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LE MARI ET L'A^^I

Et cependant, il semble bien que Diderot sut, mieux que son ami, pratiquer le pardon des offenses. M^^^ de Vandeul n'affirme-t-elle pas que son père fît plus tard à Thérèse une pension annuelle de cinquante écus? « Cet article était porté sur ses tablettes de dépenses », ditelle.

Tête légère, mais cœur excellent, Diderot ne savait pas garder rancune. Cœur chaud, mais esprit glacial, Rousseau était implacable dans ses haines comme dans ses amours. Les deux amis ne devaient plus jamais se revoir.

L'amitié de Grimm fut tout autre. De 1746, année où ils se connurent, à 1784, date de la mort de Diderot, on peut dire que l'intimité qui unit les deux amis fut inébranlable.

Peut-être est-ce bien parce que rarement deux caractères furent plus dissemblables que ceux de ces deux hommes. Autant Diderot était léger, étourdi, brouillon même, autant Grimm, le volontaire Grimm, comme l'appelle l'auteur de la Religieuse, était ferme dans son caractère, froid et raisonné dans sa conduite, méthodique dans son travail. D'origine allemande, doué d'un véritable sens critique, il était resté, dit M. Louis Ducros, « quelque peu germain par son dédain de notre méthode et de nos règles classiques, par ses définitions très justes, mais très peu françaises à cette date de l'écrivain de génie et du vrai poète ». « Notre baron (d'Holbach), écrit Diderot à Sophie Volland, a de l'originalité dans le ton et les idées... Il n'aurait pas embarrassé mon ami Grimm parce qu'il prend à l'imagination ses écarts. » Mais d'Holbach était le compatriote de Grimm, et n'a-t-on pas dit aussi de Diderot qu'il était le plus allemand des Français?...

Ce que Grimm, en tous cas, goûte par-dessus tout, c'est l'originalité, fût-elle un peu fruste, et les idées neuves, même si elles ne sont pas très bien ordonnées et très raisonnablement déduites : « Une vue grande et sublime, dit-il, une idée profonde et lumineuse, négligemment jetée, vous frapperont bien plus sûrement qu'une vérité laborieusement démontrée. » Habitué à penser par lui-

même et aussi à disserter, parfois un peu longuement sur toutes choses, il devait rechercher ce que nous appelons aujourd'hui les pensées suggestives, ce qu'il appelle luimême « des germes d'une infinité d'idées ». Il n'avait qu'à les développer, et sa Correspondance était à jour (1). »

On comprend que, pour un tel homme, Diderot était un compagnon précieux. Lui-même l'appelle un jour « le puits d'idées le plus achalandé de ce pays-ci ». Grimm n'avait dans la conversation qu'à mettre le verveux Diderot sur un sujet quelconque, et il pouvait voir aussitôt la plus bouillante des imaginations s'échauffer, s'emporter, entraînant tout avec elle, soulevant ici un problème et là une critique, prévoyant et réfutant les objections, s'emparant d'une idée, la décortiquant en un instant pour l'abandonner la minute d'après, passant avec la même frénésie d'une opinion à une autre, toujours combatif, toujours harcelé, toujours suant et soufflant, toujours trépidant et toujours vivant.

L'admirable spectacle que composait à lui seul cet homme pensant tout haut, s'animant et enfiévrant tout autour de lui!... Et quel profit pour une âme froide et observatrice comme l'était celle de Grimm, à fréquenter un tel conversationniste! Aussi nous l'a-t-il maintes fois portraicturé de main de maître et toujours avec une admiration respectueuse. Ecoutez-le plutôt :

« L'artiste qui eût cherché l'idéal de la tête d'Aristote ou de Platon, eût difficilement rencontré une tête moderne plus digne de ses études. Son front large, élevé, découvert, mollement arrondi, portait l'empreinte imposante d'un esprit vaste, lumineux et fécond. Son nez était d'une beauté mâle; le contour de la paupière supérieure plein de délicatesse; l'expression habituelle de ses yeux, sensible et douce; mais lorsque sa tête commençait à s'échauffer, on les trouvait étincelants de feu; sa bouche respirait un mélange intéressant de finesse, de grâce et de bonhomie. Quelque nonchalance qu'il eût d'ailleurs dans

(1) Louis Ducros. Diderot. 1 vol, Perrin, éditeur.

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