DES JEUNES ARTISTES
soat partis pour Rome, incapables d'achever en Italie, avec quelque succès, les cours qu'ils avaient commencés à Paris. »
Je ne sais ce qu'il peut y avoir de strictement vrai ou d'exagéré là dedans. Tout ce que je puis affirmer à Votre Majesté Impériale, c'est que je me suis adressé de temps en temps moi-même aux maîtres dans les ateliers desquels ils travaillaient, et qu'ils ne m'en ont pas rendu un compte aussi défavorable que le contenu de cette lettre. Cependant les motifs qu'on y expose sont de la plus grande force et de la plus grande vraisemblance. Paris est un lieu de perdition pour tout jeune homme non inspecté.
J'estimerais donc ou de se passer absolument du séjour de Paris, en augmentant le cours des études ici, et d'envoyer les élèves droit de Pétersbourg en Italie; ou, si l'on veut qu'ils passent de Paris à Rome, de les renfermer, de les assujettir à une discipline rigoureuse, sans quoi les inconvénients représentés par l'auteur de ma lettre auront lieu, si la chose n'est pas encore arrivée.
Voilà pour les élèves qu'on envoie; voici pour les artistes qu'on appelle et même en général pour tous les sujets dont on peut avoir besoin. Il serait de la plus grande importance d'en bien, mais d'en bien rigoureusement constater la capacité, et cette capacité bien reconnue, de les employer et de les satisfaire. Je m'exphque.
Qu'importe à Sa Majesté Impériale que le graveur Henriquez, qu'on a fait venir, reste ou s'en retourne? Rien. Il ne dira pas qu'on n'a pas tenu avec lui les conditions de son traité, il mentirait; mais il dira qu'en deux ou trois ans de temps il n'a eu qu'une seule planche à gravera II dira qu'il perdait ici son talent par désœuvrement. Il dira qu'on a l'air d'y encourager les arts, mais que, dans le vrai, on les y néglige. Il dira du mal de la Russie à des gens qui ne demanderont pas mieux que de l'en croire. Et moi qui ai eu l'honneur d'approcher la souveraine, qui connais tout le zèle dont elle est consumée pour accroître la lumière, favoriser les sciences, allumer le goût des arts et de toutes bonnes choses dans son empire, je crierai à l'imposteur, je me désespérerai, mais on me rira au nez, parce qu'on a cent raisons de crédulité pour le mal et d'incrédulité pour le bien.
Il vaudrait mieux ne point envoyer d'élèves que de les exposer à revenir ignorants et corrompus.
Il vaudrait mieux ne point appeler d'artistes que de îes laisser revenir dans leur pays mentir, ou dire la vérité à leurs compatriotes.
Il vaudrait mieux laisser au progrès de la population, de la civilisation, des bonnes mœurs, de la richesse
I. Benoît-Louis Henriquez, né en 1732, mort en 1806, élève ■de C. Dupuis, n'a gravé, en effet, à Saint-Pétersbourg que la tète de la statue de Pierre le Grand, d'après le modèle de mademoiselle Collot.