langres et me dit :

« M. Diderot, vous êtes bon, mais si vous croyez que vous vaudrez jamais votre père, vous vous trompez. »

Homme d'un excellent jugement, pieux même, il était aimé et respecté. « Il fut, nous raconte encore Diderot, plus d'une fois choisi pour arbitre entre ses concitoyens, et des étrangers qu'il ne connaissait pas, lui confièrent souvent l'exécution de leurs dernières volontés. Les pauvres pleurèrent sa perte, lorsqu'il mourut. Pendant sa maladie, les grands et les petits marquèrent l'intérêt qu'ils prenaient à sa conservation. Lorsqu'on sut qu'il approchait de sa fin, toute la ville fut attristée... »

Ce père modèle avait épousé Angélique Vigneron à laquelle il donna quatre enfants dont Denis était l'aîné,

La maison du coutelier était située sur la place Chambeau, en face de l'église du Collège dont le perron s'élevait au milieu d'un carrefour formé par la rencontre des rues du Grand et du Petit-Brie et de la rue Saint-Amâtre.

Derrière la maison, séparé de l'arrière-boutique par une petite cour, s'étendait un jardinet clôturé par un mur et par une haie de charmille très négligée. Denis Diderot écolier y avait passé de longues heures, alors que déjà son humeur sauvnge lui faisait rechercher la solitude. Il s'y asseyait souvent devant une table de pierre, ronde et moussue, soutenue par un unique pied.

Dans cette petite maison provinciale, Diderot nous évoque l'image de son père à son établi, dans ses habits d'ouvrier, la tête nue, ou bien « au coin de son feu, dans son fauteuil à bras, avec son maintien tranquille et serein ». C'est en hiver. Ils sont tous assis autour du feu, à

la veillée. Le père ferme doucement les yeux et s'apprête à conter à son entourage quelqu'une de ces histoires morales dont il a le secret.

« Avant que je commence, dit-il à sa fille, Annette, relève mon oreiller qui est descendu trop bas, et toi, Denis, ferme les pans de ma robe de chambre, car le feu me brûle les jambes...

(t Vous avez tous connu le curé de Thivet?... » (1).

Au reste, le père Diderot savait, quand il le fallait, être un joyeux convive tout comme un autre. Une année, il mangea et but si fort que les médecins décidèrent de l'envoyer aux eaux de Bourbonne. Sans entêtement, il s'y rendit et suivit les prescriptions de la cure de point en point, mais nulle supplication ne le décida à prolonger son traitement. Lorsqu'il se jugea guéri, il refusa avec obstination de boire un verre d'eau de plus ": « Je ne suis pas malade, répétait-il. Qu'on me donne du bon vin! » Et il levait son verre à la santé de son médecin.

Dans sa jeunesse, Denis était d'une telle sensibilité qu'à l'âge de six ans, assure-t-il, ayant été voir pendre un voleur, il en revint avec la jaunisse.

Un peu plus tard, on décida de le mettre au collège, son père lui ayant reconnu des dispositions pour l'étude et s'étant juré de faire de son fils un ecclésiastique. A huit ans, il fut donc chez les jésuites de Langres, et un de ses oncles, chanoine, qui lui destinait son bénéfice, le fit tonsurer à douze ans.

Le canonicat ne lui plaisait guère, et un beau jour, il abandonna le collège pour prendre le tablier de coutelier. Mais au bout de cinq jours : « J'aime mieux l'impatience que l'ennui », dit-il, et il reprit ses livres.

Au reste, il aimait beaucoup la vie de famille et la maison paternelle. La petite maison de Langres, les soirées passées en compagnie de son frère et de sa sœur lui revenaient bien souvent à la mémoire, plus tard. A cinquante ans, il écrit à son amie, M^i^ Voland : « Un des

(1) Entretien d'un père avec ses enfants.

moments les plus doux de ma vie, et je m'en souviens comme d'hier, ce fut lorsque mon père me vit arriver du collège, les bras chargés. de prix que j'avais remportés et les épaules chargées de couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère qui pleure. »

Mais il ne dit pas qu'il revenait aussi avec une blessure que lui avait faite au côté la hallebarde d'un suisse. Il eut le courage de ne pas se plaindre, et ce n'est que le dimanche suivant, en l'habillant pour aller à la messe, que sa mère aperçut la plaie. Tout jeune, Denis montrait un courage stoïque! Plus stoïque que celui dont il fera preuve plus tard, car, toute sa vie, il fut sensible à l'extrême, inquiet, prudent, nous dirions aujourd'hui : « douillet ».

Nous avons vu que le père Diderot avait, outre Denis, trois autres enfants : il était impossible d'imaginer êtres ayant des caractères plus dissemblables que ces quatre rejetons d'une même souche. Sa sœur était « une personne agissante, gaie, décidée, libre dans ses actions, encore plus libre dans ses propos : une espèce de Diogène femelle ». Elle refusa de se marier pour soigner son père et diriger le ménage à la mort de sa mère. Aussi Denis l'appelait-il « la ménagère ». Une autre fille entra dans les ordres et mourut à moitié folle. Enfin le frère de Denis se fit abbé. C'était un esprit ardent, une sorte de sectaire à la dévotion outrée, presque toujours silencieux, « sorte d'Heraclite chrétien, constamment prêt à pleurer sur la folie de ses semblables ». Il devint chanoine de l'église cathédrale de Langres, se brouilla, bien entendu, plus tard, avec l'auteur de l'Encyclopédie, ainsi qu'avec « la ménagère » qu'il accusait d'aimer trop le philosophe, et, à la mort de Denis, poussa le zèle religieux jusqu'à vouloir brûler les papiers de l'auteur du A'eueu de Rameau.

On se doute qu'une famille de cette sorte, composée

d'êtres si dissemblables ne devait pas toujours être très unie. Diderot n'acheva pas ses études à Langres, mais à Paris, au collège d'Harcpurt. Les jésuites l'ayant vu d'une intelligence si vive avaient résolu de l'accaparer tout à fait. Fort habilement, par des promesses, par des éloges, ils l'incitèrent à quitter furtivement la maison paternelle pour leur collège à Paris.

Ravi d'abandonner sa petite ville et de voir des horizons nouveaux, Denis promit tout ce qu'on voulut, mais, avec la volubilité de paroles et l'étourderie qui lui étaient déjà habituelles, il n'eut rien de plus pressé que de confier son secret à tout le monde. C'était le meilleur moyen pour qu'il arrivât aux oreilles de son père.

« M. Diderot père, raconte M™« de Vandeul, observa le plus profond silence; mais, en allant se coucher, il emporta les clefs de la porte cochère, et, lorsqu'il entendit son fils descendre, il se présenta devant lui et lui demanda où il allait, à minuit.

— ■ A Paris, où je dois entrer chez les jésuites.

— Ce ne sera pas pour ce soir, mais vos désirs seront remplis; allons d'abord dormir. »

Et, le lendemain, tous deux, en effet, se dirigeaient sur Paris.

Après avoir conduit son fils au collège d'Harcourt, le père resta quinze jours dans la capitale « à tuer le temps et à périr d'ennui dans une auberge » pour savoir s'il pouvait être tranquille sur le sort de son enfant. Après ces quinze jours, il alla au collège, s'assura de sa santé, — Denis lui affirma qu'il était parfaitement bien et qu'il se plaisait beaucoup dans cette nouvelle demeure — puis il s'enquit, auprès du principal, de sa conduite et de son travail.

« Assurément, monsieur, lui répondit celui-ci, c'est un excellent écolier; mais, il y a huit jours, nous l'avons vertement chapitré, et s'il continuait, on ne pourrait le garder bien longtemps. »

A peine est -il entré au collège, Denis avait, en effet, trouvé le moyen de se faire réprimander sévèrement.

LA JEUNESSE d'UN PHILOSOPHE 11

Un jour, il voit venir à lui, la figure ravagée de soucis, un de ses nouveaux camarades. Il lui demande le sujet de ses chagrins; celui-ci lui avoua que l'on composait le lendemain et qu'il était fort embarrassé de sa besogne, « Mon père, dit M^e de Vandeul, lui proposa de le faire à sa place; en effet, le jeune homme déposa son papier dans une garde-robe, mon père l'y suivit, fit le devoir et les professeurs le trouvèrent parfaitement bien; mais ils ajoutèrent que ce devoir ne pouvait être l'ouvrage de celui qui le présentait, et le forcèrent d'en nommer l'auteur ou de sortir sur-le-champ du collège. Le jeune homme avoua que le nouveau venu s'en était chargé; ils furent tous les deux très houspillés, et mon père renonça à la besogne des autres pour ne s'occuper que de la sienne. L'objet de tant de fracas était un morceau de poésie: il fallait mettre en vers le discours que le serpent tient à Eve quand il veut la séduire : étrange sujet de composition pour de jeunes écoliers. »

Dès qu'il a terminé ses classes au collège d'Harcourt, son père le fait entrer chez un procureur, M. Clément de Ris. Il y demeure deux ans, quoique la chicane ne lui plaise pas du tout. Il employait le plus de temps possible à l'étude du latin, du grec, des mathématiques, de l'italien, de l'anglais; mais il se livrait tellement à son goût pour les lettres que M. Clément prévient le père.

On lui intime alors l'ordre de choisir entre les professions de médecin, -de procureur ou d'avocat. Au bout des deux mois de réflexion qui lui ont été accordés, il répond que l'état de médecin ne lui plaît pas, qu'il ne veut tuer personne; que celui de procureur était trop difficile à remplir délicatement; qu'il choisirait volontiers la profession d'avocat, mais qu'il avait une répugnance invincible à s'occuper toute sa vie des affaires d'autrui. « Mais, lui dit M. Clément, que voulez-vous donc être? — Ma foi rien, mais rien du tout. J'aime l'étude, je suis fort heureux, fort content; je ne demande pas autre chose. »

Averti de cette réponse par M. Clément de Ris, son père lui supprima, dès lors, tout subside. Il pfévint son fils qu'il

ne rembourserait aucune de ses dépenses, lui ordonnant de choisir un état quelconque, ou de revenir à Langres. Mais Denis s'imagina que son père, par bonté, reviendrait sur sa décision, il quitta la maison du procureur et s'installa dans un cabinet garni où il commença une vie de misère profonde. Pendant dix ans il devait rester ainsi, persévérant dans sa volonté d'indépendance, tandis que son père s'obstinait dans son refus d'intervenir. Parfois, la mère lui envoyait un peu d'argent en cachette, qu'une vieille servante apportait à Paris, faisant soixante lieues à pied et ajoutant à la somme remise par la mère ses propres économies.

De son côté, Diderot donnait des leçons. Maigres élèves, maigre rétribution. Et aussi maître bizarre. Jamais vit-on professeur plus extraordinaire. Disposé à enseigner toutes choses, qu'il les connût ou ne les connût point, littérature ou mathématiques, sciences ou arts, son savoir paraissait universel. En réalité, c'était plutôt un enthousiaste de tout, qui avait des clartés de chaque matière. Capricieux au possible, son humeur variait selon les élèves qu'on lui donnait. Tombait-il sur un sujet intelligent, il se lançait dans les considérations les plus étrangères à sa leçon, effleurait les grands problèmes politiques et sociaux, se contredisait, discutait avec lui-même, prenait son élève à témoin, s'échauffait, bataillait, s'emballait, discourait à grands cris et avec force gestes. La nuit venait qui le trouvait encore en pleine discussion passionnée et frénétique.

Le chargeait-on, au contraire, d'instruire un cancre, son imagination glacée s'arrêtait, son esprit s'égarait. 11 cessait bientôt de parler. Au bout de dix minutes, il prenait son chapeau et on ne le voyait plus.

Un si étrange professeur devait, on le conçoit, avoir peu de succès auprès des familles. Aussi Denis fut-il bientôt forcé de chercher d'autres sources de prolits. Il fit des traductions à un prix infime la ligne, il écrivit des discours, il arrangea des oraisons, il composa des sermons pour des missionnaires qui allaient ensuite les répandre

dans les colonies portugaises. Il fit jusqu'à des mandements pour les évêques!

Un jour, il crut avoir "enfin trouvé une bonne place. Un certain financier nommé Randon l'engagea chez lui comme précepteur de ses enfants. Le poste était bien rétribué, mais la tâche était ingrate : le maître devait assister au lever de ses élèves, leur enseigner tout ce qu'il savait pendant la matinée, dîner avec eux, les promener ensuite, ne recevoir personne, n'aller voir qui que ce fût, souper avec les marmots, les voir coucher, et ne les abandonner pas un seul instant à d'autres soins que les siens...

Au bout de trois mois, le précepteur alla trouver M. Randon, et le pria de lui rendre sa liberté.

« Quel sujet de mécontentement avez-vous donc, M. Diderot?

— Monsieur, repartit Denis, regardez-moi bien : ne trouvez-vous pas qu'un citron est moins jaune que mon visage. J'apprends à vos enfants à devenir des hommes, et, pendant ce temps-là, c'estmoi quiretourne à l'enfance. J'aime mieux mon taudis de Paris, mais ma liberté. »

Et, délibérément, il revint à sa vie de misère et de tracas. Les soucis de toutes sortes recommencèrent aussitôt.

A propos de sa détresse d'alors, on raconte qu'un mardi gras, n^ayant pas un sou vaillant, il sortit de chez lui dans l'espoir de rencontrer un ami qui l'invitât à dîner. Il sonne en vain à toutes les portes, les personnes qu'il trouve ne le retiennent pas ou elles sont priées à dîner en ville ellesmêmes. Enfin, après avoir couru toute la journée, il rentre chez lui exténué de fatigue et défaillant de besoin. Son hôtesse le voyant pâle et défait, lui offre un peu de vin chaud et du sucre. Il accepte, se réconforte un peu» puis gagne sa couche. Il fit alors le serment de ne jamais refuser un écu à quiconque le lui demanderait.

Certains jours, sa misère était si noire qu'il fallait user de procédés assez... lestes pour en sortir. C'est ainsi que sa fille, M«« de Vandeul, raconte une aventure qu'elle qualifie avec beaucoup d'indulgence « espièglerie ».

Un moine du couvent des Carmes déchaussés, un peu parent de Diderot, appelé le frère Ange, s'occupait de faire entrer dans des couvents les jeunes gens malheureux et bien nés; il leur donnait tous les moyens de se tirer des embarras où ils s'étaient mis; il leur offrait la possibilité de se réconcilier avec leur famille.

Diderot va trouver ce carme, feint de regretter amèrement la vie irrégulière qu'il a menée jusque-là et de désirer la paix monacale. Mais il avoue qu'il a des dettes, qu'une malheureuse créature a été entraînée par lui dans une vie qui ne lui laisse d'autre ressource que le vice... Enfin, il extorque ainsi au moine deux mille francs en s'y reprenant à plusieurs fois, et quand le frère se lasse de payer pour lui, il dit : « Frère Ange, vous ne voulez plus me donner d'argent? Eh bien, moi, je ne veux plus être carme; écrivez à mon père, et faites-vous rembourser. » Le moine entra dans une fureur horrible, il écrivit au père de Diderot, qui le traita comme un sot, et paya. On comprend facilement que ces aventures-là n'accéléraient pas la réconciliation avec le vieux coutelier. Elles ne donnaient pas non plus à Denis Diderot cette maturité de la pensée qui lui eût été si nécessaire et qu'il ne devait acquérir que beaucoup plus tard.

Mme de Vandeul nous le peint à cette époque « souvent ivre de gaieté, plus souvent noyé dans les réflexions les plus amères ». En réalité, il avait cet « air vif, ardent et fou » que donne la belle humeur, mais il se gâtait déjà le style et la main par trop de travaux improvisés, par trop de matières insuffisamment apprises, par trop d'à peu près, et lui-même devait sentir confusément à certaines heures tout le tort qu'il faisait à son propre talent. Néanmoins l'esprit primesautier reparaissait chez lui, avec l'insouciance, avec la gaieté, avec la jeunesse.

Libre, ardent, Diderot n'était-il pas le plus heureux des hommes? Il habitait alors sur les quais, et, dès le matin, il allait par les rues, musant aux étalages, détaillant les jolies femmes, s'arrêtant à une bouquinerie. Ses pas l'entraînaient presque toujours vers le Pont-Neuf.

A cette époque, c'était bien l'endroit le plus animé de tout Paris, le rendez-vous des beaux esprits et aussi de coquins. « Le Pont-Neuf, s'écrie Mercier, est dans la ville, ce que le cœur est dans le corps, le centre du mouvement et de la circulation; le flux et le reflux des habitants et des étrangers, frappent tellement ce passage, que pour rencontrer les personnes qu'on cherche, il suffit de s'y promener une heure chaque jour. »

C'est au Pont-Neuf qu'opéraient les recruteurs, les racoleurs qu'on appelait « vendeurs de chair humaine » et qui « faisaient des hommes pour les colonels ».

Pour ces racoleurs, tous les moyens étaient bons ; écoutons ce qu'en dit Mercier : « Ils ont des filles de corps de garde, au moyen desquelles ils séduisent les jeunes gens, qui ont quelque penchant au libertinage; ensuite ils ont des cabarets où ils enivrent ceux qui aiment le vin; puis ils promènent les veilles du mardi gras, et de la saint Martin, de longues perches surchargées de dindons, de poulets, de cailles, de levraux, afin d'exciter l'appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure.

« Les pauvres dupes qui sont à considérer la Samaritaine et son carillon, qui n'ont jamais fait un bon repas dans toute leur vie, sont tentés d'en faire un, et troquent leur liberté pour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d'écus, et l'on crie, qui en veut? qui en veut? C'est de cette manière qu'on vient à bout de compléter une armée de héros, qui feront la gloire de l'Etat et du monarque; ces héros coûtent au bas du Pont-Neuf trente livres pièce. Quand ils sont beaux hommes, on leur donne quelque chose de plus...

« Ces recruteurs, continue Mercier, se promènent la tête haute, l'épée sur la hanche, appelant tout haut les jeunes gens qui passent, leur frappant sur l'épaule, les prenant sous le bras, les invitant à venir avec eux, d'une voix qu'ils tâchent de rendre mignarde...

« Ces recruteurs ont leurs boutiques dans les environs avec un drapeau armorié, qui flotte et qui sert d'enseigne. Là ceux qui sont de bonne volonté viennent donner leur

fa(tr .l'ap

Madame Greuze{ Anne-Gabrielle Babuti).

signature. Un de ces recruteurs avait mis sous son enseigne ce vers de Voltaire :

Le premier qui fut Roi fut un soldat heureux. »

Sur le Pont-Neuf aussi opérait l'illustre Thomas, homme énorme et charlatan fameux dont Mercier nous a laissé le portrait truculent.

« Il était reconnaissable de loin par sa taille gigantesque et l'ampleur de ses habits; monté sur un char d'acier, sa tête élevée et coiffée d'un panache éclatant, figurait avec la tête royale d'Henri IV; sa voix mâle se faisait entendre aux deux extrémités du pont, aux deux bords de la Seine. La confiance publique l'environnait et la rage de dents semblait venir expirer à ses pieds; la foule empressée de ses admirateurs, comme un torrent qui toujours s'écoule, et reste toujours égal, ne pouvait se lasser de le contempler; des mains sans cesse élevées imploraient ses remèdes, et l'on voyait fuir le long des trottoirs les médecins consternés et jaloux de ses succès. Enfin, pour achever le dernier trait à l'éloge de ce grand homme, il est mort sans avoir reconnu la Faculté. »

Tels étaient les éléments divers qui faisaient du Pont- Neuf un si pittoresque tableau.

On pense que notre philosophe n'avait garde d'oublier de s'arrêter à chaque auvent, à chaque spectacle en plein air.

Cependant, insensiblement, ses pas le rapprochaient de la rue Dauphine. Il avisait une modeste boutique de libraire, s'attardait une seconde devant le Mercure français, le Traité des Modes ou VAlmanach des Dames qui encombraient l'étalage, et, entrant soudain, se trouvait en face d'une charmante jeune fille « poupine, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose », qui se tenait au comptoir, en jupe courte de calmande, corsage de basin et bavolet de mignonne dentelle, sans autre parure qu'une petite croix 'd'or à la Jeannette pendue au cou.

Ce charmant pastel du xviii« siècle, c'était M^i^ Babuti

LA JEUNESSE d'UX PHILOSOPHE 19

qui devait devenir célèbre plus tard en épousant M. Greuze.

Diderot n'aimait rien autant que venir bavarder une heure en cette délicieuse compagnie et taquiner la jolie fille qui ne savait si elle devait rire ou se fâcher des plaisanteries du jeune homme :

« Mademoiselle, demandait-il malicieusement, les Contes de La Fontaine, un Pétrone, s'il vous plaît?

— Monsieur, disait, rougissante, la petite Babuti, monsieur, les voilà; ne vous faut-il point d'autres livres?

— Pardonnez-moi, mademoiselle, mais...

— Dites toujours,

— La Religieuse en cheiiiUe.

— Fi donc, monsieur! Est-ce qu'on a, est-ce qu'on lit ces vilenies-là?

— Ah! Ah! Ce sont des vilenies, mademoiselle, moi je n'en savais rien.

— Mademoiselle?

— Monsieur?

— Avez-vous le Portier des Chartreux?

— Monsieur!

— La Tourière des Carmélites, Thérèse philosophe f

— Oh! monsieur, monsieur...

— Alors, mademoiselle?

— Monsieur, c'est en face, chez Desauge, dans la rue Saint-Louis-au-Palais ; ici on n'a que des livres honnêtes. »

Et Diderot de se sauver en riant aux éclats.

Il continuait sa promenade sur les quais, et, presque invinciblement, ses pas le portaient au Palais-Royal. Là, changement complet de décor :

« On se regarde avec une intrépidité qui n'est en usage, dans le monde entier, qu'à Paris, et à Paris même, que dans le Palais-Royal : on parle hauî, on se coudoie, on s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants; on les caractérise d'un mot; on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans vouloir humilier personne. On roule dans le tourbillon, on se

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prodigue les regards, avec un abandon qui laisse toujours aux femmes le dernier... » (1).

Séjour enchanté, « petite ville luxueuse enfermée dans une grande ville. C'est le temple de la volupté d'où les vices brillants ont banni jusqu'au fantôme de la pudeur : il n'y a pas de guinguette dans le monde plus gracieusement dépravée » (2).

De temps en temps, on entend un cri, en voit un rassemblement se faire : c'est un Suisse qui chasse une fille à grands coups de fouet. D'autres fois, on se contente de poursuivre la femme qui ne s'exhibe pas en tenue correcte. On n'y tolère pas non plus les hommes en veste, en robe de chambre ou en bonnet, ni les domestiques en livrée. Les Suisses les pourchassent de tous côtés :

« Li entrer pas en casaquin!» crient-ils de loin dès qu'ils les aperçoivent.

C'est un bruit, un mouvement, un spectacle extraordinaire. Diderot se grise de ces cris, de ces appellations, de ces foules et de ces femmes. Mais plus que tout l'attire et le retient la société des nouvellistes qui foisonne au Palais-Royal comme aux Tuileries.

Au Palais, ils s'assemblent à droite, dans la « grande salle d'arbres » que Sauvai décrit comme « un petit bois » où règne le silence qui « n'est interrompu que par le petit murmure que fait le jet d'eau qui sort du centre du bassin ». Ceux qui tiennent le premier rang parmi « les gazetiers à la bouche » se groupent autour d'un marronnier au tronc puissant qui était célèbre dans tout Paris et même dans toute l'Europe sous le nom d' « arbre de Cracovie ». Là on débite mille mensonges, on met en circulation mille nouvelles. Chacun est averti ou croit l'être, et, de bouche en bouche, circule la gazette vivante de la capitale.

Les savants et les gens de lettres forment un groupe à part. C'est celui où Denis se glisse le plus volontiers. On

(1) Mercier, Tableau de Paris,

(2) Id.

y discute âprement des prochaines élections académiques, on y disserte une lettre de Voltaire, on y crie, on s'y bafoue, on s'y dénigre, on s'y insulte, — on admire rarement son prochain, et comme à regret. Armand Baculard est le grand colporteur de nouvelles. Une chute ou un succès à la Comédie-Française, un opéra nouveau de Gliick ou de Piccini suffisent pour diviser les habitués en deux corps ennemis, pendant que les politiques se réfugient sous le fameux arbre de Cracovie.

C'est le mercredi et le samedi qu'ont lieu principalement les réunions : Diderot s'y fait toujours remarquer par ses grands gestes, par sa faconde, par l'originalité et la hardiesse de ses idées. Il donne lecture à haute voix des gazettes, il s'émeut, il se passionne, il hurle, il trépigne.

« Les personnes qui arrivent, disent MM. FunckBrentano et Paul d'Estrée (1), sont abordées dès leur arrivée. Ne seraient-elles venues que dans l'intention de faire un tour de promenade, elles sont tout aussitôt questionnées sur les nouvelles qu'elles peuvent connaître. Quelques amis se promènent-ils en devisant entre eux, des nouvellistes souples, au pas doux et furtif, les suivent comme leur ombre, s'efforçant d'attraper au vol les bribes de leur entretien.

« De-çi, de-là, des groupes, des pelotons où chacun s'efforce de se pousser au premier rang. Tout à coup un remous. C'est un nouvelliste de haut vol qui a fait son apparition dans le jardin. Quand un de ces nouvellistes respectés déploie en se promenant une lettre ou un autre papier écrit à la main, il est aussitôt environné d'autant de personnes qu'en peut contenir la longueur de l'allée où il est. S'il est assis, il se forme un nuage autour de lui, qui grossit à vue d'œil; et, de bouche en bouche, ce qu'il lui plaît de communiquer est porté jusqu'aux plus éloignés... »

Au milieu de cette aaritation, Diderot exulte. Bientôt,

(1) Les Nourelfisles. Hachette, éditeur, 1905.

Café du Caveau.

cependant, il est las du Palais-Royal et décide avant le souper (au fait oùsoupera-t-il? et qui lui paiera son repas? il n'en sait rien lui-même...) d'entreprendre la tournée des cafés. Le voilà chez Gradot où l'arrivée d'un nouvelliste vient de faire sensation. On entoure celui-ci de toutes parts, on déserte les tables, on l'environne, on

l'investit. Bientôt la nouvelle est lancée, elle circule de l'un à l'autre. Diderot se hâte de la happer au vol, et il court la colporter en coup de vent chez Procope, chez Laurent, au café de Malte. Au café de la Régence on discute de la Comédie-Française et des comédiens ordinaires de Sa Majesté. Au café du prophète Élie, rue Saint- Ilonoré, à l'angle de la rue du Four, on s'entretient à mivoix d'aventures galantes écoutées la nuit dernière. Au café Le Roy, on parle politique, ainsi qu'au café Dupuis. Mais, dans aucun, Diderot ne se plaît autant qu'au célèbre Caveau, situé au Palais-Royal, sous le café de la Rotonde. « C'était un petit caveau fort noir, fort humide, où l'on descendait par deux ou trois marches et dans lequel il y avait quelques mauvaises tables et tabourets fort lourds, rembourrés de crin et revêtus de mauvais cuir. On montait par un petit escalier qui était un véritable cassecou à une terrasse pas plus grande que la main qui donnait sur le jardin ; c'est là que se faisaient les joyeuses orgies et les jolies chansons... » (1). Plus tard le lieu devait être embelli des bustes de Grétry, Piccini et Gluck, mais, à cette époque, il était plutôt sinistre. Cependant quel bruit s'y faisait, quel brouhaha, quelle agitation! Au moins c'était la vie, trépidante et intense, celle qui plaisait le plus au jeune philosophe et sur laquelle il se ruait avec le plus d'âpreté.

Toutefois son esprit mobile ne saurait se plaire longtemps au même spectacle. A peine est-il dans la compagnie des habitués du Caveau, il songe à s'en échapper, et l'image de la petite Babuti vient, une fois de plus, hanter sa pensée.

Toujours courant, il s'échappe du café, serre vingt mains qui voudraient le retenir, glisse dans le Palais- Royal, et, après une course folle, se retrouve dans la boutique de l'humble librairie, devant le Mercure français, les libelles, les Almanachs royaux et le Traité des Modes.

(1) Anonyme. Le Palais-Royal. Paris, 1818.

La Cruche cassée, de Greuze.

(Porirait de Mii« Babiiti.)

Dans un charmant chapitre de ses Muses et Bourgeois de jadis (1), le délicieux Edmond Pilon évoque

(1) Muses et Bourgeois de jadis, par Emond Pilon. 1 vol. Mercure de France, éditeur.

Denis « toujours aussi fou, aussi vif et aussi pétillant ».

« Mademoiselle, avéz-vous lu Clarisse?

— Oh! monsieur, si j'ai lu Clarisse! »

Et là-dessus, il s'oubliait à parler de Richardson.

« Un homme si admirable, disait M. Diderot, et qui a su mettre dans un petit roman tout ce que Montaigne, Charron, La Rochefoucauld et Nicole ont mis dans de gros livres. Et, en même temps, si tendre, si passionné, si pathétique, mademoiselle!

« Sur ces mots, les voilà causant tous les deux de Lovelace, de Clémentine, de Clarisse et de miss Howe absolument comme de gens qu'ils auraient connus. Ah ! le drôle de corps qu'était en ce temps-là M. Diderot, grand, maigre, efflanqué, son long nez au vent, toujours occupé d'écrire, étonnant, prolixe en toutes sortes d'anecdotes et contes, gai avec les femmes, savant avec les hommes et ne craignant personne sur le paradoxe... »

Sa joie de revoir la petite Babuti était intense.

« Une mine d'enfant, disait-il d'elle, un front rond et tout uni, les sourcils écartés de l'œil qui prêtaient à la physionomie une expression de naïveté, un petit nez de jeune fille fin, droit, éveillé, une bouche humide, découpée, coquette, l'ovale encore plein, la chair douillette et délicate, une rondeur aimable, un petit air de sentiment relevant et animant ce que le Aâsage avait d'un peu trop moutonnier (1). » w

« Il fallait, dit encore Edmond Pilon, entendre Diderot juger des coquettes et dire, assez haut pour flatter les jolies oreilles qui l'écoutaient qu' « un maintien chaste, des manières simples et modestes, un petit air de grâce » sont les plus séducteurs des attraits pour une femme ».

A quoi le neveu [de M. Rameau, le musicien] en toussant, crachant, et se tirant des cheveux toute la paille du matelas où il avait dormi : « Heu! heu!... monsieur... il y a fagot et fagot, et il y a fille et fille; celle-là est la plus rusée qui cache sa rouerie sous un visage d'ange. — Mais,

(1) Diderot. Salons.

neveu... — Non point, non point; ce sont toutes des menteuses, et, si elles sont belles, c'est pour mieux nous perdre. — Pourtant une jolie femme! — Monsieur, toutes les femmes sont maintenant jolies ; plus vous le leur dites, plus elles sont friponnes! » Mais M. Diderot : « N'offensez pas mademoiselle, neveu, et ne lui donnez pas le regret d'être jolie! »

« La belle fille rougissait de plaisir, prenait son air fâché, du revers d'un livre tapait sur les doigts de M. Diderot : « Monsieur le philosophe ! » — Mais le neveu, à son tour, droit et les bras en l'air ainsi que dans le portrait qu'en a fait Carmantelle : « Mademoiselle? — Monsieur! — Atteignez-nous, je vous prie, et prêtez-nous un moment ce vieux tome que je vois d'ici sur la planche la plus élevée et où Desiderius Erasmus nous dit ce que les femmes pensent de leur mari. — Mais, monsieur! — Mademoiselle, j'y tiens fort! » Après quoi le voilà qui pivote sur les talons au milieu des chaises, fait craquer ses doigts en tirant ses mains et fredonne, en faisant gonfler ses deux joues, un allegro de Locatelli. En même temps, M^i^ Babuti est sur Tescabeau; elle se hausse aux rayons; elle atteint le vieux tome poudreux d'Erasmus; mais, cependant, pas assez vite pour dissimuler, dans une petite pantoufle, un pied fait au tour, une cheville ravissante et les mollets du monde les plus agréables... »

Ah! ces matinées, ces après-midi ou ces après-soupers passés dans la petite boutique du libraire Babuti, Diderot devait s'en souvenir longtemps après avec délices. C'était comme un coin délicieux de sa jeunesse passionnée et un peu folle qu'il retrouvait là, dans le magasin aux souvenirs et qui lui paraissait de loin comme une échappée de bleu dans un ciel sombre. Désormais, aux plus mauvaises heures que lui réserve l'avenir, il aura toujours en mémoire la gracieuse fille accorte, avec son front rond et tout uni, son petit nez, sa bouche humide, qui le regardera en souriant du fond de sa jeunesse...

Le Mari et TAmi

VERS l'année 1741, vivait dans une modeste maison de l'étroite rue Poupée, près de la rue de la Harpe, une pauvre femme veuve avec sa fille tenant un tout petit commerce de dentelles et de lingerie. M^^ Champion avait épousé, en 1710, un manufacturier dont l'industrie ne fut jamais très brillante et qui mourut à l'Hôtel-Dieu, à l'âge de quarante ans, le 25 mars 1713, laissant presque sans ressources sa jeune femme avec une petite fille, Toinette. Tant bien que mal, — et plutôt mal que bien, il semble — M^^ Champion fit tête à la misère. Grâce à quelques protections, elle put mettre sa fille au couvent, l'y laissa jusqu'à l'âge de seize ans, lutta désespérément pendant ce temps et la reprit ensuite avec elle pour l'associer à son modeste gagne-pain.

Toinette aurait bien voulu se marier. Mais quel galant se fût risqué à prendre cette pauvre ouvrière qui ne pouvait se suffire à elle-même et aurait bientôt peut-être sa mère à sa charge?...

Heureusement, en cette occasion comme en bien d'autres, le hasard fut ingénieux; il fit habiter dans la propre maison des deux femmes, en une toute petite chambre sise sur le même palier, un pauvre diable de jeune écrivain qui vit la petite, qui lui causa, qui s'en amouracha et qui finit par la demander en mariage et par l'épouser. Cet écrivain était Denis Diderot.

Tout d'abord, l'affaire n'alla pas toute seule. Denis avait vu la jeune fille, il la trouvait jolie au possible, était prêt à lui déclarer son amour et même à la demander en ma-

LE MARI ET l'aMI ^9

riage. Mais IVr^^ Champion était assez farouche, les deux dames voyaient peu de monde et il fallut à notre philosophe toute une diplomatie pour avoir accès chez elles. Il leur déclara un jour qu'il se disposait à se retirer au séminaire, que, dans ce but, il avait besoin d'une provision de linge et qu'il les priait de s'en charger. Puis, chaque soir, comme par hasard, il entra assister à la confection de son trousseau. Visites discrètes, tout d'abord. « Bonjour, monsieur notre voisin.

— Bonjour, mesdames mes voisines.

— Que devenez-vous? Que faites-vous? Que de remerciements je vous ai, etc.. »

Bientôt on s'habitua peu à peu à sa présence. Sa faconde et son entrain firent la meilleure impression du monde. Comme le dit plus tard M™« Champion, il réussit à « renverser la cervelle de Toinette ». Et, un beau jour, tout naturellement, il la demanda en mariage.

Ces dames exigèrent de lui qu'il fît venir ses papiers et qu'il obtînt le consentement de ses parents. M^'^ Champion se souciait, en réalité, assez peu de donner sa fille à « un écrivain sans le sou », « à un homme qui ne faisait rien ». Et quand, tout piteux, Denis vint leur annoncer que son père, le maître coutelier, avait déclaré que « son fils était fou et qu'il lui ordonnait, sous peine de malédiction, de renoncer à son extravagance », ce fut M^i^ Toinette qui protesta bien haut « qu'elle n'entrerait pas dans une famille qui ne la regardait pas d'un bon œil ».

En somme, le prétendant n'avait pour lui « que sa tète vive et sa langue dorée ». Et, tout doucement, on réconduisait...

C'est alors que Diderot, désespérant de toucher le cœur de Toinette, joua sa dernière carte : il feignit de tomber malade, il demanda des secours, il implora la pitié de ces dames. Elle ne lui fit point défaut, comme bien l'on pense. On soigna de son mieux le pauvre malade, on lui apporta du bouillon, on l'accabla de prévenances, tant et si bien qu'il guérit... et qu'il demanda pour la seconde fois Mii« Champion en mariage. Sut-il mieux plaider sa cause?

Avait-on réfléchi dans l'intervalle? Le fait est que le mariage eut lieu clandestinement, à minuit, le 6 novembre 1743, à la paroisse de Saint-Pierre-aux-Bœufs.

Quelques jours plus tard, le jeune ménage s'installait rue Saint- Victor et, quelques mois après, le 13 août 1744, Mme Diderot donnait à son mari son premier enfant, une fille, qui fut baptisée le lendemain à Saint-Nicolas-du- Chardonnet, et qui reçut le prénom d'Angélique.

C'avait été un mariage d'amour, ce fut un mauvais ménage. En somme, on peut le dire, peu d'époux étaient plus mal assortis que M. et M"^*^ Diderot : le caractère primesautier, instable et « sensible » de Denis était très mal appareillé à celui de M''" Champion, tracassière, d'esprit commun et d'une éducation trop vulgaire, ainsi que Ta dit Sainte-Beuve, pour comprendre son mari et suffire à ses affections. Enfin M"'" Diderot était profondément pieuse, et c'était encore là un sujet de discorde future des plus graves pour le jeune ménage.

Quant à Denis, il commença par se montrer jaloux, — et très étroitement. Ne voulant pas que sa femme reçût à la maison tant d'étrangers, il lui interdit de continuer son petit commerce de lingerie, et les jeunes époux durent subsister dès lors sur les gains très précaires de l'écrivain joints aux deux mille écus d'économies faites par M>"« Champion.

Par contre, s'il se montra jaloux, il laissa à sa femme une grande liberté, ayant pris l'habitude de disparaître de la maison dès le matin pour n'y reparaître que le soir. Ses démarches, ses travaux, ses rendez-vous, ses courses, les mille dîners en ville et les mille soupers qu'il devait accepter, que d'obligations, et comment s'y soustraire?... La pauvre Toinette dut se résigner à manger seule un maigre repas, parfois même à dévorer son pain tout sec, alors qu'elle avait prélevé six sous sur les dépenses de la maison « pour que M. Diderot allât prendre sa tasse au café de la Régence et vît jouer aux échecs ».

Cependant, sa femme lui ayant déjà donné son premier enfant et étant même enceinte du deuxième, le bruit se

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répandit à Langres que le fils au père Diderot était marié. Aux représentations de son père, Denis répondit... en embarquant simplement sa femme dans la diligence de Langres :

« Elle est partie hier, écrit-il à son père, elle vous arrivera dans trois jours. Vous lui direz tout ce qui vous plaira, et vous la renverrez quand vous en serez las. »

Le moyen était hardi et radical. Il réussit. Le caractère de M™e Diderot plut fort aux parents et à l'entourage du philosophe. On l'accueillit fort bien, on la garda trois mois et on la renvoya à Paris comblée de cadeaux.

Grâce à sa femme, la réconciliation s'était donc effectuée. Diderot n'en était pas fâché, pouvant ainsi de temps à autre tirer quelques subsides de sa famille. Et le malheureux en avait grand besoin !... A ce moment, il en était réduit, pour vivre, à traduire le Dictionnaiie de Médecine et V Histoire de la Grèce!...

Quelle nécessité ironique l'avait donc poussé au mariage, lui qui pouvait à peine se sulîire? Au fond, MM. Assézat et Maurice Tourneux l'ont bien vu, ce qui avait séduit Diderot, l'éternel bohème, c'était le côté pot-au-feu du ménage :

« Ce qui avait séduit Diderot, malade, sans ressources, sans foyer, c'étaient les tasses de bouillon, les reprises à sa redingote de peluche grise et à ses bas de laine noire, les mille soins où une femme excelle et qu'elle pare d'un sourire; ce qui devait faire le chagrin de sa vie, c'était l'ignorance de cette même femme, le souci de l'argent qu'elle manifestait à tout propos, les perquisitions auxquelles elle se livrait parfois dans les papiers de son mari, c'était toute une société de voisins vulgaires que le philosophe hébergeait un peu malgré lui et qui tenaient en médiocre estime cet homme toujours occupé d'une besogne fort mal vue du clergé et du Parlement. Pendant la détention de Diderot, elle avait plus d'une fois retenu à dîner Rousseau — qui l'en a remercié dans ses Confessions en la traitant de « harengère » ; mais il ne semble pas que d'Alembert, d'Holbach, Grimm se soient jamais

arrêtés au quatrième étage de la rue Taranne; ils montaient tout droit à Vatelier ducinquième ; on ne voit guère chez Mme Diderot que l'abbé Sallier, de la Bibliothèque royale, ou Bemetzrieder, le maître de clavecin d'Ange" lique. Si, par grand hasard, M™^ Geoffrin rend visite au ménage, c'est pour traiter Diderot « comme une bête et conseiller à sa femme d'en faire autant ».

Vraisemblablement, Diderot n'a donc pas été très heureux en ménage. Son caractère léger lui permettait de s'en consoler dès cette époque en prenant une maîtresse et en ayant beaucoup d'amis.

La maîtresse, ce fut M™« de Puisieux. Jolie femme, d'esprit fort distingué, âgée alors de vingt-cinq ans, Mi"« de Puisieux était une mondaine accomplie et de plus un bel esprit. Elle était mariée à un avocat au Parlement, mais elle se souciait bien plus de la société des artistes et des philosophes que de celle des robins, — du moins à cette époque car, plus tard, nous verrons qu'elle trompa précisément notre philosophe avec un collègue de son mari. Pour l'instant, elle était toute à la littérature. Denis avait fait sa connaissance et était devenu son amant pendant que sa femme était à Langres en train de faire de son côté la conquête de sa famille. Leur liaison dura dix ans. Elle se manifesta, de la part de Diderot, sous forme de conseils littéraires à cette jolie femme, et même d'une collaboration discrète aux ouvrages de celle-ci : les Conseils à une amie, en 1748; les Caractères et maximes pour servir de suite aux conseils cVune dame à son amie, paru en 1749, attestent l'un et l'autre l'influence de l'auteur des Bijoux indiscrets.

De la part de M^^e de Puisieux, sa liaison se manifesta sous forme de demandes d'argent continuelles dont elle harcela le philosophe.

Demander de l'argent à Diderot, la chose était piquante. Hélas! elle n'en était que très réelle, et ce fut en partie pour payer les dépenses de la dame que le malheureux Denis dut peiner, suer, travailler à tant d'ouvrages ingrats pendant ces dix années de sa vie, ce fut pour elle

Maison place de la Vieille Estrapade où habita Diderot.

qu'il publia sa traduction de Shaftesbury, YEssai sur le Mérite et la Vertu, comme aussi pour elle il écrivit ses Pensées philosophiques et V Interprétation de la Nature. A chaque ouvrage, M"^*^ de Puisieux recevait les cinquante louis accordés par le libraire. Les Bijoux indiscrets eurent pour origine une gageure : sa maîtresse l'avait défié de produire un roman dans le genre de Crébillon. Et ce furent encore mille francs pour les toilettes de Mme de Puisieux.

Les Peiisées philosophiques furent, on le sait, condamnées au feu par un arrêt du Parlement en date du 7 juillet 1746. La Promenade du sceptique fut également écrite pour se procurer un peu d'argent, mais le livre ne fut pas édité. Il resta en manuscrit et on ne le publia qu'en 1830. En 1747, Diderot donna De la suffisance de la religion naturelle] en 1748, les Mémoires sur différents sujets de mathématiques, etc..

Tout cela écrit parfois à la diable, très rapidement en tout cas, livré aussitôt que commandé, témoignant d'un prodigieux génie d'improvisation, mais se ressentant aussi de la hâte qu'avait mise l'auteur à le fabriquer. Un immense bouillonnement d'idées, une promptitude inégalée à les faire surgir et à les mettre en valeur, mais aucune constance dans l'effort. Le plus beau feu d'artifice qui soit, mais que sont les fusées qui ont disparu dans la nuit noire, et qu'en reste-t-il?...

Incertain de ses affections familiales, subissant le joug d'une passion exigeante, Diderot se tourna vers l'amitié. Elle lui fit connaître des heures charmantes mais aussi de cruels déboires.

La plus fidèle de ces amitiés fut celle qu'il voua à Cirimm, mais si la constance de leur affection fut tenace, il n'y eut jamais entre ces deux amis de ces enthousiasmes spontanés, de ces vibrantes communions d'idées qu'il y eut entre Rousseau et Diderot.

Jean-Jacques et Denis étaient faits pour s'entendre et

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s'estimer. Malheureusement ils se ressemblaient trop, il y avait entre eux trop de points de contacts pour que leur amitié fût sans nuages. Toujours à l'impression du premier moment, aussi ardents l'un que l'autre, ils devaient, un jour, se froisser et se froisser irrémédiablement.

Ils s'étaient liés vers 1742. En 1747, ils étaient déjà intimes : c'était l'époque de leur diner hebdomadaire au Panier F/euri, au Palais-Royal, avec Condillac et Grimm. Deux ans plus tard ce fut bien autre chose, et, si ce que l'on prétend est vrai, Diderot rendit le plus signalé service à Rousseau en lui donnant l'occasion de déployer son originalité et de prendre une attitude définitive en face du public.

Au moment où Diderot était emprisonné à Vincennes, pour avoir écrit sa Lettre sur les Aveugles, tous les deux jours, Rousseau Fallait voir, soit seul, soit avec sa femme.

« Or, conte Rousseau, il y a deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après-midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt, Les arbres de la route, toujours éloignés à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre, et, souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Acamie de Dijon, pour le prix de l'année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

« A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers et je devins un autre homme... En arrivant à Vincennes, j'étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut, je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius écrite au crayon sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix... »

Fut-ce donc Rousseau qui, dans cette minute, aperçut l'attitude — décisive pour lui — à prendre en cette ques-

tion, ou l'aperçut-on à sa place? Il semble bien au contraire, que ce fut Diderot qui lui suggéra, qui lui souffla le sens dans lequel il devait écrire son mémoire.

Et l'idée de prendre position contre toute civilisation est, en effet, assez paradoxale pour qu'on la puisse imputer à Denis.

Du reste, au récit de Rousseau, nous pouvons opposer le récit de Marmontel dans ses Mémoires (livre VII).

« Voici le fait dans sa simplicité tel que me l'avait raconté Diderot et que je le racontai à Voltaire.

« J'étais (c'est Diderot qui parle) prisonnier à Vincennes. Rousseau venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque, comme il l'a dit lui-même. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que l'Académie de Dijon venait de proposer une question intéressante, et qu'il avait envie de la traiter. Cette question était : Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs?

— Quel parti prendrez-vous? » lui demandai-je. « Il me répondit :

« Le parti de l'affirmative.

— C'est le pont aux ânes, lui dis-je, tous les talents médiocres prendront ce chemin-là, et vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond.

— Vous avez raison, me dit-il après y avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil... » Ainsi, dès ce moment, son rôle et son masque furent décidés... »

Si le fait s'est accompli ainsi que le rapporte Marmontel, c'est, en définitive, à Diderot que Rousseau devrait sa plus grande originalité.

Quoi qu'il en soit, on aperçoit par cette anecdote à quel degré de confiance et d'intimité étaient arrivés ces deux amis. Leur liaison n'allait cependant pas tarder à prendre lin, et d'une manière assez éclatante.

Vers 1757, Rousseau se trouvait à l'Ermitage lorsqu'il reçut une lettre de Diderot le priant de revenir à Paris, ou tout au moins, d'y envoyer M™e Le Vasseur, trop âgée

Jean-Jacques Rousseau.

disait-il, pour passer l'hiver à la campagne; il lui conseillait en outre, d'accompagner sa bienfaitrice, M"^"^ d'Epinay, à Genève. Très piqué de cette missive où il vit surtout des reproches déguisés, Rousseau répondit assez vertement à Diderot qu'il se mêlait de ce qui ne le regardait point. Celui-ci répliqua, la querelle s'envenima de part et d'autre, l'obligeance douteuse et le zèle d'amis trop dévoués firent le reste : les deux philosophes étaient brouillés et brouillés à mort!

Qui avait raison? Qui avait tort dans cette querelle? Il est bien difficile de le savoir, tant les témoignages des contemporains sont divers sur ce point. Aux reproches de Rousseau, Diderot répondait : « Eh bien, quand je me mêlerais encore de vos affaires sans les connaître assez, qu'est-ce que cela signifierait?... Ne suis-je pas votre ami? N'ai-je pas le droit de vous dire tout ce qui me vient en pensée? » Et Rousseau, d'autre part, se vengeait de Diderot en lui causant mille injustices.

Le fracas de cette querelle emplissait tous les salons, se répandait dans tous les cafés et dans tous les coins de Paris. Le maréchal de Custines, rapporte Chamfort, était très étonné que les salons s'occupassent de ces grattepapiers, et disait : « Mon Dieu, partout où je vais, je n'entends parler que de ce Rousseau et de ce Diderot! Conçoit-on cela? Des gens de rien, qui n'ont pas de maison, qui sont logés à un troisième étage! En vérité, on ne peut se faire à ces choses-là. »

Cependant il paraissait aux amis sincères de l'un comme de l'autre qu'une telle querelle ne devait point s'éterniser. Huit ans après leur rupture, d'Escherny essaya de les réconcilier. Il obtint l'approbation de Diderot, mais il se heurta à l'intransigeance du caractère de Jean-Jacques : « Pouvez-vous refuser l'oubli du passé, lui écrivait d'Escherny, à un ami de vingt années que vous avez blessé mortellement et qui vous en prie en demandant grâce?... » Rousseau répondit : « Je sais respecter jusqu'à la fin les droits de l'amitié, même éteinte; mais je ne la rallume jamais; c'est ma plus inviolable maxime. »

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