‹ DiderotChapitre 5 sur 8 · L ENCYCLOPEDIE · texte numérisé non relu

L ENCYCLOPEDIE

« Interrogé s'il n'a pas donné ou envoyé à différentes personnes des exemplaires dudit ouvrage,

« A répondu qu'il n'en a envoyé ni donné à personne.

« Interrogé s'il n'a pas composé un ouvrage qui a paru il y a environ deux ans, intitulé : Les Bijoux enchantés (1),

« A dit que non.

« Interrogé s'il n'a pas composé un ouvrage qui a paru, il y a plusieurs années, intitulé : Pensées philosophiques,

« A répondu que non.

« Interrogé s'il connoît l'auteur dudit ouvrage,

« A répondu qu'il ne le connoît pas.

« Interrogé s'il n'a pas composé un ouvrage intitulé : Le Sceptique ou VAlh'e des idées,

« A dit que oui.

« Interrogé où est le manuscrit dudit ouvrage,

« A dit qu'il n'existe plus et qu'il est brûlé,

« Interrogé s'il n'a pas composé un ouvrage intitulé : L'Oiseau blanc, conte bleu,

« A répondu que non.

« Interrogé s'il n'a pas du moins travaillé à corriger ledit ouvrage,

Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'Argenson.

(1) Il s'agit des Bijoux indiscrets.

« A répondu que non.

« Lecture faite au répondant du présent interrogatoire a dit que les réponses qu'il y a faites contiennent vérité, y a persisté et a signé.

« Berryer Diderot. »

Sans être particulièrement malheureux à Vincennes, Diderot eut pourtant à souffrir de vexations mesquines et méchantes. C'est ainsi qu'on l'avait privé de papier, de plumes, d'encre, de livres et, enfin, de tout ce qui aurait pu lui être de quelque agrément.

Il usa alors d'ingéniosité pour avoir ce qu'on lui refusait obstinément. Avec de l'ardoise pilée et quelques gouttes de vin, il parvint à réaliser un mélange épais et sale qui, sans remplacer avantageusement l'encre, lui permit d'écrire. L'encrier était son verre qu'il feignit d'avoir cassé; les plumes furent aisées à confectionner grâce à un paquet de cure-dents qu'il avait conservé dans sa poche. Restait à trouver le papier. Heureusement, on lui avait laissé un exemplaire de Platon qu'il avait emporté avec lui. Il faut dire qu'il s'agissait d'une édition en grec : le geôlier n'y comprenant rien s'était imaginé qu'il en serait de même du prisonnier. Diderot, n'ayant pas le choix, se servit du livre pour y coucher ses réflexions, d'abord dans les marges, ensuite dans les interlignes. Ainsi se consola-t-il le premier mois de sa détention.

Cependant les libraires et les imprimeurs intéressés à la publication de V Encyclopédie, lésés de l'internement de Diderot qui était leur principal collaborateur, cherchèrent à s'entremettre pour obtenir l'élargissement du jeune philosophe. Le comte d'Argenson ayant à ce qu'il semble paru s'intéresser quelque peu à l'entreprise de V Encyclopédie , « entreprise la plus belle et la plus utile qui ait jamais été faite dans la librairie », selon les propres termes des éditeurs, ceux-ci lui adressent un placet pour représenter au ministre dans quel embarras l'incarcération de Diderot les mettait.

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Voici quel fut ce placet :

Placet des Libraires de l' « Encyclopédie » A Monsieur le comte d'Argenson.

« Pénétrés de la plus vive et de la plus respectueuse reconnaissance, nous recourons encore à la protection de Votre Grandeur, non pour lui demander de nouvelles grâces, parce que nous craignons de l'importuner, mais pour vous représenter, Monseigneur, que l'entreprise sur laquelle Votre Grandeur a bien voulu jeter quelques regards favorables ne peut pas s'achever tant que M. Diderot sera à Vincennes. Il est obligé de consulter une quantité considérable d'ouvriers qui ne veulent pas se déplacer ; de conférer avec des gens de lettres qui n'auront pas la commodité de se rendre à Vincennes; de recourir enfin continuellement à la bibliothèque du roi, dont les livres ne peuvent ni ne doivent être transportés si loin.

« D'ailleurs, Monseigneur, pour conduire les dessins et les gravures, il faut avoir sous les yeux les outils des ouvriers, et c'est un secours essentiel dont M. Diderot ne peut faire usage que sur les lieux. Ces considérations. Monseigneur, ne peuvent valoir auprès de Votre Grandeur qu'autant qu'elle voudra bien se laisser toucher de l'état violent dans lequel nous sommes, et s'intéresser à l'entreprise la plus belle et la plus utile qui ait jamais été faite dans la librairie. C'est la grâce que nous vous demandons. Monseigneur, et que nous espérons de votre amour pour les lettres.

« Nous sommes, avec un très profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur,

« les très humbles et très obéissants serviteurs,

« Briasson, David l'aîné, Durand, Le Breton,

« imprimeur ordinaire du Roi. »

De son côté, J.-J. Rousseau écrit à M^i» de Pompadour

« pour la conjurer de le faire relâcher ». Rousseau n'eut aucune réponse, mais il est certain que le comte d'Argenson enjoignit au marquis du Chastellet, gouverneur de Vincennes, de traiter Diderot avec égards et douceur. Entre autres choses, on lui permit de recevoir les collaborateurs deVEncijclopédieJ.-J. Rousseau, d'Alembert, etc. Et, le 21 août, il sortit du donjon pouvant, dès lors, se promener dans le parc. On ne lui permit cependant pas de quitter le château pour venir à Paris. Une note de lui assure pourtant qu'il sortit plusieurs fois, dans la nuit, pour aller voir une femme qu'il aimait.

Cette femme était-elle Mn^^^ de Puisieux? C'est probable. En tous cas, un beau jour, on voit la belle elle-même apparaître aux guichets de la prison dans une merveilleuse toilette. Notre philosophe soupçonna que ce n'était point pour lui qu'on avait fait tant de frais. Il sortit de nuit du donjon (par la complicité de quel geôlier? on ne sait au juste...), arriva chez sa belle, la surprit aux bras d'un (( robin » et rompit avec elle sur-le-champ. Cependant, malgré ces entr'actes amoureux, la détention lui pesait fort. Aussi, le 7 septembre 1749, nouvelle lettre des éditeurs de V Encyclopédie à M. d'Argenson pour le remercier d'avoir bien voulu rendre à Diderot une partie de sa liberté, mais surtout pour le supplier de se laisser toucher de nouveau de l'embarras ruineux dans lequel les jette l'éloignement du sieur Diderot, et de leur accorder son retour à Paris en faveur de l'impossibilité où il est de travailler à Vincennes.

Dans cette lettre fort longue et détaillée les libraires énuméraient toutes les raisons militant en faveur de leur requête; il y en a quelques-unes de plaisantes comme, par exemple, celle qui allègue que Diderot étant chargé de juger tous les articles de ses collaborateurs, il est indispensable qu'il soit en rapport direct avec eux afin de discuter des modifications possibles. Or, écrivent les libraires : « Si le sieur Diderot était obligé de travailler à Vincennes, il serait privé de ce secours nécessaire, parce que des gens de lettres se déplacent dilTicilement... » Voilà

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un argument auquel le ministre ne pouvait pas se montrer

Libraires, d'après une uignette du temps.

insensible, n'est-il pas vrai! Il faut encore citer quelques passages de cette curieuse lettre. Après avoir dit que la

surveillance de l'écrivain sur tous les collaborateurs, écrivains, dessinateurs, ouvriers divers était capitale pour la bonne marche du travail, les libraires ajoutent :

« Quand le sieur Diderot a été arrêté, il avait laissé de l'ouvrage entre les mains de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries ; il lésa mandés depuis le peu de jours qu'il jouit de quelque liberté, mais il n'y en a eu qu'un qui se soit renduà Vincennes, encore étaitce pour être payé du travail qu'il a fait sur l'art et les figures du chiner des étoffes, les autres ont répondu qu'ils n'avaient pas le temps d'aller si loin et que cela les dérangerait. »

On avouera que les artistes et les hommes de lettres avaient le déplacement difficile, en ces temps!

Enfin, Diderot ayant promis de ne rien faire à l'avenir qui puisse être contraire en la moindre chose à la religion et aux bonnes mœurs, le 3 novembre, il fut mis en liberté après une détention de trois mois et dix jours, ce qui, avouons-le, était suffisant pour un homme à qui, selon les termes de J.-J. Rousseau, « le donjon avait fait une impression terrible )>, si terrible que Condorcet assure qu'il faillit en devenir fou.

Naigeon raconte que le « Frère Ange » n'eut rien de plus pressé que d'apprendre au père Diderot l'incarcération de son fils à Vincennes, en lui disant qu'il avait été arrêté pour un motif infamant, et qu'on ne le remettrait vraisemblablement jamais en liberté.

On comprend le désespoir du vieux coutelier.

Le philosophe ne voulut pas que sa détention fût tout à fait inutile, et il écrivit au-dessus de la porte des cabinets : On fait de l'encre avec de l'ardoise réduite en poudre très fine et du vin, et une -plume avec un curedent.

Ayant retrouvé son chef, l'entreprise encyclopédique reprit avec une nouvelle ardeur. Diderot s'y jeta, du reste, avec furie pour rattraper le temps perdu.

Il s'était taillé dans cet énorme labeur la tâche la plus neuve et la plus ditficile : la description des arts et métiers

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— sans compter les synonymes et le résumé de l'histoire des diverses écoles philosophiques.

Pour faire connaître à ses lecteurs une industrie, une machine, il voulait d'abord la connaître lui-même. Il allait dans un atelier, se faisait montrer l'engin pièce par pièce, s'en faisait expliquer le fonctionnement, observait ensuite le travail de l'ouvrier, et enfin se mettait lui-môme à la place de ce dernier — qui, le plus souvent, était étonné de voir avec quelle rapidité il s'était assimilé le mécanisme.

Le premier volume de V Encyclopédie parut en 1751, précédé du prospectus et du tableau rédigé par Diderot, du Discours préliminaire de d'Alembert,qui est un chefd'œuvre, et dédicacé au comte d'Argenson.

Le prix de la souscription était de cent pistoles, ce qui équivaut à mille francs.

Ce fut un succès inespéré : deux mille exemplaires furent écoulés en quelques mois, et de nouvelles souscriptions affluaient, quand un arrêt du Conseil suspendit, le 7 février 1752, la publication. Cet arrêt était rendu à l'instigation des jésuites. Il fut retiré du reste, car Diderot avait déjà des protecteurs. Le chancelier d'Aguesseau, Malesherbes, le directeur de la librairie, et le ministre d'Argenson s'entremirent. Les rédacteurs promirent de se modérer, et l'arrêt fut levé. Mais quelques années plus tard, lorsque sept volumes avaient été publiés, le Parlement en défendit la vente et le 8 mars 1759 le Conseil retire leur privilège aux éditeurs.

« Quelques jours plus tard, dit M""« de Vandeul, M. de Malesherbes prévint mon père qu'il donnerait le lendemain ordre d'enlever ses papiers et ses cartons. « Ce que vous m'annoncez-là me chagrine horriblement; jamais je n'aurai le temps de déménager tous mes manuscrits, et d'ailleurs il n'est pas facile de trouver en vingt-quatre heures des gens qui veuillent s'en charger et chez qui ils soient en sûreté. » « Envoyez-les tous chez moi, lui répondit M. de Malesherbes, l'on ne viendra pas les y chercher. »

« En effet, mon père envoya la moitié de son cabinet chez celui qui en ordonnait la visite. »

Mme de Pompadour s'entremit auprès du roi et obtint de son indolence qu'il n'aurait point égard aux dénonciations.

M^^ Geoffrin avança plusieurs fois d'assez fortes sommes pour les dépenses non couvertes par les souscriptions, cette M™« Geoffrin dont M™*^ Necker disait :

« Mn^e Geoffrin a mis toute sa raison en maximes, pour qu'elle fût plus à son usage.

(( M^^ Geoffrin a l'esprit de tous les âges; et son secret pour cela est de conserver toujours l'esprit du sien. »

On voit que les encyclopédistes se faisaient des relations! Aussi bien leur mérite était-il vraiment apprécié en haut lieu. Voltaire raconte, dans une lettre, la scène suivante qui se serait passée à Trianon :

« Un domestique de Louis XV me contait qu'un jour le roi son maître soupant à Trianon en petite compagnie, la conversation roula d'abord sur la chasse et ensuite sur la poudre à tirer. Quelqu'un dit que la meilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre, de fer et de charbon. Le duc de LaVallière, mieux instruit, soutint que, pour faire de la bonne poudre à canon, il fallait une seule partie de soufre et une partie de charbon sur cinq parties de salpêtre, bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé.

— Il est plaisant, dit le duc de Nivernais, que nous nous amusions à tuer des perdrix dans le parc de Versailles, et quelquefois à tuer un homme et à nous faire tuer sur la frontière, sans savoir avec quoi l'on tue.

— Hélas! nous en sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répliqua M"^» de Pompadour; je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et on m'embarrasserait fort si on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée.

— C'est dommage, dit alors le duc de La Vallière, que Sa Majesté ait confisqué nos Dictionnaires encyclopécliques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles; nous y trouverions bientôt la décision de toutes nos questions. »

Le roi justifia sa confiscation. Il avait été averti que les

Purlraii de VoUaire.

vingt et un volumes in-folio, qu'on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France, et il avait voulu savoir par lui-même si la chose était vraie, avant de permettre qu'on lût ce livre. Il envoya, sur la fin du souper, chercher un exemplaire par trois garçons de la chambre, qui apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine.

On vit, à l'article Poudre, que le duc de La Vallière avait raison, et bientôt M"^^ de Pompadour apprit la différence entre l'ancien rouge d'Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la poudre qui sortait du murex, et que par conséquent notre écarlate était la pourpre des anciens; qu'il entrait plus de safran dans le rouge d'Espagne et plus de cochenille dans celui de France. Elle vit comment on lui faisait ses bas au métier, et la manœuvre de cette machine la saisit d'étonnemcnt.

« Ah! le beau livre! s'écria-t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour les posséder seul et pour être le seul savant du royaume? »

Chacun se jetait sur les volumes, comme les filles de Lycomède sur les bijoux d'Ulysse; chacun trouvait à l'instant tout ce qu'il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d'y trouver la décision de leur affaire. Le roi y lut tous les droits de la couronne.

« Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourquoi on m'avait dit tant de mal de ce livre.

— Eh! ne voyez-vous pas, sire, lui dit le duc de Nivernais, que c'est parce qu'il est fort bon? On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu'elle est plus jolie qu'elles, v

Pendant ce temps on feuilletait, et le comte de Coigny dit à son tour :

« Sire, vous êtes trop heureux qu'il se soit trouvé sous votre règne dos hommes capables de connaître tous les

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arts et de les transmettre à la postérité. Tout est ici, depuis la manière de faire une épingle jusqu'à celle de fondre et de pointer nos canons, depuis l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment grand. Il faut que les autres peuples achètent ÏEncyclopédie ou qu'ils la contrefassent. Prenez tout mon bien si vous voulez, mais rendez-moi mon Encyclopédie.

— On dit pourtant, repartit le roi, qu'il y a bien des fautes dans un ouvrage si nécessaire et si admirable.

— Sire, reprit le comte de Coigny, il y avait à votre souper deux ragoûts manques. Nous n'en avons pas mangé et nous avons fait très bonne chère. Auriez-vous voulu qu'on jetât tout le souper parla fenêtre à cause de ces deux ragoûts? »

Le roi sentit toute la force de la raison. Chacun reprit son livre : ce fut un beau jour.

Cependant malgré ces hautes protections ÏEncyclopédie devait subir encore bien d'autres assauts de la part de ses ennemis. L'année 1766 fut spécialement néfaste pour les philosophes. Ce fut l'année où l'on brûla le chevalier de La Barre et où le conseiller Denis Pasquier déclara en plein Parlement « qu'on avait assez brûlé les livres des philosophes et qu'il serait temps de brûler les philosophes eux-mêmes ». On se doute que V Encyclopédie ne fut pas ménagée. Un arrêté royal retira encore une fois leur privilège à ses éditeurs.

Voltaire écrivit aussitôt à Diderot pour lui proposer d'aller en achever la publication à Berlin. Déjà, trois années auparavant, Denis avait reçu, par l'intermédiaire du prince Galitzin, une proposition analogue de la part de l'impératrice de Russie. On offrait liberté entière, protections, honneur, argent, dignités, « en un mot tout ce qui peut tenter les hommes mécontents de leur pays et peu attachés à leurs amis, de s'expatrier et de s'en aller » .

Diderot répondit à Voltaire :

« Mon très cher et très illustre frère, nous n'irons ni à Berlin ni à Pétersbourg achever ÏEncyclopédie; et la raison, c'est qu'au moment où je vous parle, on l'imprime

ici et que j'en ai des épreuves sous mes yeux. Mais chut. Assurément c'est un énorme soufflet pour mes ennemis que la proposition de l'impératrice de Russie; mais croyezvous que ce soit le premier de cette espèce que les maroufles aient reçu? Oh que non! Il y a plus de deux ans que ce roi de Prusse qui pense comme nous, qui pense aux plus petites choses en en exécutant de grandes, leur en avait appliqué un tout pareil. Si vous avez la bonté d'écrire en mon nom un mot à M. le comte de Schouvaloff, comme je vous en supplie, vous ne manquerez pas de faire valoir cette conformité de vues entre la princesse régnante et le plus grand monarque qui soit. L'un et l'autre n'ont pas dédaigné de nous tendre la main, et cela dans ces circonstances où l'on ne s'occupe d'une entreprise de littérature que quand on a reçu une de ces têtes qui embrassent tout à la fois. Par les offres qu'on nous fait, je vois qu'on ignore que le manuscrit de VEncyclopédie ne nous appartient pas; qu'il est en la possession des libraires, qui l'ont acquis à des frais exorbitants, et que nous n'en pouvons distraire un feuillet sans infidélité. Quoi qu'il en soit, ne croyez pas que le péril que je cours en travaillant au milieu des barbares, me rende pusillanime. Notre devise est sans quartier pour les superstitieux, pour les fanatiques, pour les ignorants, pour les fous, pour les méchants, pour les tyrans, et j'espère que vous le reconnaîtrez en plus d'un endroit. Est-ce qu'on s'appelle philosophe pour rien?... »

Cet homme courageux était, du reste, environné de collaborateurs non moins ardents que lui-même malgré les privations de toutes sortes dont ils souffraient. C'est ainsi que, comme il était accablé de besogne, pour gagner du temps, il donnait ses manuscrits à recopier à un pauvre diable dont il nous a laissé ce portrait et la description du réduit qui l'abritait tant bien que mal et plutôt mal que bien comme on va voir :

« Je l'ai trouvé, dit-il, dans un trou grand comme ma main, presque privé du jour, sans un méchant bout de bergame qui couvrit ses murs, deux chaises de paille, un

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grabat avec une couverture ciselée de vers, sans draps,

Bouquinistes, d'après une gravure du tenips.

une malle dans un coin de la cheminée, des haillons de toute espèce accrochés au-dessus, une petite lampe de fer

blanc à laquelle une bouteille servait de soutien; sur une planche, une douzaine de livres excellents. J'ai causé là pendant trois quarts d'heure. Mon homme était nu comme un ver, maigre, noir, sec, mais serein, ne disant rien, mangeant son morceau de pain avec appétit, et caressant de temps en temps sa voisine sur ce misérable châlit qui occupait les deux tiers de sa chambre. »

Malheureusement tous les collaborateurs de VEncyclopédie n'avaient pas le même courage : Diderot allait se voir trahi par l'un des siens! Le libraire Le Breton, malgré l'arrêt qui lui retirait son privilège, ayant envoyé vingt-cinq exemplaires à des souscripteurs de Versailles, avait été arrêté et avait passé huit jours à la Bastille. Fort effrayé par cette détention, il rogna, épura, châtra le volume suivant après que Diderot eut donné le bon à tirer. Le volume paru, Diderot le parcourt par hasard et s'aperçoit des mutilations qu'on avait fait subir à l'œuvre. La fureur et l'indignation se mêlant en lui, il saisit aussitôt une plume et écrit à Le Breton :

« Vous m'avez lâchement trompé pendant deux ans de suite; vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées et d'en recueillir quelque considération qu'ils ont bien méritée, et dont votre injustice et votre ingratitude les aura privés.

« Vous m'aurez pu traiter avec une indignité qui ne se conçoit pas, mais en revanche, vous risquez d'en être sévèrement puni; vous avez oublié que ce n'est pas aux choses courantes, sensées et communes, que vous deviez vos premiers succès; qu'il n'y a peut-être pas deux hommes au monde qui se soient donné la peine de lire une ligne d'histoire et de géographie, de mathématiques et même d'arts, et que ce qu'on y a recherché et y recherchera, c'est la philosophie ferme et hardie de quelqu'un de vos travailleurs. Vous l'avez châtrée, dépecée, mutilée, mise en lambeaux, sans jugement, sans ménagement et

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sans goût. Vous nous avez rendus insipides et plats. Vous avez banni de votre livre ce qui en a fait, ce qui en aurait fait encore l'attrait, le piquant, l'intéressant et la nouveauté. Voilà donc ce qui résulte de vingt-cinq ans de travaux, de peines, de dépenses, de dangers, de mortifications de toute espèce! Un inepte, un Ostrogoth détruit tout en ce moment; je parle de votre boucher, de celui à qui vous avez remis le soin de nous démembrer. Il se trouve à la fin que le mépris, la honte, le discrédit, la ruine, la risée, nous viennent du principal propriétaire de la chose! Quand on est sans énergie, sans vertu, sans courage, il faut se rendre justice et laisser à d'autres les entreprises périlleuses. »

« Le temps, dit Mn^^ de Vandeul, la bêtise, les ridicules excuses de ce libraire, qui craignait la Bastille plus que la foudre, parvinrent à le calmer, mais non à le consoler. Jamais je ne l'ai entendu parler froidement à ce sujet; il était convaincu que le public savait comme lui ce qui manquait à chaque article, et l'impossibilité de réparer le dommage lui donnait encore de l'humeur vingt ans après. Il exigea pourtant que l'on tirât un exemplaire pour lui avec des colonnes où tout serait rétabli. Cet exemplaire fut envoyé plus tard en Russie avec sa bibliothèque. »

Un autre des collaborateurs de V Encyclopédie dut abandonner son travail, mais pour des raisons toutes différentes : ce fut d'Alembert. On a beaucoup accusé ce dernier d'ingratitude et même de lâcheté à l'égard de Diderot. En réalité, d'Alembert abandonna VEncyclopédie pour des raisons d'argent. A deux reprises déjà, il avait réclamé des suppléments de traitement. Diderot les lui avait obtenus, à grand peine, des libraires. Une troisième fois, il demanda une augmentation; cette prétention fut absolument repoussée, malgré toutes les interventions de Diderot, et d'Alembert cessa sa collaboration. « Cet événement, dit M"i« de Vandeul, ne diminua ni l'estime de mon père pour M. d'Alembert, ni la justice qu'il rendait à ses rares talents, mais il s'éloigna de sa société. Toutes les fois qu'ils se retrouvaient, ils se traitaient comme

s'ils ne se fussent jamais quittés, mais ils étaient quelquefois deux ans sans se voir. » Les relations de Diderot avec les éditeurs de VEncyclopédie ne furent pas toujours sur le modèle de celles qu'il entretint avec Le Breton. Il eut l'occasion de se lier avec Panckoucke qui fut plus tard d'un grand secours à l'entreprise. Ils devinrent tout de suite très familiers.

Diderot ayant été un jour corriger des épreuves de VEncyclopédie chez Panckoucke, trouve celui-ci en train de s'habiller. Panckoucke était vieux. « Voulez-vous que je vous aide », dit Diderot, mais l'autre se défendait. « Laissez donc faire, insistait l'écrivain, lui passant son habit, je ne suis pas le premier auteur qui aura habillé un libraire. »

Panckoucke racheta les planches de VEncyclopédie pour 250 000 francs. 11 voulait faire une refonte de l'ouvrage, avant que la première édition fût achevée. Son projet ne réussit pas; il projeta alors une seconde édition reproduisant intégralement le texte primitif et y ajoutant un supplément qui devait se vendre séparément aux possesseurs de la première édition. Ce projet fut mieux accueilli, et la distribution était commencée, lorsqu'en 1770 les trois premiers volumes furent saisis, sur une plainte de l'assemblée du clergé, et transportés à la Bastille où ils furent conservés jusqu'en 1777. h'EncyclopéAie eut même les honneurs de la contrefaçon.

Un certain Luneau de Boisjcrmain, ayant publié en dehors des règles de la corporation des libraires un Cours d'Histoire naturelle et de Géographie, fut attaqué par Briasson et Le Breton, syndics de la librairie. Pour se venger, il attaqua à son tour VEncyclopédie en 1781 et voulut se faire restituer, à lui et aux autres souscripteurs, le surplus des souscriptions que les éditeurs de l'ouvrage légalement supprimé n'avaient pas remboursé.

Après plusieurs années de luttes, Luneau fut débouté en 1778 et condamné aux dépens.

Le Salon d'Holbach

SI Diderot a été le véritable chef des encyclopédistes et le directeur de leur œuvre, on peut dire que leur place forte, le lieu où ils s'assemblaient le plus volontiers et où ils se retiraient en quelque sorte chaque jour pour aiguiser leurs armes et apprêter leurs moyens de défense ou d'attaque était le salon du baron d'Holbach.

« C'est là vraiment, s'écrie Diderot, qu'on parle histoire, politique, finance, belles-lettres, philosophie. » « C'est là, écrit encore l'excellent Morellet, puisqu'il faut le dire, que Diderot et le bon baron lui-même établissaient dogmatiquement l'athéisme absolu, celui du système de la Nature, et disaient des choses à faire tomber cent fois le tonnerre sur la maison, s'il tombait pour cela. »

Et le même Morellet voulant, quelques lignes plus loin, définir exactement l'aspect de ce salon dont les hôtes faisaient alors du bruit dans l'Europe entière, ajoute :

« Une grosse chère, mais bonne, d'excellent vin, d'excellent café, beaucoup de disputes, jamais de querelles; la simplicité des manières qui sied à des hommes raisonnables et instruits, mais qui ne dégénérait point en grossièreté; une gaîté vraie, sans être folle : enfin, une société vraiment attachante, ce qu'on pouvait reconnaître à ce seul symptôme, qu'arrivés à deux heures, c'était l'usage de ce temps-là, nous y étions souvent encore presque tous à sept heures et huit heures du soir. »

La figure du baron d'Holbach est une des plus curieuses

du xviiie siècle qui en a tant compté de si originales. Ce baron allemand, généreux, placide et excellent amphytrion est surtout un écho, mais c'est un écho admirablement fidèle des conversations philosophiques qui s'ébauchent autour de sa table, des systèmes de morale et de politique que ses convives échafaudent entre la poire et le fromage. Doué d'une mémoire immense et d'une bibliothèque admirable, il semble avoir tout lu, tout possédé, tout retenu. Les méchantes langues prétendent qu'il a surtout retenu ce qui ne méritait pas de l'être, mais, en fait, c'est bien là le type de l'encyclopédiste pur. Diderot disait souvent : « Quelque système que forge mon imagination, je suis sûr que mon ami d'Holbach me trouvera des faits et des autorités pour les justifier. »

Le baron d'Holbach avait deux manies : il haïssait Dieu d'une haine toute personnelle, aurait-on dit, et cherchait à justifier sa haine en retrouvant les maux de l'histoire des peuples et en les imputant à la Providence; enfin il adorait faire le bien, et surtout aux artistes, aux gens de lettres, aux philosophes, race souvent à court d'argent et dont le généreux baron emplissait les poches entre deux réceptions.

Sur son athéisme le baron était intarissable. La question Dieu le préoccupait jour et nuit. A peine debout, il se précipitait à sa table et griffonnait quelques-uns de ces petits manuels d'une sécheresse d'esprit révoltante que Gœthe trouva si décharnés, la première fois qu'il les ouvrit, qu'il s'en exhala « comme une odeur de cadavre ». Au reste, cet athéisme intransigeant se doublait d'un sens de libertinage très vif, ce qui faisait une piquante mixture. On avait la plaisanterie grasse dans le salon d'Holbach et on ne répugnait pas aux propos salés, surtout lorsque les anecdotes graveleuses que l'on contait avaient finalement pour objet de se gausser de « cette machine à embrouiller les questions que l'on appelle Dieu ». Car par une sorte d'hypnotisme très curieuse, dans cette assemblée de libres esprits où le nom de la divinité soulevait un tonnerre d'imprécations, où l'on

LE SALON D HOLBACH

riait à gorge déployée de tout ce qui, de près ou de loin, se rapportait à la religion, le mot Dieu revenait comme une hallucination impérieuse dans toutes les conversations et au milieu de tous les débats. On le niait vingt fois par jour, et, on ne sait comment, on ne parlait que de lui.

Entre mille anecdotes relatives à ce sujet, — toujours d'actualité chez d'Holbach — en voici une que nous conte Morellet et qui fut l'un des épisodes de cette guerre sans merci que les \

encyclopédistes |

avaient vouée à 'f

Dieu et à la re- J

ligion : t

« On avait causé, dit Morellet, toute une aprèsmidi sur cette matière, et Diderot et Roux

avaient argumenté à qui mieux mieux et dit des choses fort piquantes.

« L'abbé Galliani, secrétaire de l'ambassade de Naples, avait écouté patiemment toute cette dissertation; enfin, il prend la parole et dit : « Messieurs, messieurs les philosophes, vous allez bien vite. Je commence par vous dire que, si j'étais pape, je vous ferais mettre à l'inquisition, et si j'étais roi de France, à la Bastille; mais, comme j'ai le bonheur de n'être ni l'un ni l'autre, je reviendrai dîner

André Morellet.

jeudi prochain, et vous m'entendrez comme j'ai eu la patience de vous entendre. » Très bien, mon cher abbé, disons-nous tous, et nos athées, les premiers, à jeudi.

a Jeudi arrive. Après le dîner et le café pris, l'abbé s'assied dans un fauteuil, ses jambes croisées en tailleur, c'était sa manière; et comme il faisait chaud, il prend sa perruque d'une main et, gesticulant de l'autre, il commence à peu près ainsi :

« Je suppose, messieurs, celui d'entre vous qui est le plus convaincu que le monde est l'ouvrage du hasard, jouant aux trois dés, je ne dis pas dans un tripot, mais dans la meilleure maison de Paris, et son antagoniste amenant une fois, deux fois, trois fois, enfin constamment rafle de six. Pour peu que le jeu dure, mon ami Diderot, qui perdrait ainsi son argent, dira sans hésiter, sans en douter un seul moment : Les dés sont pipés, je suis dans un coupe-gorge.

« Ah! philosophe! comment? parce que dix ou douze coups de dés sont sortis du cornet de manière à vous faire perdre six francs, vous croyez fermement que c'est en raison d'une manœuvre adroite, d'une combinaison artificieuse, d'une friponnerie bien tissue; et, en voyant dans cet univers un nombre si prodigieux de combinaisons mille et mille fois plus difficiles et plus compliquées et plus soutenues et plus utiles, etc., vous ne soupçonnez pas que les dés de la nature sont aussi pipés, et qu'il y a là-haut un grand fripon qui se fait un jeu de vous attraper? » Et tout le salon d'Holbach de s'esclaffer aussitôt bruyamment, les uns soutenant l'abbé, les autres protestant et le vilipendant.

On pense si au milieu de ces joutes oratoires dans lesquelles les philosophes disputaient souvent avec tant d'âpreté, Diderot tenait bien sa partie. La vérité, c'est qu'il était inimitable d'accent, de verve et de chaleur dans le salon d'Holbach, comme il était inimitable d'improvisation dans ses écrits.

Tous ceux qui l'ont entendu sont unanimes à applaudir

PurLiun de la rue Royale-Saint-Iîoch où habitait le baron d'Holbach. (ComiuuuiquO par le Musée Carnavalot.)

cette verve jaillissante d'idées, d'épithètes, de paradoxes, étourdissante d'esprit, incroyable de hardiesse.

« La conversation de Diderot, dit encore l'abbé Morellet, avait une grande puissance et un grand charme; sa discussion était animée, d'une parfaite bonne foi, subtile sans obscurité, variée dans ses formes, brillante d'imagination, féconde en idées et réveillant celles des autres. On s'y laissait aller des heures entières comme sur une rivière douce et limpide, dont les bords seraient de riches campagnes ornées de belles habitations.

« J'ai éprouvé peu de plaisirs de l'esprit au-dessus de celui-là, et je m'en souviendrai toujours. »

Et Rœderer en fait le portrait suivant :

« Diderot parlait avec une chaleur extraordinaire, et s'échauffait par l'impression même de sa voix. Sa conversation dégénérait d'ordinaire en discours. J'ai ouï dire par Suard que, quand Diderot commençait à parler, il se redressait d'abord dans son fauteuil, ensuite, il s'avançait sur le bord du siège, un peu après, il se trouvait debout, un peu après, il enlevait sa perruque de dessus sa tête, et la tenait d'une main, le bras tendu, tandis qu'il gesticulait de l'autre, enfin, il la posait sur la table voisine ou sur la cheminée, tout cela sans s'en apercevoir et sans s'interrompre. »

Cette verve et ce talent oratoire avaient fait grande impression sur le baron d'Holbach comme sur tous les auditeurs de ce conversationniste sans égal.

Aussi Diderot et lui devinrent-ils rapidement intimes. Dès 175't, le philosophe, aux dires de Grimm, ne passait pas un jour sans dîner ou sans souper rue Royale-Saint- Roch où habitait d'Holbach. Tous les dimanches, il y avait là grand dîner, et tous les jeudis, réunion de tous les encyclopédistes en petit comité. C'était ce qu'ils appelaient entre eux le jour de synanogue.

Mais, l'été venu, on abandonnait Paris et c'était à son château de Grandval, que le baron, suivi de ses convives, transportait ses pénates.

Grandval, d'après Diderot, est situé « à deux lieues et

LE SALON D'HOLBACH 79

demie de Gharenton et à la même distance de Gros-Bois. Le village (Ghampigny) couronne la hauteur en amphithéâtre. Au-dessous, le lit tortueux de la Marne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les intervalles étroits qui les séparent; les paysans y ont établi des pêcheries : c'est un aspect vraiment romanesque. Saint-Maur, d'un côté, dans le fond, Chennevières et Ghampigny, de l'autre, sur les sommets; la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux. »

Le séjour est délicieux pour y philosopher en paix. Aussi Diderot raffole-t-il de cette abbaye de Thélème et y passe-t-il ses plus belles journées, s'y installant pour des six semaines, deux mois de suite.

Dès six heures du matin, il est debout. Il ouvre sa fenêtre et s'emplit les poumons de l'air vivifiant qui lui arrive des bois et des campagnes d'alentour, puis, en connaisseur, il jette « de sa chambre chaude et gaie » un regard d'admiration sur le beau paysage qu'il découvre : « Le coup d'œil est tout à fait pittoresque et sauvage. »

Cette première satisfaction accordée à sa « sensibilité », Diderot avale rapidement deux larges tasses de thé et se met aussitôt au travail. A sa droite, le portrait d'Homère, à sa gauche, celui d'Horace.

En présence de cet horizon magnifique, les idées jaillissent en foule sous sa plume, il a des élans de sympathie vers le monde entier, il abat une besogne fantastique avec une ardeur incroyable.

A deux heures, « l'on dîne bien et longtemps, la table étant servie au château plus somptueusement encore qu'à la ville ». Et l'on rit plus encore.

« Tantôt, dit M. Ducros, le baron, qui a l'érudition indécente, et qui, en sa qualité d'incrédule fanatique, croit tout ce qu'il lit, raconte certaine anecdote extraordinaire et extraordinairement vilaine sur le Grand Lama, et M^^ d'Aine, sa belle-mère, de se récrier et d'invectiver le conteur en termes cent fois plus gaillards que le conte lui-même. Tantôt le petit d'Holbach, digne fils

du baron, se met à « plumer tranquillement le bras » de sa voisine de table, « et tout le monde d'éclater, ajoute Diderot; pour moi, les larmes m'en tombaient des yeux et j'ai cru que j'en mourrais... »

Le repas terminé, pour faciliter une digestion laborieuse, l'on s'égare par la campagne, le long de la Marne, « triste et tortueuse compatriote », que l'on suit à pied jusqu'à Champigny. Ou bien, si le temps est incertain, l'on demeure au jardin.

Diderot s'arrête et regarde les jardiniers tracer des plates-bandes et planter des buis. Il les voyait faire leur besogne et entrait souvent en conversation avec eux : « J'aime à causer avec le paysan, disait-il, j'en apprends toujours quelque chose. » De fait, ceux-ci lui enseignaient les « expressions rustiques », et voilà autant de mots nouveaux pour ï Encyclopédie.

Il s'enquiert des habitudes des plantes, des mœurs des animaux, il note un tas de particularités dont personne ne s'est avisé avant lui. C'est ainsi que « Saint-Lambert a bien connu la pluie de mai; mais combien d'effets piquants il en a ignorés ou omis par ce défaut général d'instruction qui perce dans son poème! c'est alors que la femelle des oiseaux se hâte d'aller étendre ses ailes sur ses œufs; c'est alors que le mâle va saisir l'insecte réfugié sous les ailes du buisson... » Il compare, il scrute, il rapproche, il enregistre toutes ses observations. Autant d'arguments pour ses discussions futures, autant de bases nouvelles pour ses théories de demain.

Cependant « le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison où nous n'arrivons guère avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des lumières et des cartes sur la table ». On commence le souper, puis la conversation continue avec une partie de piquet. Enfin, à onze heures et demie, tout le monde est couché.

Si l'on est au château en tout petit comité, « M'"® d'Holbach s'use la vue à broder, M'"'" d'Aine digère, étalée sur des oreillers, le père Hoop, les yeux à moitié fermés, la

LE SALON d'hOLBACH

tête penchée sur ses deux épaules et les mains collées sur ses deux genoux, rêve à la fin du monde; le baron Ht enveloppé dans une robe de chambre et renfoncé dans un bonnet de nuit; moi, je me promène en long et en large, machinalement. Je vais à la fenêtre voir le temps qu'il fait, et je crois que le ciel fond en eau, et je me désespère ».

Au mois d'octobre, (( un murmure sourd fait retentir les corridors du château » : c'est le ventquifaitrage.

Diderot l'écoute mugir tout à son aise, du fond de sa chambre bien chaude: «J'aime, moi, ces vents violents, cette pluie que j'entends frapper nos gouttières pendant la nuit, cet „ , -, j i i m n i

' Portrait de la baronne a Holbach.

orage qui agite avec fracas les

arbres qui nous entourent, cette basse continue qui gronde autour de moi, j'en dors plus profondément, j'en trouve mon oreiller plus doux, je m'enfonce dans mon lit, je m'y ramasse en un peloton; il se fait en moi une comparaison secrète de mon bonheur avec le triste état de ceux qui manquent de gîte, de toit, de tout asile, qui errent la nuit, exposés à toute l'inclémence de ce ciel, qui valent mieux que moi peut-être que le sort a distingué, et je jouis de la préférence. »

Volupté d'être heureux et d'avoir conscience de son bonheur. Qui la ressentait plus que Diderot, à ce moment de sa vie, dans cet excellent château, en compagnie des hôtes les plus aimables, au milieu de ses occupations les plus chères, en plein travail, en plein bonheur, en plein rêve!...

Délicieux à Paris, le salon d'Holbach ne l'était donc pas moins à la campagne, et l'auteur de Jacques le Fataliste y coula les heures les plus légères de sa vie.

Au reste, l'on ne faisait point qu'y discuter philosophie. Nous avons dit que personne, dans l'entourage du baron, n'était ennemi de la plaisanterie. Diderot, tout le premier, adorait l'esprit et même avait quelques tendances à la mystification. Son cerveau brillant et léger qui aimait à passer sur les choses sans s'y attacher n'eût pas été capable de poursuivre pendant bien longtemps une de ces farces ou de ces supercheries de longue haleine qu'affectionne un tempérament glacial à la Mérimée, mais, lorsque l'occasion s'en présentait., il aimait volontiers à se gausser des imbéciles ou des importuns.

C'est ainsi qu'il fut amené un beau jour à mystifier de très plaisante façon et à faire mystifier par tout le salon d'Holbach un brave curé de campagne, le curé de Montchauvet.

L'histoire est amusante. On la trouve tout entière dans la correspondance de Grimm, d'où M. Armand Gasté l'a tirée et joliment présentée au grand public (1). Résumons-la.

Au milieu du xviii« siècle, végétait à Montchauvet dans un coin de Normandie, un brave curé, l'abbé Le Petit qui possédait certainement toutes les vertus théologales mais avait un vilain défaut : celui de rimer sans cesse et de se croire un grand homme. Un grand homme à Montchauveti Quelle triste destinée! Aussi noire brave prélat n'avait-il qu'un désir, qu'une idée : venir dans la capitale et se faire applaudir de tous les beaux esprits de lettres.

(1) Diderot vt le enté de Montchauvet, par Armand Gasté. {Paris, Lernerre, éditeur.)

LE SALON d'HOLBACH 83

A l'un de ses voyages à Paris, il s'était risqué, un beau matin d'hiver à aborder au Luxembourg Diderot qui, habitant à deux pas delà, s'y promenait volontiers.

« Ah! monsieur, lui dit-il! quelle admiration j'ai pour vos écrits.

— Je vous suis bien obligé, répondait Diderot.

— Quelle puissance a votre pensée!

— Vous me comblez d'aise.

— Et que je suis heureux de serrer la main du plus grand philosophe de ce siècle. »

A la fin il tira de sa poche un grand manuscrit. « Qu'est-cela? dit le philosophe effrayé.

— Un madrigal de sept cents vers, répondit l'abbé. En deux mots voici la chose : mon valet a eu le malheur de faire un enfant à ma servante, j'en ai pris texte pour faire là-dessus le petit morceau poétique que j e vous demanderai l'humble permission de vous lire. »

Diderot eut un sursaut d'effroi :

« Monsieur le curé, fit-il, je ne saurais que vous blâmer d'employer les loisirs de votre ministère à des travaux aussi futiles. Que n'écrivez-vous, par exemple, une... tragédie! Voilà qui serait du temps bien employé. »

Et il partit, sur ce chapitre, avec sa faconde ordinaire, laissant là, tout désemparé, le brave curé.

Il pensait bien l'avoir renvoyé à jamais à son sacerdoce et, à la vérité, il n'y songeait plus depuis six mois, lorsqu'un soir il voit arriver dans son cabinet... l'abbé Le Petit!

Toujours souriant et empressé, celui-ci tire encore de sa poche et agite d'un air triomphant... un long rouleau de papier.

« Voici la tragédie que vous m'avez demandé d'écrire, fait-il. C'est David et Bethsabée. Je vais vous en commencer la lecture, si vous me le permettez. »

De plus en plus effrayé de l'audace du bonhomme, Diderot résolut au moins de se venger de façon éclatante de la lecture que, bon gré, mal gré, il sentait qu'il lui faudrait subir.

i( Monsieur l'abbé, dit-il, je vais vous faire une proposition. Vous voulez bien me prendre pour juge de votre œuvre. C'est fort honorable pour moi, et je vous en remercie. Mais que diriez-vous si je faisais entendre votre tragédie par le plus bel auditoire de critiques et de grands esprits que nous ayons? Que diriez-vous si je vous produisais devant tous mes amis?

— Oh! monsieur, fit le curé de Montchauvet enthousiasmé, quelle gloire pour moi, et quelle reconnaissance je vous en ai.

— Eh bien, donc, à dimanche prochain, chez mon ami le baron d'Holbach. »

Le dimanche suivant, on se doute que l'auteur de David et Bethsabée fut fidèle au rendez-vous.

Il y avait là, réunie dans le riche cabinet de travail du philosophe, la plus belle assemblée d'écrivains français : Jean-Jacques Rousseau, d'Alembert, Duclos, Marmontel, Helvétius, de Jaucourt, Raynal, de la Condamine, Morellet, de Margency, etc.

A tous Diderot avait donné le mot, et chacun de s'apprêter à rire, sauf le sévère Rousseau qui n'admettait point qu'on se gaussât de quelqu'un et qu'on trompât ainsi la bonne foi d'autrui.

Avant de procéder à la lecture de son œuvre et après les présentations d'usage, le curé de Montchauvet crut devoir demander la parole pour faire connaître à l'assemblée quelles étaient ses théories poétiques et comment il comprenait l'art tragique. On commençait déjà à se pousser du coude et à pouffer, lorsque, raconte M. Armand Gasté, le curé s'écria :

<c Ma théorie est bien simple, messieurs, donnez-moi un sujet quelconque.

— Balthazar, dit une voix.

— Balthazar, soit! Vous savez que, pendant le souper de ce roi impie, une main écrivit sur les murs les mots : Mané, Thécely Phares. Il s'agit donc de savoir si le roi soupera ou non, car, s'il ne soupe pas, la main n'écrira pas. Or je n'ai qu'à inventer deux acteurs. Le premier

LE SALON D HOLBACH

veut que le roi soupe, le second ne le veut pas, et cela alternativement. Si moi, poète tragique, je veux que le roi soupe, celui-ci parlera le premier.

Diderot, par Greuze.

« Ainsi :

l^'" acte : Le vol soupera:

2<^ acte : Il ne soupera pas; S'^ acte : // soupera; 4« acte : Il ne soupera pas ; 5° acte : Il soupera.

« Si, au contraire, je ne veux pas que le roi soupe, voici quel sera mon plan :

l<ïr acte : Il ne soupera pas;

2« acte : Il soupera;

3^ acte : Il ne soupera pâs ;

4e acte : Il soupera;

5o acte : Il ne soupera pas.

« Voilà, messieurs, tout le mystère » (1).

On commençait à se tenir les côtes, dans les coins, et les assistants placés en face du curé avaient toutes les peines du monde à ne pas éclater. M. de la Condamine qui avait tiré le coton de ses oreilles pour mieux entendre avait déjà perdu patience et pouffait à petits coups.

Mais ce fut bien autre chose lorsque l'auteur tragique commença la lecture de son œuvre : la sottise de sa pièce dépassait tout ce qu'on pouvait imaginer, et chacun se plaisait avec malice à en souligner les passages particulièrement comiques. Le curé de Montchauvet avait donné à l'un de ses personnages, un barbare, le nom de Hanon.

« Quel mot malencontreux! s'écria Helvétius en éclatant de rire.

— Monsieur, répondit l'abbé d'un ton piqué, je reste dans la vérité historique. Je vous apprendrai, si vous ne le savez pas, que l'Écriture s'est servie de ce nom avant moi. Elle a bien les oreilles aussi délicates que les nôtres. »

On apaisa l'irascible auteur qui ne demandait, du reste, qu'à continuer. Et les vers succédaient aux vers, les scènes aux scènes, toutes plus bouffonnes les unes que les autres. Angoisse rimait avec tristesse.

« Rime étrange, proteste-t-on.

— Rime hardie », repartit J'abbé.

Un peu plus loin, il était parlé des charmes innocentes. « Pardon, monsieur le curé, interrompit un des auditeurs, charme est du masculin.

— Ah! Vous le prenez comme cela, messieurs, répartit l'abbé. Eh bien, dans la scène suivante, vous le trouverez masculin; j'ai tâché de contenter tout le monde (2). »

(1) Armand Guslé, o/). cil.

{2) Armand Guslé, oji. cit.

LE SALON d'HOLBACH 87

La scène tournait à l'extravagance, surtout à la fin lorsque chacun s'empressa auprès de l'abbé : « jNlagnifique talent... Plus fin que du Racine... Plus hardi que du Corneille... Tout à fait le génie de M. de Voltaire... Il faut faire applaudir par tout Paris cette œuvre superbe... »

Seul Rousseau est demeuré à l'écart. Il fond sur l'abbé:

(( Votre tragédie est absurde, monsieur le curé. Ces messieurs — vous ne le voyez donc pas? — se moquent de vous. Retournez vicaricr dans votre village. »

L'abbé, rouge de colère, se précipite sur Rousseau. On sépare à grand'peine les deux combattants.

Le curé de Montchauvet fut-il entièrement dupe de la plaisanterie organisée contre lui par Diderot et ses amis? C'est peu probable, mais son orgueil de poète tragique s'en consola en pensant que si l'on s'était raillé de lui, c'était par envie pour son propre talent.

Rentré dans sa cure normande, il s'empressa de faire paraître sa tragédie qui fut imprimée à Rouen, et il en envoyait des exemplaires en 1754 à l'abbé Basset, un de ses amis de Paris, en les accompagnant d'une longue lettre :

« ... Disons-le, s'écriait-il en parlant du salon d'Holbach : ils ont pris de l'ombrage d'une pièce où ils ont cru reconnaître des beautés que le public n'y reconnaîtra peut-être pas : ils m'ont envié un je ne sais quoi (sic) que la nature ou le hasard m'a prodigué... »

Au reste, le brave curé ne s'en tint pas là. Sur les invitations de Diderot qui avait juré de le rendre fou, il écrivit cette fameuse tragédie de Balthazar dans laquelle, pendant quatre actes mortels, il s'agissait de savoir si le roi souperait ou s'il ne souperait pas. Et il fit précéder son œuvre d'une longue préface où il affirmait que la froideur de ses ennemis ne le décourageait pas, qu'il n'attendait rien de juges aussi peu équitables que ceux qui siégeaient à Paris, que, du reste, après celle-là, il allait méditer une troisième œuvre : « Je suis jeune, disait-il, j'ai du courage, et, pour peu que je m'élève à chaque essort [sic) que je prendrai, j'espère me voir enfin à une hauteur suffisante

pour contenter la vanité d'un auteur qui n'en a pas beaucoup... ))

Hélas! Ces beaux projets n'eurent pas de suites : soit découragement, soit définitive impuissance, le curé de Montchauvet cessa d'écrire des tragédies, mais Diderot et ses amis ne cessaient point de rire lorsqu'on évoquait devant eux la silhouette impayable de l'auteur de David et Dethsabée.

Diderot et les Femmes

DIDEROT, nous l'avons vu, ne fut jamais ce qu'on appelle « un bon mari ». Girouette de Langres toujours prête à tourner à tous les vents, esprit disposé à s'enthousiasmer chaque jour pour une beauté nouvelle, il n'apporta à sa femme ni un cœur fidèle ni un esprit constant.

Fut-il au moins ce qu'on pourrait appeler encore « un bon amant! » En un siècle où la sensibilité était si fort à la mode, sut-il vibrer et faire vibrer les âmes à l'unisson de la sienne?... Il semble bien, en tout cas, qu'il ne fut jamais un homme à bonnes fortunes. L'aventure avec Mme (Je Puisicux que nous avons rapportée nous montre la banale histoire d'un mari excédé de sa femme qui prend maîtresse en ville et mène de front, si l'on ose dire, pendant de longues années, un double ménage. Mais cette fidélité même nous est une preuve que si la tête de Diderot était légère et si son esprit sautait hardiment d'une idée à une autre, son cœur n'était pas trop inconstant. Il savait retenir au moins par une sorte d'habitude passive ou même par intérêt. (Ne fit-il pas vivre Mme (Je Puisieux pendant dix années?) En un mot, le tempérament de Diderot aurait été constitué, au fond, par une assez grande indifférence aux choses de l'amour, avec des caprices, des emballements passagers et sans conséquence, dont sa maîtresse ne faisait pas état de jalousie.

« Diderot, a dit un contemporain, avait un défaut qui le conduisit à de regrettables écarts : il était amoureux de toutes les femmes. Ghamfort rapporte qu'âgé de soixante-

deux ans, notre philosophe avouait à l'un de ses amis : « Je me dis souvent à moi-même : « Vieux fou, vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un refus ou d'un ridicule? » Quoi qu'il en soit, M™^ de Puisieux et M^^^ Volland, avec lesquelles il vécut à peu près publiquement, semblent prouver qu'il choisissait mieux ses maîtresses que Duclos, à qui la comtesse de Rochefort disait un jour : « Voici votre paradis, du pain, du fromage — et la, 'première venue. »

Non, vraiment, Diderot n'aurait pas goûté posséder la première venue, encore qu'il cachât soigneusement cette fidélité, cet équilibre de son caractère sous des airs évaporés et fous, ce qui a donné le change à beaucoup de ceux qui l'ont connu. Mais il suffit de lire attentivement sa correspondance, d'étudier par le menu les événements de sa vie pour s'apercevoir de cette vérité.

Peut-être y avait-il aussi d'autres raisons plus matérielles et plus piquantes à cette horreur de Diderot pour les passades et les aventures sans lendemain. On en trouvera quelques-unes dans cette curieuse lettre qu'il écrivait le 2 octobre 1761 à Sophie Volland :

« Je ne sortirai point de Paris en automne. Les

ennuis succèdent aux ennuis. J'use mes yeux sur des planches hérissées de chiffres et de lettres, et, au milieu de ce pénible travail, la pensée amère que des injures, des persécutions, des tourments, des avanies en seront le fruit; cela n'est-il pas agréable? L'ami Grimm aura beau prêcher, il n'en sera ni plus ni moins; je ne saurais plus me repaître de fumée. Un repos délicieux, une lecture douce, une promenade dans un lieu frais et solitaire, une conversation où l'on ouvre son cœur, où l'on se livre à toute sa sensibilité, une émotion forte qui amène des larmes sur le bord des paupières, qui fait palpiter le cœur, qui coupe la voix, qui ravit d'extase, soit qu'elle naisse ou du récit d'une action généreuse, ou d'un sentiment de tendresse, de la santé, de la gaîté, de la liberté, de l'oisiveté, de l'aisance; le voilà, le vrai bonheur, je n'en connaîtrai jamais d'autre... »

Il n'a vraiment aucun goût pour les gourgandines. — « Je gagerais cent contre un, dit-il, que mon aversion pour ces sortes de créatures vient moins d'éducation, de goût honnête, de délicatesse naturelle, de bon caractère, que de deux aventures qui me sont arrivées à un âge propre à recevoir des impressions fortes. Je ne sais pourquoi je ne vous en ai jamais dit un mot, je n'y repense pas sans avoir la chair de poule. Ah! que la Vénus des carrefours m'est hideuse!... Une fois, je fus invité à souper dans une maison un peu suspecte, mais que je ne connaissais pas sur ce pied. Un des fils de Julien Le Roi (le fameux horloger) en était. Il y avait d'autres hommes et des femmes. Je fus placé à table à côté de la maîtresse de la maison. On fut gai. J'étais jeune et fou; je plaisais, et je m'en apercevais à des regards et à d'autres signes qui n'étaient pas équivoques. On se sépara tard; je ne sais comment cela se fît, mais je restai seul avec la maîtresse de la maison; et ayant, selon toute apparence, à passer la nuit dans un appartement où il n'y avait qu'un lit, j'espérais qu'on m'en offrirait poliment la moitié, car c'était une femme polie. On la délaçait, j'aidais à la déshabiller, lorsqu'on heurta violemment à la porte; c'était le jeune Le Roi qui revenait à toutes jambes m'apprendre l'état de la personne aimable et facile avec laquelle j'étais, et le péril de ses faveurs. J'étais descendu pour lui parler, je ne remontai pas.... Voici le second tome. J'avais une petite chambre au coin de la rue de la Parcheminerie; je la vois d'ici. Au-dessus de moi logeait une fille entretenue par un officier: elle s'appelait Desforges. Son amant partit pour la campagne de 1744; je fis connaissance avec elle un jour qu'il faisait chaud. Je la trouvai étalée sur une bergère dans le plus grand déshabillé; je m'approchai des pieds du lit et des siens; je pris les bords de la gaze qui la couvrait et je la levai; elle me laissa faire. Je lui dis qu'elle était belle; et à ma place et à mon âge il était trop difficile de ne pas la trouver telle. Je me disposais à appuyer mon éloge, lorsque, interposant sa main entre ses charmes et mon désir, elle m'arrêta tout court par ce

discours étrange : « Mon ami, voilà qui est fort beau (ou fort bien, je ne sais lequel des deux elle a dit); mais je ne suis pas sûre de moi, et je ne sais, ajouta-t-elle, pourquoi je serais désespérée que tu eusses à te plaindre de ma complaisance. Il y a là, de l'autre côté de ma porte, un grand benêt qui me presse; la première fois je le laisserai aller, et nous saurons si tu peux accepter sans conséquence fâcheuse ce que je ne suis que trop disposée à t'accorder. » L'expérience se fit, le grand benêt en fut malade à mourir, et j'échappai par une grâce spéciale de la Providence... »

Nous avons dit que ces sentiments secrets de Diderot à l'égard des femmes beaucoup de contemporains n'avaient pu les deviner, car le philosophe les celait soigneusement, et toutes ses allures et toute sa personne les démentaient, du reste, aux yeux des moins prévenus.

Ces allures de familiarité enthousiaste, ce tour d'esprit un peu fat, s'ils faisaient de lui un conversationniste admirable qui enchantait M^^* d'Épinay, par exemple, lui nuisirent aux yeux de certaines femmes du monde du xviiie siècle qui n'osaient refuser l'entrée de leur salon à un écrivain aussi considérable, mais tenaient assez peu à l'y voir. De ce genre fut M'"« Geoffrin.

Cette femme qui, suivant le mot de Walpole, était « le bon sens incarné », avait horreur de tout ce qui était ardent autour d'elle : « Elle craignait, a-t-on dit, l'impétuosité des idées comme des sentiments et croyait que la raison même avait tort quand elle était passionnée. »

On pense si un tel caractère devait faire mauvais ménage avec notre philosophe, d'autant que personne mieux que M"'« Geoffrin ne possédait « le tact et les convenances d'une véritable maîtresse de maison ». Elle aimait à recevoir les grands comme les petits, depuis le dernier des écrivains, des poéteraux ou des abbés galants jusqu'à des impératrices comme Catherine ou des grands seigneurs comme le prince de Conti. Elle n'exigeait des humbles qu'une déférente politesse à défaut de cette obséquiosité dont Marmontel donnait un peu trop l'exemple.

Or, si Diderot n'avait rien d'un courtisan, il n'avait rien non plus d'un convive de bonne tenue. Dans l'intimité on le trouvait charmant. Dans un cercle brillant comme l'était le salon de M™« Geoffrin " certains soirs, il choquait les moins rigoristes.

Aussi ne s'étonnait-on pas trop de le voir tenu à l'écart des petits soupers. Et, pourtant, on savait que M"^e Geoffrin aimait Diderot pour sa chaleur d'âme et sa bonhomie, mais elle l'aimait de loin, ou plutôt loin de son salon, car quand ils se

rencontraient, c'était toujours, au contraire, dans l'intimité»

et le philosophe

avait peu de secrtes pour celle qu'il appelait sa « grondeuse ». Elle avait même fini par aller chez lui et se mêlait parfois des affaires du ménage :

« Je reçois, dit-il quelque part, la visite de M™« Geoffrin qui me traita comme une bête et qui conseilla à ma femme d'en faire autant. La première fois, elle vint pour gâter ma fille et lui apprendre à dire des gros mots et à mépriser son mari. »

Malgré le ton un peu amer de cette phrase, qu'on ne

Madame Geoffrin.

croie point que Diderot en ait beaucoup voulu à la charmante femme. Il était trop bon pour avoir de la rancune. Dans son impartialité, il va jusqu'à noter la façon délicieuse dont elle s'habille :

« Je remarque toujours le goût noble et simple dont cette femme s'habille. C'était ce jour-là une étoffe simple, d'une couleur austère, des manches larges, le linge le plus uni et le plus fin, et puis la netteté la plus recherchée de tout côté. »

Le philosophe avait donc accepté d'un cœur léger l'espèce d'ostracisme dans lequel le tenait le salon Geoffrin. Et, cependant, l'on n'osait pas tout à fait l'y mettre à l'écart, mais peut-être lui fit-on sentir adroitement qu'il était de trop, car sa présence y devint de plus en plus rare.

Au reste, il avait de quoi se consoler ailleurs. Nous avons vu comment il était reçu chez les d'Holbach. Il ne recevait pas un accueil moins flatteur dans le fameux salon de M™*^ Necker qui faisait alors courir tout Paris.

Le 18 août 1765, Diderot écrit à M^'" Volland : « A propos, savez-vous bien qu'il ne tient qu'à moi d'être vain! Il y a ici une M™« Necker, jolie femme et bel esprit qui raffole de moi; c'est une persécution pour m'avoir chez elle. Suard lui fait sa cour avec une assiduité à tromper M. de... (Necker). Aussi le pauvre M. de... l'est-il parfaitement, comme vous en jugerez par la mauvaise plaisanterie que je vais vous dire :

« Eh bien! disait à Suard M. de..., quelques jours avant son départ, on ne vous voit plus, tendre grenouille.

— Qu'est-ce que cela signifie : tendre grenouille*'^

— Eh! oui, est-ce que vous ne passez pas à présent vos jours et vos nuits à souper au Marais?

« M"»" Necker demeure au Marais. C'est une Genevoise sans fortune qui a de la beauté, des connaissances et de l'esprit, à qui le banquier Necker vient de faire un très bel état. On disait :

« Croyez-vous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui manquer?

« On répondit :

« Rien de plus ingrat au monde.

« Le polisson qui fit cette réponse, c'est moi. »

Mme Necker s'était mis en tête, en effet, d'avoir un salon. Dans sa retraite méditative de Coppet, elle avait acquis, ou, du moins, elle croyait avoir acquis un certain goût littéraire. Elle avait recueilli avec soin sur des tablettes jles opinions, les idées et les principes qu'il faut avoir pour être une femme de goût et elle avait commencé à s'habituer à son rôle de régente de la littérature et des arts. Elle était, du reste, charmante à cette époque de sa vie. Elle-même s'est dépeinte ainsi — sans se flatter :

« Un visage qui annonce la jeunesse et la gaieté, le teint et les cheveux d'une blonde, animés par des yeux bleus, riants, vifs et doux; un nez petit mais bien tiré; une bouche relevée, dont le sourire accompagne celui des yeux avec quelque grâce; une taille grande et proportionnée, mais privée de cette élégance enchanteresse qui en augmente le prix; un air villageois dans la manière de se présenter et une certaine brusquerie dans les mouvements qui contraste prodigieusement avec une voix douce et une physionomie modeste; telle est l'esquisse d'un tableau que vous pourrez trouver trop flatteur. »

Mais comment faire briller en Suisse ces qualités de maîtresse de maison? Elle essaya, cependant, à Lausanne de fonder une Académie des Eaux ou de la Poudrière dont les règlements ressemblaient à ceux des anciennes cours d'amour. Tout cela sentait son pédantisme d'une lieue et, du reste, aucun effort ne pouvait trouver à se réaliser chez ces Suisses un peu lourdauds.

Quand elle fut à Paris, tout changea pour elle. Une des premières personnalités qu'on lui présenta se trouva être Diderot. Elle demeura éblouie, fascinée, subjuguée — et confuse aussi. Toutes ces belles opinions dont elle se croyait sûre, toutes ces idées qu'elle avait acquises sur l'esthétique et sur le monde, sur les arts et sur la politique, le philosophe les détruisait, les annihilait en cinq

minutes de « conversation fulgurante ». Et quelle chaleur, quel enthousiasme, quelle ardeur inquiète à tout comprendre, à tout discuter, à tout raisonner! Diderot fut toujours un problème pour M^^ Necker, une énigme qu'elle s'efforçait de résoudre sans y parvenir. « Sous la ligne ou sous le pôle, lui écrivait-elle, vous avez au dedans de vous un foyer qui ne s'altère jamais. »

Cet homme était vraiment son partenaire rêvé ! Elle qui ne songeait qu'au raisonnement, qu'à la discussion, elle allait enfin pouvoir remettre sur le tapis tous les problèmes qui agitent l'humanité depuis qu'elle existe avec un enthousiaste des idées, avec un jongleur de mots, avec un prestidigitateur de raisonnements. Elle le provoquait pour avoir le plaisir de le combattre :

« M. Diderot, reprenons une conversation qui m'intéresse... Ne disiez-vous pas qu'il était possible d'expliquer la pensée par la suite des sensations?

Diderot. — Toute la nature n'est qu'une série de sensations graduées; la pierre sent, mais très faiblement, et c'est ainsi que je m'élève jusqu'à l'homme... La seule matière suffit donc à l'explication de tous ces phénomènes, et, si elle est susceptible de sensations, elle est aussi susceptible de pensées.

— Mais, reprit M™<^ Necker, je me juge toujours une, et le foyer de ces idées, quel qu'il soit, est certainement indivisible, etc.. »

Bientôt ces conversations ne suffisaient plus à la belle raisonneuse. Il lui fallut tout un cercle où les idées pussent jaillir, les mystères éclore, les pensées s'entrechoquer, les enthousiasmes se créer. Elle décida de régner sur un salon de beaux esprits, et elle y parvint. En peu de temps, sa maison fut réputée dans Paris à légal de celle de M™« Geoffrin ou du baron d'Holbach.

C'est le vendredi qu'elle recevait les philosophes afin de ne pas faire concurrence aux lundis et aux mercredis de Mme Geoffrin, aux mardis d'Helvétius, aux jeudis et aux dimanches du baron d'Holbach. Mais, lorsqu'elle donnait à dîner, elle s'arrangeait toujours pour qu'il y eût un

plat maigre — en prévision de ceux des convives qui se conformaient aux prescriptions de l'Eglise.

Le vendredi étant réservé aux philosophes, on y raisonnait beaucoup. Voltaire écrivait :

Vous qui chez la belle Hypathie Tous les vendredis raisonnez De vertu, de philosophie, Et tant d'exemples en donnez...

Ces jours-là il y avait foule...

Aussi M"^*» Necker ne tarda-t-elle pas à prendre un autre jour — qui fut d'abord le mardi — et qui conserva un caractère différent et plus intime. On aurait pu dire d'elle ce que l'on devait dire plus tard d'une autre grande dame « M°i« Necker a deux jours, l'un pour les gens d'esprit, et l'autre pour les bêtes, dont je suis.»

^jme Necker assemblait ses hôtes tantôt à dîner, c'est-à-dire à quatre heures (et la marquise de Crécy, trouvant que c'était trop tard, jurait qu'on ne l'y reprendrait plus), tantôt à souper (la quatrième fin de l'homme, disait Mme (Jq Deffant qui avouait ne pas bien se souvenir des

Madame Necker.

trois autres) et alors la soirée se prolongeait assez tard avec de nouveaux arrivants. La réception était très aimable et empressée, trop empressée peut-être de la part de Mm« Necker, un peu froide et involontairement hautaine de la part de M. Necker, qui était souvent absorbé dans d'autres préoccupations. La cuisine en revanche laissait à désirer, du moins à en croire Grimm qui disait, dans les Annonces et Bons de l'Église philosophique : « Sœur Necker fait savoir qu'elle donnera à dîner tous les vendredis : l'Église s'y rendra parce qu'elle fait cas de sa personne et de celle de son époux; elle voudrait pouvoir en dire autant de son cuisinier. »

Ces réunions se tenaient soit rue de Cléry, dans une maison connue sous le nom d"hôtel Leblanc, parce qu'elle avait appartenu à Claude Leblanc, secrétaire d'Etat au département de la guerre en 1718, soit — l'été — au château de Madrid, près du bois de Boulogne, soit au château de Saint-Ouen que le baron Necker acheta plus tard.

Dans l'hôtel Leblanc, un large escalier avec une rampe de fer ouvragé conduisait aux appartements du premier, dont les plafonds étaient ornés de peintures mythologiques et les murailles décorées d'arabesques et de médaillons.

Le château de Saint-Ouen était une belle habitation située au bord de la Seine. Les terrasses dominaient le fleuve et les ombrages rendaient en été le séjour très agréable.

Saint-Ouen était assez près de Paris pour qu'on y pût aisément venir dîner en voiture ; mais, parmi les fidèles du vendredi, il en était peu qui roulassent carrosse. Aussi était-ce une des politesses de M™e Necker de leur envoyer le sien. La soirée s'écoulait en conversations agréables sous les grands arbres delà terrasse, et les invités qui ne voulaient pas coucher à Saint-Ouen étaient reconduits le soir à Paris.

Les invités, c'étaient Diderot, Grimm, d'Alembert, Suard, Marmontel, Saint-Lambert, l'abbé Morellet, l'abbé Raynal, Thomas, etc..

On y discutait des points de métaphysique, on y causait littérature, M«ne Necker ne permettait pas qu'on touchât à la religion chez elle — c'est elle du moins qui l'affirme dans une IcLtre à un ami qui lui avait reproché de se plaire dans la société d'athées. Elle dit là qu'elle considère ses amis athées comme des amis malheureux.

Bien entendu Diderot occupe la place d'honneur dans le salon de M""" Necker. Il ne se gêne pas plus avec elle, du reste, qu'il fera avec l'impératrice de Russie : « Il s'assied à ses côtés, lui prend la main, lui secoue le bras. » « Venu pour trois minutes chez elle, il y passe trois heures. » Dans tous les dîners, il occupe la présidence. Il est là le jour fameux où fut votée l'érection d'une statue à Voltaire. Une seule chose chagrine M""® Necker : c'est l'athéisme de son ami. Elle comprend Diderot parmi ses « amis malheureux ».

« On dirait, lui écrit-elle, que j'ai entrepris votre conversion; je n'en connais aucune qui me fît plus d'honneur; malheureusement j'en désespère et je voudrais seulement sauver du naufrage un peu d'estime et d'amitié en retour de tous les sentiments que je vous ai voués. ))

jVime Necker conserva ainsi toute sa vie une amitié très sûre et très fidèle à celui qui découvrait à sa pensée des horizons nouveaux. Elle veilla non seulement sur lui, mais encore sur sa famille, sur ses enfants. « Si vos enfants le veulent, écrivait-elle un jour au philosophe, ils ne perdront rien par le changement du ministère; j'ai parlé d'eux aux personnes qui pourraient leur être utiles. » Quand Diderot est en Russie, elle écrit à Grimm : « Vous devriez ramener M. Diderot. Il me semble que ses enfants ont besoin do lui; sa fille a beaucoup gagné depuis un an; elle est plus simple qu'autrefois, car la tendresse maternelle lui a appris les nuances du sentiment, les seules qui lui manquaient. » Ainsi de cette amitié précieuse entre toutes, Diderot ne devait retirer que de bons effets. Il en fut de même, peut-on le dire, des relations qu'il contracta avec M^i" VoUand. Seule-

ment, ici, il se mêla à cette amitié une note sentimentale que l'on n'entend point avec M™^ Necker.

Que fut Sophie Volland? Quelles relations exactes eutelle avec Diderot? Quelle vie mena-t-elle? Nous sommes réduits à des hypothèses sur ces différentes questions. Nous avons seulement entre les mains une correspondance assez longue — mais incomplète — qui ne constitue qu'un fragment des nombreuses lettres que M^'^ Volland et Diderot échangèrent pendant une vingtaine d'années. Et, comme, dans ces lettres, il est beaucoup plus question de problèmes moraux, philosophiques ou littéraires que d'événements se rapportant à la vie privée de l'un ou l'autre des correspondants, nous en sommes toujours réduits aux conjectures.

Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que le cœur presque neuf de Diderot qui n^avait battu jusque-là que pour Mii« Babuti, pour sa femme et pour M™^ de Puisieux s'enflamma pour sa correspondante qu'il se mit à aimer éperdùmcnt.

Née vers 1755, cette passion, dix ans plus tard, était encore assez vive pour inspirer au philosophe ces lignes dans une lettre à Falconet :

« Je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, toutes sortes de malheurs tomber sur moi, sans me plaindre, pourvu qu'elle me restât. Si elle me disait : donne-moi ton sang, j'en veux boire, je m'en épuiserais pour l'en rassasier. » N'était-ce pas là, vraiment, une passion unique? Et quel pouvait-être le caractère de celle qui savait inspirer de telles lignes ?

Ce que l'on sait, c'est qu'elle se serait appelée Louise, Henriette (non Sophie), qu'elle était lille d'un préposé pour le fourniment des sels. Née à trois lieues de Vitryle-François, dans un hameau, elle habitait à Paris, rue des Vieux- Augustins, avec sa mère et sa sœur. Intelligente, elle avait reçu une instruction assez complète, lisait Ilelvétius et Montaigne.

Elle mourut le 22 février 1784, cinq mois avant Diderot

auquel elle légua, par testament daté de juin 1772, sept volumes des Essais de Montaigne et une bague qu'elle appelait sa Pauline.

Leurs lettres vont de 1755 à 1774.

« Cette correspondance, dit M. Louis Ducros (1), d'un homme qui, dès les premières lettres, avait dépassé la quarantaine, avec une demoiselle qui, si l'on en juge par la maturité d'esprit que suppose la nature des sujets traités entre les deux correspondants, devait n'être pas très loin de la trentaine, a donné lieu à un problème de nature délicate et dont nous ne pouvons éviter de nous occuper brièvement. Il s'agit, pour trancher le mot, de savoir si Sophie Volland fut l'amie ou la maîtresse de Diderot.

« C'est la question que, bon gré, mal gré, on se pose à maint endroit de cette étrange correspondance, tant celle-ci est pleine de révélations qui s'arrêtent à michemin, de souvenirs brûlants et voilés, d'expressions ambiguës enfin qu'on ne comprend pas très bien ou peutêtre qu'on a le tort de trop comprendre... Il y a plus : ce ne serait pas l'un des paradoxes les moins piquants de sa vie, s'il était démontré que l'intempérant et cynique Diderot, « l'apologiste des passions fortes », en un mot l'apôtre de la Nature au xviii® siècle, fut condamné pour ses péchés à plus de vingt ans d'amour platonique, Mlle Volland aurait bien dû remporter ce triomphe sur la philosophie naturaliste : mais a-t-elle eu cet honneur ? Qu'on nous permette de répondre que, sans en rien savoir, nous n'en croyons pourtant rien, »

Le fait est que certaines parties de cette correspondance sont plus qu'étranges, elles sont véritablement cyniques. On va pouvoir en juger de suite par la très curieuse lettre suivante qui fut adressée de Paris par Diderot à Mii« Volland le 29 août 1762 :

« La décision d'Aramie me paraît bien sévère. Quoi donc ! ne met-elle aucune différence entre une action

(1) Louis Ducros, o/>. cit.

illicite et une mauvaise action? Ne sera-t-il pas permis de faire par raison ce qu'on a déjà fait par passion ? Après avoir tout osé pour soi, n'osera-t-on rien pour son époux et pour ses enfants ? Si l'on a quelque reproche à craindre, ne serait-ce pas plutôt celui qu'on se ferait à peu près sur ce ton ; s'il arrivait que l'on tombât dans la misère, qu'avec un peu moins de pusillanimité on aurait sûrement évitée ? Si nous avions notre innocence, peut-être y faudrait-il regarder de fort près avant que de l'échanger contre de l'or? Mais, hélas! nous ne l'avons plus; il ne s'agit que d'une petite tache de plus ou de moins ; d'une infraction de la loi civile, la moins importante et la plus bizarre de toutes; d'une action si commune, si forte dans les mœurs générales de la nation, que l'attrait seul du plaisir, sans aucune autre considération plus importante, suffit pour la justifier; d'une action dont on loue notre sexe, et dont en vérité on ne s'avise plus guère de blâmer le vôtre ; du frottement passager de deux intestins, mis en comparaison avec les aisances de la vie ; d'une faute moins répréhensible que le mensonge le plus léger; il est bien singulier, chère sœur, que vous permettiez à un homme engagé par le serment libre de la tendresse avec une femme qu'il aime de faire un enfant à une autre qu'il n'aime pas, et que vous défendiez un moment de complaisance à une de vos semblables, qui y est entraînée pour un motif des plus importants. S'il était question de goûter un plaisir exquis, une volupté délicieuse, un transport ravissant, un moment de félicité au-dessus de toute idée, peut-être rabattriez-vous un peu de votre jansénisme! Et vous ne pensez pas que c'est un dégoût insupportable qui nous attend! et que, à tout bien prendre, ce devoir est la véritable expiation du plaisir défendu qu'on a pris. J'ai quelquefois entendu parler des femmes sur ce point. Toutes étaient d'accord que c'était un horrible supplice. Eh bien ! nous y voilà résolus. L'héroïsme est d'autant plus grand, que le sacrifice de soi-même répugne davantage. Combien nous allons mériter, si votre préjugé ne s'y oppose plus ! Songez donc que celui qu'on va recevoir dans ses

bras est un homme qu'on méprise, et qu'on hait; songez qu'il se chargera de tous les frais du péché; songez que nous n'y mettrons pas un atome du nôtre; songez que nous serons plus passive et plus immobile qu'une statue de marbre; songez que, s'il nous échappe quelques mouvements insensibles, quelque signe de vie, ce sera d'impatience et non de plaisir ; songez que ceci est l'ombrage tout pur de la raison, que le cœur et les sens n'y seront pour rien; c'est un acte de pénitence, s'il en fut jamais. S'il nous survenait une maladie là, n'y aurait-il pas de la folie à se refuser à l'application d'un instrument, s'il était nécessaire; et quelle plus fâcheuse maladie que de mourir pendant trente ans de soif et de faim? Quelle différence mettez-vous en pareil cas entre un homme de cette trempe et un instrument de chirurgie? Et puis, ne diraiton pas qu'il en soit de cette affaire comme du vol, de lo calomnie, du meurtre et d'une infinité d'autres actions qui sont mauvaises en tout temps et partout? Rentrez pour un moment dans l'état de nature; pour Dieu, ditesmoi ce que c'est.

« A présent, venons à vous, mademoiselle. Eh bien, vous ne voulez donc pas qu'on ait la complaisance pour cette honnête créature, qui a le sens assez droit pour sentir que le mariage est un sot et fâcheux état, et qui a le cœur assez bon pour vouloir être mère, de lui faire un enfant? Vous l'appelez tête bizarre? Vous craignez qu'elle ne prenne du goût pour le plaisir, qu'on ne prenne du goût pour elle? Vous la trouvez présomptueuse de se croire capable de bien élever. Halte là, s'il vous plaît. Elle a l'expérience par devers elle. Après avoir fait supérieurement l'éducation de trois ou quatre bambins qui n'étaient pas les siens, elle peut, je crois, se promettre sans trop présumer d'elle, d'en bien éduquer un qui lui appartiendra. Je vous l'ai déjà dit; ce n'est point ici une affaire de cœur, moins encore une affaire de tempérament. Pour ce blâme public qu'elle encourrait, peut-être elle l'a mis sous ses pieds. « Jamais, dit-elle, je ne me persuaderai que de se proposer, avant de sortir de ce

monde, de remplir laplace qu'on quitte, d'un honnête homme ou d'une honnête femme, que de s'exposer à perdre la vie pour la donner à un autre; obligation que la différence des sexes imposait avant tout sacrement institué, toute législation publiée ; que de se sacrifier à inculquer dans une jeune femme des principes d'honneur et de justice, pendant un grand nombre d'années; que de préparer à la société un bon citoyen, un bon père, une bonne mère, un bon mari, ce soit une cause d'opprobre ; parce qu'on ne s'assujettit pas à quelques formalités de

convention qui ne signifient rien, et qui varient d'un peuple à un autre; parce qu'on connaît la légèreté du cœur

Buste de Diderot.

Par Hoiidon.

humain, et qu'on craint, en faisant un vœu indiscret, de devenir parjure ; parce qu'on ne veut pas accepter un tyran : parce que, n'étant pas en état ni d'instruire ni de nourrir plusieurs enfants, on a recours au seul moyen possible de n'en avoir qu'un; parce que, n'étant pas mariable par cent raisons plus solides les unes que les autres, on ne se marie pas, et parce que, forcée de se soustraire à la loi du prince, qui veut qu'on ne soit féconde qu'à telles ou telles conditions, j'obéis à la loi de nature qui veut que je sois féconde dès qu'elle ne m'a pas faite stérile. Ce ne sont pas de viles petites vues qui me mènent; ce sont des vues grandes et nobles; je veux être mère; parce que je suis digne de l'être. Si vous, monsieur, que j'ai choisi pour me donner cet auguste caractère, ne pouvez disposer de vous-même sans le consentement d'une autre, consultez-la; mais si elle s'oppose à mon désir, je ne vous dissimulerai point que je m'estime plus qu'elle et qu'elle ne vous estime pas assez. Je ne crains point de perdre mon honneur, ce que j'appelle mon véritable honneur, en couchant avec son amant; elle craint, elle, de perdre son amant en le laissant coucher avec moi. Dites-lui, une bonne fois pour toutes, que je ne vous aime point, et que je ne veux de vous que jusqu'au moment où vous cesserez de m'étre nécessaire. C'est avec toute la sincérité d'une honnête fille que je vous proteste que, si l'effet pouvait m'être connu après le premier essai, je n'en permettrais pas un second pour ma vie; il m'avilirait trop. Ce n'est plus le titre de mère que j'aurais voulu, c'est celui de maîtresse; ce n'est plus un enfant que j'aurais ambitionné d'avoir de bonne race et d'élever, c'est du plaisir; ce n'est plus un devoir de nature que j'aurais cherché à satisfaire, c'est un commerce illicite que j'aurais formé... »

« Voilà ce qu'elle a dit à... Je ne sais qu'ajouter ! car ce n'est ni à son époux, ni à son ami. J'ai cru devoir vous faire mieux connaître cette femme, avant que de m'en tenir à votre décision. Encore un mot de réponse là-dessus. »

On ne trouve, dans la correspondance de Diderot

publiée soit à part, soit dans l'édition de ses œuvres complètes réunies par Assézat et Tourneux, aucune autre lettre faisant allusion à cet incident. Ni avant, ni après, il n'est question de cette discussion nulle part ailleurs. Il est donc bien difficile de comprendre exactement s'il s'agissait en réalité d'une femme vivante ayant adressé à Diderot cette requête originale, ou bien si Denis ne faisait que discuter avec sa maîtresse et la sœur de sa maîtresse un point de philosophie subtil et délicat. Cette deuxième version serait plus vraisemblable, évidemment. Certaines phrases pourtant pourraient faire croire à la première. Pourquoi se met-il si positivement en cause, et pourquoi dit-il — par exemple : — « Et .vous ne pensez pas que c'est un dégoût insupportable qui 7ious attend? » Certains biographes de Diderot ont tenu le fait pour certain, et l'édition des Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot, publiés d'après les manuscrits confiés, en mourant, par Vauteur à Grimm (Paris, Paulin, éditeur, 1830), porte en note à cette lettre :

« Diderot attend là une réponse formelle à la plus singulière requête qu'un amant ait jamais présentée à sa maîtresse... »

Lorsqu'il écrit : « Voilà ce qu'elle dit à... », il entend naturellement parler de l'homme qu'elle a choisi, de cet homme qu'il ne sait comment qualifier, puisqu'il n'est ni son mari ni son amant. Cet homme, est-ce Diderot?

En tout cas, on peut voir par cet exemple que Diderot et sa maîtresse ne s'écrivaient point des choses banales ; toute leur correspondance est ainsi parsemée de discussions philosophiques et... erotiques du plus haut intérêt. Il défend ses paradoxes avec des arguments extrêmement ingénieux et adroitement choisis.

A chaque absence de quelque durée, il jure à sa Sophie une « fidélité sans bornes », et il sait sans doute, d'autre part, qu'il est aimé, car il se dit infiniment heureux, heureux et apaisé. Comme il souffre d'être loin d'elle, il écrit : « Adieu, ma tendre amie, quand est-ce que je vous embrasserai vraiment? Sera-ce demain, après, ou après?

Cela me fera bien autant de plaisir qu'à vous : car votre absence a bien été pour moi aussi longue que la mienne pour vous. Tenez, la première fois qu'on nous séparera, prenons le parti de ne nous plus aimer. »

Le 25 novembre 1760, il lui écrit :

« Depuis que je suis revenu de la campagne, il me semble que je ne sens plus si bien que je vous aime. C'est un bruit autour de moi; ce sont des saccades : c'est un charivari qui m'arrache à moi-même. Je ne saurais plus donner d'attention aux mouvements du cœur. Il faut de la retraite, du repos, du silence aux amants... »

D'autres fois ils font des châteaux en Espagne. Ces jours-là, il est question d'un petit château qui désigne pour eux la retraite où ils iraient cacher leur amour et enfermer leur bonheur,

Parfois le ton devient égrillard et même tout à fait scabreux, comme cette anecdote que conte Diderot à son amie : « A propos de beaux yeux, un jour, Saint-Evremont s'endormit entre deux femmes qui se disputaient sur ce qu'il faut appeler de beaux yeux. La matière était importante; chacune avait la prétention. On allégua beaucoup de choses fines et profondes; on en allégua beaucoup de brillantes et réfléchies. Cependant Saint-Evremont, qui goûtait au milieu de la dispute le sommeil le plus doux, fut pris pour juge. Une des deux femmes le tirant par le bras, lui dit : « A votre avis, monsieur, quels sont les plus beaux? » Saint-Evremont, se frottant les yeux, leur dit : « Les plus beaux!... Ce sont les petits et ridés. — Les yeux petits et ridés sont les plus beaux! y pensez-vous? — Ah! ah! vous parlez d'yeux? Ma foi, j'ai cru que deux femmes de cour s'entretenaient d'autre chose. »

... Voilà encore un endroit qu'il ne faut pas lire à notre sœur Uranie.

A côté de ces plaisanteries, on trouve des détails d'une délicieuse délicatesse :

« Vous vous souvenez d'un trait que je vous ai raconté d'un de mes amis. Il aimait depuis longtemps; il croyait avoir mérité quelque récompense, et la sollicitait, comme

elle doit l'être, vivement. On la refusait sans en apporter de raisons... Il s'avisa de dire : « C'est que vous ne m'aimez pas... » Cette femme aimait éperdùment. « C'est que je ne vous aime pas! répondit-elle en fondant en larmes. Levez-vous (il était à ses genoux), donnez-moi la main. « Il se lève, elle lui donne la main, elle le conduit vers un canapé, elle s'assied, se couvre les yeux de ses mains sous lesquelles les larmes coulaient toujours et lui dit : « Eh bien! monsieur, soyez heureux. » Vous vous doutez bien qu'il ne le fut pas. Non ce jour-là, mais un autre qu'il était à côté d'elle, qu'il la regardait avec des yeux remplis d'amour et de tendresse, et qu'il ne lui demandait rien, elle jeta ses deux bras autour de son cou, sa bouche alla doucement se coller sur la sienne, et il fut heureux. »

Il a fait un jour une chute de voiture qu'il raconte dans une lettre à M^'^^ Volland :

« J'ai connu chez Le Breton un ex-oratorien, homme d'esprit dont je suis devenu la passion, mais non pas la plus forte ni l'unique. Cet homme s'appelle M. Destouches, il est secrétaire de la ferme générale, il y demeure; il s'est engagé à m'ihtroduire à l'endroit où l'on fabrique le tabac, afin que je pusse connaître et décrire cette manœuvre; j'étais allé avec mon dessinateur le sommer de sa parole. Il était de bonne heure. Il est jeune. Je le trouve engagé de conversation avec une fille, je renvoie mon dessinateur, je m'assieds et je me mets à causer avec ces fous-là. Le temps passe; l'heure du dîner vient, nous allions dîner. Destouches et moi, chez Le Breton. Chemin faisant, nous devions jeter sa demoiselle rue des Prouvaires. Mais crac; à l'entrée de la rue voilà une des soupentes qui casse, et Destouches qui va donner de la tête contre celle de sa fille, et moi de la tête contre un des côtés du carrosse. Destouches descend par le côté ren- •versé, moi et la demoiselle par l'autre côté, et cela à la vue de la compagnie la plus nombreuse et la moins choisie. Heureusement la demoiselle avait l'air plus honnête que peut-être elle n'était... »

Parfois il entretient sa correspondante de sa propre famille. Il lui parle de sa femme, de sa fille surtout :

« Il y a, écrit-il, environ vingt-cinq jours que je n'avais aperçu mon enfant, je l'ai trouvée tout à fait empirée. Elle grasseyé, elle minaude, elle grimace, elle connaît tout le pouvoir de son humeur et de ses larmes; elle boude et pleure pour rien ; elle a la mémoire pleine de sots rébus, elle est dégingandée; on n'en peut venir à bout. Le goût du travail et de la lecture, qui lui était naturel, se perd. Je vois tout cela, et je m'en désolerais, si l'effet de ma présence depuis quelques jours ne me laissait espérer quelque réforme. Elle est grande, elle est assez bien de visage, elle a de l'aptitude à tous les exercices du corps et de l'esprit. Uranie ou sa sœur en auraient fait un sujet surprenant. Sa mère, qui s'en est emparée, ne souffrira jamais que j'en fasse quelque chose. » Et encore : « Je suis fou à lier de ma fille. Elle dit que sa maman prie Dieu, et que son papa fait le bien; que ma façon de penser ressemble à mes brodequins, qu'on ne met pas pour le monde, mais pour avoir les pieds chauds; qu'il en est des actions qui nous sont utiles et qui nuisent aux autres comme de l'ail qu'on ne mange pas quoiqu'on l'aime, parce qu'il infecte; que, quand elle regarde ce qui se passe autour d'elle, elle n'ose pas rire des Egyptiens; que si, mère d'une nombreuse famille, elle avait un enfant bien méchant, bien méchant, elle ne se résoudrait jamais à le prendre par les pieds et à lui mettre la tète dans un poêle. Et tout cela en une heure et demie de causerie, en attendant le dîner. »

Avec les amis, le ton de cette correspondance se modifia. Au lieu d'écrire « Sophie », il écrivit « Mademoiselle. » Enfin, plus tard, il mettait toujours en tète de ses lettres « Mesdames et chères amies », désignant ainsi Sophie, sa mère et la sœur de son amie. Et, de moins en moins, il est question d'amour. De plus en plus, le philosophe, le raisonneur, le paradoxal reparaissait. Il n'empêche que Sophie Volland avait su fixer pour vingt années la girouette de Langres!

Diderot dramaturge et critique d'art

IL ne faut jamais, quand on parle de Diderot, perdre de vue cette particularité trop souvent négligée par ses biographes : c'est que ses écrits les plus goûtés de la postérité sont précisément ceux qui, de son vivant, furent condamnés par lui-même à ne pas voir le jour. N'oublions pas que ses contemporains ne connurent ni le Neveu de Rameau, ni la plupart de ses drames, ni sa comédie Est-il bon? Est-il méchant? ni ses opuscules philosophiques les plus hardis, ni les pages excellentes semées à profusion dans la Correspondance de Grimm, ni enfin ses lettres intimes si tardivement retrouvées.

Pour eux, il fut avant tout et surtout Tauteur de VEncyclopédie, l'auteur dramatique et le critique d'art.

Nous avons parlé de ÏE7icyclopédie.

Voyons rapidement quels furent les efforts de Diderot au théâtre et dans la critique artistique.

Toujours soucieux de nouveauté, esprit original sans cesse en mouvement, Diderot avait cherché et avait cru trouver un nouveau genre au théâtre, celui qui était destiné à représenter la vie privée et surtout la vie de famille avec tous ses incidents caractéristiques. Certes, l'entreprise était louable, mais, pour l'exécuter, il manquait au philosophe cette faculté de transformation indispensable à l'auteur dramatique.

L'abbé Arnaud lui disait :

« Vous avez l'inverse du talent dramatique : il doit se

transformer dans tous les personnages, et vous les transformez tous en vous. »

L'idée de rénover la scène française lui était venue des succès mêmes des chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine. « Ces auteurs, écrit-il, ont reçu les plus grands applaudissements auxquels des hommes de génie pouvaient prétendre, et la tragédie est arrivée parmi nous au plus haut degré de perfection. Il y a, cependant, une ressource : il faut espérer que, quelque jour, un homme de génie sentira l'impossibilité d'atteindre ceux qui l'ont précédé dans une route battue et se jettera de dépit dans une autre. » Cette autre, Diderot l'entrevoit qui s'étend dans un terrain tout neuf, après qu'on l'a déblayée de toutes les ruines de la théorie d'Aristote et autres règles des unités. Il s'insurge avec véhémence contre les « pédants » qui ont imaginé ces règles, contre le « versificateur Boileau ». « C'est, dit-il, un tissu de lois particulières dont on a fait des préceptes généraux; en y regardant de plus près, on aurait vu de plus grands effets produits par des moyens contraires. » Ce que réclame Diderot avant tout, c'est la liberté de l'artiste : « O faiseurs de règles générales! que vous ne connaissez guère l'art, et que vous avez peu de ce génie qui a produit les modèles sur lesquels vous avez établi ces règles, qu'il est le maître d'enfreindre quand il lui plaît! »

Il n'y a, au théâtre, qu'une loi : c'est l'imitation de la nature. « La vérité! La nature! voilà ce que je ne me lasserai point de crier aux Français »! Et il montre que les auteurs de son époque n'ont qu'une idée : s'éloigner de plus en plus de cette nature. Les Crébillon, les Campistron, les Longeperre, les Danchet situent leurs héros et leurs héroïnes dans ce monde invraisemblable et factice qui n'est ni le monde de l'antiquité ni celui de Corneille ou de Racine.

Diderot a très bien vu, au reste, que personne parmi les auteurs dramatiques de son temps ne connaissait ces anciens dont chacun, pourtant, se réclamait à grands cris. Personne, aussi bien, n'eût pu supporter, parmi les spec-

tateurs, la rude beauté de ces héroïsmes surhumains. L'auteur du Xeveu de Rousseau l'a dit en termes exquis (( aux Parisiens de son temps qui ont plus de délicatesse que de génie ». Et ces remarques qui nous paraissent toutes simples avaient alors tout le piquant d'une découverte imprévue.

Il faut donc imiter la nature. Mais qu'est-ce à dire si ce n'est, tout d'abord, se débarrasser d'un langage suranné qui n'est pas celui de la vie? Abandonnons le théâtre en vers et osons enfin faire parler en prose nos personnages. Que ceux-ci subissent à leur tour pareille transformation. Débarrassons-les des oripeaux royaux dont on les affublait. Faisons-les paraître au théâtre tels qu'ils sont dans l'existence, en bourgeois si ce sont des bourgeois, tels que des gens du peuple si ce sont des gens du peuple. La réalité courante peut nous fournir des sujets aussi émouvants ou aussi drôles que l'antiquité.

Rien n'empêche de créer la tragédie domestique et la comédie sérieuse. Ce dernier genre sera intermédiaire entre la tragédie et la comédie. Il aura pour but direct de faire naître une profonde émotion et pour dessein plus éloigné de prôner la vertu.

La tragédie bourgeoise ainsi définie, il ne reste plus qu'à l'écrire.

En 1757, Diderot fit paraître le Fils Naturel suivi des Entretiens.

L'effet fut, paraît-il, immense. M^*" d'Epinay dit que, pour son compte, elle en vendit plus de cent exemplaires en deux jours. Grimm, le 1"=" mars suivant, en fit un éloge dithyrambique. « M. Diderot, dit-il, n'a qu'à continuer de travailler en ce genre pour être le maître absolu du théâtre. * Cet enthousiasme était sincère, si nous nous eu rapportons à M"'«^ d'Epinay, mais, en même temps, la critique demandait à placer son mot. Palissot écrivit un éreintement terrible dans ses Petites lettres sur de grands philosophes. L'œuvre suscita une discussion violente de part et d'autre, qui prouvait tout au moins qu'elle était curieuse et originale.

DIDEROT DKAMATURGE ET CRITKJUE DART 115

Cependant une pièce de théâtre ne peut être définitivement jugée que lorsqu'elle a subi l'épreuve de la représentation. Ce ne fut qu'en 1771, le 26 septembre, que le Théâtre-Français se décida à faire une tentative, sur les instances de MoIé, mais avec toute la mauvaise volonté possible de la part des autres acteurs qui étaient : Bonneval, Brizard, Auge, Bourel, Dalainval, Billemont et Mlles Drouin, Préville, Doligny, Fanier.

La représentation paraît avoir été assez houleuse et le succès très indécis.

Cependant Grimm affirme que l'annonce de la seconde représentation, avec des coupures était favorablement accueillie du public, mais qu'elle ne put avoir lieu à cause des dissensions entre les acteurs. Mole était à la tête des défenseurs de la pièce, Préville et sa femme à celle des détracteurs. Mole, plein d'enthousiasme pour l'œuvre de Diderot, crut devoir faire des représentations à la femme de Préville. Celle-ci lui répliqua vertement. Le mari se mêla de la querelle et écrivit à Mole que sa femme ne jouerait plus son rôle qu'une fois parce qu'elle y était engagée par l'annonce faite au public. Diderot, harcelé par les uns et par les autres, dut intervenir à son tour, et, supputant que M"^« Préville qui avait assez mal joué à la première représentation, jouerait encore plus mal à la seconde, retira sa pièce purement et simplement.

Au reste, la presse très mal disposée se montra-t-elle exécrable pour la pièce et ses interprètes. Collé, dans son Journal, a consigné quelques-unes de ses observations qui sont autant de traits méchants dirigés contre l'auteur :

« J'assistai à la première représentation du Fils Naturel, de M. Diderot. J'y admirai la patience coriace du public à se laisser ennuyer pendant les cinq actes de cette rapsodie. Je ne connais aucun ouvrage aussi ennuyeux que ce Fils Nahirel.

«Le sermon le plus maussade n'estpoint aussi insipidement ennuyeux... C'est, pour me servir d'une expression légère, ce que l'on pouvait appeler de la sodomie théâtrale.

il6 bIDEROT

Je voudrais trouver quelques termes plus énergiques pour rendre cette opposition directe à la vérité et à la nature, il ne s'en trouve point d'assez violents dans la langue! Le beau Fils, si peu naturel, n'a eu qu'une seule représentation; Diderot l'a retiré à lui... »

On juge par là du ton de toute la presse.

Le Père de Famille est le second essai dramatique de Diderot. Il fut imprimé en 1758 avec un Discours sur la poésie dramatique adressé à Grimm.

Il n'attendit pas longtemps, du reste, à la porte de la Comédie-Française. Il y fut joué le 18 février 1761. Il l'avait été déjà l'année précédente sur le théâtre de Marseille.

Voici quels étaient les acteurs qui figuraient à la première représentation du Théâtre-Français :

MM. Grandval, Dangeville, du Bois, Paulin, Bellecour, Préville, Brizard, Blainville, Beinaut, Mi^^s Gaussin, Dumesnil, Drouin, Lekain et Camouche.

La pièce fut jouée sept fois de suite et ne fut interrompue que par les vacances de Pâques.

L'annonce de la prochaine représentation du drame de Diderot faisait grand bruit dans Paris.

Voltaire ne cessait d'écrire aux uns et aux autres pour les entretenir du grand événement, et, aussitôt la pièce donnée avec succès, écrivait des bulletins de victoire triomphateurs :

« Je regarde le succès du Père de Famille, disait-il, comme une victoire que la vertu a remportée et comme une amende honorable que le public a faite d'avoir souffert l'infâme satire intitulée la Comédie des Philosophes. »

« Enivré du succès du Père de Famille, écrit-il à ]\jrac d'Épinay, je crois qu'il faut tout tenter, à la première occasion, pour mettre M. Diderot de l'Académie; c'est toujours une espèce de respect contre les fanatiques et les fripons. »

Et, de fait. Voltaire devait s'entremettre pour faire recevoir son ami à l'Académie. Tout le monde fut sollicité,

depuis d'Alembert jusqu'à M'"<^ de Pompadour. Voltaire écrivait ce que Diderot devait faire :

« Il a trois mois pour adoucir les décrets. Qu'on l'introduise chez M»i«... ou M"»e... ou M^^^ lundi; qu'il prie Dieu avec elle mardi, qu'il couche avec elle mercredi, et puis il entrera à l'Académie tant qu'il voudra et quand il voudra...

Que Diderot ait seulement une dévote dans sa manche ou ailleurs, et je réponds du succès. »

Mais le roi refusa toujours de sanctionner l'élection de Diderot, en disant qu'il avait trop d'ennemis.

Cependant l'enthousiasme pour le Père de Famille n'était point aussi général qu'on pouvait le croire.

Comme pour le

FiU Naturel la lutte était chaude. D'aucuns n'hésitaient pas à reprendre les calomnies que Fréron répandait un peu partout et à accuser Diderot de plagiat.

On soutenait qu'il avait tout simplement démarqué une comédie de Goldoni. Or Goldoni lui-même se trouvait à Paris vers cette époque, et il a fait justice de ces accusations stupides dans ses Mémoires secrets :

« En attendant, écrit-il, je ne quittais pas les Français; ils avaient donné, l'année précédente, le Père de Famille de M. Diderot, comédie nouvelle qui avait eu du succès.

Portrait de Dupaty.

On disait communément à Paris que c'était une imitation de la pièce que j'avais composée sous ce titre, et qui était imprimée.

« J'allais la voir et je n'y reconnus aucune ressemblance avec la mienne. C'était à tort que le public accusait de plagiat cet auteur estimable...

« Cependant l'auteur était fâché contre IM. Fréron et contre moi. Il voulait faire éclater son courroux ; il voulait le faire tomber sur l'un ou sur l'autre, et me donna la préférence. Il fit imprimer un Discours sur la poésie dramatique dans lequel il me traitait un peu durement...

« J'étais fâché de voir un homme du plus grand mérite irrité contre moi. Je fis mon possible pour me rapprocher de lui; mon intention n'était pas de me plaindre, mais je voulais le convaincre que je ne méritais pas son indignation. Je tâchai de m'introduire dans les maisons où il allait habituellement, je n'eus jamais le bonheur de le rencontrer. Enfin, ennuyé d'attendre, je forçai sa porte.

« J'entre un jour chez M. Diderot, escorté par M. Duni qui était du nombre de ses amis. Nous sommes annoncés, nous sommes reçus. Le musicien italien me présente comme un homme de lettres de son pays qui désirait faire connaissance avec les athlètes de la littérature française. M. Diderot s'efforce en vain de cacher l'embarras dans lequel mon introducteur l'avait jeté. Il ne peut pas cependant se refuser à la politesse et aux égards de la société.

« On parle de choses et d'autres; la conversation tombe sur les ouvrages dramatiques. M. Diderot a la bonne foi de me dire que quelques-unes de mes pièces lui avaient causé beaucoup de chagrin; j'ai le courage de lui répondre que je m'en étais aperçu.

— Vous savez, Monsieur, me dit-il. ce que c'est qu'un homme blessé dans la partie la plus délicate.

— Oui, Monsieur, lui dis-je, je le sais, je vous entends, mais je n'ai rien à me reprocher.

— Allons, allons, dit M. Duni en nous interrompant.

DIDEROT DRAMATURGE ET CRITIQUE D'aRT 119

ce sont des tracasseries littéraires qui ne doivent point tirer à conséquence...

« M. Diderot semble souscrire de bonne grâce à cette opinion. Nous finissons notre entretien par des honnêtetés, par des amitiés réciproques, et nous partons, M. Duni et moi, très contents l'un de l'autre (1). »

Vers le milieu de l'année 1769, on reprit le Père de Famille. Diderot était ravi. II écrit à cette occasion à M'i« Volland :

« ... II se fait un autre charivari à la Comédie-Française, et devineriez-vous bien la cause de ce charivari? C'est moi, c'est le Père de Famille qu'on y joue aujourd'hui, malgré toutes les menées de mes ennemis... Je vous jure que je trouve bien mauvais qu'on me traîne ainsi en public malgré moi. La première fois je vous instruirai de ma chute ou de mon succès. »

Quelques jours plus tard, il reprend la plume :

(( On l'a donc joué ce Père de Famillel Mole Saint- Albin est sublime, Brizard est passable, Cécile M"^e Préville presque rien, Germeuil est mauvais, le Commandeur Auger, médiocre, excepté dans quelques scènes. M^i^ Doligny-Sophie bien, très bien. Mais une justice que je leur dois à tous, c'est d'y avoir mis tout leur savoir-faire, et de jouer avec un concert si parfait que l'ensemble répare les défauts du détail. L'ouvrage est si rapide, si violent, si fort qu'il est impossible de le tuer; enfin il a été senti et il a obtenu les applaudissements. C'a été et c'est à toutes les représentations un monde et un tumulte épouvantables. On n'a pas mémoire d'un succès pareil, surtout à la première représentation où la pièce était, pour ainsi dire, presque nouvelle. II n'y a qu'une voix, c'est un bel ouvrage. J'en ai été moi-même surpris. Il a un tout autre effet au théâtre qu'à la lecture... Duclos disait, en sortant que trois pièces comme celle-là, par an, tueraient la tragédie. Qu'ils se fassent à ces émotions-là etqu'ils supportent après cela, s'ils le peuvent, Destouches et Lachaussée...

(1) Mémoires de Goldoni, 1787, troisième partie, chap. V.

« Mes amis sont au comble de la joie; je les ai tous vus. Croiriez-vous bien que Marmontel en a pleuré en m'embrassant ! Ma fille y a été et en est revenue stupide d'étonnement et d'ivresse. »

Les jours suivants, le succès persiste, et Diderot rédige de nouveaux bulletins de victoire à ses amis. « Les comédiens ont été obligés de donner la pièce deux fois de plus qu'ils se l'étaient proposés... Enfin M™^ Diderot prit, le vendredi au soir, le parti d'y aller avec sa fille. Les comédiens jouèrent ce jour-là comme ils n'avaient pas encore fait. Sa fille me dit qu'elle avait été aussi fortement remuée qu'aucun des spectateurs... Ce qui m'a plu davantage de tout cela, c'est d'avoir été embrassé, bien serré par toutes ces actrices parmi lesquelles il y en a trois ou quatre qui ne sont pas trop déchirées. Comme tout s'arrange dans ce monde-ci!

« ... Le Père de Famille continue d'avoir le plus grand succès. Toujours pleine salle, malgré la solitude de Paris. C'est après-demain la dernière... »

Enfin, à la dernière, l'effet produit par la pièce est si poignant qu'une jeune femme qui assiste au spectacle pousse un grand cri et s'évanouit. Le lendemain, son mari, jeune magistrat, rendait visite à Diderot pour le remercier de la bonne soirée qu'il leur avait fait passer (1).

Ainsi c'était la gloire, et peut-être la fortune. Hélas! Tout ce bruit s'amortit très vite. Le théâtre de Diderot renfermait trop de choses nouvelles pour s'imposer au public de l'époque. 11 était destiné à alimenter les polémiques, il ne devait pas être producteur de fructueux droits d'auteur.

Il était dit qu'en tous les genres littéraires ou presque, Diderot serait un novateur. La série d'études qu'il entre-

(1) Ce jeune magistral qui, en quittanl le philosophe, lui laissa un manuscrit (!) était M. Dupuly dont les Lettres sur l'Italie devaient devenir célèbres.

DIDEROT DRAMATURGE ET CRITIOlJE D'aRT 121

prit chaque année, à partir de 1759, sur les Sa/07zs annuels de peinture fait de l'auteur de Jacques le Fataliste le véritable ancêtre des critiques d'art salonniers d'aujourd'hui.

Diderot, par M""' Therbouche.

A la vérité, les premiers Salons n'avaient pas été écrits par lui, mais par Grimm, qui, encore un coup, se retrouve ici et comme un novateur et comme un guide de Diderot, car ce fut lui qui incita son ami à lui succéder dans les délicates fonctions de critique d'art.

« Ce que vous allez lire, écrit Grimm en tête du Salon de 1759 et en guise d'avertissement, s'adresse à moi, et vous fera sans doute plus de plaisir que tout ce que j'aurais pu écrire à ce sujet. » De fait, du vivant de l'écrivain, Grimm était propriétaire de tous les SslIo71s de Diderot qu'il adressait gratuitement aux abonnés de sâ Correspondance. Diderot en gardait copie, prêtait ces copies à ses intimes, ceux-ci en prenaient des doubles, et c'est ainsi que circulaient à travers toute l'Europe ces morceaux de critique.

Nous avons dit que c'est en 1759 que l'auteur du Neveu de Rameau commença sa série. A ce moment l'institution du Salon annuel était déjà un petit événement parisien qui, grâce à Diderot, allait devenir un événement artistique européen.

La première de ces exhibitions s'était faite en 167,'î dans la cour du Palais-Royal. En 1727, le duc d'Antin admit le public, avec les académiciens, à visiter les envois d'un concours qu'il avait ouvert au nom du roi. Ce ne fut que dix ans plus lard, en 1737, que la voix de la presse se fit entendre : le Mercure donna un catalogue annoté, et Gresset publia des vers sur les principaux tableaux dans les Amusements du cœur et de l'esprit.

En 1746, Le Font de Saint-Yenne publia (\(i& Réflexions sur quelques causes de Vétat de la peinture. A partir de ce moment chaque Salon vit éclore des brochures : Réponse d'un aveugle à messieurs les critiques, le Désaveu des artistes, Lettres à un partisan de bon goût, etc., etc..

« Les ateliers rivaux, raconte Ph. Burty, échangeaient des brochures comme ils eussent fait de boulettes de terre glaise. Sauf quelques pamplets mordants de Cochin, ce ne sont qu'attaques sottes, injures, lourds pavés, conseils de cuistres, révélations calomnieuses sur les mœurs des peintresses académiciennes. Les abbés s'en mêlent, non pas des abbés galants, mais d'épais professeurs de théologie (1). »

;l) Pb. Burty, Maîlres et Petits maîtres. Paris, 187'

Bientôt le Salon changea de place. Il fut transporté au Louvre, sur l'emplacement de l'actuel Salon carré, et, chaque année, la foule continua de s'y presser, de plus en plus dense.

On y accédait par la place du Louvre, assez irrégulière à l'époque, encombrée qu'elle était d'un côté par des dépendances et des communs. De l'autre côté c'était la sévère façade du pavillon Sully, avec son dôme d'ardoises.

Veut-on un aspect de cette place au moment du Salon? Ouvrons le livre de Th. Gosselin sur les Salons de peinture (1). — « La place du Louvre, dit-il, est encombrée de ces énormes carrosses, larges et bas, qu'affectionnaient nos pères. Il est midi, heure à laquelle la foule commence à affluer au Salon, bien que les portes en soient ouvertes dès dix heures. — Pourquoi pas à six heures du matin? » s'écriait un enthousiaste. — Juste en face de l'entrée du Salon, au coin de la rue de Beauvals, quelques tables au bord du ruisseau, c'est le café d'Alban, qui, pendant toute la durée de l'exposition, fait concurrence au café Foy. Sur la place, un fourmillement de perruques à frimas, de robes à traînes, de valets en grande livrée, à peine peut-on se frayer un passage à travers la foule qui forme queue à la porte de l'exposition. » Et un écrivain malicieux du temps de croquer un bout de dialogue entendu dans cette foule de gens et d'automédons :

« Pourquoi donc ce cocher arrête-t-il dans la place, et qu'il ne nous conduit pas jusqu'à la porte? Que de monde à traverser... tout ce chaos de voitures et de populace! Je vais être excédée de fatigue ! — Eh ! mou ami, dites donc à ce cocher qu'il avance. — Eh! mais, chère amie, voulez-vous qu'il passe sur le corps de cinq cents personnes et d'une quantité de voitures? Donnez-vous patience, elles défileront, et nous passerons à notre tour. »

N'est-ce pas plaisant, — et ce couple, jeune femme

(1) Paris, 1881.

coquette et capricieuse, homme calme, amoureux mais point fou, — ne le voyons-nous pas penché à la portière du carrosse, surveillant le défilé des voitures tout en échangeant des saluts avec les passants de connaissance?...

Enfin, la place traversée, nous pénétrons dans un haut et large vestibule qui conduit à la cour de la reine. A droite, surdes tables dresséesà la hâte, le libraire Le Comte tient étalés, brochures, livrets, pamphlets, vaudevilles et autres écrits publiés sur le Salon, tout est là pêle-mêle. « Ce qu'il y a de plus étonnant, dit un chroniqueur, c'est que l'Académie qui a le droit de veiller à l'impression des ouvrages qui la concernent, laisse vendre ces pamphlets à l'entrée du vestibule qui conduit au Salon. » Toujours est-il qu'on les vend. Dans ce vestibule aussi, se pressent tout un monde de claque-dents, de pseudo-guides qui offrent leurs services aux visiteurs. <t Ils assurent tous les passants qu'ils se connaissent beaucoup en peinture, et que, pour vingt sous, ils vont leur faire distinguer les bons tableaux des médiocres et leur chanter les couplets qui ont été faits sur quelques-uns d'eux. »

« Enfin, dit Th. Gosselin, nous voici dans la cour. Depuis quelques années on y expose les ouvrages de sculpture, qui, du reste, ne sont pas fort nombreux. La cour est sombre, enfermée entre les murs des hauts bâtiments du palais. A droite, le logement de Philippeaux, concierge de l'Académie, qui garde les armes et les paquets. Au fond, une porte qui donne accès à l'exposition. Au bas de l'escalier, M'"*' llardouin vend les livrets.

LA MAKCHANDE

Monsieur! prenez un petit livre

Ce n'est pas cher, c'est douze sous.

TUIBALLT

Est-c' que vous vous gausez de nous, ... Croyez-vous que je soyons ivre!

Pei ntures.

^ ^£H^r-L'Adoration des Rois.

'^^h'ô^'^^^ Tableau de 8 pieds 9 pouces.

\ -Par ]\î. Gk^.\JZ^, Jgre'f'.

j ^ ,96. |.^ Portrait de Monfeigneur le D^n- , ' ^ ^ 'it^jhin. ^4v

Buftc de z pieds de haut fur un pi<

(p. Le Portrait de M. Babiiti.

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