‹ DiderotChapitre 8 sur 8 · MARIE-JEANNE · texte numérisé non relu

MARIE-JEANNE

Vous mconfusez par vos cadeaux.

Finissez donc, c est un' misère.

— Un liv". s'il vous plait, la piit' mère!

— ■ Tenez, monsieur. — Combien? — Douz' sous.

Les v'ià. — Merci. — C'est qu'voyez-vous,

Marie-Jeann', ça donn' un' tournure.

Un queuq'z'un qu'est dans la lecture

A plutôt l'air d'un connaisseur

Qu'un autre qui sait tout ça par cœur...

Et continuant :

D abord on n' s'rait pas de bon ton

Si l'on n'avait pas vu l'Salon;

Qu'on s'y connaisse ou non, qu importe.

On a son carrosse à la porte,

La main dans cell' d'un beau ch'valier,

On fait « frou-frou » dans l'escalier,

On fait cercle dans la cohue.

Et, comm' faut avoir la berlue

Quand on veut passer pour <|uelqu'un,

La loup' sur l'œil on se promène.

On dit : que c'peupl(> est importun!

On lorgne, on pousse, on se démène.

En r'gardant bien moins les tableaux

Que 1 bataillon d'originaux

Que le même dessein amène.

C'était le jour de la Saint-Louis que s'ouvrait le Salon. Dès le matin, s'y pressait une foule considérable, les femmes en grande toilette, robes à paniers, chapeaux extravagants, mouchoir de dentelles ou éventail brodé à la main; les hommes, armés d'une loupe, « l'épée au côté, le chapeau sous le bras, vêtus de l'habit français galonné ou brodé; leurs cheveux sur leur dos sont réunis dans un sac de taffetas noir qu'on appelle bourse; leur tête est enfarinée de poudre. Ils sont chaussés de minces souliers couverts d'une forte boucle qui ressemble à celle des harnais de voitures; deux chaînes de montre, terminées par une infinité de breloques, s'agitant avec bruit, descendent fort bas sur l'une ou l'autre cuisse » fl).

(1) Dulaure, Tableau moral de Paris sous Louis XVI.

On ne lira peut-être pas sans intérêt la petite note suivante qui

DIDEROT DHAMATURfrE ET CUITIOUE D ART

Tout ce monde va et vient, examine les tableaux, risque des critiques, pousse des cris d'admiration et de reconnaissance. Mais voici Diderot lui-même, accompagné de MUe Volland et suivi de ses amis, dont Falconet. Ce dernier lui sert de cicérone, il lui indique « les beaux endroits, les endroits faibles », et l'auteur

aagmitU. ..i ^- m ., -tJl'iii «n^iifiiaa4 I'' ''^|

établit les dépenses faites pour l'installation du Salon de 1759, année où, pour la première fois, Diderot va rédiger sa critique.

« Mémoire des déboursés faits à l'occasion de l'Exposition des Tableaux dans le Salon du Louvre, sous les ordres de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture, par Descharaps, pendant le mois d'aoust et septembre 175^.

Scavoir :

Pour avoir posé les tableaux du Salon, y avoir employé trois hommes pendant 12 journées chacun à 3 L. par jour, y compris les 3 jours pour les détendre, pour le tout

Plus quinze journées à Deschamps à 4 L. par jour. .

Pour 60 livres de corde à 9 s. la livre

Pour avoir été chercher et reporter les échelles au Roui le.

Pour avoir fait faire des trous dans les pierres pour sceller les crampons

Pour oussao^e

Pour le gardc-cloux, cordes et tout ce qui est nécessaire.

â./'i,''i i ' '"-'fit { .

Escalier conduisant au Salon.

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Vingt-deux ans plus tard, en 1781, dernière année où Diderot rendit compte du Salon, les mêmes frais d'installation s'élevèrent à 7o8 L. 3, ce qui montre bien l'importance croissante de cette exposition.

du Neveu de Rameau de partir aussitôt en remarques curieuses, plaisantes ou hardies. Il excelle à faire causer les uns et les autres, à vérifier et à prolonger la pensée de chacun. Il se borne, du reste, à prendre luimême de courtes notes très caractéristiques mais très brèves sur les principales œuvres. Enfin Grimm et Sophie Volland sont auprès de lui pour contrôler son goût et offrir des arguments.

Du premier il aime la science solide, les connaissances parfaites, et la seconde l'amuse par ses reparties toujours spirituelles et infiniment justes. A propos de la Piscine miraculeuse, de Vien, où l'on voit au milieu un malade assis à terre, mais un bon gros et vigoureux malade, ne s'avise-t-elle pas de s'écrier en riant :

« S'il est malade, il faut que ce soit d'un cor au pied! »

Ainsi discutant, critiquant, raillant, on parcourt le Salon tout entier. On revient ensuite sur ses pas pour examiner plus à loisir les œuvres qui en méritent la peine. Enfin Diderot se retire, son petit carnet bourre de notes et la tête farcie de discussions esthétiques.

Tout cela ne se retrouva pas dans son premier Salon de 1759. Celui-ci est dur et cassant, ce n'est qu'une entrée en matière, l'auteur n'a pas encore acquis la forme moelleuse, le tour original qui va faire dans la suite de ces morceaux de critique annuels autant d'improvisations brillantes, éclatantes, somptueuses d'épithètes et jaillissantes d'esprit.

Sans doute a-t-il eu la chance de rencontrer dans Greuze, dans Chardin, dans La Tour, dans Boucher, des artistes incomparables qui facilitaient par leur talent ou leur génie l'éclosion d'articles enthousiastes spontanés si bien dans la manière de Diderot, mais il faut dire aussi, à la louange de ce dernier, que ses jugements furent presque toujours extrêmement justes et qu'il ne s'est point trompé sur la valeur véritable de ses contemporains, ce qui, en critique, est la plus grande difficulté.

C'est ainsi qu'il prise très fort l'œuvre de Chardin, rendant un hommage mérité aux qualités incomparables de

ce grand peintre de la famille et des intérieurs. Diderot a écrit sur lui les pages les plus mesurées, les plus sensées, les plus finement attendries.

Dans La Tour, il a loué les qualités du pastelliste, appréciant à sa juste valeur ce grand dessinateur qui fut aussi un merveilleux coloriste.

Dans Boucher, il a reconnu le décorateur fécond, original, imbu de la grâce française.

Il a admiré Greuze, mais moins qu'on ne pouvait penser. Plusieurs fois, en parlant de l'auteur de la Cruche cassée, il s'est emporté sur l'immoralité de cet artiste qui savait donner à des jeunes filles, à des jeunes mariées « cet air secrètement vicieux et corrupteur ». Là, sans doute, comme le constate M. Ph. Burty, il obéissait aux préoccupations des philosophes à la Jean-Jacques qui se souciaient de concilier les intérêts inconciliables de l'art et de la morale.

Diderot avait un sens très averti des gestes naturels et des attitudes vraies. C'est ainsi qu'à propos d'un tableau de Vien, Psyché qui vient aoec sa lampe surprendre et voir VAmonr endormi, il s'écrie :

« Les deux figures sont de chair, mais elles n'ont pas la grâce et la délicatesse qu'exigeait le sujet... Psyché n'est point cette femme qui vient en tremblant sur la pointe du pied... Ce n'est pas assez de me montrer dans Psyché la curiosité de voir l'Amour, il faut que j'y aperçoive encore la crainte de l'éveiller. Elle devrait avoir la bouche entrouverte et craindre de respirer... Oh! que nos peintres connaissent peu la nature ! La tête de Psyché devrait être penchée vers l'Amour, le reste de son corps penché en arrière, comme il est lorsqu'on s'avance vers un lieu où l'on craint d'entrer et dont on est prêt à s'enfuir, un pied posé et l'autre elTleurant la terre. Et cette lampe, en doit-elle laisser tomber la lumière sur les yeux de l'Amour ? Ne doit-elle pas la tenir écartée et interposer sa main pour en amortir la clarté? Ces gens-là ne savent pas que les paupières ont une certaine transparence; ils n'ont jamais vu une mère qui vient, la nuit, voir son

enfant au berceau, une lampe à la main et qui craint de l'éveiller... » Et, ailleurs, à propos du tableau mythologique de La Grenée, BelLone j^vésentant à Mars les rênes de ses chevaux, il note avec un grand sens critique :

« Où donc est le caractère du dieu des batailles?... Comment reconnaître dans ce morceau le dieu dont le cri est comme celui de dix mille hommes? Comparez ce tableau avec celui du poète qui dit : « Sa tête sortait d'entre les nuées, ses yeux étaient ardents, sa bouche entr'ouverte, ses chevaux soufflaient le feu de leurs narines et le fer de sa lance perçait la nue... » Et cette Belloiie, est-ce là la déesse horrible qui ne respire que le sang et le carnage, dont les dieux retiennent les bras retournés sur son dos et chargés de chaînes qu'elle secoue sans cesse, et qui ne tombent que quand il plaît au ciel irrité de châtier la terre?... »

Plus loin, Diderot ajoute :

« Quoi! C'est là, cette tête majestueuse, cette fière Junon? Vous vous moquez, M. de La Grenée, je la connais, je l'ai vue cent fois chez le vieux poète. La vôtre. c'est une Ilébé, c'est une Vestale, c'est Iphigénie, c'est tout ce qu'il vous plaira... Et ce Jupiter-là, c'est celui qui ébranle l'Olympe du mouvement de ses noirs sourcils?... Est-ce que Morphée ne pouvait être mieux désigné que par ses ailes de nuit? Et le lieu de la scène, où en est le merveilleux et le sauvage? Où sont ces fleurs qui sortirent subitement du sein de la terre pour former un lit à la déesse, un lit voluptueux au milieu des frimas, de la glace et des torrents? Où est ce nuage d'où tombaient dos gouttes argentées, qui descendit sur eux et les enveloppa? Vous allez me faire relire l'endroit d'Homère, et vous n'y gagnerez pas. « Le dieu qui rassemble les nuages dit à son épouse : Rassurez-vous, un nuage dor va vous envelopper, et le rayon le plus perçant de l'astre du jour ne vous atteindra pas. A l'instant, il jeta ses bras sacrés autour d'elle. La terre sentr'ouvrit et se hâta de produire des fleurs... Le père des dieux et des hommes, enchaîné par l'Amour et vaincu par le Sommeil, s'endormit ainsi

sur la cime escarpée de l'Ida; et Morphée s'en allant à tired'aile vers les vaisseaux des Grecs, annonça à Neptune qui ceint la terre, que Jupiter sommeillait. » Est-ce à dire que Diderot ne se soit jamais trompé dans

François Boucher.

ses critiques d'art? Non, sans doute. Mais faut-il lui faire crédit de (;es erreurs de perspective qui nous font parfois apercevoir nos contemporains plus grands qu'ils ne sont en réalité. C'est ainsi qu'il s'est beaucoup trop enthousiasmé pour Joseph Vernet dont la peinture plate et sans nerfs devait tomber très bas quelques années plus tard.

138 DinET^OT

A l'occasion du Salon de 1759, où Vcrnet avait exposé des vues du port de Bordeaux, d'Avignon... Diderot s'écriait :

« Nous avons une foule de Marines de Vernet : les unes locales, les autres idéales, et dans toutes, c'est la même imagination, le même feu, la même sagesse, le même coloris, les mêmes détails, la même variété. Il faut que cet homme travaille avec une facilité prodigieuse. Vou> connaissez son mérite. Il est tout entier dans quatorze ou quinze tableaux. Les mers se soulèvent et se tranquillisent à son gré; le ciel s'obscurcit, l'éclair s'allume, le tonnerre gronde, la tempête s'élève, les vaisseaux s'embrasent; on entend le bruit des flots, les cris de ceux qui périssent, on voit..., on voit tout ce qui lui plaît. »

Mais la vogue de Vernet devait connaître le déclin. Et. le malheureux peintre vécut assez longtemps pour entendre fredonner sur un air de menuet :

De Vernet,

On connaît

Les ouvrages :

La nuit, le soleil levant, Le midi, le couchant, Le calme et les orages,

Des vaisseaux

Sur les eaux, etc.

Sa vigueur

Sa fraîcheur

Est cvlrème.

Quel dommage, cependant.

Que Vernet soit si souvent

Le même !

Une autre fois, Diderot, toujours enthousiaste, porta la plus vive admiration à un peintre aujourd'hui bien obscur qui avait fait de lui un merveilleux portrait, proclamait-il : il s'agit de Anne-Dorothée Lisiewska, femme Terbouche, née à Berlin en 1728, morte en 1782. Elle vint à Paris, fut reçue membre de l'Académie royale de peinture et de

DIDEIIOT DIIAMATUROE ET CRITIQUE I) ART

sculpture en 1767. Il y a d'elle au musée de Versailles un portrait de Frédéric II dont elle fut le peintre en titre.

JcaJi-Bapiiste-Siméon Chardin, peint par lui-même.

Or M>»e Terbouche s'avisa, un jour, de faire le portrait de Diderot qui fut exposé au Salon de 1 767. Voici comment notre philosophe en parle :

« ... Ses autres portraits sont froids, excepté le mien,

OÙ je suis nu jusqu'à la ceinture, et qui pour la fierté, la chair, le faire, est fort au-dessus d'un portraitiste de l'Académie. Je l'ai placé vis-à-vis de celui de Van Loo à qui il jouait un mauvais tour. Il est si frappant que ma fille me disait qu'elle l'aurait baisé cent fois pendant mon absence si elle n'avait pas craint de le gâter...

« Lorsque la tête fut faite, il était question du cou, et le haut de mon vêtement le cachait, ce qui dépitait un peu l'artiste. Pour faire cesser ce dépit, je passai derrière un rideau, je me déshabillai et je parus devant elle en modèle d'Académie.

« Je n'aurais pas osé vous le proposer, me dit-elle, mais vous avez bien fait et je vous en remercie.

« J'étais nu, mais tout nu. Elle me peignait, et nous causions avec une simplicité et une innocence digne des premiers siècles.

« Comme, depuis le péché d'Adam, on ne commande pas à toutes les parties de son corps comme à son bras, dans le cas d'un accident, je me serais rappelé le mot de Dlogène au jeune lutteur :

« Mon fils, ne crains rien, je ne suis pas si méchant que celui-là... »

Cette piquante aventure fit beaucoup rire dans l'entourage de Diderot, et ses amis le plaisantèrent fort à ce sujet. Mais notre philosophe n'y prenait pas garde, dans sa candeur d'amant de la nature, amoureux de tout ce qui était simple et vrai.

Du reste, son œil vif et alerte de critique était sans cesse aux aguets. Dans les moindres circonstances de la vie, il voyait matière à des théories, à des dissertations, à des exemples.

Ainsi, Lemoine faisait un jour son portrait : le peintre était debout, immobile entre son ouvrage et le philosophe la jambe droite pliée et la main gauche appuyée sur la hanche, non du même côté, du côté gauche.

« Mais, dit Diderot, êtes -vous bien ainsi, M. Lemoine?

— Fort bien, lui répondit-il.

— Et pourquoi votre main n'est-elle pas sur la hanche du côté de votre jambe pliée?

— C'est que, par sa pression, je risquerais de me renverser; il faut que l'appui soit du côté qui porte toute ma personne.

— A votre avis, le contraire serait absurde?

— Absurde.

— Pourquoi donc alors l'avez-vous fait à voire Louis XV de l'École Militaire ? »

Lemoine demeura stupéfait. Diderot continua : « Avez-vous eu le modèle pour cette figure?

— Assurément.

— Avez-vous ordonné cette position à votre modèle?

— Sans doute.

— Et comment s'est-il placé? Gomme vous êtes ou comme votre statue?

— Comme je suis.

— C'est donc vous qui l'avez arrangé autrement?

— Oui, c'est moi, j'en conviens.

— Et pourquoi?

— C'est que j'y ai trouvé plus de grâce.

« J'aurais pu ajouter, continue Diderot : et vous croyez que la grâce est compatible avec l'absurdité? Mais je me tus par pitié; car pourquoi montrer à un artiste les défauts de son ouvrage quand il n'y a plus de remède?... »

N'est-ce pas le mot de la fin de toute critique d'art?...

Diderot et Catherine II

CE fut en 1765 que s'ébauchèrent les premières relations de Diderot et de Catherine II.

Cette année-là le philosophe fut tourmenté par une de ces idées vagabondes qui hantaient perpétuellement son esprit pendant quelques jours, qu'il tournait et retournait, puis qu'il abandonnait comme elles lui étaient venues. Cette idée c'était celle d'une dot à constituer à sa fille Marie-Angélique qui venait d'avoir douze ans.

Ses droits d'auteur à V Encyclopédie, ses « honoraires » comme on les appelait, joints à la pension qui devait lui être accordée à la fin de son énorme labeur, n'eussent pas sufh à amasser le capital nécessaire pour mettre son enfant à l'abri du besoin. Dans cette conjoncture, il pensa à une solution possible : vendre sa bibliothèque.

« Longtemps ^luparavant il était entré à ce sujet même en pourparler, nous dit M. Maurice Tourneux dans son intéressant ouvrage sur Diderot cl Calhcrinc // (I) avec M. Fougès de Polizy, maître des requêtes, puis avec M. le Pot d'Auteuil, son propre notaire. Mais les négociations n'avaient pas abouti. »

Quatre ans plus tard, informé par Grimm des embarras de Diderot, Betzki en fit part à Catherine II, impératrice de Russie, qui, le l'i mars 1765. répondit à Grimm par la lettre suivante :

(l) Calnian-Lévy, édit.

DIDEROT ET CATHERhNE II 1 tô

« La protection généreuse, Monsieur, que notre auguste souveraine ne cesse d'accorder à tout ce qui a rapport aux sciences, et son estime particulière pour les savants, m'ont déterminé à lui faire un fidèle rapport des motifs qui engagent M. Diderot à se défaire de sa bibliothèque. Son cœur compatissant n'a pu voir sans émotion que ce philosophe, si célèbre dans la République des Lettres, se trouve dans le cas de sacrilier à la tendresse paternelle l'objet de ses délices, la source^ de ses travaux et les compagnons de ses loisirs. Aussi Sa Majesté Impériale, pour lui donner une marque de bienveillance et l'encourager à suivre sa carrière, m'a chargé de faire pour elle l'acquisition de cette bibliothèque au prix de quinze mille livres que vous me proposez, à cette seule condition que M. Diderot, pour son usage, en sera le dépositaire jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de la faire demander... Témoignez, je vous prie, à M. Diderot, combien je suis flatté d'avoir pu lui être bon à quelque chose.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

Signé : J. Betzki. »

Par une lettre postérieure, on confirmait au philosophe ce chiffre de 15000 livres et l'on ajoutait qu'il recevrait comme bibliothécaire de l'impératrice une pension annuelle de mille francs.

On pense quelle fut la joie de Diderot à la nouvelle de la munificence dont le comblait l'impératrice de Russie. Il fut « stupéfait », écrit-il, de tant de bonheur :

« Grande princesse, je me prosterne à vos pieds, je voudrais parler, mais mon âme se serre, ma tête se trouble, je m'attendris comme un enfant, et les vraies expressions du sentiment qui me remplit expirent sur le bord de mes lèvres. »

Quel tableau que celui de cette famille à laquelle échoit un bonheur si intense! L'imagination ardente du philosophe en tressaille. Et, aussitôt, il se met à dépeindre l'expression de la joie sur tous ces visages :

« Voici une mère tendre qui verse des larmes... Elle

est debout à côté de son enfant qui la tient embrassée...» Voici le poète : « En regardant mon épouse sensible et mon enfant, je ne sais plus ce que je deviens. Un noble enthousiasme me gagne, mes doigts se portent d'euxmêmes sur une vieille lyre dont la philosophie avait coupé les cordes. Je la décroche de la muraille où elle était restée suspendue; et, la tête nue, la poitrine découverte, comme c'est mon usage, je me sens entraîné à chanter. »

Et il chante, le philosophe, il célèbre en vers grandiloquents la gloire infinie de la touchante et géniale impératrice, non seulement égale aux Antonins et aux Titus, mais « l'image fidèle de la divinité ».

Emporté par sa nature bouillante, Diderot a tout à fait perdu latête. Il crie sa joie en mauvais vers, il la proclame à la face de l'univers, il prend à témoin l'Europe littéraire tout entière.

Et l'Europe littéraire, emplie d'allégresse, ravie de l'honneur fait à l'un des siens, de répondre par un chant de reconnaissance émue à la libéralité de la souveraine. Voltaire décerne à Galitzin le titre d' <r espion du mérite et de l'infortune », d'Alembert ne tarit pas d'éloges : « Il aurait été cruel, écrit-il, de séparer un savant d'avec ses livres ; j'ai été souvent dans le cas d'appréhender qu'on ne m'ôtât les miens. » Tous les poètes prennent leur lyre et célèbrent à l'envi la grande Catherine. Dorât lui adresse une épître qu'il fait illustrer plus tard de deux ravissantes figurines d'Eisen :

Par tes soins il va donc renaître,

Ce philosophe respecté,

Et qui tut nialiïeureux peut-être

Pour trop aimer la vérité...

Une faveur sublime et rare

Lui lend ses dieux et ses amis,

Ses vrais amis, les seuls fidèles,

Les seuls que l'on retrouve, hélas!

Au sein des disgrâces cruelles,

Les seuls (jui ne soient point ingrats.

Cependant un obstacle se dressait qui empêchait Di-

derot de toucher immédiatement la libéralité qui lui était consentie : un sujet français ne pouvait rien accepter d'une puissance étrangère sans y avoir été autorisé par. le

Catherine II.

roi. Aussi l'auteur de la Religieuse dut-il adresser à M. de Saint-Florentin, ministre de la maison du roi, une épître ainsi conçue :

« Monseigneur, « La difficulté de pourvoir aux besoins de la vie et l'impossibilité de pourvoir à l'éducation d'un enfant avec une

fortune aussi bornée que la mienne avaient enfin déterminé le père et l'époux à dépouiller l'homme de lettres de ses livres. Il y avait longtemps que je cherchais parmi mes concitoyens quelqu'un qui les voulût acquérir, sans avoir pu le trouver, lorsqu'on a fait la proposition à l'impératrice de Russie, qui a accepté ma bibliothèque et qui m'en a fait délivrer le prix, à condition que j'en resterais le dépositaire et que je recevrais cent pistoles annuelles pour les soins que je prendrais à la former : ce sont ses propres expressions. Je ne sais s'il faut appeler ces cent pistoles une pension ou un simple honoraire, mais je n'ignore pas qu'un sujet ne peut rien accepter d'une puissance étrangère sans y être autorisé par la permission de son roi. J'ose vous supplier, Monseigneur, de demander cette permission pour un homme à qui la faveur qu'on vient de lui faire est si nécessaire.

« Je suis avec un très profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,

A Paris, ce 27 avril ITOn.

En marge de cette épître on lit :

« Réponse que le roi trouve bon qu'il accepte. »

L'autorisation fut donc aisément accordée, mais l'exécution des volontés de l'impératrice rencontra plusieurs obstacles : d'abord Diderot eut toutes sortes de difficultés pour toucher le montant de sa pension des mains de M. Colin de Saint-Marc, receveur général et correspondant de toutes les provinces à l'hôtel des Fermes; puis, l'année suivante, la pension ne fut pas payée du tout. Il est vrai qu'à la fin de l'année 1760, Catherine II réparait cette erreur en faisant expédier par Betzki une lettre de change de cinquante mille livres accompagnée du postscriptum suivant :

« Sa Majesté Impériale ayant été informée que M. Diderot n'était pas payé de sa pension depuis le mois de mars dernier, m'a ordonné de lui dire qu'elle ne voulait

pas que les négligences d'un commis pussent causer quelque dérangement à sa bibliothèque; que, pour cette raison, elle voulait qu'il fût remis à M. Diderot pour cinquante années d'avance ce qu'elle destinait à l'entretien et à l'augmentation de ses livres, et qu'après ce terme échu, elle prendrait des mesures ultérieures. A cet effet, je vous envoie la letti-e de change ci-jointe. »

Cela fit une somme de "soixante-cinq mille francs qu'il reçut de Saint-Pétersbourg dans l'espace de dix-huit mois. Comme le dit M. Louis Ducros, « M^^® Angélique Diderot pourrait donc, quand elle serait d'âge, choisir un mari et devenir M"^^ de Vandeul (1). »

Ces premières relations entre Diderot et Catherine II firent naturellement du philosophe le correspondant attitré de la grande impératrice. Désormais Catherine, du fond de son désert russe, a à Paris un homme de choix au goût éclairé, à l'intelligence trépidante, aux idées hardies, auquel elle peut s'adresser en toute confiance, pense-telle, lorsqu'elle aura besoin d'un avis, d'un jugement, d'un conseil.

Et Diderot, de son côté, toujours bouillant, l'esprit toujours farci de mille projets impétueux et imprévus, a à sa disposition un moyen de réaliser quelques-unes de ses chimères, quelques-unes de ses utopies.

Tout d'abord il décida de lui expédier l'un des plus charmants artistes français de son époque, l'un de ceux qui venaient d'avoir le plus de succès au Salon de 1765. Falconet, avec sa Figure de femme assise, avec son Am,itié, avec son bas-relief d'Apelles et Campsape, avait emporté tous les suffrages. Or, précisément, Catherine a besoin d'un sculpteur pour un monument à ériger à Pierre 1er. Betzki s'adresse à Diderot qui, enflammé d'un beau zèle pour Falconet et ne pensant qu'à obliger celui-ci, sert aussitôt de truchement en la circonstance.

L'affaire fut vite conclue : « ce fut, écrit Diderot, l'ouvrage d'un quart d'heure et l'écrit d'une demi-page ».

(1) Louis Ducros, op. cit.

148 DIDETIOT

Quelques semaines plus tard, Falconet partait pour la Russie.

Il y enthousiasmait d'abord Catherine et sa Cour, ce n'était qu'un concert de louanges à son honneur! Hélas! Onze mois plus tard, c'est, aigri, irrité, abreuvé de dégoûts que le sculpteur devait revenir en France...

Par son caractère irascible et bourru, l'artiste s'était aliéné tout le monde, aventure qui devait arriver fatalement à celui que Diderot appelait le Jean-Jacques de la sculpture.

Cependant, pour l'instant, on était tout à la joie de sa présence :

« M. Diderot, écrit Catherine à M^^ Geoffrin, m'a fait faire l'emplette d'un homme qui n'a pas son pareil : c'est Falconet. »

L'auteur du Fils Naturel devait lui en découvrir bien d'autres! Comme le dit très bien M. Maurice Tourneux, « ce n'était pas seulement les peintres, les statuaires, les acteurs, les littérateurs, les précepteurs parisiens qui, depuis le séjour de Pierre 1er en France, affluaient dans les rues à peine tracées de Saint-Pétersbourg. A partir du règne de Catherine II, les réformateurs et les utopistes aspirèrent à l'honneur d'expérimenter leurs remèdes sur un peuple dont la civilisation naissante devait, semblaitil, se prêter plus aisément à l'emploi de leurs topiques. »

Tout ce monde sachant les relations de Diderot et de Catherine II se ruait chez le philosophe, toujours aux aguets de toutes les idées nouvelles, dont l'esprit en ébullition était toujours prêt à accueillir les hommes nouveaux. Parfois il se trompait, mais comment lui en auraiton voulu?

Il mettait une telle foi sincère, un tel enthousiasme à prôner ceux qu'il découvrait!

C'est ainsi qu'il expédia à l'impératrice de Russie Pierre- Paul Le Miroir de la Rivière de Saint-Médard, économiste très brouillon, auteur d'un livre intitulé : De Vordre naturel et essentiel des sociétés policées.

Cet ouvrage était médiocre, mais, on ne sait pourquoi, Diderot l'avait trouvé sublime.

« Jetez-vous bien vite sur ce livre, avait-il écrit aussitôt à Falconct, dévorez-en toutes les lignes comme je l'ai fait. Lorsque l'impératrice aura cet homme-là, eh! de quoi lui serviraient les Quesnay, les Mirabeau, les de Voltaire?... A rien, mon ami, à rien. C'est celui-là qui a découvert le secret, le véritable secret du bonheur des empires. C'est celui-là qui la consolera de la perte de Montesquieu. »

Expédié à Pétersbourg, le phénomène fut jugé par la Cour avec beaucoup plus de sévérité que le philosophe ne l'avait fait. L'impératrice eut tôt fait de s'apercevoir que le Montesquieu nouvelle manière n'était qu'un sot et un pédant, et elle le renvoya en France à ses chères études!...

Diderot ne fut guère plus heureux dans l'affaire Ru- Ihière. Non qu'il eut la maladresse de faire éclater un scandale qui eût rejailli sur sa bienfaitrice, mais il se trouva placé, en cette occasion, entre une souveraine et un écrivain, et il dut opter en faveur d'un grand de la terre contre un confrère.

Voici, en quelques lignes, ce que fut l'affaire Rulhière. Parmi les témoins de la révolution de palais qui aboutit à la mort de Pierre III et à l'élévation sur le trône de Catherine de Russie, se trouvait un certain Rulhière, secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg auprès du baron de Breteuil. Les circonstances et le hasard le rendirent témoin oculaire des scènes sanglantes qui se déroulèrent alors au pied du trône. Sur l'invitation de la comtesse d'Egmont, fille du maréchal de Richelieu, il se décida à écrire une Ilistoiie sur la Rroolution de Russie en L'année 1102. Ce récit ne fut pas imprimé, mais des copies nombreuses en avaient été prises, et, avec la complicité de l'auteur, il faisait le tour des salons de l'Europe.

Historien sincère et loyal, Rulhière écrivait le récit exact de ce qu'il avait vu et de ce qu'il avait su, et aucune de ces pages n'était précisément à la louange de Catherine. Celle-ci s'était toujours défendue d'avoir participé direc-

tement à la révolution, et, de toute son autorité, elle avait fait confirmer la version officielle de la mort de Pierre III. Or, dans une page tragique de son livre, Ru- Ihière établissait de quelle façon les deux affiliés de Catherine, deux parvenus (dont l'un, frère de son amant) avaient empoisonné l'empereur et l'avaient achevé en l'étranglant.

Ce récit, tenu des plus vraisemblables aujourd'hui par les plus sérieux historiens, rapporté par un des hommes qui avaient vécu dans cette atmosphère tragique, causa une sensation immense dans le public des salons qui l'entendit pour la première fois.

Ce fut Diderot qui, au sortir d'une lecture de Rulhière chez M^ie Geoffrin, donna l'éveil à la cour de Russie. Il écrit àFalconet qu'il a chaudement défendu l'impératrice, qu'il a représenté à l'auteur que « la calomnie est indigne d'un honnête homme, que toute vérité n'est pas bonne à dire et qu'on ne saurait avoir trop d'égards pour une princesse qui faisait l'admiration de l'Europe et les délices de sa nation... »

Au courant du scandale, Catherine résolut de mettre tout en œuvre pour empêcher la publication de ce libelle. En vain, elle fit menacer Rulhière de la Bastille. Celui-ci répondit au lieutenant de police « qu'il portait écrit dans sa mémoire l'ouvrage qu'on voulait lui arracher par la force ». Elle essaya alors d'acheter son silence. M. Louis Ducros affirme qu'on fit offrir 3 000 francs à Rulhière, mais par un sous-ordre. Or, comme le dit Diderot, « c'était une affaire à traiter de littérateur à littérateur et non de littérateur à ministre. L'argent s'accepte ou se refuse selon Thomme qui le propose. »

Au fait, pourquoi Diderot ne servit-il pas lui-même d'intermédiaire dans la circonstance? Fut-il sollicité par Catherine? Ou ne s'offrit-il point spontanément? Il semble bien qu'il fut chargé de sonder Rulhière afin de savoir si celui-ci n'accepterait pas quelques modifications de textes. Son zèle pour sa bienfaitrice allait jusque-là! Et c'était une chose un peu indigne du véritable artiste qu'il était.

Du reste, Kulhière repoussa avec indignation toutes les offres de cette nature qui lui furent faites, et, ayant donné sa parole que son ouvrage ne paraîtrait pas du vivant de l'impératrice, ne voulut pas promettre davantage (1).

Quoi qu'il en soit, malgré son zèle bouillant, Diderot ne fut pas de grand aide en cette affaire à l'impératrice. 11 se rattrapa largement en une autre occasion.

Catherine II voulait décorer le Palais d'Hiver des plus belles toiles de maître, des plus belles statues et des plus belles œuvres d'art qu'elle pourrait trouver en France, et, naturellement, ce fut Diderot qu'on chargea de ce choix.

Ici encore, avec l'ardeur un peu brouillonne qui le caractérisait, il n'eut de cesse qu'il n'eût répondu aux désirs de la souveraine. « S'il n'avait tenu qu'à lui, a-t-on pu dire, une bonne part des richesses dont la France regorgeait eût pris le chemin de la Bibliothèque encore embryonnaire, de l'Académie des sciences et de la galerie naissante de l'Ermitage, et il n'est presque pas une de ses lettres à Falconet qui ne contienne à ce sujet quelque proposition nouvelle. »

Un jour, c'était une collection d'estampes anciennes que Diderot « couchait en joue » ; un autre jour, c'était la série entière des planches gravées par Le Bas et son équipe, d'après les maîtres flamands, dont le propriétaire offrait de céder les cuivres, en y joignant par surcroit, ceux des Paris de France par Vernet. Occasion inespérée dont il fallait se hâter de profiter. Un autre fois, il chargeait Falconet de proposer à la Cour de Russie l'acquisition en bloc des livres précieux dont Lauraguais se défaisait. A la vente Gaignat, il conquiert un Murillo, trois Gérard Dovif, un Van Loo. Enfin, en 1770, il fit un coup de maître en achetant au nom de l'impératrice la galerie Grozat.

Lorsque Louis-Antoine Grozat, baron de Thiers, mourut cette année-là, il laissait troiu filles qui voulurent se débarrasser de la magnifique galerie de leur père. Malheu-

(1) t^lloclivement l'ouvrage ne fut publié qu'en 17'J7.

reusement l'époque était mal choisie pour une vente publique. La crise financière provoquée par les réformes de l'abbé Terray avait mis mal en point beaucoup de gens. On préféra traiter directement avec un seul acheteur. C'est alors que Diderot se présenta.

Faisant appel aux lumières d'un de ses amis, François Tronchin, qui, dans toute cette affaire, joua un rôle très désintéressé, il fit expertiser la galerie de tableaux. « Malgré ses soixante-sept ans sonnés, conte M. Maurice Tourneux (1), François Tronchin n'hésita pas à braver les fatigues d'un voyage à Paris afin de répondre à l'appel flatteur qu'on faisait à ses lumières, et aussi, je pense, de goûter le plaisir d'examiner chaque morceau de cette collection justement célèbre. Il revisa donc, pièce à pièce, les appréciations de l'expert, dressa un catalogue raisonné, et, après avoir refusé toute valeur quelconque à 158 pièces, arrêta l'évaluation totale à '160 000 livres. Le 8 octobre 1771, les héritiers Crozat acquiesçaient au chiffre fixé par Tronchin, et, le 4 janvier 1772, le marché définitif fut signé par devant notaire. »

Épurée et réduite, cette magnifique collection a fourni au Musée de l'Ermitage de Pétersbourg un noyau d'œuvres admirables : plusieurs Raphaël, un Sébastien del Piombo, deux Véronèse, des Titien, des Van Dyck, des Rubens, des Rembrandt, un Poussin, les Fatigues, de Watteau, le Concert, de Lancret.

Cette merveilleuse collection choisie et payée, il fallait l'expédier en Russie. Ce ne fut pas une petite affaire, et les tracas de Diderot ne faisaient que commencer. Il dut faire aménager et clouer sous ses yeux dix-sept caisses qui demeurèrent trois mois sur la Seine « entre le ciel et l'eau » avant de pouvoir être dirigées sur Rouen, par suite des crues de la Seine. Puis il fallut transporter l'assurance d'un navire sur un autre. Enfin le philosophe apprit avec une visible satisfaction que tout était arrivé à bon port et en parfait état. Betski qui avisait Tronchin

(1) Maurice Tourneux, Diderot et Catherine II, op. cit.

DIDEROT ET CATHERINE lî 153

de cette heureuse réception lui adressait, avec les remerciements de la souveraine « un sac de martre zibeline propre à faire une fourrure d'habit ».

Ayant triomphé une première fois, Diderot crut bon de triompher une deuxième et une troisième. Il acquit pour l'impératrice à la vente Choiseul une Chasse au cerf de Wouwermans, moyennant 108 000 livres; deux Murillo ; un Teniers, un Rembrandt, un Rubens. Il achète pour une bouchée de pain à un joueur décavé, le marquis de Gonflans, deux tableaux de Poussin un peu encrassés, les fait nettoyer et expédier en Russie. Il frappe à toutes les portes, s'empare de tous les objets d'art, recueille tous les tableaux et toutes les statues. « Nous (Français) sommes gueux comme des rats d'église, écrit-il à l'impératrice. Nous vendons nos diamants et nous dépouillons nos galeries pour réparer les ravages du contrôleur général. »

Et il continue de faire empaqueter et diriger sur la Russie tout ce qui lui tombe sous la main de rare ou de beau.

A la fin, l'opinion publique s'émeut et les ministres s'inquiètent de l'exode de tant de tableaux et de tant d'objets d'art. Diderot hausse les épaules et traite d' « imbéciles » ces retardataires de l'esprit public.

Cependant, malgré son zèle, toutes les preuves de dévouement à Catherine II que venait de donner Diderot n'étaient, en somme, comme le dit fort bien M. Louis Ducros, que des preuves indirectes. N'irait-il donc jamais remercier sa bienfaitrice?

Au mois de juillet 1767, il faisait, dans une lettre à Falconet, « le serment solennel d'aller se jeter aux pieds de sa grande bienfaitrice ». Mais le temps passait, et Diderot ne parlait plus du voyage en Russie.

En vérité, le philosophe n'aurait pas été fâché qu'on oubliât là-bas la parole imprudente qu'il avait lâchée dans une de ces heures d'effusion sentimentale qui lui étaient habituelles. Par nature, l'auteur du Père de Famille était casanier. 11 aimait à vivre tranquillement dans sa

bonne rue Taranne une vie douce, entre sa famille et ses amis, ses admirateurs et les belles admiratrices des salons de Paris. Il avait les voyages en horreur, comparant un voyageur à un homme qui prendrait plaisir à aller de la cave au grenier et du grenier à la cave. Et, naturellement, il appelait de ses vœux tous les prétextes qui pouvaient retarder ou même rendre impossible son départ pour la Russie.

Il parle, d'abord, de la santé de sa femme qui est infirme et même «sexagénaire », écrit-il, de sa fille «qui va bientôt être nubile », de ses ennemis « qui ont juré de l'envoyer au Fort-l'Évêque » et devant lesquels il ne veut pas avoir l'air de reculer par un voyage que l'on interpréterait comme une fuite. Il fait plus : il invente des travaux énormes auxquels il se propose de s'atteler et qui l'empêcheraient évidemment de s'enfuir vers les steppes. Il développe le plan d'un fantastique Dictionnaire de la Langue qui doit paraître en français, en latin et en russe, grâce auquel les philosophes réussiront enfin à imposer leurs idées à l'Europe entière.

Tout cela, ce sont des échappatoires qu'invente au fur et à mesure l'imagination de Diderot, un peu affolé à l'idée d'un voyage de huit cents lieues à faire dans un pays dont il ignore la langue, par des routes impossibles. et avec des moyens de transport affreux...

Enfin, en 1768, le voilà malade et mis par les médecins au régime du lait. Il tient un sérieux prétexte, cette fois, pour rester à Paris.

Cependant l'impératrice Catherine est aussi tenace que son bibliothécaire. Elle le presse, le supplie, l'accable de lettres, tant et si bien qu'à la fin il est obligé de s'exécuter.

Cependant, autour de lui, on le prend en pitié, on maudit « la fantaisie des grands », on déplore son départ, on regrette déjà dans les cercles où il fréquente de ne plus entendre sa voix vibrante et enthousiaste, de ne plus assister au beau cliquetis d'idées qu'il fait entendre.

La Cour elle-même s'émeut, mais pour un autre motif, et peu s'en faut que ce ne soit le roi lui-même qui interdise le départ du philosophe.

Un soir, chez M^^e Dubarry, Louis XV l'entend parler de ce projet. « Que va-t-il faire là-bas? dit-il. Je ne le croyais pas assez riche pour entreprendre un pareil voyage. — Il n'y va pas de ses deniers, répond le prince de Soubise; c'est Sa Majesté l'Impératrice qui paie les frais. — Que veut donc de lui l'impératrice? Vous ne m'aviez point parlé de cela, M. d'Aiguillon. — Sire, je n'ai rien vu de diplomatique en ce voyage. »

Louis XV mécontent poursuivit : « Diderot est l'ambassadeur de la clique des philosophes qui va réjouir l'étranger à mes dépens; il n'a jamais mis le pied au château, et il racontera cent horreurs de ma vie privée ; il dira du mal de moi lorsqu'il verra qu'on a du plaisir à en entendre dire... « On proposa donc d'expédier une lettre de cachet. Mais le roi ne voulut pas : « Vous me brouilleriez à mort avec l'impératrice, dit-il; elle désire Diderot; eh bien, qu'il parte. Ces souverains étrangers ont aujourd'hui la rage de prendre en France nos objets de mode et nos hommes de lettres; passe pour les premiers, mais les seconds!... Qu'il aille donc en Russie, mais tant que je vivrai, ce Diderot n'entrera pas à l'Académie ; je n'y veux plus de philosophes, d'athées; il y en a déjà assez comme cela! »

Ce récit paraît vraisemblable, ajoute M. Louis Ducros auquel nous empruntons cette citation, surtout si on le rapproche de ce que Grimm, en 1774, écrivait au comte de Nesselrode :

« Celui qui a dit qu'on s'est opposé en France au voyage de Denis n'a pas menti... »

Enfin, le 21 mai 1773, Diderot peut partir. Il part, et, malgré son inexpérience des voyages, il part seul. A Bruxelles, il lie connaissance avec un négociant en vins hollandais, nommé Van Keulen, qui se charge de régler la dépense pour deux jusqu'à destination. A La Haye, il est admirablement accueilli dans le palais du prince et

de la princesse Galitzin qui le reçoivent « comme un bon frère et une bonne sœur », et il mène une plantureuse vie sobre et retirée, dont il fait part à M'^« Volland en ces termes :

« Plus je connais ce pays-ci, plus je m'en accommode. Les soles, les harengs frais, les turbots, les perches, et tout ce qu'ils appellent Waterfisch, sont les meilleurs gens du monde. Les promenades sont charmantes; je ne sais si les femmes sont bien sages, mais, avec leurs grands chapeaux de paille, leurs yeux baissés et ces énormes fichus étalés sur leur gorge, elles ont toutes l'air de revenir du salut ou d'aller à confesse.

« Les hommes ont du sens; ils entendent très bien leurs affaires; ils sont bien possédés de l'esprit républicain...

« La princesse (Galitzin) est une femme très vive, très gaie, très spirituelle, et d'une figure assez aimable; plus qu'assez jeune, instruite et pleine de talents ; elle a lu, elle sait plusieurs langues, c'est l'usage des Allemandes ; elle joue du clavecin et chante comme un ange ; elle est pleine de mots ingénus et piquants... Elle est d'une extrême sensibilité; elle en a même un peu trop pour son bonheur. Comme elle a des connaissances et de la justesse, elle dispute comme un petit lion. Je l'aime à la folie...

« C'est ici qu'on emploie bien son temps : point d'importuns qui viennent vous perdre toutes vos matinées; le malheur est qu'on se couche fort tard et qu'on se lève de même. Notre vie est tranquille, sobre et retirée.

«... Je ne sors guère ; et, quand je sors, je vais toujours sur le bord de la mer que je n'ai encore vue ni calme ni agitée; la vaste- uniformité, accompagnée d'un certain murmure, incline à rêver ; c'est là que je rêve bien... »

Cependant il lui faut s'arracher à cet agréable séjour où il vient d'achever, dans la paix, Jacv/ue.s lo Fataliste, le Neveu de Rameau, la Réfutation d'Helvétius, et reprendre le cours de son voyage. Il repart le 17 août 1773 en compagnie de Narischkine : « Le cruel homme ! écrivait Grimm à Nesselrode, il laisse passer toute la belle saison,

il traite le voyage de Pétersbourg comme une course de la rue Taranne à la rue Sainte-Anne. »

Le trajet fut, en effet, des plus pénibles. On passa par

Portrait du prince Galilzine, par Drouais.

Dresde au lieu de Berlin. D'où grand mécontentement chezGrimm et chez Frédéric. A Dinsbourg, Diderot tomba malade et fut soigné par le célèbre médecin Leidenfrost. Autre rechute à Narva. Enfin on atteignit Pétersbourg le 10 octobre. Mais, là, une profonde déception attendait

Diderot. Les liens d'amitié qui l'unissaient à Falconet lui semblaient assez forts pour que ce dernier lui offrît l'hospitalité. A la vérité, il n'avait jamais songé à descendre ailleurs que chez le grand sculpteur.

« Mon père, dit M™* de Vandeul. voulut descendre chez Falconet : il y arriva avec des douleurs d'entrailles causées par les eaux du climat où il n'était pas encore fait. Falconet le reçut assez froidement et lui dit « qu'il avait un très grand chagrin de ne pouvoir le loger, mais que son fils, arrivé depuis peu de jours, occupait le lit qui lui était destiné ». Mon père ne pouvant se résoudre à chercher une auberge dans un pays dont il ne connaissait ni les mœurs ni les coutumes, demanda une plume et de l'encre, écrivit un billet au prince de Narischkine et le supplia de lui donner retraite, s'il le pouvait sans être trop incommodé. Le prince l'envoya chercher et le garda chez lui jusqu'au moment de son départ... La lettre que mon père écrivit sur la réception de Falconet est déchirante. Ils se virent pourtant assez souvent pendant le séjour de mon père à Pétersbourg, mais l'âme du philosophe était blessée pour jamais. »

Cependant d'autres consolations l'attendaient : à peine débarqué à Pétersbourg, Diderot, associé étranger à l'Académie des Beaux-Arts, se vit nommer, en même temps que Grimm, membre titulaire. Enfin il reçut de Catherine II un accueil magnifique.

Le palais de l'Ermitage, où Catherine recevait ses familiers, avait été construit d'après ses ordres, en 1766, près du Palais d'Hiver, en façade sur le quai de la Neva, par l'architecte français Vallin de La Mothe. C'était un petit palais de style Louis XV, très délicat, où, les affaires de l'État traitées, elle aimait à se retirer dans l'intimité joyeuse de ses amis et familiers. Les deux palais étaient reliés par une galerie.

Dès qu'il vit l'impératrice, Diderot fut ébloui, transporté : « Oui, je l'ai vue, je l'ai entendue, et je vous jure qu'elle ne sait pas tout le bien qu'elle m'a fait. Quelle souveraine! Quelle femme étonnante! »

Le fait est que Catherine II trônait au milieu de « ce mélange imposant formé par les riches costumes, asiatiques ou militaires, de plus de trente nations », qui lui formait une cour splendide.

A propos des mœurs de Catherine, Sabathier de Crabes écrit :

« Elle est loin des excès dont on l'a accusée. On lui a donné avec quelque apparence plusieurs intrigues avant celle qui la fixe depuis si longtemps. On a même murmuré sourdement qu'elle s'est permise des distractions; mais rien n'a pu être prouvé en dehors des trois engagements connus avec M. Soltikow, le roi de Pologne et le comte Grégoire Orlow. Sa passion pour celui-ci est d'un genre qui n'a guère d'exemples et qui ne peut être expliqué que par la ténacité de ses idées. Elle l'a d'abord aimé avec idolâtrie ; elle s'est butée contre la haine qu'on portait à son favori et il a gagné dans sa tête ce que l'habitude pouvait lui faire perdre dans son cœur. »

Et ailleurs :

« On lui impute une fausseté peu commune ; elle est au moins très secrète, très fine et s'en pique... Son extérieur est noble, grand, affable, doux, fier à son gré. »

Le prince de Ligne ajoute qu' « elle avait de la gaieté et même de la bonhomie dans la conversation ». Le fait est que la Cour de Russie ne devait pas être très sévère sur l'étiquette. Lorsque Diderot traversait les vastes salles du Palais d'Hiver, il pouvait lire sur presque tous les murs cet étrange avis :

« Asseyé-vous si uou.s^ voulés et cela ou vous plaira, sans qu'on vous le répète cent fois, la maîtresse de la maison n'aime pas les cérémonies : que chacun soit donc ici comme chez soi. »

Ce sans-façon, n'était-ce pas ce qui pouvait le mieux convenir au philosophe. Aussi lui-même appréciait-il chaque jour « le talent qu'avait l'impératrice de mettre tout le monde à son aise ». Il s'installait, « lui prenait la main, lui secouait le bras et tapait sur la table, tout comme s'il eût été dans la synagogue de la rue Royale ».

Catherine avait beaucoup de plaisir à causer avec lui, le trouvait très intéressant, admirait son esprit si agile, ses connaissances si étendues.

Les conversations de Diderot, pourtant, n'étaient pas toujours bien agréables, car il ne parlait jamais sans s'accompagner de grands gestes, de coups de poings abattus sur les tables... ou ailleurs. Elle écrit un jour à M«i« Geoffrin : « Votre Diderot est un homme bien extraordinaire : je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires; j'ai été obligée de mettre une table entre lui et moi, pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de ses gesticulations. »

Le philosophe et l'impératrice causaient de tout, de littérature, de philosophie, de politique. Diderot exposait ses idées sur le gouvernement des peuples. Catherine le laissait aller, écoutait beaucoup, de sorte que l'encyclopédiste croyait l'avoir convaincue.

« Elle avait l'air d'écouter, a dit le prince de Ligne ; elle avait l'air d'entendre, quand même elle pensait à autre chose. »

Cependant, malgré sa politesse et son indulgence à l'égard du philosophe, plusieurs fois elle faillit se fâcher pour de bon.

Un jour, il l'entreprit sur la Pologne et se mit à lui faire un cours de politique européenne. « Elle se leva aussitôt dans un moment de vivacité et lui dit :

« Vous avez la tête chaude; je l'ai chaude aussi; nous nous interrompons et nous ne finissons rien.

— Avec cette différence, reprit Diderot, que quand j'interromps Votre Majesté, je fais une grande sottise.

— Bon! répondit-elle en haussant les épaules, fait-on des sottises entre Iwmrnes? (1) »

M. Louis Ducros se demande ce qu'elle pensait véritablement de Diderot :

(1) M™" Necker, x\uui>eaux méliuiges. Tome I.

« Ce qui ressort, dit-il, des lettres de Catherine à Voltaire, c'est que Diderot l'a intéressée peut-être, mais quil l'a à coup sûr étonnée et légèrement ahurie : « C'est une tête bien extraordinaire, on n'en rencontre pas de pareilles tous les jours. » Cette tête furieuse et cette imagination intarissable durent, plus d'une fois, impatienter et agacer celle que le prince de Ligne avait surnommée V Imperturbable... Elle pensait de Diderot ce qu'un autre monarque absolu avait dit de Fénelon, à savoir qu'il était un bel esprit chimérique :

« Je m'entretins longtemps et souvent avec Diderot, disait Catherine II au prince de Ligne, mais avec plus de curiosité que de profit. Si je l'avais cru, tout aurait été bouleversé dans mon Empire, législation, administration, politique, finances, j'aurais tout renversé pour y substituer d'impraticables théories.

« Cependant, comme je l'écoutais plus que je ne parlais, un témoin qui serait survenu nous aurait pris tous deux, lui pour un sévère pédagogue, et moi pour son humble écolière. Probablement, il le crut lui-même; car, au bout de quelque temps, voyant qu'il ne s'opérait dans mon gouvernement aucune des grandes innovations qu'il m'avait conseillées, il m'en montra sa surprise avec une sorte de fierté mécontente. Alors, lui parlant franchement, je lui dis :

« Monsieur Diderot, j'ai entendu avec le plus grand plaisir tout ce que votre brillant esprit vous a inspiré ; mais, avec tous vos grands principes que je comprends très bien, on ferait de beaux livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez, dans tous vos plans de réformes, la différence de nos deux positions : vous, vous ne travaillez que sur le papier qui souffre tout; il est tout uni, souple, et n'oppose d'obstacles ni à votre imagination ni » à votre plume ; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et chatouilleuse. »

« Je suis persuadée que dès lors, il me prit en pitié, me regardant comme un esprit étroit et vulgaire. Dès ce

moment, il né me parja plus que de littérature, et la politique disparut de nos entretiens (1). » \

Enfin on a cité un autre témoignage plus accablant encore et qui prouve à. quel, point l'impératrice ten^-it au fond peu de compte de ce que disait Diderot. C'est' -»ne lettre qu'elle écrivait à' Grimm en 1785, au lendemain de la mort du philosophe :

« J'ai trouvé dans le catalogue de la bibliothèque de Diderot un cahier intitulé : Observations sur Vinstruction de S. M. I. aux députés pour la confection des lois. Cette pièce est un vrai babil dans lequel on ne trouve ni connaissance de choses, ni prudence, ni prévoyance; si mon instruction avait été du goût de Diderot, elle aurait été propre à mettre les choses sens dessus dessous. La critique est aisée, mais l'art est difficile; voilà ce qu'on peut dire en lisant ces observations du philosophe qui, toute sa vie, à ce qu'il paraît, était d'une prudence à vivre sans tutelle. > Mais Catherine n'était plus alors sous le charme de son philosophe! Et aurait-elle vraiment pensé ainsi lorsqu'il vivait? Alors pourquoi cette insistance à l'attirer près d'elle?... Tout cela est, on en conviendra, assez étrange.

Cependant Diderot s'accoutumait peu à peu au séjour de Pétersbourg, et au fur et à mesure qu'il vivait à la Cour, sa familiarité avec tous allait croissant. « Il est aussi étrange ici qu'à Paris, écrit Grimm, et comme on n'est pas fait à ses allures, il l'a paru bien davantage. »

La vérité, c'est que Diderot stupéfiait toute la Russie ! Ne baissant jamais la voix d'un ton, toujours gesticulant, toujours allant et venant dans les salles du Palais, il abordait familièrement tous ceux qu'il rencontrait, parfois sans même les connaître, discourait avec eux, répondait à leurs exclamations par un flux de paroles, les saisissant par le bouton de leur habit, les entraînant entre deux portes ou dans l'embrasure d'une fenêtre pour leur démontrer à grand renfort d'épithètes où était la vérité,

(1) Prince de Ligne, Œut^res, 1860. Tome III.

prenant à chaque instant l'impératrice à témoin, criant, s'entêtant, hurlant, frappant du pied avec impatience, pour abandonner là le contradicteur ahuri et s'élancer vers quelque autre personnage aperçu dans les galeries !...

Tout était sujet à discussion pour lui. Catherine avaitelle proclamé un édit, il en faisait publiquement une critique sévère, il invoquait l'histoire, il prévoyait l'avenir, il prenait à témoin le passé. D'Alembert venait-il d'être nommé précepteur du grand-duc, il emplissait aussitôt le palais de ses clameurs : « D'Alembert n'est pas l'homme qu'il faut pour cette place. C'est Grimm, le seul homme capable, mon ami Grimm! »

Malgré ce ton, ces manières, ces outrances de gestes et de langage, les conférences entre Diderot et l'impératrice se multipliaient. Quoique Catherine elle-même en put dire et penser, quoiqu'elle en écrivît à ses familiers, elle était bien, elle aussi, ... nous dirions aujourd'hui « pincée », par la verve, la chaleur, l'enthousiasme et l'esprit de notre Diderot.

L'ambassade de France à Pétersbourg voulut profiter de ces excellentes relations entre la souveraine et son philosophe pour faire plaider devant elle la cause de notre pays. Le temps était venu, en effet, où la Russie, après avoir démembré la Suède et dépouillé la Turquie, paraissait désireuse de travailler avec nous à l'équilibre européen... sur le dos du roi de Prusse. Notre ministre plénipotentiaire à Pétersbourg, M. Durand, avait reçu la délicate mission de « détruire les préjugés personnels qui paraissaient avoir occasionné l'éloignement des deux Cours ». Le lien était tout trouvé entre les deux cabinets : c'était Diderot qui pouvait dans tout ceci jouer le rôle de diplomate officieux. Notre philosophe se trouva donc promu, do par les circonstances, au rang honorifique d'ambassadeur. Nul doute que s'il se fût agi d'une longue et délicate mission, de prudente sagesse et de patiente rouerie, son caractère impétueux et brouillon eût été mis à une rude épreuve. Mais, comme il ne fallait que beau-

Portrait de la princesse Galitzi/ie, par Van Loo.

coup de chaleur, de l'enthousiasme et de l'éloquence, il remplit admirablement son rôle. Et il fut d'autant plus satisfait d'avoir été désigné pour le remplir qu'il portait une aversion particulière au roi de Prusse, qui le lui rendait, au reste, en toute occasion.

L'ambassade fut donc satisfaite de notre philosophe, et M. Durand put écrire au duc d'Aiguillon que « M. Diderot avait peint le danger de l'alliance de la Russie avec le roi de Prusse et l'utilité de la nôtre ».

Diderot ne se contentait pas, du reste, de fréquenter assidûment la Cour dont il était vraiment devenu un des hôtes les plus familiers ; on le voyait souvent au théâtre où l'impératrice fit jouer son Père de Famille au mois de septembre, on le rencontrait aussi chez le D'- Clerc, chez M™e Sophie de La Font, chez le prince Galitzin, chez les Orloff, « qui sont généreux, francs, grands et honnêtes )>. Enfin, malgré sa brouille avec l'artiste, il alla voir le modèle de la statue équestre de Pierre I"^'" dans l'atelier de Falconet.

Cependant, malgré ces distractions, ces plaisirs, ces visites où se satisfaisait sa curiosité de tout ce qui était nouveau, Diderot s'ennuyait si loin de sa chère rue Taranne, de ses cafés, de ses encyclopédistes et de ses amis. On a dit que, peut-être, l'accueil que lui réservèrent les grands ne fut pas celui qu'il devait attendre d'eux. Nous ne le pensons pas. Les volontés de Catherine II étaient trop aveuglément respectées pour qu'on se permît de mettre en quarantaine ou seulement de recevoir avec un visage glacial un écrivain qu'elle avait distingué et dont elle raffolait. Diderot avait tout simplement ce que Grimm appelait « le mal des Suisses », c'est-à-dire le mal du pays. Il était resté sept mois à Saint-Pétersbourg. C'était là un temps plus que suffisant pour convaincre la souveraine de la reconnaissance du bibliothécaire à son égard.

Avant de partir, il demanda à l'impératrice de lui donner une bagatelle qu'elle eût portée, et Catherine lui fit cadeau de son portrait sur une pierre gravée en bague.

« Il estimait ce bijou plus que tous les-trésors du monde », nous dit Mme de Vandeul.

Le jour où il prit congé de l'impératrice, il pleurait à chaudes larmes, et elle était aussi fort émue. « Diderot est parti, écrivit-elle à Voltaire, pour retourner à Paris. Il a eu de la peine à nous quitter : le seul attachement do sa famille l'a séparé de nous. »

L'impératrice lui avait désigné comme compagnon de voyage un Grec très obligeant et très sûr qui l'accompagna jusqu'en Hollande. Ce voyage n'alla pas sans quelque désagrément.

« Quoique la saison, dit-il, ait été si belle que, soumise, à nos ordres, elle ne l'aurait pas été davantage, que nous ayons eu les plus belles journées et les routes les meilleures, cela n'a pas empêché que nous n'ayons laissé en chemin quatre voitures fracassées. Quand je me rappelle le passage de la Dvina, à Riga, sur des glaces entr'ouvertes d'où l'eau jaillissait autour de nous, qui s'abaissaient et s'élevaient sous le poids de notre voiture, et craquaient de tous côtés, je frémis encore de ce péril. J'ai pensé me briser un bras et une épaule en passant dans un bac à Mittau où une trentaine d'hommes étaient occupés à porter en l'air notre voiture au hasard de tomber et de nous précipiter tous pêle-mêle dans la rivière... »

Enfin le 5 avril il arriva à La Haye où il retrouva ses amis, le prince et la princesse Galitzin. Là il recommença avec eux ses longues dissertations, promenades philosophiques, surveilla un manuscrit sur les nouveaux établissements créés en Russie et se lia fort avec un certain Bjôrnstahl qui lui avait voué tout de suite une admiration sans bornes, et auquel il récitait des morceaux entiers d'Anacréon, d'Homère et de Pindare. Enfin, dans les premiers jours d'octobre 1774, il reprit définitivement la route de la France.

Les dernières Années

DIDEROT rentra donc à Paris au mois d'octobre 1774 : <r Je fus au-devant de lui, dit M^^ de Vandeul, avec ma mère; je le trouvai maigre et changé, mais toujours gai, sensible et bon. « Ma femme, dit-il à maman, compte mes nippes, tu n'auras point de motifs de me gronder, je n'ai pas perdu un mouchoir... »

Non seulement, en effet, il revenait avec son linge en parfait état (!), mais il rapportait une superbe pelisse, un manchon et une somme de trois mille roubles que l'impératrice l'avait contraint d'accepter avant son départ.

Somme toute, le voyage en Russie avait été fructueux pour Diderot au point de vue pécuniaire : M. Louis Ducros a fait le calcul des sommes qui furent versées en plusieurs fois par Catherine, soit au philosophe, soit à sa famille, et il a trouvé le total de 89 000 francs, équivalent aujourd'hui à trois fois cette somme environ. Ce serait donc 267 000 francs qui lui auraient été versés.

D'autre part, V Encyclopédie , aux dires de Grimm, lui avait rapporté à peu près 30 000 livres et il s'était fait octroyer 1000 livres de pension par le prince de Conti. On voit que la vie qui attendait à Paris notre philosophe était loin d'être cruelle. Et, de fait, les dernières années que passa Diderot lui furent très douces au point de vue matériel.

Il ne rapportait pas seulement, du reste, de son lointain voyage des souvenirs matériels, il revenait enthousiaste de la grande souveraine qui l'avait reçu avec tant de bonté §t de simplicité. Il ne savait comment lui marquer sa

reconnaissance et, lorsqu'il parlait d'elle à ses amis, il le faisait en des termes débordants. Et d'ailleurs c'était à qui l'entretiendrait de Catherine. Lui-même écrit, dans une lettre qu'il lui adresse de Paris, le 17 octobre 1774 : « On veut tout savoir. » Et le voici qui imagine les demandes dont il se trouve assailli, et les réponses qu'il leur fait :

« Elle a donc bien de la noblesse dans sa physionomie ?

— On ne saurait davantage.

— Mais vous dites qu'elle est pleine de grâce et d'affabilité?

— Tous ceux qui l'ont approchée vous le diront comme moi. — Et vous ne trembliez point en entrant chez elle?

— Je vous demande pardon, mais cela durait peu; car,

ne se souvenant jamais ni de son rang, ni de sa grandeur, elle faisait oublier l'un et l'autre en un moment.

— A-l-elle de la fermeté? — Elle m'a dit elle-même que c'était dans les moments de péril qu'elle retrouvait son âme! — Aime-t-elle la vérité? — Tant que je condamne au mortier d'Amurat ceux qui n'oseraient pas la lui dire. — Est- elle instruite? — Mieux de son empire, tout vaste qu'il est, que vous ne l'êtes de vos petites affaires domestiques! — A-t-elle des connaissances agréables? — Elle parle ma langue du moins aussi

Heli>ëtius, peint par Van Loo.

bien que vous, et nos bons auteurs lui sont aussi familiers. — Et qui est-ce qui l'a instruite ? — Je lui ai fait cette question, et voici sa réponse : deux grands instituteurs sous lesquels on fait bien du chemin, et sous lesquels elle a vécu pendant vingt ans, le malheur et la retraite. — Permet-elle qu'on la contredise ? — Tant qu'on veut. — L'avez-vous contredite? — Assurément. — Mais vous faisiez une sottise! — Elle disait à cela : « Est-ce qu'on fait des sottises entre hommes? » — Cela est charmant. Elle doit tourner la tète à tous ceux qui ont l'avantage de la voir. — Ainsi fait-elle. — Et comment avez-vous fait pour nous revenir? — Ma foi, je n'en sais rien. — A-telle de la chaleur? — Beaucoup ; mais c'est un secret qu'elle m'a confié ; je n'ai jamais aperçu que son profond jugement et sa pénétration singulière. — Elle vous saisissait donc bien promptement? — Si promptement qu'aux premiers mots elle avait vu la fin d'une discussion quelquefois difficile. — Est-elle bonne? — Trop, et c'est peutêtre là son défaut. — Il n'est pas commun... Et despote? — Si peu que je me souviens de lui avoir fait une fois grand plaisir, en lui avouant que je m'étais trouvé l'âme d'un esclave, dans le pays qu'on appelle des hommes libres, et l'âme d'un homme libre dans le pays qu'on appelle des esclaves. — Croit-elle en Dieu? — Oui. — Et elle vous pardonnait de n'y pas croire? — Pourquoi non, etc.. »

Il ne tarissait pas sur sa grande amie, il était, suivant le mot de Voltaire, le « Catharin » par excellence. Il aimait encore à comparer l'impératrice à une statue antique, ce qui faisait sourire M»'« Necker laquelle lui répliquait « que les chefs-d'œuvre de l'antiquité ont toujours été un peu mutilés dans les grandes révolutions. Mais d'habiles artistes comme vous, monsieur, remettent les morceaux sans qu'il y paraisse. »

Ces souvenirs magnifiques n'empêchaient, du reste, pas Diderot de se remettre au travail avec autant d'ardeur qu'auparavant. Il s'attelle à sa table « durant quatorze heures par jour'», donnant la Religieu^ej des

contes et surtout l'Essai sitr les règnes de Claude et de Néron. De plus, dit M^e de Vandeul, « il avait tellement résolu de trouver Sénèque pur, juste, grand, digne de ses préceptes, qu'il n'est point de livres où le philosophe soit nommé qu'il n'ait lus ».

Toujours le même, au reste, après ces écrasantes séances de travail, aussi débordant de vie, d'enthousiasme et d'ardeur. Nous n'en voulons pour preuve que cette curieuse lettre de Garât au Mercure de France, dans laquelle se trouve contée une anecdote se rapportant à notre philosophe.

Garât écrit :

« Il y a quelque temps qu'il m'a pris comme à tant d'autres le besoin de mettre du noir sur du blanc, ce qu'on appelle faire un livre. Je cherchai la solitude pour mieux recueillir et méditer toutes mes rêveries, un ami me prêta un appartement dans une maison charmante et dans une campagne qui pouvait rendre poète ou philosophe celui qui était fait pour en sentir les beautés. A peine j'y suis, que j'apprends que M. Diderot couche à côté de moi dans un appartement de la même maison. Je n'exagère rien, le cœur me battit avec violence, et j'oubliai tous mes projets de prose et de vers pour ne songer plus qu'à voir le grand homme dont j'avais tant de fois admiré le génie.

« J'entre avec le jour dans son appartement et il ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. 11 m'épargne la peine de lui balbutier gauchement le motif de ma visite; il le devine apparemment à un grand air d'admiration dont je devais être tout saisi. Il m'épargne également les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et à la prose. A peine il en est question, il se lève, ses yeux se fixent sur moi, il est très clair qu'il ne me voit plus du tout. Il commence à parler, mais d'abord si bas et si vite, que, quoique je sois auprès de lui, quoique je le touche, j'ai peine à l'entendre et à le suivre. Je vois dans l'instant que tout mon rôle dans cette scène doit se bornera l'admirer en silence et ce parti ne me coûte pas à prendre. Peu à peu sa voix

s'élève et devient distincte et sonore; il était d'abord presque immobile; ses gestes deviennent fréquents et animés. Il ne m'a jamais vu que dans ce moment; et lorsque nous sommes debout, il m'environne de ses bras; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui. Si les liaisons rapides et légères de son discours amènent le mot de lois, il me fait un plan de législation; s'il amène le mot théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames et de tragédies. A propos des tableaux qu'il est nécessaire de mettre sur le théâtre, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'Antiquité et il me récite ou me traduit les A7inales et les Histoires. Mais combien il est affreux que les barbares aient enseveli sous les ruines un si grand nombre des chefs-d'œuvre de Tacite! Si encore les monuments qu'on a déterrés à Herculanum pouvaient en rendre quelque chose! Cette espérance le transporte de joie, et, là-dessus, il disserte comme un ingénieur italien sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse.

« Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se transporte aux jours heureux des Lélius et des Scipion, où même les nations vaincues assistaient avec plaisir à des triomphes remportés sur elles. Il me joue une scène entière de Térence; il chante presque plusieurs cliansons d'Horace. Il finit enfin par me chanter réellement une chanson qu'il a faite lui-même en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable dont il a fait imprimer un seul exemplaire pour s'éviter la peine de la recopier.

(( Beaucoup de monde entre alors dans son appartement. Le bruit des chaises, qu'on avance et qu'on recule, le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu de la compagnie, et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes, sur les lois, sur les drames et sur l'histoire; il a connu qu'il y

avait beaucoup à gagner dans ma conversation. Il m'engage à cultiver une liaison dont il a senti le prix. En nous séparant, il me donne deux baisers sur le front, et arrache sa main de la mienne avec une douleur véritable. »

Au fond de cette âme enthousiaste, au fond de ce cœur un peu étourdi mais toujours ardent, il y avait une réelle bonté, on s'en aperçoit en lisant les récits de tous les contemporains.

Diderot était foncièrement bon, comme Rousseau était méchant.

Il donnait à tout le monde, il donnait n'importe quoi : son talent, son esprit, son temps ou sa bourse. « J'ai vu son cabinet, dit M.^^ de Vandeul, pendant vingt-cinq ans n'être autre chose qu'une boutique où les chalands se succédaient. » On le savait, on se le répétait, et les gens sans scrupule ne manquaient pas de venir exploiter sa générosité. Un M. de Glénat, qui venait très souvent lui demander des conseils politiques et causer métaphysique, n'était qu'un espion de police; un jeune homme, qui se présente sous les aspects d'un débutant en quête de conseils littéraires, n'est qu'un chanteur qui, après avoir écrit une satire contre Diderot, veut se faire payer son silence — celui-là, Diderot le renvoie chez le frère du duc d'Orléans qui est dévot, qui le hait, et qui récompensera volontiers l'auteur d'un pareil libelle... L'histoire de cette entrevue est assez curieuse et montre bien quelle était la grande bonté de Diderot : « Je n'ai pas de pain, lui dit le jeune homme; j'ai espéré que vous me donneriez quelques écus pour ne pas imprimer cette diffamation. — Vous ne seriez pas le premier auteur dont on paierait volontiers le silence ; mais vous pouvez tirer un meilleur parti de cette rhapsodie. Le frère de M. le duc d'Orléans est retiré à Sainte-Geneviève; il est dévot, il me hait; dédiezlui votre satire, faites-la relier avec ses armes; portez-lui cet ouvrage un matin, et vous en obtiendrez quelques secours. — Mais je ne connais point ce prince, et l'épître dédicatoire m'embarrasse. — Asseyez-vous là, et je vais

VOUS la faire. » L'auteur, muni de l'épître dictée par Diderot, va chez le prince; il en reçoit vingt-cinq louis et quelques jours après... vient remercier Diderot, qui, ajoute M^'- de Vandeul « lui conseilla doucement de prendre un genre de travail moins avilissant. »

Un certain Rivière, qu'il avait aidé plusieurs fois, avait un frère ecclésiastique et fort riche. Diderot va le trouver, quoiqu'il sût que les deux frères se haïssaient cordialement. Le prêtre, aussitôt, commence un récit de tous les méfaits, de toutes les scélératesses de son frère. Diderot avait envie de s'en aller. Mais, lorsque l'abbé eut fini sa harangue, il s'était ressaisi. Très calme, il dit : « Je savais tout cela, monsieur, et vous ne m'avez pas encore tout dit. — Juste ciel! que pouvez-vous savoir de plus?

— Vous ne m'avez pas dit qu'un soir, lorsque vous reveniez de matines, vous l'aviez trouvé à votre porte; qu'il avait tiré un poignard qu'il tenait sous son manteau, et qu'il avait voulu vous l'enfoncer sous la poitrine. — Si je ne vous ai pas dit cela, monsieur, c'est que cela n'est pas vrai... — Eh bien, quand cette^ action serait vraie, riposte Diderot en se levant et en prenant le bras de l'abbé, il faudrait encore donner du pain à votre frère. » Le mot alla au cœur du prêtre, qui accorda six cents livres de rente à son frère.

« Celui-ci, raconte M"i« de Vandeul, revient savoir le succès de la négociation. « Monsieur, lui dit mon père, vous m'avez trompé, vous n'êtes pas un homme vrai; vous avez fait cent actions abominables, mais je n'en ai pas moins réussi; et votre frère vous donnera de quoi vivre... » Rivière, fort content, remercie mon père et de ses services et de ses conseils, cause encore un quart d'heure et prend congé de lui. Mon père le reconduit. Quand ils sont sur l'escalier. Rivière s'arrête, et dit à mon père : (( Monsieur Diderot, savez-vous l'histoire naturelle?

— Mais un peu; je distingue un aloès d'une laitue, et un pigeon d'un colibri. — Savez-vous l'histoire du Formica. Léo? — Non. — C'est un petit insecte très industrieux; il creuse dans la terre un trou en forme d'entonnoir, il le

couvre à la surface avec un sable fin et léger; il y attire les- insectes étourdis, il les prend, il les suce, puis il leur dit : « Monsieur Diderot, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonjour. »

« Mon père rit comme un fou de cette aventure. Quelque temps après il sort; un orage l'oblige d'entrer dans un café, il y trouve Rivière ; cet homme s'approche et lui demande comment il se porte. « Éloignez-vous, lui dit mon père, vous êtes un homme si méchant et si corrompu, que si vous aviez un père riche, je ne le croirais pas en sûreté dans la même chambre avec vous. — Hélas ! malheureusement, je n'ai point de père riche. — Vous êtes un abominable homme. — Allons donc, philosophe, vous prenez tout au tragique. »

Dans sa bonté, dans l'impossibilité où il était de jamais refuser un secours, quel qu'il fût, il alla jusqu'à faire besogne d'écrivain public. Il écrivait les lettres des maîtresses délaissées à leurs anciens amants, il faisait des dédicaces pour les musiciens — il écrivit même un jour un Avis an public pour un marchand de pommade capillaire... Si un auteur dramatique ayant trouvé un plan était embarrassé pour écrire le dialogue, il venait trouver Diderot; si, sachant écrire, il n'avait pas de sujet, il venait trouver Diderot... Et, au milieu de tous ces travaux désintéressés, il trouvait encore le temps de produire quantité d'ouvrages dont les droits d'auteur étaient indispensables « à son humeur dépensière ».

Cependant il n'avait pas toujours été riche, comme on l'a vu, mais même en ces années pénibles de sa jeunesse incertaine, il trouvait le moyen de faire le bien, et avec quel enthousiasme, avec quel don de soi-même! on en jugera par l'anecdote suivante :

Un jour, une femme vint le supplier de lui prêter 600 livres dont elle avait un pressant besoin. Diderot n'avait pas la somme et pourtant il aurait bien voulu venir en aide à celle qui le sollicitait. Que fit-il? Il s'enferma dans sa chambre pendant quatre jours, travaillant sans relâche; quand il sortit, il put porter le manuscrit

Diderot, peint par Van Loo.

des Pensées philosophiques à son libraire qui lui remit en échange les 600 livres qui lui étaient nécessaires pour venir en aide à la pauvre femme éplorée.

La reconnaissance des gens que Diderot obligeait ainsi n'était souvent pas de la meilleure espèce. D'autres fois, elle était maladroite. Ainsi le philosophe ayant eu l'occasion de rendre un grand service à M^^^ Geoffrin, celle-ci, pour le remercier, imagina d'aller un beau jour chez lui et de déménager tous ses vieux meubles, ses vieux haillons pour les remplacer par des meubles neufs. Le peintre Vernet lui ayant fait présent quelque temps auparavant d'une petite toile de sa composition, Diderot, en manière de remerciement, profita du départ imprévu de son vieux mobilier pour écrire une petite pièce qu'il envoya à l'artiste. Ce sont les pages charmantes intitulées : Regrets sur ma vieille robe de chambre.

Dans les dernières années de sa vie, comme il venait d'avoir une attaque d'apoplexie, il s'occupait encore de faire obtenir quelque secours à un peintre en émail nommé Durand ; la maladie vint se mettre brusquement en travers de ses projets et le força à cesser ses démarches. Mais durant trois ou quatre jours que dura son état d'anéantissement, il continuait de penser à son protégé, il en parlait continuellement et c'était même la seule chose sur laquelle il ne déraisonnait point, si bien que pour lui donner un peu de tranquillité de ce côté, les siens prirent en main l'affaire du peintre émailleur. Enfin on annonça à l'écrivain la bonne réussite des démarches faites, alors il ne parla plus de son protégé.

Autre trait de générosité :

Feu de temps après la mort de La Condamine, un parent de l'illustre écrivain, qui arrivait de Russie dans un complet dénuement, s'en vint trouver Diderot pour le prier de vouloir bien s'intéresser à son sort. Diderot, sur-lechamp, se rendit auprès des anciens amis de La Condamine afin de les solliciter en faveur du malheureux. Rentrant chez lui, le soir, sa fille lui demande le résultat de ses démarches. Alors Diderot tristement : « Je me suis

aperçu que la recommandation d'un mort est bien peu de chose auprès des vivants. »

Nous n'en finirions point si nous voulions rapporter tous les traits saillants du caractère de cet esprit charmant qui a écrit au soir de sa vie :

«Je fais grand cas des richesses; j'en ai et j'en désire encore : un homme bienfaisant en a-t-il jamais assez? Je ne fais chaque jour qu'un ingrat; que ne puis-je en faire un cent ! »

Tout ce qu'on pourrait rapporter au sujet de cette bonté se trouve résumée, du reste, dans cette jolie page où un anonyme a tracé le portrait du Père de Famille :

«■ Père tendre, maître indulgent, ami zélé, admirateur enthousiaste, la bonté formait la base de son caractère, et il préférait dans autrui cette qualité à toutes les autres : mais ne vous y trompez pas ; il n'accordait le titre de bons qu'à ceuxqui ont le courage d'être fermes et sévères dans l'occasion. Combien d'hommes en effet qui se croient bons, qui passent pour tels, et qui ne sont que bonnes gens, c'est-à-dire dupes, indolents, trop faibles pour être méchants, ou qui ne font point de mal, de peur qu' Ine leur en arrive! La bonté libre, réfléchie, fait Vhomme bon; la bonté d'instinct, naturelle, fruit des humeurs, fait le bon-homme. Celui-ci est presque toujours un sot, et un sot, comme dit la Rochefoucauld, n'a pas assez d'étoffe pour être bon : au lieu que l'homme véritablement bon, tel qu'était M. Diderot, sait récompenser doublement une bonne action, et s'armer de sévérité contre les méchants ; ils seraient bien plus rares, s'ils n'étaient enhardis par l'assurance de l'impunité. Gela me rappelle que M. Diderot, parlant un jour, en ma présence, d'un de ces hommes bons, officieux, complaisants envers tout le monde, sans distinction de temps, de circonstances et de personnes : « C'est, dit-il, un imbécile, qui porte de la bonté comme un pommier porte des pommes, sans le vouloir et sans s'en douter. *

Cette réputation de bonté jointe à l'immense notoriété du philosophe faisait qu'on accourait le voir de tous les

coins de l'Europe. Pas de personnage important de passage à Paris qui ne voulût avoir fait une visite à M. Diderot, comme à Ferney l'on rendait hommage à M. de Voltaire.

Cet empressement suscita à notre philosophe quelques petites aventures curieuses qui nous ont été conservées par les uns et par les autres et qui jettent une lumière assez vive sur les mœurs de cette époque.

C'est ainsi que le prince héréditaire de Brunswick, revenant d'Italie, s'arrête à Paris et veut faire connaissance avec les principaux artistes et écrivains français. Grimm, à qui nous empruntons ces détails, raconte qu'un jour le prince et lui furent chez Diderot. Mais, dit-il, le prince ne voulait pas être connu afin de voir à son aise le philosophe : « En conséquence, le prince m'ayant choisi comme conducteur, j'ai eu l'honneur de le mener en habit gris dans un troisième bien haut, où nous avons surpris le philosophe en robe de chambre, son bonnet de nuit à la main, et nous offrant un air serein et radieux avec sa belle tête nue. Je lui présentai le prince sous le nom d'un simple gentilhomme d'Allemagne qui voyage. Après les premières politesses faites, le philosophe n'eut rien de plus pressé que de m'apprendre la maladie d'une personne considérable à laquelle il savait que je m'intéressais. Cela lui donna occasion de parler de la négligence avec laquelle les grands étaient servis par leurs gens. « Sans moi, dit-il, le pauvre malade serait mort de soif : car quand on demandait à boire pour lui, le son passait d'antichambre en antichambre, et se perdait enfin parmi la livrée sans rien produire. Au reste, ajouta-t-il, cela est fort bien comme cela. Vous voulez vous appeler Altesse, Éminence, Excellence, avoir un nombreux cortège et être encore bien servis, cela ne serait pas juste. Moi, quandje suis malade, je crie à ma servante : « Jeanneton, à boire », et elle m'apporte à boire. » Ce début, que le hasard seul avait occasionné, me fit beaucoup rire, et le philosophe ne put concevoir pourquoi je trouvais cela si plaisant. On causa ensuite de l'art dramatique, du principe fonda-

Maison où mourut Diderot, rue Richelieu n° 39.

mental de la morale, et d'autres matières assez sérieuses qui furent traitées d'une manière fort gaie. L'entrevue dura environ une heure et demie. Après quoi, un étranger étant survenu, le prince se leva. Le philosophe avait été si charmé de sa conversation qu'il alla l'embrasser et le serrer dans ses bras avec la plus grande cordialité, disant qu'il était enchanté d'avoir fait connaissance avec un homme aussi instruit et aussi aimable. Il nous conduisit jusqu'à l'escalier et là nous eûmes, mot pour mot, le dialogue suivant qui me réjouit beaucoup.

Moi. — Ah çà, mon ami, vous direz ce que vous voudrez, mais vous viendrez avec moi un de ces jours chez le prince héréditaire de Brunswick.

Le philosophe. — Vous me connaissez; comment pouvez-vous me faire de ces propositions? Je n'ai pas le sens commun avec les princes, vous le savez bien.

Moi. — Mais enfin, celui-ci désire vous voir.

Le philosophe. — Mais moi, je ne le désire pas.

Moi. — Mais que voulez-vous donc que je lui dise?

Le philosophe. — Que je suis noyé.

Le prince. — Il en serait sûrement au désespoir.

Moi. — Mais enfin s'il venait ici...

Le philosophe. — Je n'y serais pas.

Moi. — Et s'il y était venu?

« Alors mon philosophe ouvrit de grands yeux, croisa ses bras nus sur sa poitrine, demanda pardon, et reçut du prince les marques les plus flatteuses d'estime et de satisfaction. Je voulus qu'il lui présentât sa fille, mais c'était le saint temps de carême, et sa mère venait de l'envoyer à confesse. Aussi le prince prit congé du philosophe après l'avoir comblé de bontés et de politesses. »

Autre anecdote similaire :

De passage à Paris, le prince Ernest de Saxe-Gotha se présente plusieurs fois chez Diderot. Mais au lieu de se faire connaître, il se donne pour un voyageur suisse. Le philosophe lui trouva tant de sagesse et de santé d'esprit qu'il lui dit : « Jeune homme, retournez bien vite dans votre pays pour conserver votre innocence; on vous gâ-

tera ici... » Et chaque fois qu'il le rencontrait, il lui frappait sur l'épaule disant : « Quoi, vous êtes encore à Paris? » Or voilà qu'un jour, dans un salon où Diderot se trouvait, on annonce le prince de Saxe. Diderot reconnaît son Suisse et ne sait comment s'excuser des familiarités qu'il avait prises. Alors le prince : « La louange que vous m'avez donnée est la plus flatteuse que j'aie encore reçue, sans venir d'un flatteur. »

Mais Diderot ne savait-il pas vraiment à qui il avait affaire?...

Cependant, avec l'âge, étaient venues les infirmités et la fatigue. On avait toujours eu une santé un peu chancelante dans le ménage Diderot. Le philosophe souffrait souvent de l'estomac et de l'intestin avant son départ pour la Russie. Sa femme ne jouissait pas non plus elle d'une santé très florissante. Le 25 juillet 1765, il écrivait à sa maîtresse, après lui avoir donné quelques renseignements sur son propre état : « .Te ne suis pas le seul malade de la maison. M^^ Diderot a toute une cuisse entreprise d'une sciatique. On lui a conseillé de se frotter avec un mélange de sel, d'eau-de-vie et de savon. Il y a quelques jours que l'opération se faisait : je me présentai pour entrer; la petite fille courut au-devant de moi, en criant: « Mon papa, arrêtez, arrêtez. Si vous voyiez cela, vous ririez trop. » C'était sa chère mère penchée sur les pieds de son lit, le derrière à l'air, et la servante à genoux qui la savonnait de son mieux. Ce n'était pas le cas du proverbe qui dit qu'à savonner la tête d'un Maure on perd son temps et sa peine; car M^^ Diderot est fort blanche, et ce n'était pas la tête qu'on lui savonnait. Le remède la soulagea. J'ai été chargé depuis, une ou deux fois, de cette opération, et je m'en suis très bien acquitté. »

De Saint-Pétersbourg, lui-même prétendait avoir rapporté un « mal effroyable de poitrine ». Cependant il écrivait à un de ses amis, en 1774, à son retour de Russie,

qu'il devait encore avoir une dizaine d'années au fond de son sac : prophétie exacte puisqu'il mourut en 1784.

Le 19 février de cette année-là, il fut pris d'un violent crachement de sang. « Voilà qui est fini, dit-il à M^e de Vandeul, il faut nous séparer; je suis fort, ce ne sera peut-être pas dans deux jours, mais deux semaines, deux mois, un an... » On le soigne, on le saigne, après avoir reconnu une fluxion de poitrine. Huit jours après, il est frappé d'apoplexie. Il sentait venir l'attaque, et pourtant conservait l'esprit lucide; il fait ses recommandations, se met au lit et cesse de parler. » Il fit une phrase à contresens, dit M°^e de VandeuLl, il s'en aperçut, la recommença, et se trompa encore ; alors il se leva, « une apoplexie » me dit-il en se regardant dans une glace, et en me faisant voir sa bouche qui tournait un peu et une main froide et sans mouvement.

Les médecins, les chirurgiens, lui appliquèrent des vésicatoires au dos et aux jambes, des cantharides, lui firent boire du petit-lait et avaler de l'émétique. Comme on le droguait sans cesse, et que cela le tourmentait, il disait doucement : « Vous me faites vivre avec de bien mauvaises choses: » ■

« Il passa ainsi, dit sa fille, trois jours et trois nuits, ayant un délire très froid et très raisonné. Il dissertait sur les épitaphes grecques et latines et me les traduisait. Il dissertait sur la tragédie, il se rappelait les beaux vers d'Horace et de Virgile, et les récitait. Il causait toute la nuit, demandait l'heure qu'il était, trouvait qu'il était temps de se coucher, se mettait tout habillé sur son lit et se relevait cinq minutes après.

« Le quatrième jour, cet état disparut... sa santé parut rétablie. Il causait avec ses amis aussi gaiement qu'à 1 ordinaire; il avait beaucoup d'appétit et mangeait peut-ê^re un peu trop... 11 sortit, se promena tous les jours pendaht quelques mois; il n'éprouvait aucune douleur aiguè, ma}:s il était faible et languissant. Enfin il s'aperçut, com"hie i avait prédit, que ses jambes étaient très enflées. L'enflure, bientôt, gagna les cuisses. Mon père se rappela

statue de Diderot, boulei^ard Saint-Germain sur remplacement de la rue Tarannc.

M. Bâcher, si connu par son habileté et ses profondes connaissances sur l'hydropisie. M. Bâcher arriva, mais trop tard; son remède aurait pu le préserver de cette maladie, mais il ne put en détruire le germe. L'on appliqua les vésicatoires aux cuisses; elles rendirent un seau d'eau, et il fut soulagé. »

Le curé de Saint-Sulpice, connaissant son état, avait fait plusieurs apparitions autour de chez lui. Il entra, se fit recevoir, et se mita causer de choses et d'autres. « Un jour, dit Mme ^q Vandeul, qu'ils étaient d'accord sur plusieurs points de morale relatifs à l'humanité et aux bonnes œuvres, le curé se hasarda à faire entendre que s'il imprimait ces maximes et une petite rétractation de ses ouvrages, cela ferait un fort bel effet dans le monde. « Je le crois, monsieur le curé, mais convenez que je ferais un impudent mensonge. » Ma mère aurait donné sa vie pour que mon père crût; mais elle aimait mieux mourir que de l'engager à faire une seule action qu'elle pût regarder comme un sacrilège. Persuadée que mon père ne changerait jamais d'opinion, elle voulut lui épargner les persécutions, et jamais elle ne l'a laissé un seul instant têteà-tête avec le curé; nous le gardions l'une et l'autre. »

En effet, quoique la femme de Diderot fût extrêmement pieuse, elle avait le bon goût de ne jamais le chamailler sur son incrédulité. Il lui rendait la pareille, ne bh\mant jamais son excessive dévotion. Par esprit de conciliation et de tolérance, il lui arriva même plusieurs fois pour rendre service à sa femme de mener sa fille au catéchisme.

Diderot habitait depuis trente ans la maison qui faisait le coin de la rue Taranne, « vis-à-vis la rue Saint-Benoît ». Il y avait son appartement au quatrième étage; sa bibliothèque était au cinquième. Son médecin lui avait déclaré cent fois qu'il périrait s'il continuait de monter, mais, comme dit M^c de Vandeul, « l'on déménagerait Versailles plus aisément que l'on n'eût fait consentir mon père à changer d'habitation ». Cependant, en raison de l'état de santé du philosophe, Grimm sollicita un logement de l'impératrice de Russie. Elle accorda à son bibliothé-

Caire un superbe appartement rue de Richelieu. Diderot désira aussitôt quitter la campagne et venir l'habiter. Il devait en jouir douze jours seulement, mais il était ravi. Lui qui avait toujours habité des taudis se trouvait dans un palais véritable. Mais son corps s'affaiblissait chaque jour, sans que sa tête s'altérât. Il était persuadé de sa fin prochaine, mais il n'en parlait pas, ne voulant point affliger des gens qu'il voyait plongés dans la douleur. Il s'occupait, au contraire, de ce qui pouvait les distraire ou les tromper sur son état. Il arrangeait ses appartements, faisait disposer ses meubles, accrocher ses estampes.

La veille de sa mort, on lui apporta un lit plus commode.

« Mes amis, dit-il aux ouvriers, vous prenez là bien de la peine pour un meuble qui ne servira pas quatre jours. »

Il reçut, le soir, ses amis. La conversation s'engagea sur la philosophie.

« Le premier pas, dit-il, vers la philosophie, c'est l'incrédulité. »

« Il se leva, dit sa fille, le lendemain 30 juillet 1784. Il causa toute la matinée avec son gendre et son médecin. Il se fit raccommoder son vésicatoire dont il souffrait. Il se mit à table, mangea une soupe, du mouton bouilli et de la chicorée; il prit un abricot. Ma mère voulut l'empêcher de manger ce fruit.

« Mais quel diable de mal veux-tu que cela me fasse?»

« Il le mangea, appuya son coude sur la table pour manger quelques cerises en compote, toussa légèrement. Ma mère lui fit une question. Comme il gardait le silence, elle leva la tête, le regarda, il n'était plus. »

Chose curieuse : Diderot avait toujours prétendu que, dans sa famille, on avait pris l'habitude de mourir à table.

« Je ferai de même, disait-il volontiers. »

L'événement vint confirmer ce triste pronostic.

Il fut inhumé dans la chapelle de la Vierge, à Saint- Roch, après avoir été veillé par un prêtre et après que son corps eut été autopsié, comme il en avait toujours exprimé le désir. « La tête était aussi parfaite, aussi bien

conservée que celle d'un homme de vingt ans. Un des poumons était plein d'eau; son cœur les deux tiers plus gros que celui des autres personnes. Il avait la vésicule du fiel entièrement sèche; il n'y avait plus de matière bilieuse; mais elle contenait vingt et une pierres dont la moindre était grosse comme une noisette.

On ne sait pas exactement où fut inhumé Diderot.

En tout cas, on ne connaît, à l'église Saint-Roch, aucun monument ni médaillon commémoratif. Il est probable que Diderot fut simplement couché sous une des dalles de la chapelle.

Au lendemain de sa mort, Le Courrier de l'Europe ajoutait qu'il laissait quarante volumes d'ouvrages manuscrits et que des libraires en avaient offert 30 000 livres à sa fille. La première de ces informations n'était pas tout à fait exacte; la seconde ne se confirma point.

]yime (Je Vandeul rassembla ou fit exécuter des copies de tous les travaux de son père formant, avec les articles de V Encyclopédie, non pas quarante, mais trente-trois volumes, et les joignit à la bibliothèque qui fut débarquée au mois d'octobre 1785 à Pétersbourg où le tout devait demeurer longtemps inaccessible au public.

Il est vrai que M^e de Vandeul avait conservé des copies, ainsi que Grimmet Naigeon. Ces deux derniers firent paraître en Allemagne quelques-unes des œuvres du philosophe qui revinrent ainsi en France sous la forme de traduction d'une traduction. Tel fut le cas de VExeinple singulier de la vengeance d'une femme, analysé par Schiller en 1785, et trente ans plus tard du fameux Neveu de Rameau. Puis les œuvres se succédèrent sortant les unes d'Allemagne, les autres de Russie, quelques autres de France.

Il a fallu un siècle et plus d'efforts pour reconstituer laborieusement un ensemble dont les parties se trouvaient éparses aux quatre coins de l'Europe par l'insouciance de leur auteur.

Telle fut l'existence de Denis Diderot. Ce fut une vie typique d'écrivain français du xviiP siècle, vie bruyante, agitée et pittoresque, encore qu'elle s'écoulât sans événements très notables, qu'elle ne fût pas très fertile en gros incidents, mais elle était emplie de ces mille petits faits journaliers dont est tissée l'existence d'un homme de lettres de l'avant-dernier siècle. La vie parisienne, cette vie bruyante et très factice, chatoyante et très superficielle qui devait si fort convenir à un esprit brillant comme celui de l'auteur du Neveu de Rameau, s'y étale dans la complexité de ses cafés et de ses salons, de ses ruelles et de ses gazettes, et encadre fort bien cette existence d'un littérateur qui, avant d'être un romancier, fut surtout un journaliste et de la meilleure espèce.

On y voit aussi, par les fréquentations de notre philosophe, par la façon dont il fut accueilli dans une des premières cours de l'Europe, dans quelle faveur soudaine était montée la çient littéraire et artiste. Entre le tabouret sur lequel se glisse timidement un Racine ou un Boileau dans un coin des salons de Versailles et le large fauteuil où s'étale, gesticulant, l'enthousiaste Diderot au beau milieu du cercle de la Cour de Pétersbourg, quelle différence déjà! Le Philosophe est vraiment roi au xviii« siècle.

Cette circonstance particulière donne une importance capitale aux biographies d'hommes de lettres de cette époque. Souvent aussi il s'y joint l'attrait d'une vie plus intense, car en aucun temps on ne vécut plus et d'une existence plus frénétique.

A ce point de vue le tempérament de Diderot est vraiment typique des artistes de son temps. Quelle ardeur à vivre, à s'enthousiasmer, à créer! Il lui semble parfois qu'il va quitter un vieux monde et s'élancer sur des routes nouvelles. Il paraît découvrir des horizons inconnus, et, de fait, n'est-ce point dans le monde moderne qu'il s'élance déjà avec une fougue imprudente, mais qui oserait le blâmer d'aimer la vie et de vouloir la faire aimer?...

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