‹ Diderot et Catherine IIChapitre 125 sur 185 · SUR MA MANIÈRE DE TRAVAILLER · texte numérisé non relu

SUR MA MANIÈRE DE TRAVAILLER

Lorsque ma tête est épuisée, je me repose ; je donne le temps aux idées de repousser ; c'est ce que j'ai appelé quelquefois ma recoupe ', métaphore empruntée d'un des travaux de la campagne.

Cela fait, je reprends ces réclames d'idées tumultueuses et décousues et je les ordonne, quelquefois en les chiffrant.

Quand j'en suis venu là, je dis que mon ouvrage est achevé.

J'écris tout de suite, mon âme s'échauffe de reste en écrivant.

S'il se présente quelque idée nouvelle dont la place soit éloignée, je la mets sur un papier séparé.

Il est rare que je récrive, et les différents petits papiers que Votre Majesté a entre les mains n'ont été écrits qu'une fois ; aussi reste-t-il des négligences, toutes les incorrections légères de la célérité.

Je ne lis ce que les autres ont pensé sur l'objet dont je m'occupe que quand mon ou\Tage est fait.

Si la lecture me détrompe, je déchire mon ouvra ire.

mot ou la syllabe qu'on imprimait au bas d'une page et qu'on réitérait au commencement de la suivante, et la note qui rappelle au correcteur le dernier mot ou le dernier folio d'une épreuve. Diderot s'était déjà servi de ce mot dans cette dernière acception à propos des prétendus mémoires de sœur Suzanne, et de la lacune qu'ils étaient censés présenter. Voyez la Religieuse, tome V, page 162 des Œuvres complètes.

I . Littré donne à ce mot le sens de regain : c'est bien ce que Diderot veut dire.

Si je trouve quelque chose dans les auteurs qui me convienne, je m'en sers.

S'ils m'inspirent quelque nouvelle idée, je l'ajoute en marge, car, paresseux de copier, je réserve toujours de grandes marges.

Voilà le moment de consulter les amis, les indifférents et même les ennemis.

Les ennemis ! oui, madame, ceux que je méprise. Je fais comme le médecin qui guérit son malade avec du bouillon de vipère.

Je n'ai jamais refusé un bon conseil à celui que je méprisais , ni rejeté celui que j'en pouvais recevoir, ni rougi de l'obligation que je lui en avais.

Il s'en manque bien encore que l'ouvrage puisse être publié ; il y a le travail de la lime, le plus épineux, le plus difficile, celui qui épuise, fatigue, ennuie et ne finit point, surtout chez une nation où quatre expressions de mauvais goût tuent un très bon ouvrage, où l'on ne permet pas la rencontre dure de deux voyelles, où l'on est blessé de la répétition d'un même mot quelquefois dans une page ; où l'on exige que vous soyez doux, clair, facile, élégant, élevé, harmonieux ; où les femmes écrivent purement et jugent en dernier ressort. Ah! quelle tâche que celle d'un auteur chez un peuple qui se soucie fort peu qu'on l'instruise, mais qui veut sur toutes choses être amusé, même dans les matières les plus sérieuses, les plus importantes ! Nous faisons bien plus de cas de la

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couleur que du dessin. Point de salut pour celui (jui ne sait pas écrire. Cet auteur travaille pour le premier écrivain qui saura se parer de ses dépouilles et joindre l'agréable à l'utile. Tout le monde crie au plagiai , mais tout le monde laisse le premier dans la poussière et lit le dernier. Les plumes du paon s'attachent si bien, à la longue, sur les ailes de la corneille, qu'elles lui restent en propre. Voltaire en est un excellent exemple ; il est vrai que celui-ci était trop riche de son fonds.

Le désespoir, c'est qu'on croit avoir vu toutes les incorrections, et que l'ouvrage imprimé vous en montre qui crevaient les yeux.

Alors le public se partage ; malheur à l'ouvrage qui n'excite point de schisme !

Au milieu de ce tumulte, l'auteur qui a un peu de fermeté d'âme sourit; l'auteur pusillanime souffre.

Cependant tout s'apprécie à la rigueur et les censeurs stupides louent aussi impudemment que s'ils n'avaient jamais blâmé.

Pour moi, je ne crains ni le jugement de mes actions, ni la censure de mes écrits.

Je permets au plus déterminé scélérat de publier le libelle le plus atroce contre mes mœurs ; il ne m'empêchera pas de dormir; il n'attaque qu'un point de ma vie; et ce point, justifié parle passé et par l'avenir, reprendra bientôt la couleur du fil entier.

J'abandonne mes ouvrages à la censure, parce qu'il

est une trinité contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais : le vrai qui engendre le bon, et le beau qui procède de l'un et de l'autre.

On a public contre l'homme et contre l'auteur dix mille papiers. Que sont-ils devenus? On l'ignore, et l'homme et l'auteur sont restés tout juste à la place qui leur était due, excepté en ce moment, où il plaît à Votre Majesté de leur accorder mille fois plus qu'ils ne méritent.

Le manuscrit se termine par quatre ou cinq pages dont il serait assurément curieux de pouvoir donner le fac-similé : on dirait, à en suivre les lignes serrées et pressées, les hésitations, les angoisses, les brusques retours d'un amoureux. Visiblement Diderot ne peut se décider à clore à tout jamais ce cahier. Il a beau écrire en tête de son papier Avant-dernier feuillet , il a toujours oublié quelque chose. Dans celui-ci, il prend solennellement des engagements que les circonstances ne lui permettront pas de tenir.

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