OBSERVATIONS ET QUESTIONS SLR LA VARIOLE
Observation sur une petite vérole naturelle.
Une jeune Kamchadale fut amenée en Russie avec |)lusieurs autres sous le règne de l'impératrice Élizabetli. A l'âge de douze ans elle fut attaquée d'une fièvre continue très aiguë, accompagnée de mouvements convulsifs et de délire frénétique.
Cet accident arriva dans le mois de mars ; ce mois est froid en Russie ; on y chauffe tous les appartements sans
I . Les autographes do ces observations et de ces questions font ])artie des papiers du fameux médecin Pierre Camper, déposés dans la bibliothèque de la Société Néerlandaise pour les progrès de la médecine et dont M. le D"" Israels a jDublié en 1881 un inventaire sommaire (Amsterdam, Fr. Miiller, in-8<^, 18 pages). Les questions portent de la main de Camper: «Par M. Diderot; j'ai envoyé les solutions le a'i d'avril 177'!. »
mesure et sans »'';.'aicl à la température de l'air. La chambre lie la malade était très chaude, quatre personnes l'habitaient avec elle, y avaient leurs lits, etc.
Le troisième jour de la maladie, la garde-malade cl deux autres ièmmes s'endormirent, et le sommeil est robuste dans ce pays. La malade profita de ce moment ]>0UT s'échapper; elle sort du lit en chemise, la tète nue. la poitrine découverte, les pieds nus et passe dans ses bras^ la pelisse de peau de mouton qui appartenait à la gardemalade.
La Kamchadalc descendit dans cet accoutrement les escaliers du palais, gagna une des cours qui est au nord. Y chercha un endroit pour s'y coucher. La terre était couverte de neige glacée qui fondait un peu pendant le joiuet qui regelait pendant la nuit.
Il V avait dans cette cour un grand amas de bois qui formait un carré dont le centre était vide ; pour pénétrer à ce centre, la malade fut obligée de passer par une ouverture fort étroite; elle y arriva cependant, s'y coucha, s'endormit, sans se réveiller, pendant le cours de trois nuits et de trois jours.
Qu'on se représente un corps brûlant qui se couche sur un lit de neige gelée, il est évident que la superficie doit fondre et que la malade se trouve comme dans un berceau d'eau glacée. C'est aussi dans une position pareille que la malade a dormi pendant soixante heures.
Elle se réveilla après ce long sommeil sans pouvoir mouvoir ni la tête ni les bras. Ses cheveux faisaient corps avec la glace, et les manches de sa pelisse, gelées de même, s'opposaient aux mouvements de ces parties.
Gomme la malade ne délirait plus, elle comprit le danger de son état; elle jeta des cris pendant longtemps avant que d'être secourue.
Une femme qui allait puiser de l'eau à la Neva entendit ces cris pitoyables. Sa première idée fut qu'on avait assassiné quelqu'un et qu'on l'avait porté derrière ce tas de bois. Elle courut en faire le rapport à l'ofïicierde garde au palais ; il se rendit sur le lieu d'où les cris partaient. On remarqua le petit passage dont j'ai parlé, on y fit entrer un enfant qui rendit compte de ce qu'il voyait. Alors on déplaça le bois et quand le passage fut libre, on vit la malade incrustée dans la glace qui avait le corps couvert de pustules de petite vérole de la meilleure espèce.
On transporta la malade dans la chambre qu'elle occupait au palais ; mais à peine y fut-elle pendant quelques heures qu'elle s'y trouva fort mal, à cause de la chaleur. Ses pustules s'affaissaient. Elle se fit transporter près de la fenêtre ; elle priait qu'on l'ouvrît de temps en temps, et par ce moyen la maladie se termina de la manière la plus prompte et la plus favorable.
Les femmes qui habitaient la même chambre gagnèrent celte petite vérole, par contagion ; mais comme les préjugés nationaux sont plus forts que la raison et l'expérience même qu'on a sous les yeux, ces femmes, bien loin de rafraîchir, de renouveler l'air, faisaient chauffer les poêles plus fortement encore. Leur petite vérole devint maligne ; elles périrent toutes deux, le second ou le troisième jour de l'éruption des pustules gangreneuses.
Voilà l'observation telle qu'un médecin français qui a pratiqué la médecine longtemps en Russie, où il la pratique encore, me l'a communiquée, et voici mes réflexions sur ce fait :
Je ne sais quelle peut être la qualité de l'air froid, ni sa raison salutaire dans la petite vérole, mais je pense que si cet effet a lieu dans la petite vérole, il doit avoir
lieu également dans toutes les maladies contagieuses, fièvre putride, etc.
C'est le stimulant auquel il faut rapporter en grande partie l'action naturelle des poumons, stimulant qui perd son énergie par la chaleur, l'état stagnant et la combinaison avec des vapeurs, de quelque nature qu'elles soient.
De toutes les excrétions, la plus considérable dans l'état de santé, c'est la transpiration. Je ne doute point qu'elle ne soit plus considérable dans l'état de maladies telles que la petite vérole, etc.
Cette excrétion doit être très malsaine et passer sa qualité à l'air qui en est chargé.
Cet air est reporté dans les poumons qui reprennent et rendent à l'animal le virus dont la nature tend à le dégager ; c'est une façon très naturelle de s'empoisonner.
Je pense donc que l'air libre, frais et renouvelé, est très nécessaire dans la petite vérole et autres maladies contagieuses.
Sur ce je m'en rapporte aux maîtres de l'art.
Sujet d'une troisième dissertation sur la petite vérole ou questions proposées à M. Camper :
1» Quelle sont l'origine et la date de la petite vérole ?
3° La petite vérole vient-elle toujours par contagion ?
3*» Si elle n'est pas aussi vieille que l'homme, pourquoi ne se produirait-elle pas aujourd'hui comme autrefois ?
4° Les enfants d'un homme et d'une femme qui vivraient séparés du reste des hommes à une grande dis-
tance de toute société infectée, auraient-ils ou n'auraientils pas la petite vérole ?
5" En inoculant la petite vérole, n'y a-t-il absolument aucun péril d'inoculer une autre maladie ?
6° Quoiqu'un climat froid ou chaud ne fasse rien au succès de cette opération, l'air froid n'y est-il pas salutaire et nécessaire ? Les habitants du Malabar chassent de la cabane les inoculés et les laissent nus, exposés à l'air froid de la nuit.
PROPOS DE DIDETIOT SUR l' I MPÉR ATRICE DE UtSSIE
(fragment inédit de suard)^.
M. Diderot est revenu de Hollande, ivre d'admiration pour l'impératrice de Russie et exprimant son ivresse d'une manière très aimable et très intéressante. J'ai eu une longue conversation avec lui et il ne m'a parlé que de l'impératrice ; il m'en a cité une foule de traits ; je vais tâcher de me rappeler les plus curieux, mais ils perdront
I. Voyez p. 494 ci-dessus. On retrouve un dernier écho presque textuel de ces propos dans le Tribut de la Société nationcde des Neuf Sœurs (1791, tome II, pp. iSS-iSg). Voici ce court fragment où l'on remarquera d'inévitables redites, Diderot ayant dû forcément se répéter beaucoup en parlant devant tant d'auditeurs différents de Catherine et de leurs entretiens.
« Je suis tout étonné, disait M. Diderot à l'impératrice, d'oublier en causant avec votre Majesté, que je parle avec une souveraine. — Pourquoi ne l'oubUeriez-vous pas .'' reprit cette princesse, je ne m'en souviens jamais.
n M. Diderot ne put s'empêcher un jour de paraître étonné de trouver l'impératrice si instruite. « C'est que j'ai eu, lui
58o DIDEROT ET CATHEUINE II.
sur le pajîier beaucoup de cette grâce, de cette onction qu'il donne à ce qu'il dit.
« Je suis parti, disait-il, pour Pétersbourg avec la certitude que je serais bien reçu par l'impératrice; j'allais à elle avec la recommandation de ses bienfaits, et c'est une recommandation à laquelle on ne manque jamais.
» Quand je lui fus présenté, ajoute-t-il, je ne sais pas un mot de ce que je lui dis, car j'étais agité du plus grand trouble, mais ce que je lui dis lui fit sûrement plaisir, car je la vis fort touchée et troublée elle-même.
» Après une heure de conversation, elle me dit :
)) — Monsieur Diderot, vous voyez bien cette porte par où vous êtes entré ; elle vous sera ouverte tous les jours depuis trois heures après midi jusqu'à cinq.
» Comme il n'a su de sa vie l'heure qu'il était, M. Grimm prétend qu'il arrivait souvent après quatre heures, lorsque l'heure venait de laisser entrer des personnes qui travaillaient avec l'impératrice, elle avait toutes les peines du inonde à le faire sortir.
» Comme il est fort caressant dans la conversation, il frappait sans cesse sur le genou de l'impératrice et même avec assez force pour l'obliger à faire mettre une table entre elle et lui : il prenait souvent ses mains et les baisait fort tendrement, ce qui ne déplaisait point à l'impératrice. Les princes doivent aimer ces familiarités qui ne
» répondit-elle, deux excellents maîtres, le malheur et la retraite, » et je les ai eus pendant vingt ans.
» M. Diderot avait relu Tacite à Pétersbourg. L'impératrice lui demanda ce qu'il pensait de Tibère. — « Qu'il faisait par principe le mal que les autres font par instinct.
» M . Diderot demanda un jour à combien se montaient les revenus et les dépenses de la Russie. — Les revenus sont à un million de plus que par le passé et les dépenses sont d'un million de moins. »
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supposent qu'un manque d'usage et non un manque de respect. On lui demandait comment il trouvait l'impératrice. — C'est l'âme de Brutus dans le corps de Cléopâtre, répondit-il.
» — Je suis tout étonné, lui disait-il un jour, d'oublier en causant avec Votre Majesté, que je parle à une grande souveraine. — Pourquoi ne l'oublieriez-vous pas.^ lui ^ répondit-elle, je ne m'en souviens jamais.
» Il n'y a riende si dangereux, disait Diderot, qu'un despote juste, ferme et éclairé ; s'il est remplacé par un autre qui ait les mêmes qualités, c'est un plus grand malheur encore, mais toute espérance est perdue pour une nation, si elle en a un troisième... — Savez-vous bien, lui répondit l'impératrice, que vous parlez à un despote ? — Oui, madame, à un desjxDte juste, ferme et éclairé.
» Il ne put s'empêcher un jour de paraître étonné de la trouver si instruite sur tant d'objets.
» — C'est que j'ai eu, lui répondit-elle, deux excellents maîtres, le malheur et la retraite, et je les ai eus pendant vingt ans.
)) — Je ne regrette l'enfer que pour une classe d'hommes, lui disait Diderot. — Lesquels .3 lui demanda l'impératrice. : — Ceux qui mentent aux princes. — En ce cas, répliqua vivement cette princesse, vous m'allez dire la vérité. Que pense-t-on de moi à Paris ^
» La question était embarrassante, il hésita un moment et dit : — Madame, il y a des gens qui vous croient innocente de la mort de Pierre III, et ils pensent que c'était fort bien fait que de déposer un tyran imbécile ; d'autres ne vous en croient pas innocente...
» Et il s'arrêta là. — Et ceux-là ? demanda l'impératrice. Ceux-là, répondit-il, pensent comme les autres
)) Je ne sais pas si, d'après le principe de Diderot, il ne
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méritait pas au moins de passer par le purgatoire pour cette réponse-là.
» L'impératrice lui disait : — Je vous vois quelquefois la tête d'un homme de cent ans, quelquefois celle d'un enfant de douze ans.
C'était le voir à merveille.
» Un jour qu'ils disputaient avec beaucoup de vivacité, elle lui dit : — Vous avez la tête chaude et moi aussi, nous nous interrompons l'un l'autre, nous ne nous entendons pas et nous disons des sottises. — Avec cette différence» répondit Diderot, que lorsque j'interromps Votre Majesté, je fais une grande impertinence. — Non, répliqua-t-elle. entre hommes est-ce qu'il y a des impertinences ?
» — Je donnerai, disait-elle un jour, la paix aux Turcs comme il me convient, et quant àPougatchef, c'est un sot, il sera pendu avant trois mois.
)) Je ne sais pas ce qu'il y a de Diderot dans tous ces traits, mais certainement tout n'en est pas, et dans ce caslà j'aimerais mieux le roman que l'histoire.
» Au reste il se défend très sérieusement d'avoir dit le mot qu'on lui a prêté « que les Russes sont un fruit pourri avant d'être mûr » , et il a raison de s'en défendre ; quand cela serait, il ne lui convient pas de le dire, et je ne le crois pas même disposé à le penser. »