‹ DiderotChapitre 7 sur 8 · LA MARCHANDE · texte numérisé non relu

LA MARCHANDE

Ce livret sert pour vous instruire

Des sujets, des tableaux que vous verrez ici,

Des dessins, des marbres aussi.

CLAUDINE (bas à Thibault).

Prends toujours, on croirait que tu ne sais pas lire (1).

« Montons lentement, car la foule est grande, l'escalier fort simple et remplacé depuis 1781 par un autre, très spacieux, « laissant plus de place aux bouffants et aux culs-de-singe de nos dames ». Contre la rampe de fer forgé, se tient un suisse en grand costume et armé de sa hallebarde. Il ne quitte son imposante et solennelle immobilité que pour calmer, d'un geste sobre et digne, les amateurs trop pressés, qui, en montant l'escalier, organisent des poussées dans la foule. Le suisse franchi, nous sommes au terme du voyage. »

Et c'est pour nous, le moment d'ouvrir le Tableau de Paris, de Mercier, nous allons y trouver quelques pages pittoresques.

« Le Salon du Louvre, écrit-il, est peut-être la pièce la plus régulièrement vaste qui existe dans aucun palais d'Europe. On y accourt en foule. La poésie et la musique n'obtiennent pas aussi grand nombre d'amateurs. Les flots du peuple, pendant six semaines entières, ne tarissent pas du matin au soir. Il y a des heures où l'on étouffe. On y voit des tableaux de dix-huit pieds de long qui montent dans la voûte spacieuse et des miniatures larges comme le pouce à hauteur d'appui. Le sacré, le profane, le pathétique, le grotesque, tous les sujets historiques ou fabuleux y sont traités et pèle mêle arrangés. C'est la confusion même; les spectateurs ne sont pas plus bigarrés que les objets qu'ils contemplent. Un badaud prend un des personnages de la fable pour un saint du paradis. Typhon pour Gargantua, Carou pour saint Pierre, un satyre pour un démon et l'arche de Noé

(1) Mo/nus au Salon, 1783.

DIDEROT DKAxMATUIUiE ET CRITIQUE DART 127

pour le coche d'Auxerre. Eh bien ! ce peuple qui n'a aucune connaissance en peinture, va par instinct au tableau le plus vrai, il ne le manque pas. C'est qu'il est juge de la vérité, du trait naturel, et tous ces tableaux sont faits pour être jugés en dernier ressort par l'œil du public. »

A cette description de Mercier, l'on peut joindre encore cette petite satire vraiment amusante qui courait les ruelles et que l'on attribuait à Villette :

Il est au Louvre un galetas

Où, dans un calme solitaire,

Les chauves-souris et les rats

Viennent tenir leur cour plénière ;

C'est là qu'Apollon sur leurs pas,

Des Beaux-Arts ouvrant la barrière,

Tous les deux ans tient ses états

Et vient placer son sanctuaire;

C'est là, par un luxe nouveau.

Que l'art travestit la nature,

Le ridicule est peint en beau,

Les bonnes mœurs sont en peinture,

Et les bourgeois, en grand tableau,

Près d'Henri-Quatre en miniature.

Chaque ligure à contresens

Montre une autre àme que la sienne ;

Saint Jérôme y ressemble au Temps

Et Jupiter au vieux Silène.

Ici, la fdle des Césars,

Dans nos cœurs trouvant son empire.

Semble refuser aux beaux-arts

Le plaisir de la reproduire,

Tandis qu'un commis ignoré,

Narcisse amoureux de lui-même,

Vient dans un beau cadre doré

Aous montrer son visage blême.

Ici l'on voit des ex-votos,

Des amours qui font des grimaces,

Des caillettes incognito.

Des laideurs qu'on appelle grâces.

Des perruques par numéro,

Des polissons sous des cuirasses,

Des inutiles de haut rang, Des imposteurs de bas mérite, Plus d'un Midas en marbre blanc, Plus d'un grand homme en terre cuite, Jeunes morveux bien vernissés, Vieux barbons à mine enfumée; Voilà les tableaux entassés Sous l'hangar de la Renommée; Et, selon l'ordre et le bon sens, Tout s'y trouve placé de la sorte.

Qu'on voit l'abbé Terray dedans Et que Sully reste à la poite.

A cette époque, le salon carré ne prenait pas jour par le plafond comme aujourd'hui; il s'ouvrait sur le quai du Louvre par cinq grandes fenêtres. Les tableaux étaient placés autour de la salle, sans ordre. Pour former une cimaise, on disposait une large tablette garnie d'une draperie verte, à franges.

Mercier prétend qu'on y étouffait, nous l'en croyons sans peine.

Dans une petite plaquette parue en 1787 sous le titre de Relation de la Conversation de Marie-Jeanne, nous relevons encore quelques traits satiriques qui s'appliquent fort bien à ce qui se passait au Salon quelques années auparavant lorsque Diderot le visitait avec M"*^ Volland, Grimm et ses amis. C'est un homme du peuple qui parle. Ses réflexions ne manquent pas de sel.

Montons, j'm'en vas ach'ter un livre Et vous expli(juer les tableaux.

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