CHAPITRE PREMIER
Il n'y a de vrai souverain, il ne peut y avoir de vrai législateur que le peuple.
Il est rare qu'un peuple se soumette volontairement à des lois qu'on lui impose.
II les chérira et les respectera, il y obéira et les défendra comme son propre ouvrage s'il en est lui-même l'auteur.
Ce ne sont plus les volontés arbitraires d'un seul, ce sont celles d'un grand nombre d'hommes qui ont consulté entre eux sur leur bonheur et leur sécurité.
Elles sont vaines si elles ne commandent pas également
I . Voyez pages 49^ et ôig ci-dessus. L'original de ces Observations n'est pas joint aux manuscrits de Diderot transporté jadis de I Krmitage à la lîibliothèquc Impériale ; la copie que je possède et dont M. le burun Pichon, qui l'avait retrouvée dans un lot de \ic\ix papiers, m'avait lait présent, est intitulée : Mémoire envoyé pur Diderot ù l'Impératrice de Russie au retour de son voyage à Pétersbourg.
à tous ; elles sont vaines s'il y a un seul membre de la siKiété qui puisse les enfreindre impunément. Le premier [HMiit d'un code doit donc être de prendie des précautions }x)ur assurer aux lois leur autorité,
La première ligne d'un code bien fait doit lier le souverain. 11 doit commencer ainsi :
« Nous, peuple^ et nous, souverain du peuple, jurons ' conjointement les lois par lescjuelles nous serons également jugés; et s'il nous arrivait, à nous souverain, de les en- Ireindre, ennemi de notre peuple, il est juste qu'il soit le nôtre, qu'il soit délié du serment de fidélité, (pi'U nous jKîursuive, qu'il nous dépose, et même qu'U nous condaonne à mort si le cas l'exige » .
C'est la première loi de notre code. Malheur au souverain qui méprisera la loi, malheur au peuple qui souffrira le mépris de la loi! Et qu'à chaque loi ce serment soit fait par le peuple et par le souverain, et que, sur l'original et sur les copies publiques, il soit pris acte que ce serment a été fait.
Tout souverain qui se refuse au serment se déclare d'avance esclave ou tyran.
La seconde loi, c'est que les représentants de la nation se rassembleront tous les cinq ans pour juger si le souverain s'est également conformé à ime loi qu'il a jvuée, statuer sur la peine qu'il a méritée s'il a été réfractairc, le continuer, le déposer, et jurer derechef ces lois, serment dont il sera pris acte.
Peuples, si vous avez autorité sur vos souverains, faites un code. Si votre souverain a toute autorité sur vous, laissez là votre code : vous ne forgeriez de chaînes que pour vous.
Après ce préliminaire, le second point dont le code doit offrir la décision est la forme de gouvernement dont lu nation a fait choix.
L'impératrice de Russie est certainement despote. Son intention est-elle de garder le despotisme, de le transmettre à ses successeurs ou de l'abdiquer ?
Si elle le garde, qu'elle fasse son code comme il lui plaira ; elle n'a pas besoin de l'aveu de la nation.
Si elle l'abdique, que cette abdication soit formelle. Si celte abdication est sincère, qu'elle s'occupe, conjointement avec la nation, des moyens les plus sûrs d'empêcher le despotisme de renaître, et qu'on lise dans le premier chapitre la perle infaillible de celui qui ambitionnerait, à l'avenir, l'aulorité arbitraire dont elle se dépouille.
Voilà le premier pas d'une instruction proposée à des peuples par une souveraine de bonne foi, grande comme Cathciùnc seconde et aussi ennemie de la tyrannie qu'elle.
Si, en lisant ce que je viens d'écrire et en consultant sa conscience, son cœur tressaillit de joie, si elle ne veut plus d'esclaves, si son sang se retire, si elle pâlit, elle s'est crue meilleure qu'elle n'était.
C'est une question à discuter s'il faut mettre les institutions publiques sous la sanction de la nation.
Je n'aime point à faire entrer dans les actes de la souveraineté des gens qui prêchent un être supérieur au souverain et qui font dire à cet être tout ce qui leur plaît.
Je n'aime point à faire une chose de fanatisme d'une chose de raison.
Je n'aime point à faire une chose de foi d'une chose de conviction.
Je n'aime point à donner de la considération et du poids à ceux qui parlent au nom du Tout-Puissant.
La religion est un appui qui finit toujours par renverser la maison.
La distance entre l'autel et le trône ne peut jamais être trop grande.
L'expérience de tous les temps et de tous les lieux a démontré le danger du voisinage de l'autel et du trône.
Les prêtres sont encore de plus suspects conservateurs des lois que les magistrats, et en aucun lieu du monde on ne peut les réduire à l'état de purs ou simples citovens ; ils ont osé souvent dire qu'ils ne relevaient que de Dieu; ils n'ont jamais cessé de le penser; partout ils ont prétendu à une juridiction particulière, ils ont prétendu au droit de lier et de délier des serments ; c'est accéder à leurs prétentions que de les en rendre déjx)sitaires.
On ne peut tenir trop bas une race d'hommes qui sanctifie le crime quand il lui plaît ; on ne peut trop se défier d'une race d'hommes qui a conservé le privilège de parler au peuple assemblé au nom du maître de l'univers. Votre politique sage et éclairée leur prescrirait en vain rigoureusement ce qu'ils auraient à leur dire sans qu'ils puissent s'en écarter sous les peines les plus sévères.
Jamais les troubles de la société ne sont plus terribles que quand les perturbateurs peuvent se servir du prétexte de la religion et en masquer leurs desseins ; les peuples qu'ils n'ont que trop souvent opprimés se sont accoutumés à regarder les prêtres comme intercesseurs auprès d'un dieu, vengeur unique de l'oppression des rois et comme leurs protecteurs.
Le trône est tôt ou tard occupé par un superstitieux, c'est-à-dire que le règne des prêtres y arrive tôt ou tard ; c'est alors que les peuples sont souverainement malheureux.
Le prêtre, dont le système est un tissu d'absurdités, tend secrètement à entretenir l'ignorance ; la raison est l'ennemie de la foi et la foi est la base de l'état, de la fortune et de la considération du prêtre.
Le prêtre est un personnage sacré aux yeux du peuple.
,")6C DIDEUOT ET CATHERINE 11.
L'intérêt et la sécurité du monarque demandent qu'on lui ôte son caractère.
Plus le prêtre est saint, plus il est dangereux ; la politique divine a favorisé la corruption des prêtres. Le prêtre corrompu n'est rien, il est avili ; celui-là n'a pas pourvu à la tranquillité de la société qui a négligé la chose à laquelle les peuples mettent plus d'importance qu'à leur vie.
Les méchants rois ont besoin de dieux cruels pour trouver dans le ciel l'exemple de la tyrannie.
Mais l'homme juste et libre ne demande qu'un Dieu qui soit son père, des cieux qui le chérissent et des lois <jui le protègent.
Catherine et Montesquieu ont ouvert leurs ouvrages par Dieu. Ils auraient mieux fait de commencer par la nécessité des lois, fondement du bonheur des hommes, contrat où l'on stipule pour notre liberté et nos propriétés. C'est une politique de la part de l'une et de l'autre. Le désir de cette politique aurait dû leur faire sentir le mal et leur inspirer la crainte de l'augmenter.
Loin de donner cette marque de distinction à la religion et à l'état du prêtre, j'aurais affecté de le placer entre les conditions communes de la société, j'aurais affecté d'en faire un sujet comme un autre. Sa vraie place était tout juste au-dessus ou au-dessous du comédien.
Dans l'instruction pour un code de lois adressé aux nations, auriez-vous osé lui donner vine place ? « — Non, mais je me serais bien gardé de le nommer le premier. » J'aurais d'abord parlé de moi, ensuite du militaire, puis du magistrat, puis des différentes classes de sujets entre lesquelles le prêtre aurait paru devant ou après le commerçant.
Quel est l'homme un peu sensé qui, au premier coup
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diril impartial sur toutes les rclipions do la terre, n'\ reconnaisse un tissu de mensonges extravagants, un s>s— lème où les rangs ont été ordonnés ainsi : Dieu, le saceriloce, la royauté, le peuple. Cet ordre peut-il être consenti j)ar un souverain ? La religion n'est pas même sans affreuses conséquences dans l'état démocrali<|ue ; dégradez tant que vous (wurrez un système mensonger qui vous dégrade ; c'est à tous les souverains que je le dis.
Il est un vice commun à tous les corps, c'est de prétendre à la jH'ééminence ; ce vice est moins caché, plus violent, plus dangereux dans le sacerdoce que dans aucun autre.
Malheur au peuple où le prêtre est chargé de l'instruction d'un jeune roi 1 11 l'élève ]x>ur Dieu, c'est-à-dire pour lui-même.
Quels sont les deux principes qu'il lui inculque spécialement ) L'abnégation de sa raison, la soumission profonde à la religion, l'intolérance et la parfaite indifférence de toute espèce d'autorité, excepté celle de Dieu ; tout ce <{u'il lui dit en cent façons se réduit à ces mots : Vous u'étes rien devant Dieu, vous êtes le maître absolu des peuples; mais il s'en excepte.
Le philosophe dit beaucoup de mal du prêtre, le prêtre dit beaucoup de mal du philosophe, niais le philosophe n'a jamais tué de prêtres et le prêtre a tué beaucoup de philosophes ; le philosophe n'a jamais tué de rois, et le prêli'e en a tué Ijeaucoup.
On a dit des jésuites que chacun d'eux était un poignard dans la main du général.
On peut dire au moins avec autant de vérité qu'un poignard est dans la main de chaque prêtre, mais soyons vTais : pourquoi les philosophes n'ont-ils tué ni prêtre, m roi .3 C'est qu'ils n'ont ni confessionnaux, ni chaires pu-
bliqucs ; c'est qu'ils ne séduisent point en secret ; c'est qu'ils ne prêchent point aux peuples assemblés, car ils sont quelquefois des fanatiques. Il est vrai que leur fanatisme n'a point un caractère sacré ; ils ne parlent point au nom de Dieu, mais de la raison qui ne parle pas toujours froidement, mais qui est toujours froidement écoutée et qui ne promet pas de paradis et ne menace pas de l'enfer.