‹ Diderot et Catherine IIChapitre 120 sur 185 · A MONSIEUR LE GÉNÉRAL BETZK.I · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE GÉNÉRAL BETZK.I

M. le général peut prendre toute confiance en ma parole, parce que, dans cette circonstance, la partie de commerce m'est aussi connue que la partie littéraire.

Je lui assurerai une rentrée de plus de deux millions et demi, toutes dépenses prélevées.

L'ouvrage et sa propriété seraient un fonds sûr, inaltérable et éternel qu'il pourrait attacher à quelques-

SUR l'encyclopédie. 437

uns de ses établissements, ce qui concilierait en même temps l'utilité générale, le bien de la nation et la gloire de l'impératrice.

L'entreprise m'a été proposée par des financiers français que j'ai refusés, malgré les conditions avantageuses qu'ils attachaient à mon travail, parce que j'étais excédé de fatigue et de persécutions.

Des libraires de France et de Hollande m'ont vainement tenté, parce que je ne voulais plus avoir affaire à des ingrats et à des fripons.

La rentrée de chaque volume de discours rendait au libraire de Paris quatre mille cinq cents louis; la rentrée de chaque volume de planche environ neuf mille louis.

La somme sera beaucoup plus forte à Pétersbourg.

Le manuscrit prêt, M. le général ouvrira une souscription en faveur de son établissement ; rien de plus honnête, rien de plus patriotique.

Celte souscription sera ouverte non seulement pour la Russie, mais pour le reste de l'Europe.

S'il manque un homme à cette manutention, j'en fournirai un, jeune, honnête et intelligent : c'est le même qui a dirigé la vente, la distribution et le magasin de nos propres commerçants. 11 s'appelle Stoupe'. Sa réputation de probité est faite.

I. Jean-Georges-.Vntoine Stoupe, né à Laon d'un père saxon, fut reçu libraire le 7 avril 1772 et imprimeur le i3 août de l'année suivante. 11 vivait encore en 1806.

Il y aurait un de vos magasins ici pour la Russie, un autre à Amsterdam pour le reste de l'Europe. Votre ambassadeur et votre chargé d'affaires le surveilleraient.

Le point est d'avoir le manuscrit et c'est mon affaire. Le reste s'arrangera de cent façons diverses, comme tout autre commerce. La voie la plus expéditive et la plus sûre sera la meilleure. Je suis sûr qu'il ne rentrera pas une fois l'an de vos ports dans les nôtres un seul bâtiment sans une vingtaine d'exemplaires de l'ouvrage souscrit, si vous accordez une légère remise, comme il est d'usage.

Ce que j'offre à Sa Majesté Impériale, je l'ai offert à quatre particuliers que je ne connaissais point et dont je n'exigeais ni n'attendais aucune reconnaissance ^. Si j'ai voulu leur sacrifier gratuitement six années de ma vie, mes vues ne seront pas moins pures avec Sa Majesté Impériale, à qui je dois tant de dévouement et de reconnaissance. J'entrerai constamment en partage de gloire avec elle ; en la nommant, on me nommera aussi, et cette récompense ne suffit-elle pas à une âme qui a un peu de hauteur et de générosité.^ Au reste, ce que je ne ferai point pour Sa Majesté Impériale, je ne le ferai pour personne, pas même pour mon souverain. Il me faut de la sécurité et il n'y a que Sa Majesté Impériale qui puisse m'en assurer autant que j'en

I. Il serait intéressant de connaître les noms de ces quatre particuliers; malheureusement, ce que Diderot indique ici est la seule trace de cette négociation.

SLR l'encyclopédie. 439

exige. Les quatre particuliers à qui je me dévouais voulaient publier l'ouvrage en France, et ce seul mot rompit net toute négociation.

Que M. le général se consulte et que Sa Majesté Impériale ordonne, et tout sera fait, et fait à point nommé.

Si les dangers auxquels la première Encyclopédie avait exposé son auteur n'existaient plus, l'autre offrait de sérieuses difficultés d'exécution, et l'on pouvait craindre que le gouvernement français ne vît pas d'un œil très favorable une concurrence à une entreprise qui n'avait dû qu'à son importance financière de se voir à peu près tolérée. Puis, l'auteur était-il bien sûr de retrouver parmi ses collaborateurs survivants l'enthousiasme qu'il leur avait soufflé jadis I> Il avait vieilli lui-mcme depuis lors et les dix années qui lui restaient à vivre n'auraient pas suffi pour un pareil labeur. Enfin la longue guerre soutenue à cette époque par la Russie contre les Turcs avait singulièrement compromis ses finances , et le moment était mal choisi pour engager, sur la parole d'un honnête homme quelque peu visionnaire, de si vastes capitaux. Ces objections très sérieuses n'étaient cependant pas les plus redoutables : la faveur dont Diderot jouissait auprès de l'impératrice avait soulevé des jalousies pro—

fondes : celle de Betzki n'était pas la moins éveillée ; de plus, son caractère irrésolu remettait souvent en question les décisions en apparence les plus fermes. A la veille de quitter Saint-Pétersbourg, Diderot félicite ironiquement dans une lettre à l'impératrice a cet honnête homme qui, entre mille excellentes qualités, a le défaut, si c'en est un, d'osciller perpétuellement entre le oui ou le non » , de refuser « de Sa Majesté un présent de quarante mille roubles » et de lui restituer, à lui Diderot, l'offre d'un travail de douze ans (les chiffres avaient changé). A la Haye, il reçoit du docteur Clerc l'avis que le projet n'est pas abandonné, comme on le pouvait croire.

« Comment ! vrai ! l'Encyclopédie est une affaire décidée ! Point de mauvaise plaisanterie, docteur, s'il vous plaît ; quoi ! je ne mourrai pas sans avoir fait encore une bonne action et refait un grand ouvrage : une bonne action, en dotant, pour ma part, un établissement élevé pour l'humanité; refait un grand ouvrage, en le conformant au plan sur lequel il avait été projeté; je ne mourrai pas sans m'être bien dignement vengé de la méchanceté de mes ennemis ; je ne mourrai pas sans avoir élevé un obélisque sur lequel on lira : A l'honneur des Russes et de leur souveraine et à la honte de qui il appartiendra ! Je ne mourrai pas sans avoir imprimé sur la terre quelques traces que le temps n'effacera pas ! J'y mettrai les quinze dernières années

SUR l'encyclopédie. 44i

de ma >ie ; mais, à votre avis, qu'ai-je à faire de mieux? »

Et le même jour (i5 juin 1774), il écrivait à Betzki :

w Je vous avais prédit, monsieur le général, qu'à peine notre projet aurait transpiré que ceux qui s'occupent à présent des réimpressions en seraient alarmés et me feraient des propositions. La chose est arrivée ; je n'ai pas daigné leur répondre; car il est bien décidé dans ma tète que, si je ne refais pas l'Encyclopédie pour vous, je ne veux plus entendre parler de cet ouvrage, à quelque condition que ce puisse être. Ou vous l'aurez telle que je la conçois, ou elle leur restera telle qu'elle est, telle qu'ils l'ont voulue. Elle n'est encore que trop bien pour cette canaille-là. Il ne leur faut que des hommes et des ouvrages médiocres ; et, à juger de leur état à venir par les premiers symptômes de leur récente maladie *, j'espère qu'ils n'en manqueront pas. ))

L'illusion dura plusieurs mois. Il se réjouissait de l'entrée au ministère de Sartine, qui devait rendre l'exécution du projet encore plus facile. « Je pourrai donc, écrivait-il encore de la Haye à l'impératrice,

Page 1