‹ Diderot et Catherine IIChapitre 119 sur 185 · LITTERATURE · texte numérisé non relu

LITTERATURE

SUn L ENCYCLOPEDIE

J'ai travaillé près de trente ans à cet ouvrage. De toutes les persécutions qu'on peut imaginer, il n'en est aucune que je n'aie essuyée. Je laisse là les libelles diffamatoires de toutes couleurs. J'ai été exposé à la perte de l'honneur, de la fortune et de la liberté. Mes manuscrits circulaient de dépôt en dépôt, recelés tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. On a tenté plus d'une fois de les enlever. J'ai passé plusieurs nuits à ma fenêtre dans l'attente de l'exécution d'un ordre violent. J'ai été sur le point de m'expatrier, et c'était le conseil de mes amis, qui ne voyaient plus de sûreté à Paris pour moi. L'ouvrage a été proscrit et

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ma personne menacée par différents édits du roi et par plusieurs arrêts du Parlement. Nous avons eu pour ennemis déclarés la cour, les grands, les militaires, qui n'ont jamais d'autre avis que celui de la cour, les prêtres, la police, les magistrats, ceux d'entre les gens de lettres qui ne coopéraient pas à l'entreprise, les gens du monde, ceux d'entre les citoyens qui s'étaient laissé entraîner par la multitude. Cependant, au milieu de ce déchaînement général, tout le monde souscrivait. Ils voulaient avoir l'ouvrage et perdre les auteurs.

Lorsqu'on eut inutilement employé les moyens d'empêcher l'ouvrage, on ne songea plus qu'à ralentir son exécution et à nuire à sa perfection. Nous avons souffert de suspensions de plusieurs années et de défections de coopérateurs, et, pour comble de disgrâce, un infâme imprimeur, qui dépeçait mon ouvrage à mon insu pendant la nuit, a mutilé dix volumes et brûlé les manuscrits qu'il ne jugeait pas à propos d'employer*.

On fit du nom d'encyclopédiste une sorte d'étiquette odieuse qu'on attacha à tous ceux qu'on voulait montrer au roi comme des sujets dangereux, désigner au clergé comme ses ennemis, déférer aux magistrats comme des gens à brûler et traduire à la nation comme de mauvais

I. Sur les corrections opérées ainsi par Le Breton et par son proie, après le bon à tirer de Diderot, voir la Correspondance littéraire de Grimm du i^*" janvier 1771. « Jamais, dit madame de Vandeul dans ses Mémoires sur son père, je ne l'ai VTi parler froidement à ce sujet; il était convaincu que le public savait, comme lui, ce qui manquait à chaque article et 1 impossibilité de réparer ce dommage lui donnait de l'humeur vingt

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citoyens. Un encyclopédiste est encore aujourd'hui un homme de sac et de corde, sans qu'on sache quand cela finira ; c'est ainsi qu'on nous peignait dans les cercles de la société et dans les chaires des églises, et l'on continue.

Il restait une dernière ressource, c'était de nous rendre ridicules.

M, de Choiseul, qui nous haïssait sans savoir pourquoi, lira de l'obscurité un pauvre diable très méchant, sans connaissances, sans génie, sans talent, sans principes et sans mœurs, et lâcha contre nous cette espèce d'Aristophane, qui était bien aussi pervers que l'ancien, mais qui n'avait pas sa verve. On nous mit sur la scène, et l'on vit Rousseau à quatre pattes, Helvétius donnant des leçons de vol à son valet, moi je ne sais comment. Des satires personnelles succédèrent à cette comédie. Le tout, mauvais, tomba dans la boue avec l'auteur, qui y est resté avec ses tristes productions et cette plaisante inscription : Pâlis, sot * ; c'était l'anagramme du personnage.

ans après. Il exigea pourtant que l'on tirât un exemplaire pour lui, avec des colonnes où tout était rétabli. Cet exemplaire est en Russie avec sa bibliothèque. » Un chercheur heureux remettra peut-être un jour la main sur cet exemplaire qui, jusqu'à présent, n'a pas été retrouvé, non plus que celui où Diderot avait inscrit « une infinité de notes marginales » et que, dans le premier moment de colère, il avait voulu « faire jeter au milieu de la boutique » de Le Breton.

I. Les Philosophes furent représentés à la Comédie-Française le 2 mai 1760. Une caricature à l'eau-forte, qui accompagne ini des pamphlets publiés à cette occasion porte en guise de légende le jeu de mots auquel Diderot fait allusion.

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Il n'est pas surprenant qu'au milieu de ces troubles renaissants l'Encyclopédie, avec toutes les qualités d'un excellent ouvrage, ait eu tous les défauts d'un mauvais.

Il serait bien digne de Sa Majesté Impériale de faire le rôle contraire à celui qu'on a fait en France et de porter l'Encyclopédie, qui n'est qu'un précieux manuscrit, à l'état d'un bel ouvrage. J'avoue que j'aurais grand plaisir d'écrire au frontispice : « Ce sont les Français qui l'ont voulu mauvais; c'est la souveraine des Russes qui l'a rendu bon. »

Cette tentative trouverait sa ligne dans l'histoire des choses qu'elle a exécutées dans la guerre et pendant la paix.

Très assurément, l'ouvrage lui serait dédié, et ce monument, glorieux pour elle, honteux pour la France, serait également utile à sa nation et à toutes celles de l'Europe.

h' Encyclopédie, telle qu'elle est, n'est ni sans mérite ni sans considération. Combien sa réputation et son utilité ne s'accroîtraient-elles pas si elle était ce qu'elle peut être !

J'ai en ma disposition tous mes coopérateurs, tous mes amis, sans en excepter d'Alembert, quoiqu'il m'ait lâchement abandonné au septième volume, me laissant sur les bras les dix derniers, dont je me suis tiré seul en sept années, mais au hasard d'y perdre la vie et le sens commun par excès de fatigue.

Je puis, sans le même danger, avec la multitude des secours qui m'environnent, une douzaine de coopérateurs et le grand nombre de choses qui sont assez bien faites pour n'avoir besoin que d'une revision légère, porter dans un intervalle de temps assez court cette énorme entreprise à un tel degré de perfection que, de plus d'un siècle, nos successeurs ne trouveront pas matière à un supplément de vingt feuilles.

Je m'engage à envoyer le manuscrit complet à Sa Majesté Impériale dans le courant de la sixième année, à compter du jour de mon arrivée en France.

Si Sa Majesté Impériale veut réserver le manuscrit pour son propre usage, cela dépendra de sa volonté, et elle pourra se flatter de posséder le monument de l'esprit humain le plus rare qui existe. Sa Majesté Impériale conçoit que, travaillant pour elle, sous ses auspices et par ses ordres, l'ouvrage sera fait avec liberté; qu'on suppléera ce qui manque; que les articles défectueux seront rectifiés ; que les redondants seront resserrés; que les mutilés seront étendus; que les renvois seront soigneusement indiqués et remplis, et que je donnerai à la partie des arts mécaniques toute l'exactitude dont elle est susceptible pour le discours et les planches.

C'est moi qui ai fait toute la dépense des commerçants associés pour notre édition. Elle se montait, l'entreprise achevée, à un million cinq cent mille livres ou à trois cent mille roubles.

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Ils ont tiré quatre mille cinq cents exemplaires, dont il ne reste pas un seul depuis plus de quatre ans.

Ils ont vendu l'exemplaire, l'un portant l'autre, neuf cents francs.

Ils ont donc eu une rentrée de plus de quatre millions, et, toutes dépenses prélevées, un résidu de deux millions cinq cent mille francs et ils en conviennent. C'est même cet intérêt pécuniaire qui nous a soutenus contre nos ennemis. On a mieux aimé conserver quatre millions à la nation que d'envoyer cette somme à l'étranger.

Je puis promettre à Sa Majesté Impériale de faire tomber et notre première édition, qui est la meilleure, et toutes les éditions subséquentes. Je la substituerai aux premiers entrepreneurs qui auront fait pour elle une dépense de deux cent cinquante mille roubles.

Dans l'état actuel de l'ouvrage, une dépense de quarante mille roubles, en portant la chose au plus loin, suffira pour rendre l'ouvrage aussi parfait que je le conçois et pour le temps que j'ai fixé. Il en coûterait sept mille roubles de moins à un particulier, mais on n'ignore pas que l'ouvrage se fait pour une souveraine, et les souverains sont faits pour être pillés.

Je rendrai compte de cette somme soit à Sa Majesté Impériale elle-même, soit à M. le général Betzki, d'après les reçus des travailleurs. Entre ces reçus, Sa Majesté permettra qu'il n'en paraisse aucun des miens.

Je prendrai sur moi la direction générale, toute la

partie des arts mécaniques, discours et planches, l'histoire de la philosophie ancienne et moderne et tout ce qui tient à la langue usuelle.

Je n'ambitionne d'autre honoraire que celui d'avoir élevé à l'honneur de Votre Majesté Impériale un grand monument littéraire, de laisser après moi sur la terre quelque trace durable de mon existence et consacrer les dernières années de ma vie à construire une pyramide sur laquelle je puisse inscrire le nom auguste et sacré de ma bienfaitrice.

Peut-être se mêle-t-il à ces motifs un peu de ressentiment du mal qu'on m'a fait, mais je crois qu'une vengeance qui tourne à l'avantage de l'espèce humaine et à l'avantage particulier d'une grande nation peut être pardonnée.

Ce qui suit ne s'adresse plus à Votre Majesté Impériale. II faut parler à la souveraine d'utilité et de gloire; à son ministre, de finance et d'intérêt.

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