L.NK ALULSATION DE LÈSE-PATRIE EN
De tous les écrivains du xviii<^ siècle Diderot fut assurément le plus casanier; à part quelques voyages à Langres et un séjour à Bourbonne en 1770, il semble jusqu'en 1778 n'avoir jamais perdu de \'ue les horizons de Montmorency sur lesquels s'ouvraient les fenêtres de la Chevrette, résidence ordinaire de Madame tl'Épinay, ou les coteaux de Ghennevière-sur-Marne au pied desquels est bâti le château du Grandval, appartenant alors à d'Holbach. On conçoit qu'il ait longtemps éludé les sollicitations de Falconet, et que la perspective d'un trajet aussi long, aussi pénible et parfois aussi dangereux l'ait fait à bon droit hésiter. Peu à peu cependant les raisons qu'il alléguait s'étaient modifiées ou évanouies. Il avait marié sa fille, achevé le texte de V Encyclopédie et assuré, s'il venait à mourir, le sort
Co DIDEROT ET CATHERINE II.
de sa femme. Il touchait, il est vrai, à la soixantaine, et lorsqu'il prit enfin cette décision maintes fois ajournée, ses rapports avec Falconet s'étaient altérés au point que durant une année entière (1771) ils n'avaient pas échangé une ligne. « Tant que Falconet, écrivait madame de Vandeul, put se persuader que mon père n'abandonnerait jamais ses pénates et que la reconnaissance ne l'amènerait pas en Russie, il ne cessa de le persécuter pour y venir... Mais quand mon père eut pris la résolution d'y aller et que M. de ?Sarischkine * eut consenti à l'y conduire, son arrivée le refroidit et la suite de ce refroissement fut une brouillerie. »
Le 7 mai 1773, Diderot signait par-devant notaire une convention aux termes de laquelle Pierre-Charles Lévesque, « bourgeois de Paris, » acceptait une place de gouverneur à l'École militaire des cadets de Saint- Pétersbourg. Le 3o du même mois, en présentant à Falconet celui qui devait être l'éditeur des œuvres posthumes du statuaire et le premier historien en France de la Russie, il ajoutait : u Demain, oui, demain, je pars pour la Haye et quand j'aurai embrassé le prince de Galitzin pendant une quinzaine de jours, qui sait ce que je deviendrai? Le plus léger choc de sa part pourrait me jeter au beau milieu de votre atelier... Vous rappelez-vous un M. de Narischkine, gentilhomme de la Chambre de Sa Majesté Impériale ? Eh bien! cet
I. Alexis Vassillévilch Narischkine, sénateur et chambellan de Catherine II, mort en i8o').
DKPAUTPOLn LA RUSSIE. Cl
honnête Narischkine est à présent aux eaux d'Aîx-la- Chajielle. Il compte en partir vers la fin du mois de juin, et il m'a persuadé que ce serait un grand plaisir pour lui et pour moi de rouler et de causer quelques centaines de lieues dans la même voiture. Ma foi, tout cela a bien l'air d'une vérité ; madame Diderot y croit si fermement qu'elle s'est occupée et s'occupe depuis un mois sans relâche des préparatifs d'un long voyage. Gela ne lui déplaît pas trop. Elle n'aimerait pas que je mourusse ingrat. Cependant, mon ami, je suis bien vieux. Vous ne savez pas combien de temps il faut pour vieillir et moi je le sais ; mais je me dis que la terre est aussi légère à Pétersbourg qu'à Paris, que les vers y ont aussi bon appétit et qu'il est assez indifférent en quel endroit de la terre nous les engraissions... »
Grimm, de son côté, se rendait à Darmstadt pour accompagner jusqu'à Saint-Pétersbourg la margrave Garohne de liesse dont la seconde fille, la princesse A\ ilhelmine, allait épouser le césarevitch Paul. En quittant Paris, dès le mois de mars 1778, il avait remis à Meister sa « boutique » avec toutes ses charges et bénéfices, c'est-à-dire la correspondance littéraire manuscrite dont la clientèle se recrutait à peu près exclusivement parmi les princes du Nord, et pris rendez- vous avec Diderot à Berlin, Il se flattait d'opérer entre le roi et le philosophe un rapprochement qui eût peut-être mis fin à leur mutuelle et inexplicable antipathie ; mais
cette réconciliation, a. laquelle Grimm paraissait attacher une grande importance, ne put avoir lieu ni à l'aller, ni au retour.
Malgré son inexpérience des voyages, Diderot partit seul pour la Haye. Il lit à Bruxelles connaissance d'un négociant en vins hollandais nommé Van Keulen qui entendait le français, s'il le parlait mal, et qui se chargea de régler pour tous deux la dépense jusqu'à destination. Accueilh par le prince et la princesse Galitzin (( comme par un bon frère et une bonne sœur » dans ce palais, contigu à celui de la Bibliothèque Royale, qui existe encore, Diderot mena pendant près de trois mois une vie tranquille, sobre et retirée, dont il a retracé le tableau dans une de ses dernières lettres à mademoiselle Yolland (La Haye, 22 juillet 1773). Après quelque repas délicat où son estomac toujours délabré faisait honneur « aux soles, aux harengs frais, aux turbots, aux perches et à tout ce qu'ils appellent Waterfish y>, tantôt l'aprèsmidi s'achevait en longs entretiens où la princesse « disputait comme un petit bon », tantôt il poussait jusqu'à Scheveningue où « la vaste uniformité de la mer, accompagnée d'un certain murmure, l'inclinait à rêver » ; tantôt enfin il faisait ou tout au moins revisait « quelques petits ouvrages assez gais ». C'est en efifet du premier séjour de Diderot en Hollande que date la velléité, maintes fois ajournée depuis, de « rassembler ses guenilles. » Marc-Michel Rey, à qui
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Diderot ne gardait point rancune d'avoir fait circuler sous son nom de prétendues ŒuiWà (en grande partie ajx)cryphes), le sollicitait de pratiquer lui-même un choix dans ses écrits authentiques, et le bruit de cette négociation n'avait pas échappé aux nouvellistes parisiens. Les Mémoires secrets (21 a%Til 1773) allaient même jusqu'à signaler, parmi les manuscrits « croustilleux » que renfermait le portefeuille de l'auteur, certaine lettre sur l'athéisme, adressée à mademoiselle Clairon, et qui n'a vraisemblablement existé que dans l'imagination du rédacteur'. Si cet espoir fut déçu, peu s'en fallut que la malveillance qui épiait toutes les démarches du philosophe ne lui mît sur les bras une fort méchante alTaire. Le traité posthume d'Helvétius, De l'Homme, venait de paraître chez Marc-Michel Rey sous les auspices de Galitzin par les
1. A aucune époque de sa vie Diderot ne parait avoir fr«>quenté mademoiselle Clairon et il n'est pas trace dans ses œuvres d'une lettre ou d'un traité philosophique qu'il aurait eu ia velléité de lui adresser; mais très certainement le rédacteur des Mémoires secrets faisait allusion au dialogue intitulé le Rêve de d'Alemhert, écrit en 1769 et dont le manuscrit original fut détruit, sur la prière de mademoiselle de Lespinasse qui s'y trouvait, à son insu, l'interlocutrice de d'.Vlembert et de Bordeu. Le catalogue de la collection d'autographes Lucas de Monligny (1860 ) cite quelques lignes d'un billet de mademoiselle de Lespinasse à Suard et qui a trait à cette affaire : après avoir qualifié le procédé de Diderot de « malhonnête, parce que ce manque d'usages et d'égards peut avoir de grands inconvénients pour elle », elle ajoute : « En vérité, en vérité, on ne peut pas suffire aux petits chagrins et aux grands malheurs dont on est accablé. M. Diderot, d'après l'expérience qu'il a, devrait, ce me semble, s'interdire de parler ou de faire parler des femmes qu'il ne connaît pas. »
soins de l'abbé de La Roche. Entre cette publication, dont l'impression était commencée dès 1772, et la présence de Diderot à la Haye, il n'y avait certes qu'une coïncidence toute fortuite; mais au moment même où il couvrait son propre exemplaire de notes dont il devait tirer l'année suivante une Réfatation en règle, il ne se doutait guère qu'un passage de la préface, l'un de ceux précisément où il se montre en désaccord complet avec Ilelvélius ^ serait dénoncé aux cours de France et de Russie et qu'il serait accusé d'en avoir inspiré le sens. Qu'on lise plutôt la dépêche suivante du marquis de Noailles 2 au duc d'Aiguillon en date du \'\ septembre 1773.
(( Je croyais, monsieur le duc, que le délire des philosophes de nos jours était parvenu à son comble, mais je viens de me convaincre qu'il reste toujours du chemin à faire quand on a renoncé à tout principe. Il paraît depuis peu un ouvrage posthume d'IIelvétius qui est le développement des maximes salutaires au