CHAPITRE II
La Russie est une puissance européenne ; peu importe qu'elle soit européenne ou asiatique ; le point important est qu'elle soit grande, florissante et durable.
Les mœurs sont partout des conséquences de la législation et du gouvernement : elles ne sont ni africaines, ni asiatiques, ni européennes, elles sont bonnes ou mauvaises.
On est esclave sous le pôle où il fait très froid ; on est esclave à Constantinople où il fait très chaud.
Il faut que partout un peuple soit instruit, libre et vertueux. Ce que Pierre P"" apporta en Russie, s'il était bon en Europe, était bon partout. Sans nier l'influence du climat sur les mœurs de l'état actuel de la Grèce et de l'Italie, l'état futur de la Russie montrera assez que les mœurs bonnes ou mauvaises ont d'autres causes.
Ces Scvlhcs si jaloux de leur liberté, s'ils existaient encore, occuperaient qvielques provinces ou russes ou voisines de la Russie.
L'empire de la Russie occupe une étendue de trentedeux degrés en latitude et cent cinquante-cinq en longitude. Civiliser à la fois une si énorme étendue de pays me
paraît un projet au-dessus des forces humaines, surtout lorsque je promène mes regards sur la lisière et que je trouve ici des déserts, là des glaces, ailleurs des barbares de toute espèce.
Une chose qui me semblerait très sage serait d'abord de porter la capitale au centre de l'Etat : les grandes routes, les communications avec tous les parties de l'empire, le séjour des grands dans leurs terres, les entrepôts de consommation, les chemins de traverse.
La capitale est un grand animal qui reçoit sans cesse et ne rend rien.
Les villes frontières sont par leur nature des lieux de défense et d'esclavage.
La seconde chose serait de choisir un personnage peu important par la naissance et par la fortune, de lui assigner un district et d'y faire exécuter un plan de civilisation bien sagement combiné, qui seivirait de modèle à tous les autres districts. Pour cet effet, il faudrait que le gouverneur fût un homme sage et instruit, et qu'affranchi de tous les tribunaux, il ne répondît qu'à son souverain de ses différentes opérations.
Ce district serait, par rapport au reste de l'empire, ce qu'est la France par rapport aux contrées qui l'entourent, et ne tarderait pas à leur donner la loi.
L'impératrice n'aurait-elle civilisé que ce canton pendant la durée de son règne, qu'elle aurait beaucoup fait.
La troisième chose serait d'attirer une colonie de Suisses, de la placer convenablement, de lui assurer les privilèges de la liberté et d'accorder les mêmes privilèges et la même liberté à tous ceux de ses sujets qui entreraient dans la même colonie.
Les Suisses sont agriculteurs et soldats, ils sont fidèles. Je sais par cœur toutes les objections qu'on peut opposer
-JyO DIDEUOT ET C ATIIEUINE II.
à ces moyens ; elles sont si frivoles que je ne me donne pas la peine d'y répondre.
Un plan d'administration serait vme inspiration de la sagesse même : l'intérêt le mieux entendu l'aurait dicté, le succès en serait géométriquement démontré qu'il ne s'exécuterait pas. Pourquoi cela ."^ C'est qu'il n'est pas venu dans la . tête d'un indigène et qu'il suppose le concoui's d'un étranger ; par une vanité détestable et une ridicule puérilité, on ne peut rien et on voudrait tout faire par soi-même; on est aveugle et on repousse la lumière exotique.
Rien de plus rare, entre les ministres d'une même cour, que d'en voir un assez grand, assez honnête, assez bon citoyen pour suivre un projet commencé par son prédécesseur; c'est ainsi que les abus s'éternisent, c'est ainsi que (out s'eniame et rien ne s'achève, par un sot orgueil dont l'influence fatale se répand sur toutes les branches de l'adininislration, qui suspend le progrès de la civilisation et qui aurait fixé les peuples dans l'état de barbarie si les chefs en avaient été constamment et également entêtés. Mais Sa Majesté ne permet pas qu'on parle mal de ceux qu'on appelle ses amis; ainsi, taisons-nous.
Il est évident que, dans une société bien ordonnée, le méchant ne peut nuire à la société sans se nuire à luimême. Le méchant sait cela ; mais, ce qu'il sait encore mieux, c'est qu'il gagne plutôt comme méchant qu'il ne perd comme membre de la société à laquelle il nuit.
Croiriez-vous qu'en Finance les fermiers généraux n'aient pas senti de tout temps qu'ils se nuisaient à eux-mêmes en nuisant à la société ? Ont-ils renoncé à leur état .3 Non.
Grand problème à résoudre : ce serait que le mal que l'on fait à la société fût toujours moindre que celui qu'on se fait à soi-même.
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Comnient le résoudre ? Il y aura toujours telle circonstance dont un méchant saura profiter et où il n'y a nvd rapport entre le bien qu'il se fait comme méchant et le mal qu'il se fait comme citoyen.
Le principe dont il s'agit s'applique rigoureusement au souverain, par la raison qu'il est maître de tout, qu'il est impossible que sa méchanceté ne l'appauvrisse pas.
il en est de même des particuliers de conséquence ; il n'y a aucune loi qui ne conduise à ce résultat : Donc votre volonté. Sire, est que nous brûlions nos maisons.
Voici pourtant une difficulté : les lois naturelles sont étemelles et communes ; les lois positives n'en sont que des corollaires.
Donc les lois positives sont également éternelles et communes. Cependant il est certaines lois positives qui sont bonnes et utiles dans une circonstance et mauvaises dans lelle autre.
11 est certain qu'il n'y a pas de code qu'il ne iaiJle réformer avec le temps. Cette difficulté n'est pas insoluble, mais il faut la résoudre.
Il est plus avantageux d'obéir aux lois d'un seul souverain, seul maître, que de dépendre de plusieurs.
J'en conviens, mais à condition que le maître sera le premier esclave de la loi.
C'est contre ce maître, le plus puissant, le plus dangereux des malfaiteurs, que les lois doivent être particulièrement dirigées.
Les autres malfaiteurs peuvent troubler l'ordre do la société, lui seul put la renverser. Il n'y a qu'un palais dans un empire, il y a une centaine de millions de maisons autour de ce palais.
Pour une fois que le sens commun, la grandeur d'âme, l'équité, la fermeté, le génie tombent sur ce palais, ces qua-
lités qui font le grand roi doivent une centaine de millions de fois tomber à côté.
On doit donc, selon une loi de la nature que nous ne pouvons déranger, s'attendre à être gouverné par un sot, par un fou, par un méchant.
On n'a rien fait lorsqu'on n'a pas pourvu à cet inconvénient.
L'objet, la fin de tout gouvernement, doit être le bonheur des citoyens, la force, la splendeur de l'État et la gloire du souverain.
Il ne faut pas demander quel est l'objet d'un gouvernement absolu ; peu importe quel il est, mais quel est son effet P Son effet est de mettre toute liberté, toute propriété dans l'absolue dépendance d'un seul.
Si le maître est un homme juste, éclairé et ferme, tout sera dirigé du moins pendant son règne vers le plus grand bien de tous.
Mais ce plus grand bien supposé, ces trois qualités réunies, s'il est juste sans être instruit ou ferme, il ne fera rien ou que des sottises, et ainsi du manque de justice, de lumière, etc. Mais il est rare de trouver une de ces qualités séparées poussée dans un certain degré dans un homme. Combien il est plus rare de les trouver poussées à un certain degré et réunies !
Si donc l'étendue de la Russie exige un despote, la Russie est condamnée à être vingt fois mal pour une fois bien gouvernée. Si, par un de ces prodiges qui ne sont pas dans l'ordre commun de la nature, elle avait trois bons despotes de suite, ce serait encore un grand malheur pour elle et pour toute autre nation où la soumission à la tyrannie ne serait pas l'état habituel. Ces trois despotes excellents habitueraient la nation à une obéissance aveugle ; sous leurs règnes, les peuples oublieraient leurs droits inaliénables;
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ils tomberaient dans une sécurité et une apathie funestes ; ils n'épiouveraient plus celte alarme continuelle, conservatrice nécessaire de la liberté.
Ce pouvoir absolu qui, placé dans la main d'un bon maître, faisait tant de bien, le dernier de ces bons maîtres le transmettrait à un méchant et le lui transmettrait scellé par le temps et par l'usage, et tout serait perdu.
Je disais à l'impératrice que, si l'Angleterre avait eu trois souveraines de suite telles qu'Elisabeth, l'Angleterre serait asservie pour des siècles, et elle me répondit : (( Je le crois. »
Dans quelque œntrée que ce puisse être, l'autorité souveraine doit donc être limitée d'une manière durable.
Le problème difficile à résoudre n'est donc pas de donner des lois et même de bonnes lois à un peuple, c'est de meltre ces lois à l'abri de toute atteinte de la part du souverain.
L'action héroïque d'vm bon despote est de lier un bras à son successeur, et c'était la première question à poser à la commission.
Puisque l'ordre de la nature est qu'il y ait vingt fous pour imsage, le bon gouvernement sera celui où la liberté du peuple sera la moins et celle du souverain la plus restreinte qu'il sera possible.
Pourquoi la Russie est-elle moins bien gouvernée que la France.^
C'est que la liberté de l'individu est réduite à rien et que l'autorité souveraine y est encore trop grande, que la liberté naturelle y est encore trop restreinte.
L'impératrice, à qui je faisais ces observations, me dit : « Votre avis serait donc que j'eusse un parlement à l'anglaise? ))
Je lui répondis : « Si Votre Majesté Impériale pouvait l'avoir d'un coup de baguette, je crois qu'il existerait demain, n