Œuvrea, t. XI, p. 257, XIII, p
tion est finement sentie et l'opposition prétendue des deux systèmes heureusement ramenée à sa portée purement relative, lorsque Diderot se félicite que la nature ne puisse être rendue avec une précision absolue, lorsqu'il rappelle cette part de mensonge, dans toute production poétique, dont la limite ne sera jamais déterminée, lorsqu'il parle de cette lisière de convention sur laquelle on permet à l'artdesepromenerl Celte dernière expression lui plaisait, car nous la rencontrons déjà sous sa plume, quatre ou cinq ans auparavant, dans un article sur Bouchardon : « Où est la ligne que la poésie ne saurait franchir sous peine de tomber dans l'énorme et le chimérique? Ou plutôt qu'est-ce que cette lisière au delà de la nature, sur laquelle Le Sueuf, Le Poussin, Raphaël et les anciens occupent différents points : Le Sueur, sur le bord de la li-
sière qui louche à la nature, d'où les Anciens se sont permis le plus grand écart possible? Plus de vérité d'un côté, et moins de génie : plus de génie de l'autre côté, et moins de vérité. Lequel des deux vaut le mieux? » Et il conclut: « Laissez à l'art la liberté d'un écartapprouvépar les uns et proscrit par d'autres. Quand on a une fois avoué que le soleil du peintre n'est pas celui de l'univers et ne saurait l'être, ne s'est-on pas engagé dans un autre aveu dont il s'ensuit une infinité de conséquences? La première, de ne pas demander à l'art au delà de ses ressources; la seconde de prononcer avec une extrême circonspection de toute scène où tout est d'accord '. »
Diderot a passé successivement sous nos
1 oeuvres, t. X, p. 418, XI, p. 185.
yeux comme auteur dramatique, comme conteur, et comme l'auteur des Salons; il nous reste à parler de Vessayiste, en comprenant sousle nom d'Essais quelques écrits très courts qu'il est difficile de classer autrement, quelques articles de critique littéraire, et enfin les dialogues. Il faut toutefois dire auparavant un mot de la correspondance, d'autant plus que les lettres à mademoiselle Volland sont assurément l'une des parties des œuvres de l'auteur les plus lues et les plus goûtées. ^
J'en juge à cet égard comme tout le monde, et cependant Diderot ne me paraît pas destiné à rester et à compter parmi nos épistolaires. Il n'y a point de charme dans ses lettres. On n'en citera aucune qui fasse morceau
1. L'édition de MM. Assézat et Tourneux, après avoir écrit Voland avec une seule / pendant dix-sept volumes, change d'orthographe en arrivant aux Lettres, mais sans dire pourquoi.
et modèle, aucune après laquelle on ferme le volume en admirant combien cela est fort, ou élevé, ou exquis. Le plaisir qu'on y trouve tient plutôt à la personne de l'écrivain, à l'entrain de son esprit, à la bonhomie de son caractère, aux échappées de sa forte et franche nature. Ce qui est vivant intéresse toujours, et l'on linit par tout pardonner à la verve. Ajoutez que Diderot nous fait vivre dans une société singulièrement curieuse et même séduisante, qu'on arrive, en le lisant, à se croire de la maison au Grandval et à la Chevrette, qu'il apprend à connaître mieux que personne certains côtés de ce xviii^ siècle qui tient une place si considérable dans l'histoire de l'esprit humain aussi bien que de la société française. Enfin, et pour tout dire, il y a un roman dans cette correspondance, un roman d'une nature particulière, le roman
de l'âge mûr, la chronique d'un sentiment qui commence quand l'un des amants a quarantecinq ans, tandis que Sophie en a plus de trente et porte des lunettes. Mais Sophie est aimable, spirituelle et instruite, nous avons tout lieu de le supposer, et Diderot, de son côté, reste tendre et dévoué jusque dans la vieillesse. Jamais de tempête dans le ciel de ces amoureux, point de soupçon ni de jalousie, à peine un reproche quand une lettre s'est trop fait attendre. Au fond, j'ai tort de parler d'un roman, c'est d'un mariage qu'il s'agit, d'un mariage à la façon de ce temps-là, mais comme il n'y en a beaucoup en aucun temps, heureux et assorti. Quel dommage que nous n'ayons pas les réponses de mademoiselle Volland, pas même un bout de billet! Pour la connaître, on est réduit à en juger par l'alïection de Diderot, ce qui ne suftil
pas à reconstruire un portrait. La correspondance, en revanche, fait passer devant nous toute la famille de Sophie : sa mère, si revêche d'abord à la liaison avec Diderot, mais qui devient plus tard « la chère maman » ; sa sœur, madame Legendre, que notre philosophe appelle Uranie, avec laquelle il aime à marivauder, et surtout à causer de l'absente. Il y a une autre sœur, madame de Blacy, mais qui paraît moins souvent. Madame Volll land, en été, va au château d'Isle. Sophie na-
turellement l'y accompagne : de là les lettres qui nous font vivre à la fois avec Diderot . resté à Paris, avec les sœurs qui y sont restées aussi, et avec tous les amis et voisins dont on donne des nouvelles. C'est un attrait de la Correspondance que cette initiation à ce petit coin du monde ; c'en est aussi le défaut : il y a trop de choses qui n'ont point d'intérêt
pour nous, parce que nous ne connaissons pas les personnes; il y a surtout des obscurités que les éditeurs ne se sont pas donné jusqu'ici la peine d'éclaircir, et dont beaucoup ne peuvent plus être dissipées aujourd'hui et refroidissent nécessairement le lecteur.
Les éditeurs des œuvres complètes de Diderot ont réuni un assez grand nombre de ses articles de critique littéraire. Il en est deux qui, plus étendus et plus intéressants que les autres, sont aussi plus connus. Il est vrai que c'est à des titres différents. L'Eloge de Richardson, comme le remarque M. Assézat, a plutôt fait tort à Diderot en fournissant à ses ennemis des exemples fâcheux, de son goût pour la déclamation. 11 est certain que l'article a été écrit d'enthousiasme.
L'auteur avoue qu'il a jeté ses idées sur le
•JIK DlDF.r{OT.
pa[)i(M- ?ans ordre ni dessein, « à mesure qu'elles lui étaient inspirées parle tumulte de son cœur ». Aussi règne-t-il une sorte divresse dans ce morceau. L'admiration y passe toute mesure. Diderot place le romancier anglais à côté de la Bible et d'Homère. Il fait de ses écrits une pierre de touche pour juger les hommes. Ceux à qui Paméla, Clarisse et Grandisson déplaisent, sont jugés pour lui, et il ne rencontre jamais un admirateur de ces ouvrages sans être tenté de le serrer entre ses bras. Dans les transports de son zèle, il prend à partie le monde animé et inanimé. Il invoque ses amis, l'auteur, les siècles qu'il conjure de couler plus vite afin d'amener avec eux les honneurs qui sont dus à Richardson. Le manque de sens rassis est donc évident, il est volontaire, et ce serait être dupe que de chercher d.ins ce dithyi^amhequoi que ce soit
qui ressemble à un jugement proprement dit. On peut se demander, en revanche, s'il n'y a pas quelque injustice à insister, comme on le fait, sur une improvisation écrite au courant de la plume, pour un journaliste qui n'avait pas de quoi remplir son numéro. Diderot donne souvent des avantages contre lui avec sa manière de trahir en chaque occasion les impressions de sa mobile nature, sans s'être jamais fait connaître dune façon complète, dans un ouvrage ordonné et médité. Aussi j'en reviens toujours à mon sentiment : ce n'est pas le livre, ce n'est pas l'œuvre qu'il faut chercher dans les vingt volumes de Diderot, c'est Diderot lui-même, c'est sa personnalité, c'est ce caractère et ce talent qui restent toujours tantôt au-dessous, tantôt audessus de l'idée qu'on s'en était faite.
Les Réflexions sur Térence sont célèbres.
Elles furent écrites pour le même journal littéraire que VÉloge de Richardson, mais elles n'en ont ni l'exubérance, ni le décousu, a On n'est pas plus simple, plusélégant, plus net », a dit M. Villcmain. Il est évident que Diderot, qui adorait Téi'ence et qui n'hésite pas en plus d'un endroit à le mettre au-dessus de Molière ', qui possédait par conséquent son sujet, s'est montré ici plus maître de sa plume qu'à l'ordinaire. Est-ce justement pour cela, et parce que le morceau, à tout prendre, est vraiment distingué, que j'y suis d'autant plus frappé du manque de composition qui caractérise tous les écrits de l'auteur. 11 commence par rappeler que Térence était esclave, et là-dessus il s'embarque dans une
i. Œuvres, t. V, p. 233; VIII, 407; XI, 179. Les derniers mots de l'article sur Térence tendent, cependant, à établir la supériorité de Molière pour le don d'observation .
dissertation sur l'esclavage dans l'antiquité. Il a semé sa critique de remarques heureuses sur le goût, le style, l'harmonie, et il termine brusquement, mesquinement, en parlant de Colman, le traducteur anglais de Térence, et de l'état de la comédie en Angleterre. On n'est pas plus indifférent à l'effet qui résulte de la disposition des considérations et des arguments.
Je ne voudrais pas laisser croire, parce que Diderot manque de mesure dans quelquesunes de ses appréciations littéraires, qu'il ait été dénué du sens critique. Il l'avait, au contraire, et même parfois large et avec émotion, d'autres fois délicat et avec subtilité. Nous avons vu ce qu'il pense de Shakspeare. « Je crains bien, écrit-il, en parlant de Corneille, que nous n'ayons pris cent ans de
suite la rodomontade de Madiid pour Ihé-
roïsme de Rome, et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique. » Il est saisi, comme il convient à une âme de poète, de la langueur passionnée des fameux vers de Phèdre :
Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forôls!
Voilà qui est d'inspiiation, s'écrie-t-il, qui est trouvé, « et je m'estime plus d'en sentir le mérite que de quelque chose que je puisse écrire de ma vie ». De même pour Molière, qu'il était tout à l'heure disposé à mettre audessous de Térence : « Il est des endroits, dans les Femmes savantes, qui font tomber la plume des mains. Si l'on a quelque talent, il s'éclipse. On reste des jours entiers sans rien faire. On se déplaît à soi-même. Le courage ne revient qu'à mesure qu'on perd la mémoire de ce qu'on a lu, et que l'impression qu'on
en a ressentie se dissipe. » Le critique qui s'exprime ainsi peut bien avoir la note un peu forte, un peu exclamative, mais on ne saurait dire qu'i lait l'admiration déplacée ou vulgaire. Le morceau Sur les femmes tient de la critique littéraire, puisqu'il a été écrit à l'occasion d'un ouvrage de Thomas, mais Thomas y occupe fort peu de place, et l'on peut ranger cet écrit parmi les Essais de Diderot, avec les charmants Regrets sur ma vieille robe de chambre, et, si l'on veut, le Voyagea Bourbonne. L'Essai sur les femmes est un exemple plus frappant encore que le morceau sur Térence de cette absence de suite et de dessein que je signalais tout à l'heure dans la manière de Diderot. U y jette tout pêle-mêle, détails physiologiques, analyses morales, remarques littéraires, anecdotes, apostrophes à Thomas, apostrophes aux femmes elles-mêmes, et cela
sans transition, sans reprendre haleine, allant, revenant, partant de nouvean, avec quelques traits heureux, comme lorsqu'il dit que le livre de Thomas nest d'aucun sexe, — avec des passages du plus mauvais goût, celui, par exemple, où il demande « qu'on lui suspende les femmes sous les yeux comme des thermomètres des vicissitudes de nos mœurs », — avec une foule de remarques enfin qui témoignent d'une étrange et profonde expérience de la nature féminine. Quelques-uns des dialogues de Diderot sont encore des Essais, le Paradoxe du comédien, par exemple et ['Entretien arec la maréchale de Broglie. Il a même donné ce tour à des contes, à l'histoire de mademoiselle de la Chaux et à celle de madame de la Garlière. C'était la forme que prenaient spontanément SCS idées. Causeur infatitjalile comme il
DIDEROT. -llV.i
épithètes générales communes, telles que grand, magnifique, beau, terrible, intéressant, hideux, captivant moins la pensée de chaque lecteur, à qui cela laisse, pour ainsi dire, carte blanche, étaient celles qu'il fallait tounurs préférer. Je le laissai dire; mais, tout pi s, je lui répondais au dedans de moi-même : dVii, quand on est un pauvre diable comme toi, quand on ne se peint que des images triviales. Mais quand on a de la verve, des concepts rares, une manière d'apercevoiret de sentir originale et forte, le grand tourment est de trouver l'expression singulière, individuelle, unique, qui caractérise, qui distingue, qui attache et qui frappe. Tu aurais dit d'un de tes combattants qu'il avait reçu à la tète ou au cou une énorme blessure. Mais le poète dit : « La flèche l'atteignit au-dessus de
» l'oreille, entra, traversa les os du palais,
2Si DIDEROT.
» l»ii?a les dents de la mâchoire inférieure, » sortit parla Louche, et le sang qui coulait a le long de son fer tombait à terre en distil- )) lant par la pointe. »
Je note encore, toujoui's comme indication de la justesse du sens littéraire chez Diderot. ce mot d'une de ses lettres à Falconet : « Ce n'est pas au couiant de la plume qu'on fait une belle page. »
On aurait mauvaise grâce, je l'avoue, en présence d'un sentiment si vif de l'art d'écrire, à se récrier sur les incorrections, les fautes de goût, çà et là une plirase ridicule. 11 échappera à Diderot de dire : « Le pauvre philosophe dont on a mésinterprété la vivacité de l'intérêt! » On paidonne ceslapsus à l'iiomme ({ui produit beaucoup et vite, etqui ne corrige pas. Il veut, lorscju'on parle dee femmes, qu'on " Ircnipc sa plume dans l'arc-en-ciel et qu'on
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jette sur sa ligne la poussière des ailes d'un papillon ». — « Qu'est-ce que la femme? se demandc-t-il quelque part : le premier domicile de l'homme. » Ce sont là de sottes expressions, ce ne sont pas des fautes irrémissibles. D'autant mieux qu'on pourrait mettre en balance^ non seulement beaucoup de traits heureux, mais quelques grandes et belles pages, le passage que j'ai cité, par exemple, sur la morale, « cet arbre immense dont la tète touche aux cieux », etc.; celui qu'on lisait tout à l'heure sur le génie que dissimule une stupidité apparente; ou bien, enfin, la saisissante description de l'universelle caducité, à propos d'un tableau représentant des ruines: * Tout s'anéantit, tout périt; il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure. » Naigeon rapporte que BulVon regardait la péroraison de VAjtologie de ' l'abbé de Prades.
dont Diderot est r.iuli.'ur, comme l'un des morceaux les plus éloquents de notre langue. Je n'y contredis pas absolument ; toutefois je fais remarquer que ce passage est fort isolé dans l'œuvre de l'écrivain, et qu'il est visiblement rédigé, tandis que Diderot improvise presque toujours, i
C'est là le mot. Diderot est moins un artiste qu'un improvisateur. Il a tous les dons qui font l'improvisation : la facilité, l'abondance, la chaleur; une fois la plume à la main, les idées et les termes lui arrivent en foule; tout son être s'émeut et l'émotion le rend éloquent.ÎEn revanche, il ne compose pas. Il ne s'inquiète ni des transitions ni des gradations. Il n'est point possédé du besoin de la perfection. Aussi intéresse-t-il plus qu'il ne charme. Ses livres sont de ceux qu'on lit, de ceux auxquels on revient, mais non de ceux qu'on sa-
voure.Il a le sentiment, mais il manque de science; le mouvement, mais il manque d'ordonnance; la force, raaisil manque démesure; il a le flot, mais un flot trouble; de la sève, do la vie, mais ni choix, ni distinction; le génie si l'on veut, mais point de talent. La sensiblerie, l'emphase, la déclamation le rendent insupportable aux juges sévères, sa manière négligée, un je ne sais quoi de bourgeois et de vulgaire oft'ense les délicats; on est vingt fois tenté de le reléguer parmi les écrivains du second rang, ou, comme je disais tout à l'heui'e, parmi les auteurs qui ne sont pas écrivains, et puis l'on est ramené l'instant d'après parla sincérité, l'absence de prétentions, le naturel : on continue et l'on est entraîné par l'abondance et la verve. La verve, jl c'est l'attrait de Diderot, c'est le secret de sa puissance. Cet homme a le diable au corps.
Il est uiio inijige qui est devenue banale, maisqui se présente si naturellementà l'esprit lorsqu'on parle de Diderot, que l'on ne saurait pour ainsi dire l'éviter. Diderot fait penser au vers de La Fontaine :
Un torrent tombait des inoutagnes.
Ce n'est que force, bruit, confusion. Le courant s'élaigit par endi'oits et devient lleuve, mais un lleuve encore frémissant et débordant, et où le ciel ne se réflôcbit guère. Toutes sortes de cboses roulent dans ses flots, l'or aussi bien que la fange: auro turbidusHermns. Sur le compte d'un pareil écrivain, on e?t et l'on sera toujours partagé. Les lecteurs qui pardonnent tout à la force ne sont pas blessés de ses défauts, tandis que ses défauts empêchent l'homme de goût de jouir pleinement d'un écrivain qui, lui, en avait si peu. Heu-
reiisement pour noire auteur que les exigences des raffinés ont fait généralement place aujourd'hui à l'amour des choses violentes. On préfère la puissance qui s'étale, s'agite, se prodigue, à la science des elïets qui se contient et se dissimule, — et cette révolution dans le sentiment puhlic a profité à Diderot.
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IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CHATILLOX SLi\-SEI;.R, JEANNE ROBERT.
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