‹ DiderotChapitre 21 sur 48 · Œuvres, t. X, p. 357 et 406. XI, 228 et · texte numérisé non relu

Œuvres, t. X, p. 357 et 406. XI, 228 et

lui-même, il n'hésite pas à revenir sur ses premières impressions.

Au lieu d'être surpris de celles des appréciation, de Diderot que le temps n'a pas ratifiées, peut-être devrait-on admirer qu'il ait si souvent touché juste. N'oublions pas que les termes de comparaison sont pour beaucoup dans les jugements sur l'art, et qu'avec l'essor qu'ont pris les écoles modernes, le goût a reçu une éducation qui manquait à la critique d'avant la Révolution. Nous sommes autres, et cela à bien des égards. Ce que nous aimons le moins dans Greuze était justement ce qui touchait le plus Diderot, je veux dire le drame sentimental et domestique. Si son admiration pour Vernet paraît excessive, c'est qu'il partageait le goût de son temps pour le paysage savamment et artiliciellement composé. Si, en revanche, il nous paraît bien rigou-

reux et armé d'une règle un peu pédante lorsqu'il parle de Boucher et de son école, n'est-il pas excusable de n'avoir pas senti les grâces mièvres, la fantaisie absurde et charmante de ces peintres comme nous le faisons aujourd'hui? 11 y a donc en somme, cela va sans dire, des parties contestables dans les jugements de Diderot: mais il eut un honneur qu'on ne saurait lui contester, celui d'avoir loué comme il convenait les Chardin, les Hall, les La Tour, et, dans son dernier Salon , en 1781, d'avoir salué l'apparition de David.

Diderot n'était pas sans se défier lui-même de sa compétence en fait de peinture. Il a soin de rappeler qu'il n'est ni artiste, ni même amateur. Il s'était probablement intéressé aux arts de bonne heure, mais, il l'avoue quelque part, il n'y avait appliqué ses facultés critiques que lorsque Grimm l'eut engagé à

lui faire des Salons pour sa Correspondance. « C'est la tâche que vous mavez proposée, écrit-il à son ami, qui a lixé mes yeux sur la toile, et qui ma fait tourner autour du marbre. J'ai donné le temps à l'impression d'arriver et d'entrer. J'ai ouvert mon âme aux eiïets. Je m'en suis laissé pénétrer... J'ai compris ce que c'était que finesse de dessin et vérité de nature. J'ai conçu la mas;ie de la lumière et des ombres. J'ai conçu la couleur, j'ai acquis le sentiment de la chair. » Diderot y a acquis en même temps le vocabulaire du métier; il parle de dessous, de glacis, de pâte ; cependant, je le répète, il ne cherche pas, pour tout cela, à en faire accroire. Son ami Falconet vient de partir pour la Russie : il regrette en lui le guide qui avertissait son goût, renseignait sa critique. Il lui reste bien Greuze, Chaidin ; mais en vain bavarde-t-il

avec eux, en vain suit-il les expositions, visitet- il les ateliers : « Il y a tant de choses, dit-il, qui tiennent au technique et dont il est impossible de juger sans avoir eu quelque temps le pouce passé dans la palette. •»

Ce n'est pas, d'ailleurs, le métierseulemcnt qui lui manque, il l'a compris aussi, c'est encore et surtout une nature ; c'est le tempérament; c'est la faculté spéciale, intuitive, le don natif qui, dans chaque art, fait proprement l'artiste, ici le peintreet le sculpteur, ailleurs le musicien, l'écrivain, le poète. Diderot le sait si bien qu'il a une admirable page là-dessus. Il s'agit de Carie Vanloo, qui venait de mourir en laissantde belles esquisses pour la décoration de la chapelle de Saint- Grégoire, aux Invalides. « Mais dites-moi donc, demande Diderot, où il a trouvé cela. Car c'était une brute. Il ne savait ni penser.

ni parler, ni écrire, ni lire. Métiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais ni gauches, ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit. »

Beau passage, pour le dire en passant; réflexion profonde et expression magnifique I Je ne puis m'empêcher de noter l'image si rêveuse, la phrase si bien venue. Diderot a

rarement de pareilles pages.

Je disais que Diderot manque de lintuition pittoresque et plastique, qu'il n'a pas la naïveté de l'impression, la sensation immédiate et en quelque sorte physique que produit l'œuvre d'art sur l'organisation de l'artiste. La conséquence en est que sa critique des Salons est au fond de la littérature. Il se glisse toujours quelque chose entre lui et l'ouvrage qu'il étudie, une idée, un raisonnement. L'émotion, l'ébranlement nerveux, ne lui arrive qu'à la réflexion. Ce qui l'attire dans un tableau ou dans une statue, ce sont les mérites intellectuels, la conception, l'idée morale, l'ordonnance: ce sont l'expression, la noblesse, la vérité, le naturel; ce sont, enfin, les qualités qui ressortissent à la théorie de l'art, telles que la perspective, l'harmonie, la couleur. Et encore, en parlant du coloris, Diderot sait-il fort bien qu'il y

a là un sens qui ne se donne pas, affaire de don naturel et de vocation. Il compare assez justement ce que la couleur est dans un tableau à ce que le style est en littérature. Il y a des auteurs et des peintres qui pensent, qui savent ordonner, qui ont l'exactitude et la justesse; « mais, ajoute-t-il, de tous les temps le style et la couleur ont été des choses précieuses et rares » . Et dans une autre occasion : « Otez à Téniers son faire, et qu'est-ce que Téniers? Il y a tel genre de littérature et tel genre de peinture où la couleur fait le principal mérite. Pourquoi le conte de la Clochette est-il charmant? C'est que le charme du style y est. Otez ce charme, vous verrez.

0 belles ! évitez

Le foad des bois et leur vaste silence.

» Poètes, voilà ce qu'il faut savoir dire!

Peintres, allez voir la Foire (la Kermesse) de Téniers et dites-vous à vous-mêmes : Voilà ce qu'il faut savoir faire. »

Vrai et délicat I Mais ne sent-on pas, au besoin même de ramener l'an des arts à l'autre, de comparer pour les expliquer l'une par l'autre des choses qui restent, après tout, si dissemblables, ne sent-on pas la préoccupation littéraire fondamentale?

La prédominance de l'élément intellectuel et littéraire, dans les jugements de Diderot sur les arts, est tellement caractéristique de ses Salons , et sans leur enlever de leur agrément, elle en limite si évidemment la valeur critique, que je ne m'excuse pas d'y appuyer. Mis en demeure de choisir, l'écrivain n'hésite point à préférer la pensée à l'exécution, l'idée à la facture. « Jugerons-nous de l'art comme d'un métier, écrit-il dans le Salon de

1767, OU rapporterons-nous les productions du peintre à leur vrai but, à leur vraie raison? La peinture est-elle l'art de parler aux yeux seulement, ou celui de s'adresser au cœur et à l'esprit, de charmer l'un, d'émouvoir l'autre par l'entremise- des yeux? » Et encore plus explicitement dans une lettre à Falconet : « Sans technique point de peinture, il est vrai , mais que m'importe la peinture sans idéal? Et à tout prendre, j'aime encore mieux des idées que la couleur. »

Diderot, en somme, est un spiritualiste dans les arts ; or c'est sensualiste qu'il faut être pour les goûter et les apprécier comme il convient. Si la réflexion n'y nuit pas, c'est à la condition d'être contrebalancée par une robuste part d'instinct et de nature; l'âme seule donne à un tableau sa valeur idéale, complète.

mais il faut bien reconnaître que le tempérament lui suffit.

Diderot, quel que soit le mérite de ses jugements, fait compter avec lui, parce que son sentiment est toujours sincère et son opinion toujours raisonnée. Il tient pour l'antique, par exemple, et il y a des moments où, à l'entendre parler de la beauté idéale et de la ligne vraie, on craint de le voir verser dans le convenu. Son grand sens l'en préserve toutefois. On trouvera des passages où il recommande « l'observation continuellede la nature » comme suppléant la présence des grands modèles, et la servitude résultant d'une « imitation rigoureuse et forte » comme pouvant donner à un ouvrage un caractère peu commun, voire sublime '. Et comme la distinc-

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