Diderot
Nous avons entendu des personnes demander s'il était bien nécessaire de donner une nouvelle édition de Diderot. L'examen de la publication entreprise par la maison Garnier frères sera la meilleure réponse que nous puissions faire à cette question.
On possédait trois éditions des œuvres de
1. Œuvres complètes de Diderot, revues sur les éditions originales, etc., par J. Assézat. — 20 vol. in-S».
Diderot, celle de Naigeon, publiée en 171)8, celle deBelin, qui est de 1818, et celle de Brière, qui est de 1821. On avait là le gros des écrits de l'auteur : ses principaux ouvrages philosophiques, ses romans, son théâtre et quelques Salons. Le dernier volume de Brière, publié en 1823, y avait même ajouté le Neveu de Rameau. Depuis lors, cependant, avaient paru diverses publications qui n'ajoutaient pas seulement au nombre des écrits de Diderot, mais qui nous livraient pour la première fois quelques-uns des plus précieux. Les quatre volumes, donnés en 1830, par la librairie Paulin, causèrent surtout une grande surprise. On y trouvait, outre les Mémoires sur Diderot par madame de Vandeul, sa fille, ÏEntretien avec d'Alemhert et le Rêve de d'Alembert, deux morceaux dans lesquels l'auteur a résumé ses vues phi-
losophiques ; le Paradoxe sur le Comédien qui ne le cède en mouvement et en intérêt qu'au Neveu de Rameau; enfin les Lettres à mademoiselle Volland. Jamais on n'avait vu si riche glanage après la moisson. Et cependant on n'était pas encore au bout. M. Walferdin, en 1857, complétait la série des Salons de Diderot; et M. Charles Cournault, en 1867, en faisait de même pour la correspondance avec Falconet, Voilà, sans compter quelques productions de moindre importance, un nombre suffisant d'ouvrages à incorporer aux œuvres déjà réunies de Diderot, et voilà par conséquent de quoi justifier la nouvelle édition. M. Assézatya ajouté, d'ailleurs, un assez grand nombre de pièces inédites, obtenues à force de recherches et de soin: la plupart sont très courtes, mais il y a une réfutation étendue de r Homme d'Helvétius,
des Éléments de physiologie, deux mémoires de mathématiques, des plans de pièces ,de théâtre, des poésies, des lettres. Ainsi donc point de doute : à supposer que Diderot vaille la peine qu'on réunisse ses œuvres, ce que personne ne conteste, il y avait toute espèce de raisons pour reprendre aujourd'hui ce travail : les anciennes éditions n'étaient pas seulement extrêmement incomplètes, il y manquait précisément les écrits de Diderot qui Ai intéressent le plus la littérature, la philosophie et les arts.
Ayant commencé à parler de l'édition de MM. Garnier, j'achève tout de suite d'en indiquer les avantages et aussi, comme il convient à un critique qui se respecte, les imperfections. Le soin de ce grand travail avait été confié par les éditeurs à M. Jules Assézat, qui y apporta la dévotion à la mémoire de
DIDEROT. o
Diderot, et ce zèle, cette conscience, ce besoin d'exactitude qu'exigeait avant tout une pareille tâche. Malheureusement M. Assézat, qui était atteint d'une maladie de cœur, devint plus souffrant lorsqu'il n'avait guère achevé que la moitié de sa tâche, et il mourut après la publication du seizième volume. 11 a été suppléé, pour la fin de l'édition, par l'un de ses collaborateurs, M. Maurice Tourneux, qui s'est acquitté de son travail dans le même esprit que son prédécesseur. Toutefois la mort de M. Assézal nous a privés de lélude sur Diderot qui nous avait été promise. Peut-être faut-il mettre également sur le compte du changement de mains quelques autres défauts de l'édition. C'est ainsi que le portrait de Diderot par la princesse Dashkof, annoncé dans une note du premier volume, a
été oublié. La correction des épreuves est inégale et plusieurs volumes sont déparés par d'assez nombreuses fautes d'impression. Une table générale et alphabétique, qui ajoute infiniment à la valeur de l'ouvrage, a été jointe au dernier tome, mais j'avoue que je n'ai pu découvrir d'après quel principe cette table avait été dressée. Très exacte et complète pour certains articles, elle offre sur d'autres points des omissions tout à fait surprenantes. J'y ai cherché en vain le portrait enthousiaste que Diderot fait de l'impératrice Catherine, dans sa lettre à Falconet de juillet 1767. Il y a dans la correspondance avec mademoiselle Volland un long passage sur VIphigénie de Racine, et, dans la lettre à mademoiselle Jodin, une caractéristique de Corneille et de Racine que l'Index a négligés, sans qu'on puisse deviner pourquoi. J'en di-
rai autant du jugement assez inattendu par lequel Diderot reconnaît Voltaire
Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène.
(tome V, p. i57), de la lettre où il fait allusion au refroidissement de Grimm pour madame d'Épinay (t. XVIII, p. 466), et d'une anecdote sur l'abbé Galiani (t. VI, p. 138). Mais ce qui montre le mieux peut-être avec quelle légèreté a été faite la table dont je parle, c'est l'omission d'une observation importante et développée sur les rêves, dans le Salon de 1769.
Je ne puis m'empêcher d'exprimer un autre regret au sujet du travail de MM. Assézat et Tourneux. Autant ces deux honorables éditeurs ont été abondants et satisfaisants dans les notices qu'ils ont mises en têle des divers ouvrages de la collection, autant ils
ont été avares des éclaircissements nécessaires à l'intelligence de leur auteur. L'absence presque complète de notes est surtout regrettable pour les lettres à mademoiselleVolland, qui renfermenttantdetraits personnels, d'allusions, de passages obscurs. 11 y avait là, ce me semble, une tâche faite pour tenter des admirateurs passionnés de Diderot: telle qu'elle a été donnée jusqu'ici au public, on peut dire que cette correspondance n'est pas encore éditée.
Je n'ai, en revanche, que des louanges à . donner aux éditeurs pour la sollicitude qu'ils ont mise à l'établissement du texte de Diderot. Collation des éditions, comparaison des ouvrages imprimés avec les copies manuscrites, recherches dans les recueils où l'auteur éparpillait les fruits de sa verve, efforts pour rassembler les informations fournies par la
bibliothèque de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, rien ne leur a coûté pour arriver à la plus grande correction possible. Le Neveu de Rameau a surtout gagné à ces soins. C'est une curieuse histoire que celle de ce petitouvrage et qu'il faut lire dans la notice préliminaire que M. Assézat y a mise. Diderot paraît avoir écrit son Dialogue sans dessein de le publier, mais pour le plaisir de ses amis ou l'amusement des correspondantsdeGrimm.
On ignore à qui le manuscrit autographe avait été envoyé, si c'est au prince Henri de Prusse ou à l'impératrice Catherine. Quoi quil en soit, des copies en avaient été faites, et l'une de ces copies était tombée dans les mains de Schiller, qui l'avait communiquée à Gœthe. Ce dernier fut singulièrement frappé de cette ù'uvre si immoralement morale, comme il l'appelle: il la traduisit et la publia en ISOa.
Lallemand était peu lu à cette époque en France; la publication de Gœthe resta donc à peu près non avenue pour nous, jusqu'à ce que deux jeunes gens eussent l'idée, en 1821, de donner, comme le texte même de Diderot, une traduction de la traduction allemande. Le travail était fort imparfait: il y avait des fautes d'ignorance, des bévues, ici des omissions, là des enjolivements. La publication de MM. de Saur et de Saint-Geniès n'en eut pas moins un grand succès, et le public ne se serait probablement douté de rien s'il n'avait été averti par une rivalité de librairie. Brièré, l'éditeur des œuvres de Diderot, possédait une copie du Neveu de Rameau qu'il tenait de madame de Vandeul, et il put ainsi donner place à l'ouvrage dans son édition. Il ne manqua pas, cela va sans dire, d'annoncer que c'était là le
véritable texte. M. de Saur et son collaljorateur, de leur côté, ne se tinrent pas pour hattus; ils se décidèrent à avouer que leur publication n'avait été qu'une traduction, mais ils firent semblant de croire que le texte donné par Brière avait la même origine ; ils délièrent cet éditeur de produire le manuscrit autographe, ils affectèrent, enfin, de ne pouvoir reconnaître le talent de Diderot dans l'écrit qu'on lui attribuait, y relevant des fautes de style, du fatras, se plaignant qu'on voulût métamorphoser un auteur illustre en un écrivain plat et barbare ! La partie, toutefois, n'était pas égale. Brièi'o, s'il ne possédait pas le manuscrit original, avait pourtant les moyens de confondre ses adversaires; il obtint de madame de Vandeul l'autorisation de la nommer comme possesseur de la copie qu'il avait suivie, et il obtint de Gœ-
the le témoignage que ce texte était con- Ibi-me à celui sur lecjuel avait été faite la traduction allemande dix-huit ans auparavant. La discussion pour lors était close, l'écrit de Diderot prenait place dans notre littérature sous une forme authentique. Il n'est que juste d'ajouter que M. Assézat a pu encore améliorer ce texte en suivant une nouvelle et meilleure copie, dont il indique la supériorité sans s'expliquer d'ailleurs sur la manière dont elle est arrivée entre ses mains. J'ai tenu à mettre le lecteur en état de juger par lui-même du mérite d'une édition qui restera probahlement définitive. Les deux hommes de lettres auxquels nous la devons ont rendu un service aux bibliothèques en leur fournissant les œuvres complètes d'un écrivain qui compte à tant de titres dans notre histoire littéraire; ils ont llatté les goûts des
zélateurs, plus nombreux qu'on ne croit, qui professent le culte de Diderot; ils ont, enfin, consulté les intérêts de ceux-là mêmes qui croient devoir choisir dans l'œuvre immense et confuse de l'écrivain, et qui trouvent ici, outre un texte soigneusement établi, de nombreux renseignements bibliographiques et des secours de plusieurs espèces.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans les œuvres de Diderot, c'est Diderot lui-même, d'autant plus qu'il se livre au lecteur avec une franchise sans égale. Il se laisse aller partout et à chaque instant à des souvenirs, des confidences, des aveux, qui nous font lire dans le fond de son être. Il pose devant nous tour à tour dans tous les costumes, ou plutôt il est toujours prêt à se déshabiller au premier signe, sans vergogne, trouvant évidemment plaisir à se montrer tel que la nature l'a fait. Chacun
de ses écrits devient ainsi, à l'occasion, un chapitre de Confessions. Je pourrais citer tel article de l'Encyclopédie elle-même où il ne peut sempécher de trahir son tempérament inflammable et oïi l'on croit l'entendre parler à la première personne. .Je m'étonne qu'on n'ait pas encore eu l'idée de chercher dans les volumes de Diderot les éléments d'un portrait de cet écrivain. Ce n'est ni la sincérité, assurément, ni la vie, ni le piquant qui y manqueraient. Tout au plus serait-il bon d'y ajouter çà et là quelques traits empruntés à des contemporains, pour suppléer ce qui manque inévitablement à l'image d'un peintre tracée par lui-même, de quelque bonne foi que l'artiste se pique, quelque bonliomie ou quelque cynisme qu'il y ait apporté.
Commençons par les souvenirs de famille et d'enfance qui avaient le don, plus qu'au-
Ifi DIDEROT.
cune autre chose, d'éveiller la veine sentimentale chez Diderot, « Je n'ai vu mourir ni monpefe, ni ma mère, écrit-il dans le Voyage à Bonrbonne; je leur étais cher, et je ne doute point que les yeux de ma mère ne m'aient cherché à son dernier instant. Il est minuit: je suis seul; je me rappelle ces bonnes gens, ces bons parents, et mon cœur se serre quand je pense à toutes les inquiétudes qu'ils devaient éprouver sur le sort d'un jeune homme violent et passionné, abandonné sans guide à tous les fâcheux hasards dune capitale immense, le séjour du crime et des vices, sans avoirrecueilli un instant de la douceur qu'ils auraient eue à le voir, à en entendre parler, lorsqu'il eut acquis par sa bonté naturelle et par l'usage' de ses talents la considération dont il jouit. Et souhaitez après cela d'être père ! J'ai fait le malheur de mon père, la
DIDEROT. il
douleur de ma mère tandis qu'ils ont vécu,
et je suis un des enfants les mieux nés qu'on
puisse se promettre I Je me loue moi-même;
cependant, je ne suis rien moins que vain,
car une des choses qui m'aient fait le plus de
plaisir, c'est le propos bourru que me tint
un provincial quelques années après la mort
de mon père. Je traversais une des rues de
ma ville; il m'arrête par le bras et me dit :
Monsieur Diderot, vous êtes bon, mais si vous
croyez que vous vaudrez jamais votre père,
vous vous trompez. ]e ne sais si les pères sont
contents d'avoir des enfants qui vaillent mieux
qu'eux., mais je le fus, moi, de m'entendre
dire que mon père valait mieux que moi. Je
crois, et je croirai tant que je vivrai, que ce
provincial m'a dit vrai. Mes parents ont laissé
après eux un fils aîné quon appelle Diderot
le philosophe, c'est moi : une II Ile qui a gardé
le célibat, et un dernier enfant qui s'est fait ecclésiastique. C'est une bonne race. »
Voici maintenant le portrait de ce frère et de cette sœur. Diderot, en 1759, s'était rendu à Langres, pour procéder au partage de la succession paternelle. « Il est impossible, écrit-il à mademoiselle VoUand, d'imaginer trois êtres de caractères plus différents que ma sœur, mon frère et moi. Ma sœur est vive, agissante, gaie, décidée, prompte à s'offenser, lente à revenir, sans souci ni sur le présent ni sur l'avenir, ne s'en laissant imposer ni par les choses ni par les personnes ; libre dansses actions, plus libre encore dans ses propos: c'est une espèce de Diogène femelle. Je suis le seul homme qu'elle ait aimé, aussi m'aimet-elle beaucoup. Mon plaisir la transporte, ma peine la tuerait. L'abbé est né sensible et serein. Il aurait eu de l'esprit, mais la religion
l'a rendu scrupuleux et pusillanime. Il est \ triste, muet, circonspect et fâcheux. Il porte sans cesse avec lui une règle incommode à laquelle il rapporte la conduite des autres et la sienne. Il est gênant et gêné. C'est une espèce d'Heraclite chrétien, toujours prêt à pleurer sur la folie de ses semblables. Il parle peu et écoute beaucoup; il est rarement satisfait. Doux, facile, indulgent, trop peut-être, il me semble que je tiens entre eux un assez juste milieu. Je suis comme l'huile qui empêche ces machines raboteuses de crier lorsqu'elles viennent à se toucher. »
Le père avait laissé une assez jolie petite fortune, 60,000 francs environ en valeurs, une maison à la ville, deux chaumières à la campagne, des vignes, des marchandises, un mobilier. Tout cela fut vite partagé, grâce à une rivalité de désintéressement de la part
des trois liéiitiers. « L'acte est signé d'hier. Les choses se sont passées comme je vous l'ai dit. J'ai signé le premier. J'ai donné la plume à mon frère, de qui ma sœur la reçue. Nous n'étions que nous trois. Cela fait, je leur ai témoigné combien j'étais touché de leur procédé. J'avais peine à parler, je sanglotais. Je leur ai demandé ensuite s'ils étaient satisfaits de moi , ils ne m'ont rien répondu, mais ils m'ont embrassé tous les deux. »
Puis vint le moment terrible, c'est Diderot qui l'appelle ainsi, le moment des adieux. « Ils ont été bien tendres: j'ai jeté mes bras autour du cou de l'abbé, j'ai baisé ma sœur cent fois. Je parlais à l'abbé, mais je ne disais mot à ma sœur. En vérité, nous sommes bien nés tous les trois, mais il est impossible d'être de caractères plus divers. Ah I s'ils s'aimaient l'un l'autre comme ils m'ainiMi
tous les deux: I Nous avons une qualité commune, c'est le désintéressement. L'abbé ne tient à rien, cela est sûr ; l'argent n'en est pas excepté. »
Je ne m'excuse pas d'avoir fait entrer le lecteur dans cet intérieur de famille. Tl n'est pas indifférent de connaître la souche d'où sort un homme célèbre. Diderot a raison, il était de bonne race, et l'on aime à le voir tout d'abord dans ce cadre de petite bourgeoisie honnête et forte.
J'en viens tout de suite, après cette première donnée, aux traits de la hgurc de notre philosophe et <à son naturel. Diderot est aussi babillard sur ce point que sur tous les autres. Le voici tel qu'il était dans sa jeunesse, « l'air vif, ardent et fou » ; le voilà donnant des leçons de mathématiques, courant le cachet, comme nous
disons, « en redingote de peluche grise éreintée par un des côtés, avec la manchette déchirée et des bas de laine noire recousus par derrière avec du (il bhinc ». Diderot aime à revenir sur le passé. Michel Vanloo avait, en 1767, exposé un poitrait de lui. Bien que lié avec l'artiste, le philosophe traite le morceau avec sévérité. C'est un joli travail, selon lui, mais sans ressemblance. Après quoi il se lance dans une de ses rhapsodies : « Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étaisserein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste, mais je ne fus jamais tel que vous me voyez Là. J'avais un grand front, des yeux très vifs, d'assez grands traits, la tète tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la
bêtise, à la rusticité des anciens temps. J'ai un masque qui trompe l'artiste, soit qu'il y ait trop de choses fondues ensemble, soit que, les impressions de mon âme se succédant très rapidement et se peignant toutes sur mon visage, l'œil du peintre ne me retrouvant pas le même d'un instant à l'autre, sa tâche devienne beaucoup plus difficile qu'il ne la croyait. Je n'ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appeléGarand, qui m'attrapa comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Garand me voit. Ecco il rero Pulcinella. M. Grimm la fait graver, mais il ne le communique pas. 11 attend toujours une inscription, qu'il n'aura que quand j'aurai produit quelque chose qui m'immortalise. — Et quand l'auia-t-il? — Quand? demain peut-être; et qui sait ce que je puis ? Je n'ai pas la conscience d'avoir
encore employé la moitié de mes l'orces. Jusqu'à présent je n'ai que baguenaudé. »
Diderot avait cinquante-quatre ans lorsqu'il écrivait ces lignes. Il achevait l'Encyclopédie, non sans fatigue et dégoût. Il n'a jamais fait l'ouvrage dont il semblait attendre l'occasion, et où il aurait montré de quoi il était capable. On n'a guère de lui, dans les dix-sept années qui lui restaient à vivre, que VEssai sur les règnes de Claude et de Néron, le Paradoxe sur le Comédien, le Rêve de d'Alembert, et quelques Salons, autant de produits d'une verve inépuisable, mais non pas l'œuvre de longue haleine, achevée, réfléchie, qui donne la pleine mesure dun auteur.
On voit d'ici ce qu'un tempérament tel que celui dont on vient de lire la description devait entraîner d'immodéré en tout. Diderot est un hommede première impulsion,
il vit au hasard. « Je me porte à merveille, quoique je fasse tout ce qu'il faut pour venir à bout de ma santé. Je me couche tard, je me lève matin, je travaille comme si je n'avais rien fait de ma vie, que je n'eusse que vingtcinq ans et la dot de ma fille à gagner. Je ne sais rien prendre modérément, ni la peine, ni le plaisir, et si je me laisse appeler philosophe sans rougir, c'est un sobriquet qu'ils m'ont donné et qui me restera. » Il est gourmand et dévore tout ce qu'on met devant lui : « Damilaville m'invita à souper chez lui, j'acceptai : je suis un glouton ; je mangeai une tourte entière; je mis là-dessus trois ou quatre pêches, du vin ordinaire, du vin de Malaga, avec une grande tasse de café. Il était une heure du matin quand je m'en retournai; je brûlais dans mon lit, je ne pouvais fermer l'œil. J'eus lindigestion la mieux
conditionnée. Je passai la journée à prendre du Ihé; le lendemain je me trouvais assez bien pour aller à Tancrède. »
« Il se crevait de mangeaille, » comme le lui disait un jour madame d'Aine, la bellemère du baron d'Holbach, ce curieux spécimen de la vieille femme au xviii* siècle, sans préjugés ni pudeur vraie ou fausse. Et quelle soif que celle de ce prodigieux mangeur ! « Nous avons soupe jusqu'à dix heures du matin. Je n'ai pas bu une goutte d'eau; ils chancelaient tous, j'étais ferme sur mes pieds. Dix bouteilles de Champagne rouge, trois de Champagne mousseux blanc, une bouteille de Canarie, des liqueurs de deux ou trois sortes, et du café , sans la moindre insomnie ni le plus léger mal de tète. Et puis me voilà à mon lait le matin et à ma limonade le soir, et frais comme une rose... un peu passée. »
Il est vrai que Diderot s'excuse de ses indigestions sur sa distraction. « Je mange de distraction , écrit-il à Sophie ; que faut-il que j'y fasse? comment parvient-on à n'être pas distrait? « Il l'était, en effet, et notoirement , proverbialement. Grimm plaisante sur ce sujet dans une lettre à mademoiselle Volland : « Il m'a affligé ces jours passés, car il savait le jour du mois et de la semaine, mais il prétend que c'est votre absence qui en est cause. Sophie , s'il apprend jamais à dater ses lettres, c'en est fait de son bonheur et de son génie. Revenez, et qu'il ne vous doive point cette funeste science. »
Ce qui surprend davantage, c'est que bavard, enthousiaste, cynique comme il est, Diderot ne laisse pas d'être timide. Il se plaint de balbutier lorsqu'il voit une per-
sonne pour la première fois, de ne pas savoir employer les phrases en usage dans une pareille occasion. « Je me suis demandé plusieurs fois, dit-il, pourquoi avec un caractère doux et facile, de l'indulgence, de la gaieté et des connaissances, j'étais si peu fait pour la société. C'est qu'il est impossible que j'y sois comme avec mes amis, et que je ne sais pas cette langue froide et vide de sens qu'on parle aux indifférents; j'y suis silencieux ou indiscret. » Et un peu plus loin : « Je persiste, mon amie; je n'ai pas un liard de cette monnaie-là. Je sais tout dire, excepté bonjour. J'en serai toute ma vie à l'a 6 c de || tous ces propos que l'on porte de maison en maison, et qu'on entend dans tous les quartiers à la même heure. » Et en même temps, avec cette timidité à première rencontre, un immense besoin de familiarité. Il faut quil
communique à chaque instant ses impressions ou ses pensées. Il n'est heureux qu'à la condition de pouvoir se livrer, se répandre. Il part tout à coup dans un de ses Salons, et s'écrie : « C'est pour moi et mes amis que je lis, que je réfléchis, que j'écris, que je médite, que j'entends, que je regarde, que je sens. Dans leur ab?ence, ma dévotion rapporte tout à eux. Je songe sans cesse à leur bonheur. Une belle ligne me frappe-t-elle, ils le sauront. Ai-je rencontré un beau trait, je me promets de leur en faire part. Ai-je sous les yeux quelque spectacle enchanteur, sans m'en apercevoir j'en médite le récit pour eux. Je leur ai consacré l'usage de tous mes sens et de toutes mes facultés , et c'est peut-être la raison pour laquelle tout s'exagère, tout s'enrichit un peu dans mon imagination et dans mon discours: ils m'en
font quelquefois un reproche, les ingrats! » Diderot est gauche, il a une certaine pesanteur, il manque de gnlce, et il le sait. Il raconte qu'il a essayé de la danse. Il était jeune, amoureux, et voulait plaire. « Je prends le parti d'apprendre à danser : je vais clandestinement, de la rue de la Harpe jusqu'au bout de la rue Montmartre, prendre leçon. .le garde le maître fort longtemps. Je le quitte de dépit de ne l'ien apprendre. Je le reprends une seconde, une troisième fois, et le quitte avec autant de douleur et aussi peu de succès. Que me manquait-il pour être un grand danseur? L'oreille? Je l'avais excellente. La légèreté? Je n'étais pas lourd, il s'en fallait bien. L'intérêt? On ne pouvait être animé d'un plus violent. Ce qui me manquait? La mollesse, la flexibilité, la grâce, qui ne se donnent point. »
Si la grâce fait défaut à cette nature forte et quelque peu massive, elle est remplacée par la rondeur et la bonhomie. Diderot est bon et lient à être tenu pour tel. « Je suis un bon homme, bien uni, bien rond. » dit-il '. Et dans ses Regrets sur ma vieille robe de chambre : « Mon dos est bon et rond comme ci-devant. » Il s'est mis en scène dans la pièce intitulée : Est-il bon? Est-il m/chant? C'est ce M. Hardouin qui « a la fureur de dire tout ce qu'il est de la prudence de taire », qui se plaint d'être « né pour ne rien faire de ce qui lui convient, pour faire tout ce que les autres exigent, et pour ne contenter personne, non, personne, pas même lui ».
Diderot n'était pas seulement l'homme aux relations faciles et familières; il se piquait de grands sentiments en amitié. « Je fais bien,
i. Œuvres, t. VI, p. 3H.
écrivait-il en 1765, à propos de Jean-Jacques Rousseau, de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer: c'est une plaie qu'on ne cautérise jamais bien. » Ce qui n'empêche pas qu'il ne mît quelquefois les torts de son côté. Rousseau lui écrivait : « Quoique né bon et avec une âme franche, vous avez pourtant un malheureux penchant à mésinterpréter les discours et les action^s de vos amis. » Il est difficile, en lisant la correspondance de Diderot avec Falconet, de ne pas trouver, en effet, que le philosophe arrive bien vite aux. vivacités blessantes de la polémique. On sait que lesdeuxamis finirent par se brouiller. Les rapports avec d'Alembertse gâtèrent également. Il y eut des accrocs jusque dans l'affection de Diderot pour Griram, l'homme qu'il plaçait le plus haut et auquel,
à travers tout, il resta le plus attaché. Il n'en pouvait guère être autrementavec une nature toute d'impulsion et de passion comme celle que nous voyons se dérouler ici sous nos yeux. Il n'est que juste, en môme temps, de reconnaître que les sentiments mesquins n'étaient pour riendans lesincartades deDiderot. L'envie, parexemple, lajalousieluiétaient étrangères. Il s'en rend le témoignage, et il a raison. L'anecdote suivante est certainement aussi vraie qu'amusante. C'est toujours lui qui parle : « Sedaine donne le Philosophe sans le savoir. Je m'intéressais plus vivement que lui au succès de la pièce ; la jalousie des talents est un vice qui m'est étranger; j'en ai assez d'autres sans celui-lcà. J'atteste tous mes confrères en littérature, lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai pas fait tout ce qui dépendait de moi pour répon-
3i- DIDEROT.
dre dignement à cette marque de leur estime. Le Philosophe sans le savoir chancelle à la première, à la seconde représentation, et j'en suis bienaftligé; à la troisième, il va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain matin, je me jette dans un fiacre, je cours après Sedaine ; c'était en hiver, il faisait le floid le plus rigoureux; je vais partout où j'espère le trouver. J'apprends qu'il est au fond du faubourg Saint-Antoine, je m'y fais conduire. Je ral)orde, je jette mes bras autour de son cou, la voix me manque et les larmes me coulent le long des joues. Voilà l'homme sensible et médiocre. Sedaine, immobile et froid, me regarde et médit : Ah! monsieur Diderot, que vous êtes beau! Voilà l'observateur et Ihomme de génie. »
y^ L'extrême intérêt que Diderot prend à ses propres idées l'amène plus d'une fois à des
jugements sur lui-même du genre de reux qu'on vient de lire, et dont ringénuité sur- A prendrait si l'araour-propre, en définitive, ne retrouvait son compte dans l'inattendu même des aveux. Il est un passage du Paradoxe sur le Comédien où Diderot s'est décrit avec une clairvoyance qui n'est égalée que par la bonhomie qu'il y met. C'est admirable à la fois de pénétration et de désinvolture. Il fallait, pour en arriver à un pareil degré de sincérité sur soi-même, le tempérament précisément que Diderot décrit comme le sien, ce besoin de parler de soi et de se mettre en scène, qui est le contraire, il faut le dire, de la tenue morale et de la distinction personnelle.
Il s'agit de savoir si le comédien doitchei'cher à entrer dans les émotions du rôle qu'il joue, ou les reproduire seulement par l'imagination. Tel est en elVet, on le sait, le sujet
traité par Diderot dans l'admirable dialogue que j'ai nommé, u Ce serait un singulier abus de mots, fait observer l'écrivain, que d'appeler sensibilité cette facilité de rendre toutes natures, même les natures féroces. La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble, cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer, à craindre, à se.troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou. Multipliez les âmes sensibles et vous multiplierez en même proportion les bonnes et les mauvaises actions en tout
genre, les éloges et les blâmes outrés. » L'écrivain revient à cette description quelques pages plus loin, et pour constater que c'est bien son portrait qu'il a involontairement tracé : (( Lorsque j'ai, dit-il, prononcé que la sensibilité était la caractéristique de la bonté de l'âme et de la médiocrité du génie, j'ai fait un aveu qui n'est pas trop ordinaire, car si Nature a pétri une âme sensible, c'est la mienne. »
Impressionnabilité profonde, mobilité excessive, effervescence perpétuelle, l'inconséquence, l'exagération, l'imprévu, tout ce qui résulte,|en un mot, de la prédominance de la passion sur le jugement, voilà bien, je crois, le fond naturel de Diderot, la source à laquelle tout peut se ramener.
Comme écrivain, ses qualités sont toutes \ d'entrain, d'enthousiasme, d'exaltation. Il a
une étrange page sur ce sujet, une page où il entreprend de faire la théorie de l'inspiration, et où on le voit lui-même gagné peu à peu par l'ivresse, par le délire : « Qu'est-ce donc que l'inspiration? L'art de lever un pan du voile et de montrer aux hommes un coin ignoré ou plutôt ouhlié du monde qu'ils habitent. L'inspiré est lui-même incertain quelquefois si la chose qu'il annonce est une réalité ou une chimère, si elle exista jamais hors de lui. Il est alors sur la dernière limite de l'énergie de la nature de l'homme, et à l'extrémité des ressources de l'art. Mais comment se fait-il que les esprits les plus communs sentent ces élans du génie, et conçoivent subitement ce que j'ai tant de peine à rendre? L'homme le plus sujet aux accès de l'inspiration pourrait lui-même ne rien concevoir à ce que j'écris du travail de son esprit et
de l'effort de son âme, s'il était de sang-froid, j'entends ; car si son démon venait à le saisir subitement, peut-être trouverait-il les mêmes pensées que moi, peut-être les mêmes expressions; il dirait pour ainsi dire ce qu'il n'a jamais su, et c'est de ce moment seulement qu'il commencerait à m'entendre. Malgré l'impulsion qui me presse, jen'ose me suivre plus loin de peur de m'enivier et de tomber dans des choses tout à fait inintelligibles. Si vous avez quelque soin de la réputation de votre ami, et que vous ne vouliez pas qu'on le prenne pour un fou, je vous prie de ne pas confier cette page à tout le monde. C'est pourtant une de ces pages du moment, qui tiennent à un certain tour de tête qu'on n'a qu'une fois. »
Une complexion de ce genre exclut les qualités critiques de l'esprit, et prédispose
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celui qui la possède à l'engouement. Diderot manque absolument de mesure dans ses admirations. Son Éloge de Richardson est resté célèbre à cet égard. La lecture de Clarisse, dit-il, lui a laissé une certaine mélancolie, dans laquelle il se complaît. Ses amis s'en aperçoivent et lui demandent ce c{u'il a, s'il est souffrant, si quelque malheur lui est arrivé. Et alors lui de s'écrier pour toute réponse : « 0 mes amis ! Paméla, Clarisse et Grandisson sont trois grands drames ! » Il faut avouer que le sublime touche ici au burlesque.
L'impératrice Catherine était une grande souveraine et de plus la bienfaitrice du philosophe. Aussi est-ce un vrai culte qu'il lui rend : « Son buste est placé sur un piédestal, au centre de ma bibliothèque, et c'est là que le père, la mère et l'enfant vont de temps en
temps faire leur prière du matin. C'est là que, cédant aux sentiments tendres dont leur âme est remplie, ils disent conjointement : « Être immortel, tout-puissant, éternel, qui » fais les grandes destinées et qui veilles sur » elles, conserve à l'univers, conserve à la » Russie cette souveraine. Accorde-lui de » longues années, et à sa nation une splen- » deur etune félicité durables. Ainsi soit-il.» Une preuve encore plus frappante de la disposition de Diderot à l'engouement, parce que l'objet, cette fois, en est fort indigne, c'est son enthousiasme pour un écrivain obscur de son temps, Le Mercier de la Rivière, qui avait fait un Traité de l'ordre naturel et essentiel des sociétés policées, et qui allait chercher fortune en Russie. Diderot voulait que Falconet l'appuyât près de Catherine. « Ah! mon ami, écrit-il, qu'une nation est à plain-
dre lorsque des citoyens tels que celui-ci sont oubliés, persécutés et contraints de s'en éloigner et d'aller porter au loin leurs lumières et leurs vertus! Lorsque l'impératrice aura cet homme-là, de quoi lui serviraient les Quesnay, les Mirabeau, les Voltaire, les d'Alembert, les Diderot? A rien, mon ami, à rien. C'est celui-là qui a découvert le secret, le véritable secret, le secret éternel et immuable delà sécurité, de la durée et du bonheur des empires... Falconet, souvenez- vous de ce que je vais vous dire. Tout ce qui se fera de bien ici ou ailleurs, se fera d'après ses principes. Le Montesquieu a connu les maladies, celui-ci a indiqué les remèdes, et il n'y a de vrais remèdes que ceux qu'il indique. Ceux qui affectent de soutenir le contraire sont, ou des gens de mauvaise foi, ou des morveux qui prononcent sur tout
et n'ont profondément réfléchi sur rien. » On comprend ce que cette nature extrême en tout devait être en amitié et en amour. Grimm avait fait un voyage et avait été absent huit mois. « Quel plaisir, raconte Diderot, j"ai eu à le revoir et à le recouvrer! Avec quelle chaleur nous nous sommes serrés ! Mon cœur nageait. Je ne pouvais lui parler, ni lui non plus. Nous nous embrassions sans mot dire, et je pleurais. Nous ne l'attendions pas. Nous étions tous au dessert quand on l'annonça : C'est M. Grimm. — C'est M. Grimm! repris-je avec un cri, et je courus à lui, et je sautai à son cou! Il s'assit, il dîna, mal, je crois; pour moi, je ne pus desserrer les dents, ni pour manger, ni pour parler. Il était à côté de moi; je lui serrais la main et je le regardais. »
Ne dirait-on pas le sentiment d'un homme
pour sa maîtresse? Mais Diderot, en fait de transports, est à la hauteur de toutes les situations, et mademoiselle Volland n'aura rien à envier à Grimm. « Mon amie, lui écrit-il, si par quelque enchantement je vous retrouvais tout à coup à côté de moi. il y a des moments où j'en pourrais mourir de joie. Il est sûr que je ne connais ni bienséance, ni respect qui pût m'arrêter. Je me précipiterais sur vous, je vous embrasserais de toute ma force et je demeurerais le visage attaché sur le vôtre jusqu'à ce que le battement fût revenu à mon cœur, et que j'eusse recouvré la force de m'éloigner pour vous regarder. Je vous regarderais longtemps avant que de pouvoir vous parler ; je ne sais quand je retrouverais la voix, et quand je prendrais une de vos mains et que je la pourrais porter à ma bouche, à mes veux, à mon cœur.
.rc''prouve, à vous entretenir de ce moment et à l'imaginer, un frissonnement clans toutes les parties de mon corps et presque la défaillance. Ah I chère amie, combien je vous aime, et combien vous le verrez lorsque nous serons rendus l'un à l'autre! »
Diderot avait quarante-sept ans lorsqu'il écrivait cette page enflammée I
Réunissons maintenant la grande distraction dont il a été question plus haut et l'état habituel d'incandescence dont nous venons de voir les preuves, et nous nous ferons quelque idée de ce que devait être la conversation de Diderot. Nous le connaissons, par la lecture de ses écrits, tel qu'il était la plume à la main, mais on devine que la parole devait ouvrir un champ bien plus libre encore aux saillies, aux caprices, aux boutades de cet être exubérant, de cette imagi-
nation vagabonde et scientifique, comme le caractérisait très bien Clément, l'auteur des Années littéraires. Tous les contemporains sont d'accord sur la façon de causer de Diderot. Mademoiselle de Lespinasse le trouvait trop discoureur, et plus sentimental que vraiment passionné. Il faut dire qu'elle était exigeante sur ce chapitre. « C'est un homme extraordinaire, écrit-elle à Guibert; il n'est pas à sa place dans la société ; il devait être chef de secte, un philosophe grec, instruisant, enseignant la jeunesse. 11 me plaît fort, mais rien de toute sa manière ne vient à mon âme ; su sensibilité est à fleur de peau : il ne va pas plus loin que l'émotion. » Le président de Brosses, sans y mettre de prévention, ne laisse pas d'être impatienté de tant de faconde. « C'est un gentil garçon, écrit-il en 1754, bien doux, bien aimable, grand
philosophe, fort raisonneur, mais faiseur de digressions perpétuelles. Il m'en fit bien vingt-cinq hier, depuis neuf heures qu'il resta dans ma chambre jusqu'à une heure. »
Si les amis parlent de ce ton, que diront les adversaires ? Un pamphlet du temps comparait Diderot aux derviches qui tournent sur eux-mêmes jus([u'à tomber de lassitude. « Martin Zèbre (c'est le nom sous lequel ligure notre philosophe dans cet écrit), parlait des heures entières sans remarquer si on l'écoutait, le plus souvent sans s'entendre lui-même. »
Il n'y a donc pas à en douter, Diderot n'en- r tendait rien à la conversation proprement dite. L'entretien, avec lui, tournait tout de suite au monologue, et ce monologue devenait une succession de dissertations sur tous les sujets, dans lesquelles se mêlaient la fami^T~
liarité et l'éloquence, la véhémence et la bonhomie, l'élévation et la grossièreté, et dont la force démonstrative était appuyée par les gestes les plus animés. Garât nous a laissé la description d'une de ces scènes. Il était fort jeune lorsque, se trouvant en séjour à la campagne chez l'un de ses amis, il apprit que Diderot était au nombre des hôtes du château, et que sa chambre était à côté même de celle du philosophe. Là-dessus grande émotion, grand désir de faire au plus tôt la connaissance d'un personnage si célèbre. Dès le lendemain malin donc Garât va frapper sans plus de cérémonie à la porte de son voisin. Mais je lui laisse la parole : « Diderot ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. Il m'épargne la peine de lui balbutier gauchement le motif de ma visite. Il le devine apparemment au grand air d'ad-
miration dont je devais être tout saisi. Il m'épargne également les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et à la prose. A peine il en est question, il se lève, ses yeux se fixent sur moi, et il est très clair qu'il ne me voit plus du tout. Il commence à parler, mais d'abord si bas et si vite que, quoique je sois auprès de lui, quoique je le toucbe, j'ai peine à l'entendre et à le suivre. Je vois dans l'instant que tout mon rôle dans cette scène doit se borner à l'admirer en silence, et ce parti ne me coûte pas à prendre. Peu à peu sa voix s'élève et devient distincte et sonore ; il était d'abord presque immobile,- ses gestes deviennent fréquents et animés. Lui, qui ne m'a jamais vu auparavant, lorsque nous sommes debout m'environne de ses bras ; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma
cuisse comme si elle était à lui. Si le discours amène le mot de lois, il me fait un plan de législation; s'il amène le mot théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames et de tragédies. A propos des tableaux qu'il est nécessaire de mettre sur le théâtre, où l'on doit voir des scènes et non entendre des dialogues, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'antiquité, et il me récite ou me traduit les Annales et les Histoires. Mais combien il est atïreux que les barbares aient enseveli sous les ruines des chefs-d'œuvre de l'architecture un si grand nombre des chefs-d'œuvre de Tacite 1 Si en- core les monuments qu'on a déterrés à Her- " culanum pouvaient en rendre quelque chose ! Cette espérance le transporte de joie, et làdessus il disserte comme un ingénieur ita- ^ lien sur les moyens de faire des fouilles
dune manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se transporte aux jours heureux des Lclius et des Scipion, où même les nations vaincues assistaient avec plaisir à des triomphes remportés sur elles. Il me joue une scène entière de Térence ; il chante presque plusieurs chansons d'Horace. Il finit enfin par me chanter réellement une chanson pleine de grâce et d'esprit, qu'il a faite luimême en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable dont il a fait imprimer un seul exemplaire pour s'épargner la peine de la recopier. Beaucoup de monde enti-e alors dan^ son appartement. Le bruit des chaises qu'on avance et qu'on recule le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu delà compagnie et il vient à moi comme à
quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes sur les lois, sur les drames et sur l'histoire ; il a reconnu qu'il y avait beaucoup à gagner dans ma conversation. Il m'engage à cultiver une liaison dont il a senti tout le prix. En nous séparant, il me donne deux baisers sur le fi'ont et arrache sa main de la mienne avec une douleur véritable. »
Je veux bien qu'on fasse la part d'une certaine exagération dans le récit de Garât, mais j'avertis le lecteur de ne pas s'imaginer qu'il n'ait ici qu'une caricature. 11 est un des traits de la description qu'on vient de lire, et l'un des plus étranges, qui trouve sa confirmation littérale dans une lettre de l'impératrice Catherine à madame Gcoffrin. Le philosophe étaiLallé à Saint-Pétersbourg porter ses hom-
mages à sa bienfaitrice. « Votre Diderot, écrit celle-ci, est un homme bien extraordinaire; je ne me tire pas de mes entreliens avec lui sans avoir les cuisses meui tries et toutes noires; j'ai été obligée de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de sa gesticulation. » Il est impossible que ce bouillonnement perpétuel de pensées et de passions qui se faisait dans la tête et dans le cœur de Diderot, et qui se trahissait dans ses écrits par tant de verve et dans sa conversation par tant de saillies, ne se fît pas sentir dans sa conduite privée, dans toute l'habitude de sa vie. Nous avons à cet égard le témoignage de sa fille même, madame de Vandeul : « Mon père faisait des épîtres dédicatoires pour les musiciens, j'en ai deux ou t'ois; il faisait un plan de comédie pour celui qui ne savait
qu'écrire; il écrivait pour celui qui n'avait que le talent des plans: il faisait des préfaces, des discours, selon le besoin de l'auteur qui s'adressait ci lui. Un homme vint un jour le prier de lui écrire un Avis au public pour de la pommade qui faisait croîti-e les cheveux-; il rit beaucoup, mais il écrivit la notice. Cependant il ne travailla pas toujours pour le seul plaisir d'obliger. Il avait abandonné son petit revenu à ma mère, et il ne lui demandait de l'argent que rarement et de très légères sommes. Il était très dissipateur; il aimait à jouer, jouait mal et perdait toujours ; il aimait à prendre des voitures, les oubliait aux portes et il fallait payer une joui-née de liacre. Les femmes auxquelles il fut attaché lui ont causé des dépenses dont il ne voulait pas instruire ma mère. Il ne se refusait pas un livre. Il avait des fantaisies d'estampes,
de pierres gravées, de miniatures; il donnait ces chiffons le lendemain du jour où il les avait achetés, mais il lui fallait de l'argent pour les payer. Il travaillait donc pour de? Corps, pour des magistrats, pour ceux qui pouvaient lui donner le prix de sa besogne sans être gênés. Il a l'ait des discours d'avocats généraux, des discours au roi, des remontrances de Parlement, et diverses autres choses qui, disait-il, étaient payées trois fois plus qu'elles ne valaient. C'était avec les petites sommes qu'il recevait ainsi qu'il satisfaisait à son goût pour donner et aux petites commodités de la vie. »
Ce désordre de l'hoQimc qui vit au hasard des circonstances semble difficile à concilier, au premier abord, avec l'importance de l'œuvre de Diderot. Mais il faut se rappeler que Diderot n'a pas laissé un seul livre, que tout
ce qu'il a l'ait a (Hé ('crit d'inspiration ou d'occasion, enlin qu'il avait une facilité et une capacité de travail prodigieuses. Là est du reste la moralité de l'exemple qu'il nous a laissé : c'est le travail qui l'a l'aclieté.
Je ne suis pas encore au liout d'une tâche que le lecteur est peut-être tenté de trouver longue, mais qui ne peut avoir de valeur qu'à la condition d'être complète. Il me reste à signaler la grande contradiction du caractère de Diderot, je veux dire le contraste entre une élévation et une bassesse de sentiments également incontestables, et à concentrer ainsi sur un point saillant le caractère équivoque de ce génie, le paradoxe disgracieux de cette individualité. Heureusement qu'ici encore Diderot nous fournira les éléments nécessaires, et qu'il se chargera même, en fin de compte, délalilir son propre bilan moral.
Cherchons d'abord chez lui les traces des sentiments qui ne vont guère d'habitude sans quelque nohlesseetquelque vertu. Nous avons vu l'ardeur de son amour pour mademoiselle Volland; une lettre à Falconet nous montre que ce sentiment était aussi profond et aussi dévoué qu'il était passionné. Falconet, qui était établi à Saint-Pétersbourg, occupé à sa statue équestre de Pierre le Grand, pressait Diderot de venir remercier en personne la tsarine de ses bienfaits. Diderot s'en défend, et après diverses excuses il arrive au vrai motif : « Que vous dirai-je donc? Que j'ai une amie, que je suis lié par le sentiment le plus fort, et le plus doux avec une femme à qui je sacri lierais cent vies si je les avais. Tenez. Falconet, j(> pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en être ému, ma liberté menacée, ma vie
compromise, toutes sortes de malheurs s'avancer sur moi sans me plaindre, pourvu qu'elle me restât. Si elle me disait : « Don- » ne-moi donc de ton sang, j'en veux boire, » je m'en épuiserais pour l'en rassasier \ Entre ses bras, ce n'est pas mon bonheur, c'est le sien que j'ai cherché! Je ne lui ai jamais causé la moindre peine, et j'aimerais mieux mouiir, je crois, que de lui faire verser une larme. A l'âme la plus sensible, elle joint la santé la plus frêle, la plus délicate. J'en suis si chéri et la chaîne qui nous enlace est si étroitement commise avec le lil délié de sa vie que je ne conçois pas qu'on puisse secouer l'une sans risquer de rompre l'autre. Parle, mon ami, parle. Veux- tu que je mette
1. Hum ! ne nous hâtons pas trop d'être dupes. Il y a évidemment bien de la rhétorique dans celte éloquence. Le sentiment y est assurément, mais la phrase l'exagère et finit par le fausser.
la mort dans le sein de mon amie? C'est au bout de dix] ans que je te parle comme je le fais. J'atteste le ciel qu'elle m'est aussi chère que jamais. J'atteste que ni le temps, ni l'habitude, ni rien de ce qui afiaiblit les passions ordinaires, n'a rien pu sur la mienne; que, depuis que je l'ai connue, elle a été la seule qu'il y eût au monde pour moi. Et tu veux qu'un joui-, que demain, je me jette cà son insu dans une chaise de poste, que je ui'en aille à mille lieues d'elle, et que je la laisse seule, désolée, accablée, désespérée! Le ferais-tu? Et si elle en mourait! » La liaison dont il s'agit est tout à l'ail irrégulière, je l'avoue, mais on ne peut s'empêcher de reconnaître ici un sentiment qui a sa grandeur, sa beauté.
Ces mêmes instances de Falconet pour engager Diderot à aller en Russie le conduisent
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à se donner à lui-même un témoignage d'honnêteté et de sincérité que l'on sent être véridique. « Moi, dans une cour! s'écrie-t-il, moi que voQs connaissez pour la droiture, la candeur incarnées! moi qui n'ai qu'un mot! moi dont l'âme est toujours sur la main! moi qui ne sais ni mentir ni dissimuler! Aussi incapable de dissimuler mes aiïections que mes dégoûts! d'éviter un piège que de le tendre! Avez-vous bien pensé à cela? »
11 ne faut pas croire, parce que Diderot est un écrivain licencieux, qu'il approuve ou même qu'il supporte les pires mœurs de son temps. Il n'y tient pas quelquefois d'indignation. Mademoiselle d'Ette, si connue par les Mémoires de madame d'Épinay, était au Grandval ; Diderot l'y rencontre et raconte son histoire à Sophie. « Elle est bien née, écrit-il. Le chevalier de Valorv l'enleva de
DIDEROT. Qi
la maison paternelle à l'âge de quatoi'ze ans, en vécut une quinzaineavecelle,ladéshonora, lui lit des enfants, lui pi'omit de l'épouser, s'entêta d'une autre et la planta là. Et voilà ce qu'on appelle d'honnêtes gens I Ils ont de ces actions par devers eux ; ils s'en souviennent, on le sait, et cependant ils vont tête levée. Ils vous parlent vice et vertu sans bégayer, sansrougir.Ilslouent,ilsblâment; personne n'est plus difficile en procédés; cela va jusqu'au scrupule : il faut entendre comme ils en décident. Je m'y perds. A leur place, je me cacherais dans un trou, je ne sortirais plus, ou, à la rencontre de mes connaissances, j'entrerais dans une allée et je fermerais la porte sur moi. Au nom de l'honnêteté mon visage se décomposerait, et la sueur me coulerait le long du visage. »
Les propos de ses amis scandalisent Dide-
rot parfois tout aussi bien que les mœurs du grand monde. On sait combien il admirait Grimm, et quel charme avait pour lui l'esprit de l'abbé Galiani. Cela ne l'empêche pas d'être blessé de leur manque de principes. « Grimm a un peu déplu à madame d'Épinay; il ne désapprouvait pas assez le propos d'un homme de notre connaissance, appelé M. Venel, qui disait qu'il fallait garder la probité la plus scrupuleuse avec ses amis, mais que c'était une duperie d'en user mieux avec les autres qu'ils n'en useraient avec nous. Nous soutenions, elle et moi, qu'il fallait être homme de bien avec tout le monde sans distinction. L'abbé Galiani m'a beaucoup déplu à moi, en confessant qu'il n'avait jamais pleuré de sa vie, et que la perte de son père, de ses frères, de ses sœurs, de ses maîtresses, ne lui avait pas coûté une larme. Il
m'a paru que cet aveu n'avait pas moins choqué madame dÉpinay. »
Il y a des moments, enfin, où Dideiot a de véritables bouiïées d'enthousiasme pour la vertu, où la vue d'une belle action lui communique un ébranlement dont il se plaît à noter les symptômes physiques avec une curieuse minutie. « Chère femme, écrit-il, à Sophie, combien je vous aime! combien je vous estime ! En dix endroits votre lettre m'a pénétré de joie. Je ne saurais vous dire ce que la droiture et la vérité font sur moi. Si le spectacle de l'injustice me transporte quelquefois d'une telle indignation que j'en perds le jugement, et que, dans ce délire, je tuerais, j'anéantirais, aussi celui de l'équité me remplit dune douceur, m'enflamme d'une chaleur et d'un enthousiasme où la vie, s'il fallait la perdre, ne tiendiait à rien. Alors il
me semble que mon cœur s'étend au dedans de moi, qu'il nage; je ne sais quelle sensation délicieuse et subite me parcourt partout ; j'ai peine à respirer; il s'excite à toute la surface de mon corps comme un frémissement; c'est surtout au haut du front, à l'origine des cheveux qu'il se fait sentir, et puis les symptômes de l'admiration et du plaisir viennent se mêler sur mon visage avec ceux de la joie et mes yeux se remplissent de pleurs. »
Les idées de Diderot sur le but des arts et leurs rapports avec la morale trouvent ici leur place naturelle. Il pose cette question, qui, dit-il, « n'est pas aussi ridicule qu'elle le paraîtra : Peut-on avoir le goût pur, quand on a le cœur corrompu? » Jly revient sous une autre forme dans une lettre à Falconet. « Une belle âme. dit-il. ne va guère avec un goût
faux, et si l'on me cite quelques exemples du contraire, je répondrai toujours que ces hommes auraient eu le tact encore plus fin s'ils avaient eu le cœur plus droit. » Ailleurs, enfin, dans son Salon de 1767, à propos du Coucher de la mariée : « Rien ne prouve mieux que l'exemple de Baudoin combien les mœurs sont essentielles au bon goût... Artistes, si vous êtes jaloux de la durée de vos ouvrages, je vous conseille de vous en tenir aux sujets honnêtes. Tout ce qui prêche aux hommes la dépravation est fait pour être détruit. Il ne subsiste plus aucune des estampes que Jules Romain avait composées d'après l'impur Arétin. La probité, la vertu, l'honnêteté, le scrupule, le petit scrupule superstitieux font tut ou tard main basse sur les productions déshonnêtes. »
Il V a des moments, avec Diderot, où l'on
croit presque avoir aiïaire à un rigoriste, et même à un rigoriste passablement prêcheur. L'illusion, dans tous les cas, ne dure pas. L'écrivain se charge très vite de nous rappeler que la profession des meilleurs principes est compatible avec bien des faiblesses. Il le reconnaît du reste et ne craint pas de montrer qu'il allie les goûts de la chair à ceux de l'esprit. Il déclare qu'il ne méprise nullement les plaisirs des sens. Il célèbre la volupté en termes que je n'ai garde de transcrire. Une partie de débauche, avec des amis, ne lui répugne pas. Seulement, ajoute-t-il, « il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur, passé quelques heures instructives
avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état, dit à celle que j'aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon cou » . La contradiction, si contradiction il y a, n"a rien de très surprenant dans une constitution telle que celle de notre écrivain. Sensibilité et sensualité font souvent bon ménage. Mais on ne vit pas longtemps dans le commerce de Diderot sans se heurter à quelque chose de plus grave. .le veux parler de son goût pour l'ordure. Et le pis est qu'il ne s'agit pas ici de laisser aller; Diderot ne s'excuse point, il ne se reproche rien, il tire plutôt vanité de sa supériorité en ce genre. C'est ainsi qu'il se vante de savoir par cœur « les trois quarts des petits madrigaux infâmes de Catulle ». Et sa plume n'est pas plus chaste que ses lectures ou ses paroles. Diderot est Tauteur de
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trois romans dont l'un, la Religieuse, renferme la description complaisante d'une passion infjime, dont Ynuive, Jacques le Fataliste, est plein d'anecdotes grivoises, et dont le troisième est tout simplement un livre immonde. Débauche d'esprit, dira-t-on. Nullement.
Diderot est foncièrement obscène, il l'est avec délices et il l'est partout. Il est toujours prêt à glisser quelque vilenie dans ce qu'il écrit. Il en a sali le Rêve de d'Alejnbert. Ses lettres à Sophie en sont remplies. Cet homme ne respecte pas assez la femme qu'il aime pour lui épargner des propos équivoques et des anecdotes révoltantes. Diderot, en ces endroitslà, devient un être véritablement répugnant. Je rencontre une épigraphe faite au xviii'' siècle pour être inscrite sous son portrait :
Romancier, philosophe, enthousiaste et fin, Diderot égala Bacon et l'AréLin.
Le choix du second de ces deux noms propres pour caractériser le génie de l'écrivain français montre le genre de réputation que celui-ci avait déjà de son temps. Notez que Diderot lui-même accolait tout à l'heure à ce nom l'épithèle d'impur. Il n'y a, au surplus, à cet égard ni doute ni excuse. J'en suis fâché pour les fanatiques, pour ceux qui ne savent goûter notre philosophe et l'admirer qu'en supprimant toute distinction et en abdiquant toute critique : les pieds de leur idole trempent dans la boue.
On voit que je n'ai pas cherché à atténuer la contradiction qu'offre le caractère de Diderot. D'un côté des émotions généreuses et parfois élevées, de l'autre une imagination ordurière qui n'est pas un simple travers de l'esprit, comme on voudrait nous le faire croire, mais qui est une preuve de dépravation, et
qui, dans tous les cas, est incompatible avec la pudeur, avec la dignité personnelle, avec "K la distinction morale. Il va en Diderot deux sources toujours également prêtes à jaillir, l'une de sensibilité aimable et d'honnêtes sentiments, l'autre de propos grossiers et infects. Gomme la jeune fille enchantée du conte de Perrault, il ouvre la bouche tour à tour pour répandre des perles et pour vomir des monstres. Aussi l'impression totale que laissent ses écrits est-elle étrangement mêlée. Diderot est l»ien l'homme vertueux et sensible du xvm'' siècle : il inspire de l'intérêt, de l'affection même, si l'on veut, mais une affection et un intérêt qui n'ont absolument rien de commun avec le respect.
Les amis de Diderot l'appelaient d'habitude : « le Philosophe ». Lui-même acceptait et prenait ce nom. 11 le devait probablement au ton habituel de sa conversation, à sa manière de généraliser les questions, de leur donner un tour spéculatif. Il est certain, en tout cas, que les contemporains de Diderot avaient touché juste : ce polygraphe, qui a dispersé ses talents sur tant de sujets, était avant tout un penseur préoccupé des problèmes les plus vastes, l'univers, son origine, sa destinée.
Diderot est, par excellence, le philosophe du xviii" siècle. Il a même eu cette rare fortune que les progrès de la pensée et de la science l'ont rajeuni au lieu de le vieillir; ce n'est que de nos jours qu'on a compris tout ce qu'il y avait de vive intuition, de divination supérieure dans cet esprit qui, au premier abord, il faut l'avouer, paraîtrait plutôt diffus et confus.
Les écrits philosophiques de Diderot ne sont pas nombreux, et il s'en faut de beaucoup qu'ils aient tous une égale importance. Les vues de l'auteur subirent, avec l'étude et la réflexion, de grands changements, et ses livres portent la trace des tâtonnements comme des progrès successifs de sa pensée. Ajoutons qu'il n'a rien publié de systématique ni de complet. Les ouvrages dans lesquels nous avons à puiser ne sont guère que des pam-
phlets, des écrits d'occasion, les saillies d'un homme qu'une idée obsède et qui n'a de repos qu'après l'avoir fixée par écrit. Ce ne serait pourtant pas là tout à fait le cas des Pensées philosophiques, s'il est vrai qu'elles furent composées pour gagner quelques louis dont madame de Puisieux avait besoin. Ce fut le début de Diderot; il avait alors trentetrois ans. L'ouvrage se composaitde réflexions, Jetées pêle-mêle, sur l'athéisme, le scepticisme, les miracles, la religion. Il s'y trouvait des choses très hardies, allant très loin, puis, tout à côté, des professions de foi déistes, voire orthodoxes, mais qui n'empêchèrent pas le parlement de condamner l'ouvrage au feu. La Promenade d'un sceptique, qui est de l'année suivante (1747), semble confirmer l'opinion que l'auteur, à cette époque, en était encoi-e au déisme, à ce qu'on
appelle la religion naturelle ; l'écrit, au surplus, est sans importance : on peut le négliger. Il n'en est pas de même de la Lettre sur les aveugles, qui parut en 1749 et qui lit enfermer son auteur à Vincennes. Je ne dirai pas que celui-ci l'avait mérité, mais j'avoue qu'il n'y pas lieu d'en être surpris. Diderot, pour le coup, avait rompu avec toutes les traditions. Singulière composition, d'ailleurs, que cette lettre, et où il est inutile de chercher aucun ordre. L'auteur commence par raconter sa visite à un aveugle et par noter les observations qu'il a faites sur les idées d'un être privé d'un sens aussi capital que la vue. Il passe ensuite à l'histoire de Saunderson , mathématicien anglais qui avait été aveugle de naissance, et c'est là, dans un récit supposé des derniers moments de ce savant, que Diderot a glissé ses plus grosses
hardiesses. Le reste du livre traite des connaissances de l'homme dans leurs rapports avec les sens.
A partir de la Lettre sur les aveugles, la philosophie de Diderot prend un caractère particulier et très digne d'attention. Diderot n'a point une philosophie dans le sens que le mot avait pris avant lui et qu'il conserve encore de nos jours. 11 laisse la métaphysique de côté. ]1 écarte les notions abstraites de substance, de cause, de force, etc. Sa spécu lation est essentiellement concrète. Il cherche à coordonner les éléments de la réalité, à les ramener, autant que possible, à l'unité: il ne recule pas à cet effet devant les hypothèses, mais il ne quitte point terre pour cela. Ce n'est pas lui qui ferait comme le Théodore et l'Ariste de Malebranche, se renfermant dans une chambre et tirant les ri-
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deaux alin de consulter sans distraction la vérité intérieure, puis débutant par cette lumineuse proposition : « Le néant n'a point de propriétés ! » Le tour positif de la pensée de Diderot s'accuse principalement dans les pensées détachées qu'il a intitulées : De l' interprétation de la ?uiti(re (1754j, et qui pourraient s'appeler; De la méthode expérimentale. L'auteur s'y montre préoccupé de l'attente d'une grande révolution qui va se produire, du règne des sciences naturelles dont il proclame l 'avènement. Il lance des conjectures dont plusieurs semblent naturellement puériles aujourd'hui, mais non sans y mêler d'excellents conseils sur la méthode à suivre dans l'étude qu'il recommande. L'écrit, en somme, est un amalgame de vues et de banalités, de profondeur et de fatras. On fera bien d'y joindre le fragment, publié par Naigeon, Sur la matière
et le mouvement^ et les notes que Diderot avait écrites pour son usage et qui paraissent maintenant pour la première fois, dans l'édition de M. Assézat, sous le titre ^'Eléments de physiologie. Ces pages, rapidement tracées, renferment quelques-unes des plus fortes pensées de Diderot.
La vue d'ensemble nous manquerait, la philosophie de Diderot n'aurait pas trouvé sa forme complète et en même temps sa forme littéraire, s'il ne nous avait laissé Y Entretien avec d'Alembert et le Rêve qui fait suite à cet entretien. Ces conversations sont le plus ingénieux, le plus inattendu, le plus extraordinaire des ouvrages de l'auteur. Il y a mis ses idées sur toutes choses, la physiologie, la psychologie, la morale, la religion, il y a mis toute la pénétration intuitive de son esprit, tout son instinct des grandes ques-
lions et de leur solution, et il y a fait preuve en même temps d'une suite dans le raisonnement qui ne lui est pas habituelle. C'est véritablement un tout scientifique. On reconnaît dans ces pages le résultat définitif auquel étaient arrivées vingt-cinq années d'étude et de méditation. Diderot, au surplus, en jugeait lui-même ainsi. Il avait un faible pour ce travail : « Il n'est pas possible d'être plus profond et plus fou », écrit-il à mademoiselle Volland, en 1769, au moment oîiil venait de finir le second dialogue. « C'est de la plus haute extravagance, répète-t-il quelques jours après, et tout à la fois de la philosophie la plus profonde. » Et dans une lettre d'envoi à mademoiselle de Lespinasse : « Tels qu'ils sortirent de ma tête, ces dialogues étaient, avec un certain mémoire de mathématiques que je me résoudrai peut-être à publier un jour,
les seuls d'entre mes ouvrages dans lesquels je me complaisais. Il restera peu de chose à savoir dans ce genre de métaphysique à celui qui aura la patience de les relire deux ou trois fois et de les entendre K »
Jai dit que la philosophie de Diderot est une philosophie concrète, non pas une ontologie, mais un système de la nature. Sa méthode, il le déclare, est celle des physiciens, essentiellement expérimentale. Ses idées iflr les droits et les limites de la conjecture sont à la fois fines et justes. Il n'a garde de dédaigner « cet esprit de divination par lequel on subodore, pour ainsi dire des procédés inconnus, des expériences, nouvelles, des résultats ignorés ». mais il sait lui assigner ses
1. Cette « lettre d'euvoi, -jusqu'ici inédile, se trouve en tête du manuscrit de la bibliothèque de l'Ermitage, d'après lequel M. Assézat a imprimé les Éléments de physiologie. Voy. Œuvres, tome IX, p. 251.
limites. « Quand on a formé dans sa tête, dit-il, un de ces systèmes qui demandent à êtrevérifiés par l'expérience, il ne faut ni s'y attacher opiniâtrement, ni l'abandonner avec légèreté. Il faut mesurer sa constance sur le degré de l'analogie. Les idées absolument bizarres ne méritent qu'un premier essai; il faut accorder quelque chose de plus à celles qui ont de la vraisemblance, et ne renoncer, que (jHund on est épuisé, à celles qui promettent une découverte importante. » Toutes les notions générales, toutes les idées directrices de Diderot ont le même caractère de rigueur scientifique. Il veut qu'on abandonne le pourquoi pour ne s'occuper que du comment, car, dit-il « le comment se tire des êtres, le /jowrgwoi de notre entendement ». Il demande qu'on laisse les causes pour ne parler que « d'après les faits ». Il se défie des abstrac-
tions, des entités arbitraires, La force, par exemple, n'est pas pour lui distincte de la matière : « La molécule, douée d'une qualité propre à sa nature, est par elle-même une force active. Le repos absolu est un concept abstrait C{ui n'existe point en nature, et le mouvement est une qualité aussi réelle que la longueur, la largeur et la profondeur. » Et, avec sa vivacité habituelle, il ajoute: « Que m'importe ce qui se passe dans votre tête? Que m'importe que vous regardiez la matière comme homogène ou hétérogène? Que m'importe que, faisant abstraction de ses qualités et ne considérant que son existence, vous la voyiez en repos? Que m'importe qu'en conséquence vous cherchiez une cause qui la meuve? Vous ferez de la géométrie et de la métaphysique tant qu'il vous plaira; mais moi, qui suis physicien et chimiste, qui
prends les corps dans la nature et non dans ma tête, je les vois existants, divers, revêtus de propriétés et d'actions et s'agitant dans l'univers comme dans le laboratoire. »
.le relève ce caractère de la pensée de Diderot, parce que c'est le goût ou la répugnance pour les notions métaphysiques qui séparent proprement les esprits spéculatifs en deux familles, la pensée humaine en deux courants. Toutes les vues de notre philosophe se ressentent de sa défiance pour les abstractions, pour les distinctions imaginaires. Il se refuse à croire qu'un phénomène soit expliqué parce qu'on a inventé à cet effet une cause spéciale, et qu'à cette cause on a donné un nom. C'est ainsi, nous venons de le voir, qu'il est arrivé à l'identité de la matière et de la force: c'est ainsi encore qu'il
va s'élever à Tuiiité de la substance : « Il n'y a qu'une substance dans l'univers, dans l'homme, dans l'animal. La serinette est de bois, l'homme est de chair; le serin est de chair, le musicien est d'une chair diversement organisée ; mais l'un et l'autre ont une même origine, une même formation, les mêmes \fonctions et la même lin. » On voit que la différence entre le monde organique et le monde inorganique n'arrête pas notre penseur. « 11 est évident que la matière en général est divisée en matière morte et en matière vivante; mais comment se peut-il faire que la matière ne soit pas une, ou toute vivante, ou toute morte? La matière vivante est-elle toujours vivante? Et la matière morte est-elle toujours et réellement morte? La matière vivante ne meurt-elle point? La matière morte ne commence-t-elle
jamais à vivi-e? » Le passage suivant sur l'unité essentielle des forces est encore plus surprenant : « De même qu'en mathématiques, en examinant toutes les propriétés dune courbe, on trouve que ce n'est que la même propriété présentée sous des faces différentes, on reconnaîtra dans la nature, lorsque la physique expérimentale sera plus avancée, que tous les phénomènes, ou de la pesanteur, ou de l'élasticité, ou de l'attraction, ou du magnétisme, ou de l'électricité, ne sont que des faces différentes do la même alfëclion. » Le lecteur reste confondu quand, dans un autre endroit du même écrit sur l'interprétation de la nature, il entend Diderot exprimer l'idée que le magnétisme et l'électricité dépendent des mêmes causes, se demander si ce ne seraient pas des effets du mouvement de lotation du globe, et, par une
conjecture d'un bonheur qui a été rarement égalé, aller jusqu'à expliquer les aurores boréales par rélectricité.
Les notions de Diderot sur la matière et la force déterminent naturellement ses vues sur la vie, l'origine des êtres et la formation des espèces. La vie est, à ses yeux, « une suite d'actions et de réactions ». Il n'est pas loin de croire « que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la masse de la matière ; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir parce qu'il était possible que cela se fit; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une inlinité d'organisations et de développements; qu'il a eu, par succession, du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des
sons, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements; qu'il a peut-être encore d'autres développements à subir et d'autres accroissements à prendre qui nous sont inconnus ». La nature, selon Diderot, n'a probablement jamais produit qu'un seul acte. Tout porte à croire qu'il n"y a jamais eu qu'un premier animal, prototype de tous les autres, « dont la nature n'a l'ait quallonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes ». Pure hypothèse, dira-t-on; oui, répondra Diderot, mais une hypothèse qu'il faut embrasser « comme essentiel le au progrès de la physique expérimentale, à celui de la philosophie rationnelle, à la découverte et à l'explication des phénomènes qui dépendent de loiganisatiou ». {Interprétât, de la nature.)
Ne voilà-t-il pas Lamarck et Darwin anticipés ' ?
Aucun des éléments du transformisme moderne wa manque d'ailleurs à la théorie de Diderot. Il suppose que ce sont les organes qui produisent les besoins, et réciproquement les besoins qui produisent les organes. La double loi de la concuri-ence vitale et de la sélection est nettement énoncée. L'ordre relatif, l'harmonie que l'on signale aujourd'hui dans la nature vient de ce que les monstres se sont anéantis successivement : « Toutes les combinaisons vicieuses de la matière ont disparu et il n'est resté que celles où le mécanisme n'impliquait aucune con-
1. Diderot avait noté, avant Darwin, les fonctions digcstives de la Dionœa. Après avoir décrit la manière dont cette plante attrape et dévore sa proie, il signalait dans ce phénomène » la contiguïté du règne animal et du règne végétal. » « Voilà, disait-il, une plante presque carnivore. »
tradiction importante et qui pouvaient subsister par elles-mêmes et se perpétuer » *. Mais il y a un poète aussi bien qu'un savant dans notre philosophe, et il ne faudra pas s'étonner s'il quitte la terre pour se lancer dans les considérations les plus vastes : « Tous les êtres circulent les uns dans les autres, écrit-il, par conséquent toutes les espèces. Tout est un flux perpétueL Tout animal est plus ou moins homme, tout minéral est plus ou moins plante, toute plante est plus ou moins animal. Il n'y a rien de précis en nature. Il n'y a qu'un seul grand individu, c'est le tout... Il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin: il n'en a jamais eu et n'en aura jamais