TRIBULATIONS DE DIDEROT
Le contrat, signé en bonne et due forme par Diderot, au nom de l'impératrice de Russie, et par les trois filles et les deu\ gendres du baron de Thiers, il restait à veiller au départ de la collection pour Saint- Pétersbourg et à son arrivée à bon port. Il faut lire dans le livre de M. Henry Tronchin la longue et curieuse lettre de Diderot à François Tronchin (17 juin 1772), où il lui contait par le menu les déboires et les ennuis que lui avait suscités cet envoi ; comment les dix-sept caisses, soigneusement aménagées et clouées sous les yeux de Tronchin, demeurèrent trois mois sur les berges de la Seine , « entre le ciel et l'eau », avant de pouvoir être dirigées sur Rouen, d'abord en raison du grossissement de la rivière, puis jusqu'à ce que le patron du bateau eut complété son chargement; enfin comment, lorsqu'elles furent parties de Paris, dans les premiers jours de mai, le navire qui devait les emporter de Rouen mit h la voile sans
d'hui conservé au Louvre, afin de placer sous les yeux de son amant l'image d'un roi a à qui son Parlement avait fait couper la tète ». M. Jules GuifFrey a, le premier, rétabli la vérité sur ce point dans son grand travail sur Antoine vnn Dyck (A. Quantin, 1882, in-fo). Le tableau n'a jamais appartenu aux Crozat, mais au marquis de Lassay qui le tenait, dit-on, de madame de Verrue et qui lo légua au comte de La Guiche. A la vente posthume de celui-ci (mars 1771), le portrait fut retiré à 17.000 livres, acquis à l'amiable par madame du Barry; au prix de a 4. 000 livres et transporté à Louveciennes. Après une négociation dont M. GuifTrcy a retrouvé dans un carton do la Maison du Roi (Archives nationales) les pièces essentielles, madame du Barry le rétrocéda, en mai 1770, au prix coûtant, à M. d'Angiviller, pour le compte de Louis XVL
les avoir reçues, et comment il fallut transporter l'assurance, établie au nom du capitaine Flouest, commandant du Prophète-Ézéchiel, au nom du capitaine Martin, commandant de l'Hirondelle. Quelques mois auparavant, plusieurs tableaux de premier ordre, acquis par le prince Galitzin à la vente Braancamp, avaient fait naufrage dans la Baltique, et Diderot tremblait que pareil sort ne fût réservé à ceux qui lui avaient coûté tant de soucis. Enfin, le G novembre, Betzki annonçait à Tronchin que la collection était arrivée « dans l'état le plus parfait » et lui adressait, avec les remerciements de sa souveraine, (( un sac de martre zibeline propre à faire une fourrure d'habits » . Seuls, MM. de Béthune et de Broglie ne se félicitèrent qu'à moitié d'avoir consenti à une transaction amiable, lorsqu'ils virent, à la vente Choiseul, cent cinquante tableaux, presque tous des écoles hollandaise et flamande, atteindre, en chiffres ronds, quatre cent quarante mille livres, et ils accusèrent Diderot de leur avoir fait perdre plus de deux cent mille livres. « Gela, écrivait le philosophe à Tronchin, n'est ni tout à fait faux, ni tout à fait vrai » et, dans une lettre à Falconet (17 avril 1772), il expliquait ainsi la plus-value des tableaux de l'ancien ministre : « Le départ de ceux de M. Thiers pour Saint-Pétersbourg, la concurrence de M. de La Borde et de madame du Barry et d'autres choses qui tiennent à la personne de M. de Choiseul, ont fait monter cette vente à un
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prix exorbitant. » Il y aa[iiit, pour l'impératrice et moyennant cent huit mille livres, une grande C/iaasc au cerf de Philippe Wou^vermann (n° io3^ du catalogue de 1891); un Jeune paysan et une Jeune paysanne de Murillo {n°* 377-3-8); une Fétc de villaye de David Téniers, en deux pendants (n°* 07/1-675) ; le Vieillard malade de Jan Steeii (11" 899); l'un des trois karel Dujardin, qui doit être Le Guâ; le Benedicile de Rembrandt (n® 8o3) (ou, selon la critique allemande actuelle, de l'un de ses élèves) ; les portraits d'une dame et d'une enfant peints sur la même toile par van Dyck, considérés, au siècle dernier, comme ceux d'Isabelle Brandt, première femme de Rubens, et de sa fille, mais qui, suivant M. Rooses, représenteraient Suzanne et Catherine Fourment, belle-sœur et nièce de Rubens ; le Médecin aux urines de Gérard Dou (n° 9o3); un site d'Italie de Berghem (n** 108). Ce n'est pas tout. Un joueur décavé, le marquis de Contlans', charge son intendant de vendre le plus promptcment possible deux tableaux de Poussin « qu'il n'avait jamais regardés », et cet intendant, qui, précisément, habite la maison de Diderot, vient les lui offrir. Ménageot est derechef appelé en consultation ; il donne un avis favorable et. moyennant mille écus les deux, voilà l'affaire conclue ; mais quand les tableaux sont décrassés, Ménageot en offre dix mille
I. Maréchal de camp en 1770 et père de la marquise de Coigny.
livres, ayant reconnu, — un peu tard, — qu'il en avait jadis proposé sans succès jusqu'à quinze mille livres au marquis de Conflans. Cette fois, le marché tient bon et les deux tableaux partent pour la Russie*.
I . Le catalogue de l'école française de l'Ermitage inscrit ces deux tableaux sous les titres vagues de Paysage historique et de Vue de Sicile (n^s i4i4 et i4i5). t)iderot, dans cette même lettre à François Tronchin, a, ce me semble, beaucoup mieux désigné leurs sujets et, par suite, indiqué les titres qu'il conviendrait de leur donner :
« Ils ont, dit-il, chacun sept pieds de large sur environ six pieds de haut. On voit de grandes montagnes majestueuses ; au haut d'une de ces montagnes majestueuses, Polyphème, vu par le dos, jouant de la flûte. Au bas, une prairie, avec Acis, Galathée et d'autres bergers. A l'autre, ce sont encore de grandes montagnes imposantes et majestueuses. Au sommet d'une de ces montagnes, à gauche, s'ouvre l'antre de Cacus ; là on voit Cacus renversé, la tète en bas et les pieds en l'air, prêt à être assommé par Hercule, qui tient sa massue levée sur le scélérat. Au bas ce sont des bergers, des bergères et des animaux dans une prairie. »